Chapter 14
--Oh, je ne me trompe point, dit l'ogre, je sens chair fraîche assurément; je vais chercher partout.
--Cherche, dit-elle, et tu ne trouveras rien.
--Si je trouve, répliqua l'ogre, et que tu me le caches, je te couperai la tête pour en faire une boule.»
Elle eut peur de cette menace, et lui dit:
«Ne te fâche point, mon petit ogrelet, je vais te déclarer la vérité. Il est venu aujourd'hui trois jeunes fillettes que j'ai prises, mais ce serait dommage de les manger, car elles savent tout faire. Comme je suis vieille, il faut que je me repose; tu vois que notre belle maison est fort malpropre, que notre pain n'est pas cuit, que la soupe ne te semble plus si bonne, et que je ne te parais plus si belle, depuis que je me tue de travailler; elles seront mes servantes; je te prie, ne les mange pas à présent; si tu en as envie quelque jour, tu en seras assez le maître.»
L'ogre eut bien de la peine à lui promettre de ne les pas manger tout à l'heure. Il disait:
«Laisse-moi faire, je n'en mangerai que deux.--Non, tu n'en mangeras pas.
--Hé bien, je ne mangerai que la plus petite.»
Et elle disait:
«Non, tu n'en mangeras pas une.»
Enfin après bien des contestations, il lui promit de ne les pas manger. Elle pensait en elle-même:
«Quand il ira à la chasse, je les mangerai, et je lui dirai qu'elles se sont sauvées.»
L'ogre sortit de la cave, il lui dit de les mener devant lui; les pauvres filles étaient presque mortes de peur, l'ogresse les rassura; et quand il les vit, il leur demanda ce qu'elles savaient faire. Elles répondirent qu'elles savaient balayer, qu'elles savaient coudre et filer à merveille, qu'elles faisaient de si bons ragoûts, que l'on mangeait jusques aux plats, que pour du pain, des gâteaux et des pâtés, l'on en venait chercher chez elles de mille lieues à la ronde. L'ogre était friand, il dit:
«Ça, çà, mettons vite ces bonnes ouvrières en besogne; mais, dit-il à Finette, quand tu as mis le feu au four, comment peux-tu savoir s'il est assez chaud?
--Monseigneur, répliqua-t-elle, j'y jette du beurre, et puis j'y goûte avec la langue.
--Hé bien, dit-il, allume donc le four.»
Ce four était aussi grand qu'une écurie, car l'ogre et l'ogresse mangeaient plus de pain que deux armées. La princesse y fit un feu effroyable, il était embrasé comme une fournaise, et l'ogre qui était présent, attendant le pain tendre, mangea cent agneaux et cent petits cochons de lait. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit accommodaient la pâte. Le maître ogre dit:
«Hé bien, le four est-il chaud?»
Finette répondit:
«Monseigneur, vous l'allez voir.»
Elle jeta devant lui mille livres de beurre au fond du four, et puis elle dit:
Il faut tâter avec la langue, mais je suis trop petite.
--Je suis grand,» dit l'ogre, et se baissant, il s'enfonça si avant qu'il ne pouvait plus se retirer, de sorte qu'il brûla jusqu'aux os. Quand l'ogresse vint au four, elle demeura bien étonnée de trouver une montagne de cendre des os de son mari.
Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui la virent fort affligée, la consolèrent de leur mieux; mais elles craignaient que sa douleur ne s'apaisât trop tôt, et que l'appétit lui venant, elle ne les mît en salade, comme elle avait déjà pensé faire. Elles lui dirent:
«Prenez courage, madame, vous trouverez quelque roi ou quelque marquis, qui seront heureux de vous épouser.»
Elle sourit un peu, montrant des dents plus longues que le doigt. Lorsqu'elles la virent de bonne humeur, Finette lui dit:
«Si vous vouliez quitter ces horribles peaux d'ours, dont vous êtes habillée, vous mettre à la mode, nous vous coifferions à merveille, vous seriez comme un astre.
--Voyons, dit-elle, comme tu l'entends; mais assure-toi que s'il y a quelques dames plus jolies que moi, je te hacherai menu comme chair à pâté.»
Là-dessus les trois princesses lui ôtèrent son bonnet, et se mirent à la peigner et la friser; en l'amusant de leur caquet, Finette prit une hache, et lui donna par derrière un si grand coup, qu'elle sépara son corps d'avec sa tête.
Il ne fut jamais une telle allégresse; elles montèrent sur le toit de la maison pour se divertir à sonner les clochettes d'or, elles furent dans toutes les chambres, qui étaient de perles et de diamants, et les meubles si riches qu'elles mouraient de plaisir; elles riaient et chantaient, rien ne leur manquait, du blé, des confitures, des fruits et des poupées en abondance. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se couchèrent dans des lits de brocart et de velours, et s'entredirent: «Nous voilà plus riches que n'était notre père, quand il avait son royaume, mais il nous manque d'être mariées, il ne viendra personne ici, cette maison passe assurément pour un coupe-gorge, car on ne sait point la mort de l'ogre et de l'ogresse. Il faut que nous allions à la plus prochaine ville nous faire voir avec nos beaux habits; et nous n'y serons pas longtemps sans trouver de bons financiers qui seront bien aises d'épouser des princesses.»
Dès qu'elles furent habillées, elles dirent à Finette qu'elles allaient se promener, qu'elle demeurât à la maison à faire le ménage et la lessive, et qu'à leur retour tout fût net et propre; que si elle y manquait, elles l'assommeraient de coups. La pauvre Finette qui avait le coeur serré de douleur, resta seule au logis, balayant, nettoyant, lavant sans se reposer, et toujours pleurant. «Que je suis malheureuse, disait-elle, d'avoir désobéi à ma marraine, il m'en arrive toutes sortes de disgrâces; mes soeurs m'ont volé mes riches habits; ils servent à les parer; sans moi, l'ogre et sa femme se porteraient encore bien; de quoi me profite de les avoir fait mourir? N'aimerais-je pas autant qu'ils m'eussent mangée que de vivre comme je vis?» Quand elle avait dit cela, elle pleurait à étouffer, puis ses soeurs arrivaient chargées d'oranges de Portugal, de confitures, de sucre, et elles lui disaient: «Ah! que nous venons d'un beau bal! qu'il y avait de monde! le fils du roi y dansait; l'on nous a fait mille honneurs: allons, viens nous déchausser et nous décrotter, car c'est là ton métier.» Finette obéissait; et si par hasard elle voulait dire un mot pour se plaindre, elles se jetaient sur elle, et la battaient à la laisser pour morte.
Le lendemain encore elles retournaient et revenaient conter des merveilles. Un soir que Finette était assise proche du feu sur un monceau de cendres, ne sachant que faire, elle cherchait dans les fentes de la cheminée; et cherchant ainsi elle trouva une petite clé si vieille et si crasseuse, qu'elle eut toutes les peines du monde à la nettoyer. Quand elle fut claire, elle connut qu'elle était d'or, et pensa qu'une clé d'or devait ouvrir un beau petit coffre; elle se mit aussitôt à courir par toute la maison, essayant la clé aux serrures, et enfin elle trouva une cassette qui était un chef-d'oeuvre. Elle l'ouvrit: il y avait dedans des habits, des diamants, des dentelles, du linge, des rubans pour des sommes immenses: elle ne dit mot de sa bonne fortune; mais elle attendit impatiemment que ses soeurs sortissent le lendemain. Dès qu'elle ne les vit plus, elle se para, de sorte qu'elle était plus belle que le soleil.
Ainsi ajustée, elle fut au même bal où ses soeurs dansaient; et quoiqu'elle n'eût point de masque, elle était si changée en mieux, qu'elles ne la reconnurent pas. Dès qu'elle parut dans l'assemblée, il s'éleva un murmure de voix, les unes d'admiration, et les autres de jalousie. On la prit pour danser, elle surpassa toutes les dames à la danse, comme elle les surpassait en beauté. La maîtresse du logis vint à elle, et lui ayant fait une profonde révérence, elle la pria de lui dire comment elle s'appelait, afin de ne jamais oublier le nom d'une personne si merveilleuse. Elle lui répondit civilement qu'on la nommait Cendron. Il n'y eut point d'amant qui ne fût infidèle à sa maîtresse pour Cendron, point de poète qui ne rimât en Cendron; jamais petit nom ne fit tant de bruit en si peu de temps; les échos ne répétaient que les louanges de Cendron; l'on n'avait pas assez d'yeux pour la regarder, assez de bouche pour la louer.
Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui avaient fait d'abord grand fracas dans les lieux où elles avaient paru, voyant l'accueil que l'on faisait à cette nouvelle venue, en crevaient de dépit; mais Finette se démêlait de tout cela de la meilleure grâce du monde; il semblait, à son air, qu'elle n'était faite que pour commander. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui ne voyaient leur soeur qu'avec de la suie de cheminée sur le visage, et plus barbouillée qu'un petit chien, avaient si fort perdu l'idée de sa beauté, qu'elles ne la reconnurent point du tout; elles faisaient leur cour à Cendron comme les autres. Dès qu'elle voyait le bal prêt à finir, elle sortait vite, revenait à la maison, se déshabillait en diligence, reprenait ses guenilles; et quand ses soeurs arrivaient:
«Ah! Finette, nous venons de voir, lui disaient-elles, une jeune princesse qui est toute charmante; ce n'est pas une guenuche comme toi; elle est blanche comme la neige, plus vermeille que les roses; ses dents sont de perles, ses lèvres de corail; elle a une robe qui pèse plus de mille livres, ce n'est qu'or et diamants: qu'elle est belle! qu'elle est aimable!»
Finette répondait entre ses dents:
«Ainsi j'étais, ainsi j'étais.
--Qu'est-ce que tu bourdonnes?», disaient-elles.
Finette répliquait encore plus bas:
«Ainsi j'étais.»
Ce petit jeu dura longtemps; il n'y eut presque pas de jour que Finette ne changeât d'habits, car la cassette était fée, et plus on y en prenait, plus il en revenait, et si fort à la mode, que les dames ne s'habillaient que sur son modèle.
Un soir que Finette avait plus dansé qu'à l'ordinaire, et qu'elle avait tardé assez tard à se retirer, voulant réparer le temps perdu et arriver chez elle un peu avant ses soeurs, en marchant de toute sa force, elle laissa tomber une de ses mules, qui était de velours rouge, toute brodée de perles. Elle fit son possible pour la retrouver dans le chemin; mais le temps était si noir, qu'elle prit une peine inutile; elle rentra au logis, un pied chaussé et l'autre nu.
Le lendemain le prince Chéri, fils aîné du roi, allant à la chasse, trouve la mule de Finette; il la fait ramasser, la regarde, en admire la petitesse et la gentillesse, la tourne, retourne, la baise, la chérit et l'emporte avec lui. Depuis ce jour-là, il ne mangeait plus; il devenait maigre et changé, jaune comme un coing, triste, abattu. Le roi et la reine, qui l'aimaient éperdument, envoyaient de tous côtés pour avoir de bon gibier et des confitures; c'était pour lui moins que rien; il regardait tout cela sans répondre à la reine, quand elle lui parlait. L'on envoya quérir des médecins partout, même jusqu'à Paris et à Montpellier. Quand ils furent arrivés, on leur fit voir le prince, et après l'avoir considéré trois jours et trois nuits sans le perdre de vue, ils conclurent qu'il était amoureux, et qu'il mourrait si l'on n'y apportait remède.
La reine, qui l'aimait à la folie, pleurait à fondre en eau, de ne pouvoir découvrir celle qu'il aimait, pour la lui faire épouser. Elle amenait dans sa chambre les plus belles dames, il ne daignait pas les regarder. Enfin elle lui dit une fois:
«Mon cher fils, tu veux nous faire étouffer de douleur, car tu aimes, et tu nous caches tes sentiments; dis-nous qui tu veux, et nous te la donnerons, quand ce ne serait qu'une simple bergère.»
Le prince, plus hardi par les promesses de la reine, tira la mule de dessous son chevet, et l'ayant montrée:
«Voilà, madame, lui dit-il, ce qui cause mon mal; j'ai trouvé cette petite pouponne, mignonne, jolie mule en allant à la chasse; je n'épouserai jamais que celle qui pourra la chausser.
--Hé bien, mon fils, dit la reine, ne t'afflige point, nous la ferons chercher.»
Elle fut dire au roi cette nouvelle; il demeura bien surpris, et commanda en même temps que l'on fût avec des tambours et des trompettes, annoncer que toutes les filles et les femmes vinssent pour chausser la mule, et que celle à qui elle serait propre, épouserait le prince. Chacune ayant entendu de quoi il était question, se décrassa les pieds avec toutes sortes d'eaux, de pâtes et de pommades. Il y eut des dames qui se les firent peler, pour avoir la peau plus belle; d'autres jeûnaient ou se les écorchaient afin de les avoir plus petits. Elles allaient en foule essayer la mule, une seule ne la pouvait mettre et plus il en venait inutilement, plus le prince s'affligeait.
Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se firent un jour si braves, que c'était une chose étonnante.
«Où allez-vous donc? leur dit Finette.
--Nous allons à la grande ville, répondirent-elles, où le roi et la reine demeurent, essayer la mule que le fils du roi a trouvée; car si elle est propre à l'une de nous deux, il l'épousera, et nous serons reines.
--Et moi, dit Finette, n'irai-je point?
--Vraiment, dirent-elles, tu es un bel oison bridé: va, va arroser nos choux, tu n'es propre à rien.»
Finette songea aussitôt qu'elle mettrait ses plus beaux habits, et qu'elle irait tenter l'aventure comme les autres, car elle avait quelque petit soupçon qu'elle y aurait bonne part; ce qui lui faisait de la peine, c'est qu'elle ne savait pas le chemin, le bal où l'on allait danser n'était point dans la grande ville. Elle s'habilla magnifiquement; sa robe était de satin bleu, toute couverte d'étoiles et de diamants; elle avait un soleil sur la tête, une pleine lune sur le dos; tout cela brillait si fort, qu'on ne la pouvait regarder sans clignoter les yeux. Quand elle ouvrit la porte pour sortir elle resta bien étonnée de trouver le joli cheval d'Espagne qui l'avait portée chez sa marraine. Elle le caressa et lui dit:
«Sois le bien venu, mon petit dada; je suis obligée à ma marraine Merluche.»
Il se baissa; elle s'assit dessus comme une nymphe. Il était tout couvert de sonnettes d'or et de rubans; sa housse et sa bride n'avaient point de prix; et Finette était trente fois plus belle que la belle Hélène.
Le cheval d'Espagne allait légèrement, ses sonnettes faisaient din, din, din. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit les ayant entendues, se retournèrent et la virent venir; mais dans ce moment quelle fut leur surprise? Elles la reconnurent pour être Finette Cendron. Elles étaient fort crottées, leurs beaux habits étaient couverts de boue:
«Ma soeur, s'écria Fleur-d'Amour, en parlant à Belle-de-Nuit, je vous proteste que voici Finette Cendron»; l'autre s'écria tout de même, et Finette passant près d'elles, son cheval les éclaboussa, et leur fit un masque de crotte; elle se prit à rire, et leur dit: «Altesses, Cendrillon vous méprise autant que vous le méritez»; puis passant comme un trait, la voilà partie. Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour s'entre-regardèrent.
«Est-ce que nous rêvons? disaient-elles; qui est-ce qui peut avoir fourni des habits et un cheval à Finette? Quelle merveille le bonheur lui en veut, elle va chausser la mule, et nous n'aurons que la peine d'un voyage inutile.»
Pendant qu'elles se désespéraient, Finette arrive au palais; dès qu'on la vit, chacun crut que c'était une reine, les gardes prennent leurs armes, l'on bat le tambour, l'on sonne la trompette, l'on ouvre toutes les portes, et ceux qui l'avaient vue au bal, allaient devant elle, disant: «Place, place, c'est la belle Cendron, c'est la merveille de l'univers.» Elle entre avec cet appareil dans la chambre du prince mourant; il jette les yeux sur elle, et demeure charmé, souhaitant qu'elle eût le pied assez petit pour chausser la mule: elle la mit tout d'un coup et montra la pareille, qu'elle avait apportée exprès. En même temps l'on crie: «Vive la princesse Chérie, vive la princesse qui sera notre reine!» Le prince se leva de son lit, il vint lui baiser les mains, elle le trouva beau et plein d'esprit: il lui fit mille amitiés. L'on avertit le roi et la reine, qui accoururent; la reine prend Finette entre ses bras, l'appelle sa fille, sa mignonne, sa petite reine, lui fait des présents admirables, sur lesquels le roi libéral renchérit encore. L'on tire le canon; les violons, les musettes, tout joue; l'on ne parle que de danser et de se réjouir.
Le roi, la reine et le prince prient Cendron de se laisser marier: «Non, dit-elle, il faut avant que je vous conte mon histoire»; ce qu'elle fit en quatre mots. Quand ils surent qu'elle était née princesse, c'était bien une autre joie, il tint à peu qu'ils n'en mourussent; mais lorsqu'elle leur dit le nom du roi son père, de la reine sa mère, ils reconnurent que c'étaient eux qui avaient conquis leur royaume: ils le lui annoncèrent; et elle jura qu'elle ne consentirait point à son mariage, qu'ils ne rendissent les états de son père; ils le lui promirent, car ils avaient plus de cent royaumes, un de moins n'était pas une affaire.
Cependant Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour arrivèrent. La première nouvelle fut que Cendron avait mis la mule, elles ne savaient que faire, ni que dire, elles voulaient s'en retourner sans la voir; mais quand elle sut qu'elles étaient là, elle les fit entrer, et au lieu de leur faire mauvais visage, et de les punir comme elles le méritaient, elle se leva, et fut au devant d'elles les embrasser tendrement, puis elle les présenta à la reine, lui disant: «Madame, ce sont mes soeurs qui sont fort aimables, je vous prie de les aimer.» Elles demeurèrent si confuses de la bonté de Finette, qu'elles ne pouvaient proférer un mot. Elle leur promit qu'elles retourneraient dans leur royaume, que le prince le voulait rendre à leur famille. À ces mots, elles se jetèrent à genoux devant elle, pleurant de joie.
Les noces furent les plus belles que l'on eût jamais vues. Finette écrivit à sa marraine, et mit sa lettre avec de grands présents sur le joli cheval d'Espagne, la priant de chercher le roi et la reine, de leur dire son bonheur, et qu'ils n'avaient qu'à retourner dans leur royaume.
La fée Merluche s'acquitta fort bien de cette commission. Le père et la mère de Finette revinrent dans leurs états, et ses soeurs furent reines aussi bien qu'elle.
Fortunée
Il était une fois un pauvre laboureur, qui se voyant sur le point de mourir, ne voulut laisser dans sa succession aucun sujet de dispute à son fils et à sa fille qu'il aimait tendrement.
«Votre mère m'apporta, leur dit-il, pour dot, deux escabelles et une paillasse. Les voilà avec ma poule, un pot d'oeillets, et un jonc d'argent qui me fut donné par une grande dame qui séjourna dans ma pauvre chaumière; elle me dit en partant: "Mon bon homme, voilà un don que je vous fais; soyez soigneux de bien arroser les oeillets, et de bien serrer la bague. Au reste, votre fille sera d'une incomparable beauté, nommez-la Fortunée, donnez-lui la bague et les oeillets, pour la consoler de sa pauvreté." Ainsi, ajouta le bon homme, ma Fortunée, tu auras l'un et l'autre, le reste sera pour ton frère.»
Les deux enfants du laboureur parurent contents: il mourut. Ils pleurèrent, et les partages se firent sans procès. Fortunée croyait que son frère l'aimait; mais ayant voulu prendre une des escabelles pour s'asseoir:
«Garde tes oeillets et ta bague, lui dit-il, d'un air farouche, et pour mes escabelles ne les dérange point, j'aime l'ordre dans ma maison.»
Fortunée qui était très douce, se mit à pleurer sans bruit; elle demeura debout, pendant que Bedou (c'est le nom de son frère) était mieux assis qu'un docteur.
L'heure de souper vint, Bedou avait un excellent oeuf frais de son unique poule, il en jeta la coquille à sa soeur.
«Tiens, lui dit-il, je n'ai pas autre chose à te donner; si tu ne t'en accommodes point, va à la chasse aux grenouilles, il y en a dans le marais prochain.»
Fortunée ne répliqua rien. Qu'aurait-elle répliqué? Elle leva les yeux au ciel, elle pleura encore, et puis elle entra dans sa chambre. Elle la trouva toute parfumée, et ne doutant point que ce ne fût l'odeur de ses oeillets, elle s'en approcha tristement, et leur dit:
«Beaux oeillets, dont la variété me fait un extrême plaisir à voir, vous qui fortifiez mon coeur affligé, par ce doux parfum que vous répandez, ne craignez point que je vous laisse manquer d'eau, et que d'une main cruelle, je vous arrache de votre tige; j'aurai soin de vous, puisque vous êtes mon unique bien.»
En achevant ces mots, elle regarda s'ils avaient besoin d'être arrosés; ils étaient fort secs. Elle prit sa cruche, et courut au clair de la lune jusqu'à la fontaine, qui était assez loin.
Comme elle avait marché vite, elle s'assit au bord pour se reposer; mais elle y fut à peine, qu'elle vit venir une dame, dont l'air majestueux répondit bien à la nombreuse suite qui l'accompagnait; six filles d'honneur soutenaient la queue de son manteau; elle s'appuyait sur deux autres; ses gardes marchaient devant elle, richement vêtus de velours amarante, en broderie de perles: on portait un fauteuil de drap d'or, où elle s'assit, et un dais de campagne, qui fut bientôt tendu; en même temps on dressa le buffet, il était tout couvert de vaisselle d'or et de vases de cristal. On lui servit un excellent souper au bord de la fontaine, dont le doux murmure semblait s'accorder à plusieurs voix, qui chantaient ces paroles:
Nos bois sont agités des plus tendres zéphirs, Flore brille sur ces rivages; Sous ces sombres feuillages Les oiseaux enchantés expriment leurs désirs.
Occupez-vous à les entendre; Et si votre coeur veut aimer, Il est de doux objets qui peuvent vous charmer: On fera gloire de se rendre.
Fortunée se tenait dans un petit coin, n'osant remuer, tant elle était surprise de toutes les choses qui se passaient. Au bout d'un moment, cette grande reine dit à l'un de ses écuyers:
«Il me semble que j'aperçois une bergère vers ce buisson, faites-la approcher.»
Aussitôt Fortunée s'avança, et quelque timide qu'elle fût naturellement, elle ne laissa pas de faire une profonde révérence à la reine, avec tant de grâce, que ceux qui la virent en demeurèrent étonnés; elle prit le bas de sa robe qu'elle baisa, puis elle se tint debout devant elle, baissant les yeux modestement; ses joues s'étaient couvertes d'un incarnat qui relevait la blancheur de son teint, et il était aisé de remarquer dans ses manières cet air de simplicité et de douceur, qui charme dans les jeunes personnes.
«Que faites-vous ici, la belle fille, lui dit la reine, ne craignez-vous point les voleurs?
--Hélas! madame, dit Fortunée, je n'ai qu'un habit de toile, que gagneraient-ils avec une pauvre bergère comme moi?
--Vous n'êtes donc pas riche? reprit la reine en souriant.
--Je suis si pauvre, dit Fortunée, que je n'ai hérité de mon père qu'un pot d'oeillets et un jonc d'argent.
--Mais vous avez un coeur, ajouta la reine, si quelqu'un voulait vous le prendre, voudriez-vous le donner?
--Je ne sais ce que c'est que de donner mon coeur, madame, répondit-elle, j'ai toujours entendu dire que sans son coeur on ne peut vivre, que lorsqu'il est blessé il faut mourir, et malgré ma pauvreté, je ne suis point fâchée de vivre.
--Vous aurez toujours raison, la belle fille, de défendre votre coeur. Mais, dites-moi, continua la reine, avez-vous bien soupé?
--Non, madame, dit Fortunée, mon frère a tout mangé.»
La reine commanda qu'on lui apportât un couvert, et la faisant mettre à table, elle lui servit ce qu'il y avait de meilleur. La jeune bergère était si surprise d'admiration, et si charmée des bontés de la reine, qu'elle pouvait à peine manger un morceau.
«Je voudrais bien savoir, lui dit la reine, ce que vous venez faire si tard à la fontaine?
--Madame, dit-elle, voilà ma cruche, je venais quérir de l'eau pour arroser mes oeillets.»
En parlant ainsi, elle se baissa pour prendre sa cruche qui était auprès d'elle; mais lorsqu'elle la montra à la reine, elle fut bien étonnée de la trouver d'or, toute couverte de gros diamants, et remplie d'une eau qui sentait admirablement bon. Elle n'osait l'emporter, craignant qu'elle ne fût pas à elle.