Contes, Tome I

Chapter 13

Chapter 134,004 wordsPublic domain

--Ne vous inquiétez pas, madame, répliqua le bonhomme, promettez-moi seulement que vous ne vous opposerez point au mariage que l'on désire.

--Je promets tout, s'écria la reine, pourvu que je revoie ma chère fille.»

Le prince sortit, et courut où l'infante l'attendait. Elle demeura surprise de le voir déguisé, et cela l'obligea de lui raconter que depuis quelque temps, les deux reines avaient eu de grands intérêts à démêler, et qu'il y avait beaucoup d'aigreur entre elles, mais qu'enfin il venait de faire consentir sa tante à ce qu'il souhaitait. La princesse fut ravie, elle se rendit au palais; tous ceux qui la virent passer lui trouvèrent une si parfaite ressemblance avec sa mère, qu'on s'empressa de les suivre, pour savoir qui elle était.

Dès que la reine l'aperçut, son coeur s'agita si fort, qu'il ne fallut point d'autre témoignage de la vérité de cette aventure. La princesse se jeta à ses pieds, la reine la reçut entre ses bras; et après avoir demeuré longtemps sans parler, essuyant leurs larmes par mille tendres baisers, elles se redirent tout ce qu'on peut imaginer dans une telle occasion: ensuite la reine jetant les yeux sur son neveu, elle lui fit un accueil très favorable, et lui réitéra ce qu'elle avait promis au nécromancien. Elle aurait parlé plus longtemps, mais le bruit qu'on faisait dans la cour du palais, l'ayant obligée de mettre la tête à la fenêtre, elle eut l'agréable surprise de voir arriver la reine sa soeur. Le prince et l'infante qui regardaient aussi, reconnurent auprès d'elle le vénérable Biroqua, et jusqu'au bon Criquetin qui était de la partie; les uns pour les autres poussèrent de grands cris de joie; l'on courut se revoir avec des transports qui ne se peuvent exprimer; le célèbre mariage du prince et de l'infante se conclut sur-le-champ en dépit de la fée Fanferluche, dont le savoir et la malice furent également confondus.

Finette Cendron

Il était une fois un roi et une reine qui avaient mal fait leurs affaires. On les chassa de leur royaume. Ils vendirent leurs couronnes pour vivre, puis leurs habits, leurs linges, leurs dentelles et tous leurs meubles, pièce à pièce. Les fripiers étaient las d'acheter, car tous les jours ils vendaient chose nouvelle. Quand le roi et la reine furent bien pauvres, le roi dit à sa femme:

«Nous voilà hors de notre royaume, nous n'avons plus rien, il faut gagner notre vie et celle de nos pauvres enfants; avisez un peu ce que nous avons à faire, car jusqu'à présent je n'ai su que le métier de roi, qui est fort doux.»

La reine avait beaucoup d'esprit; elle lui demanda huit jours pour y rêver. Au bout de ce temps, elle lui dit:

«Sire, il ne faut point nous affliger; vous n'avez qu'à faire des filets dont vous prendrez des oiseaux à la chasse et des poissons à la pêche. Pendant que les cordelettes s'useront, je filerai pour en faire d'autres. À l'égard de nos trois filles, ce sont de franches paresseuses, qui croient être de grandes dames; elles veulent faire les demoiselles. Il faut les mener si loin, si loin, qu'elles ne reviennent jamais; car il serait impossible que nous puissions leur fournir assez d'habits à leur gré.»

Le roi commença de pleurer, quand il vit qu'il fallait se séparer de ses enfants. Il était bon père mais la reine était la maîtresse. Il demeura donc d'accord de tout ce qu'elle voulait; il lui dit:

«Levez-vous demain de bon matin, et prenez vos trois filles, pour les mener où vous jugerez à propos.»

Pendant qu'ils complotaient cette affaire, la princesse Finette qui était la plus petite des filles, écoutait par le trou de la serrure; et quand elle eut découvert le dessein de son papa et de sa maman, elle s'en alla tant vite qu'elle put à une grande grotte fort éloignée de chez eux, où demeurait la fée Merluche, qui était sa marraine.

Finette avait pris deux livres de beurre frais, des oeufs, du lait et de la farine pour faire un excellent gâteau à sa marraine, afin d'en être bien reçue. Elle commença gaîment son voyage; mais plus elle allait, plus elle se lassait. Ses souliers s'usèrent jusqu'à la dernière semelle; et ses petits pieds mignons s'écorchèrent si fort que c'était grande pitié; elle n'en pouvait plus. Elle s'assit sur l'herbe, pleurant.

Par là passa un beau cheval d'Espagne, tout sellé, tout bridé; il y avait plus de diamants à sa housse, qu'il n'en faudrait pour acheter trois villes; et quand il vit la princesse, il se mit à paître doucement auprès d'elle; ployant le jarret, il semblait lui faire la révérence; aussitôt elle le prit par la bride:

«Gentil dada, dit-elle, voudrais-tu bien me porter chez ma marraine la fée? Tu me feras un grand plaisir, car je suis si lasse que je vais mourir; mais si tu me sers dans cette occasion, je te donnerai de bonne avoine et de bon foin; tu auras de la paille fraîche pour te coucher.»

Le cheval se baissa presque à terre devant elle, et la jeune Finette sauta dessus; il se mit à courir si légèrement, qu'il semblait que ce fût un oiseau. Il s'arrêta à l'entrée de la grotte, comme s'il en avait su le chemin; et il le savait bien aussi, car c'était Merluche qui, ayant deviné que sa filleule la voulait venir voir, lui avait envoyé ce beau cheval.

Quand elle fut entrée, elle fit trois grandes révérences à sa marraine, et prit le bas de sa robe qu'elle baisa; et puis elle lui dit:

«Bonjour, ma marraine; comment vous portez-vous? voilà du beurre, du lait, de la farine et des oeufs que je vous apporte pour vous faire un bon gâteau à la mode de notre pays.

--Soyez la bien venue, Finette, dit la fée; venez que je vous embrasse.»

Elle l'embrassa deux fois, dont Finette resta très joyeuse, car madame Merluche n'était pas une fée à la douzaine. Elle dit:

«Ça, ma filleule, je veux que vous soyez ma petite femme de chambre; décoiffez-moi et me peignez.»

La princesse la décoiffa et la peigna le plus adroitement du monde.

«Je sais bien, dit Merluche, pourquoi vous venez ici; vous avez écouté le roi et la reine qui veulent vous mener perdre, et vous voulez éviter ce malheur. Tenez, vous n'avez qu'à prendre ce peloton, le fil n'en rompra jamais; vous attacherez le bout à la porte de votre maison, et vous le tiendrez à votre main. Quand la reine vous aura laissée, il vous sera aisé de revenir en suivant le fil.»

La princesse remercia sa marraine, qui lui remplit un sac de beaux habits, tous d'or et d'argent. Elle l'embrassa; elle la fit remonter sur le joli cheval, et en deux ou trois moments, il la rendit à la porte de la maisonnette de leurs majestés. Finette dit au cheval:

«Mon petit ami, vous êtes beau et très sage; vous allez plus vite que le soleil; je vous remercie de votre peine; retournez d'où vous venez.»

Elle entra tout doucement dans la maison, cachant son sac sous son chevet; elle se coucha sans faire semblant de rien. Dès que le jour parut, le roi réveilla sa femme:

«Allons, allons, madame, lui dit-il, apprêtez-vous pour le voyage.»

Aussitôt elle se leva, prit ses gros souliers, une jupe courte, une camisole blanche et un bâton. Elle fit venir l'aînée de ses filles qui s'appelait Fleur-d'Amour, la seconde Belle-de-Nuit et la troisième Fine-Oreille: c'est pourquoi on la nommait ordinairement Finette.

«J'ai rêvé cette nuit, dit la reine, qu'il faut que nous allions voir ma soeur, elle nous régalera bien; nous mangerons et nous rirons tant que nous voudrons.»

Fleur d'Amour, qui se désespérait d'être dans un désert, dit à sa mère:

«Allons, madame, où il vous plaira, pourvu que je me promène, il ne m'importe.»

Les deux autres en dirent autant. Elles prennent congé du roi, et les voilà toutes quatre en chemin. Elles allèrent si loin, si loin, que Fine-Oreille avait grande peur de n'avoir pas assez de fil, car il y avait près de mille lieues. Elle marchait toujours derrière ses soeurs, passant le fil adroitement dans les buissons.

Quand la reine crut que ses filles ne pourraient plus retrouver le chemin, elle entra dans un grand bois, et leur dit:

«Mes petites brebis, dormez; je ferai comme la bergère qui veille autour de son troupeau, crainte que le loup ne le mange.»

Elles se couchèrent sur l'herbe, et s'endormirent. La reine les quitta, croyant ne les revoir jamais. Finette fermait les yeux, et ne dormait pas.

«Si j'étais une méchante fille, disait-elle, je m'en irais tout à l'heure, et je laisserais mourir mes soeurs ici, car elles me battent et m'égratignent jusqu'au sang. Malgré toutes leurs malices, je ne les veux pas abandonner.»

Elle les réveille, et leur conte toute l'histoire; elles se mettent à pleurer, et la prient de les mener avec elle, qu'elles lui donneront leurs belles poupées, leur petit ménage d'argent, leurs autres jouets et leurs bonbons.

«Je sais assez que vous n'en ferez rien, dit Finette, mais je n'en serai pas moins bonne soeur;» et se levant, elle suivit son fil, et les princesses aussi; de sorte qu'elles arrivèrent presque aussitôt que la reine.

En s'arrêtant à la porte, elles entendirent que le roi disait:

«J'ai le coeur tout saisi de vous voir revenir seule.

--Bon, dit la reine, nous étions trop embarrassés de nos filles.

--Encore, dit le roi, si vous aviez ramené ma Finette, je me consolerais des autres, car elles n'aiment rien.»

Elles frappèrent, toc, toc. Le roi dit:

«Qui va là?»

Elles répondirent:

«Ce sont vos trois filles, Fleur-d'Amour, Belle-de-Nuit, et Fine-Oreille.»

La reine se mit à trembler:

«N'ouvrez pas, disait-elle, il faut que ce soit des esprits, car il est impossible qu'elles fussent revenues.»

Le roi était aussi poltron que sa femme, et il disait:

«Vous me trompez, vous n'êtes point mes filles.»

Mais Fine-Oreille, qui était adroite, lui dit:

«Mon papa, je vais me baisser, regardez-moi par le trou du chat, et si je ne suis pas Finette, je consens d'avoir le fouet.»

Le roi regarda comme elle lui avait dit, et dès qu'il l'eut reconnue, il leur ouvrit. La reine fit semblant d'être bien aise de les revoir; elle leur dit qu'elle avait oublié quelque chose, qu'elle l'était venu chercher; mais qu'assurément elle les aurait été retrouver. Elles feignirent de la croire, et montèrent dans un beau petit grenier où elles couchaient.

«Ça, dit Finette, mes soeurs, vous m'avez promis une poupée, donnez-la-moi.

--Vraiment tu n'as qu'à t'y attendre, petite coquine, dirent-elles, tu es cause que le roi ne nous regrette pas.»

Là-dessus prenant leurs quenouilles, elles la battirent comme plâtre. Quand elles l'eurent bien battue, elle se coucha; et comme elle avait tant de plaies et de bosses, elle ne pouvait dormir, et elle entendit que la reine disait au roi:

«Je les mènerai d'un autre côté, encore plus loin, et je suis certaine qu'elles ne reviendront jamais.»

Quand Finette entendit ce complot, elle se leva tout doucement pour aller voir encore sa marraine. Elle entra dans le poulailler, elle prit deux poulets et un maître coq, à qui elle tordit le cou, puis deux petits lapins que la reine nourrissait de choux, pour s'en régaler dans l'occasion; elle mit le tout dans un panier, et partit. Mais elle n'eut pas fait une lieue à tâtons, mourant de peur, que le cheval d'Espagne vint au galop, ronflant et hennissant; elle crut que c'était fait d'elle, que quelques gens d'armes l'allaient prendre. Quand elle vit le joli cheval tout seul, elle monta dessus, ravie d'aller si à son aise: elle arriva promptement chez sa marraine.

Après les cérémonies ordinaires, elle lui présenta les poulets, le coq et les lapins, et la pria de l'aider de ses bons avis, parce que la reine avait juré qu'elle les mènerait jusqu'au bout du monde. Merluche dit à sa filleule de ne pas s'affliger; elle lui donna un sac tout plein de cendre:

«Vous porterez le sac devant vous, lui dit-elle, vous le secouerez, vous marcherez sur la cendre, et quand vous voudrez revenir, vous n'aurez qu'à regarder l'impression de vos pas; mais ne ramenez point vos soeurs, elles sont trop malicieuses, et si vous les ramenez, je ne veux plus vous voir.»

Finette prit congé d'elle, emportant, par son ordre, pour trente ou quarante millions de diamants en une petite boîte, qu'elle mit dans sa poche: le cheval était tout prêt, et la rapporta comme à l'ordinaire. Au point du jour, la reine appela les princesses; elles vinrent, et elle leur dit:

«Le roi ne se porte pas trop bien; j'ai rêvé cette nuit qu'il faut que j'aille lui cueillir des fleurs et des herbes en un certain pays où elles sont fort excellentes, elles le feront rajeunir; c'est pourquoi allons-y tout à l'heure.»

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui ne croyaient pas que leur mère eût encore envie de les perdre, s'affligèrent de ces nouvelles. Il fallut pourtant partir; et elles allèrent si loin, qu'il ne s'est jamais fait un si long voyage. Finette, qui ne disait mot, se tenait derrière les autres, et secouait sa cendre à merveille, sans que le vent ni la pluie y gâtassent rien. La reine étant persuadée qu'elles ne pourraient retrouver le chemin, remarqua un soir que ses trois filles étaient bien endormies; elle prit ce temps pour les quitter, et revint chez elle. Quand il fut jour, et que Finette connut que sa mère n'y était plus, elle éveilla ses soeurs:

«Nous voici seules, dit-elle, la reine s'en est allée.»

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se prirent à pleurer: elles arrachaient leurs cheveux, et meurtrissaient leur visage à coups de poings. Elles s'écriaient:

«Hélas! qu'allons-nous faire?»

Finette était la meilleure fille du monde; elle eut encore pitié de ses soeurs.

«Voyez à quoi je m'expose, leur dit-elle; car lorsque ma marraine m'a donné le moyen de revenir, elle m'a défendu de vous enseigner le chemin; et que si je lui désobéissais, elle ne voulait plus me voir.»

Belle-de-Nuit se jette au cou de Finette, autant en fit Fleur-d'Amour; elles la caressèrent si tendrement, qu'il n'en fallut pas davantage pour revenir toutes trois ensemble chez le roi et la reine.

Leurs majestés furent bien surprises de revoir les princesses; ils en parlèrent toute la nuit, et la cadette qui ne se nommait pas Fine-Oreille pour rien, entendait qu'ils faisaient un nouveau complot, et que le lendemain, la reine se remettrait en campagne. Elle courut éveiller ses soeurs.

«Hélas! leur dit-elle, nous sommes perdues, la reine veut absolument nous mener dans quelque désert, et nous y laisser. Vous êtes cause que j'ai fâché ma marraine, je n'ose l'aller trouver comme je faisais toujours.»

Elles restèrent bien en peine, et se disaient l'une à l'autre:

«Que ferons-nous?»

Enfin, Belle-de-Nuit dit aux deux autres:

«Il ne faut pas s'embarrasser, la vieille Merluche n'a pas tant d'esprit qu'il n'en reste un peu aux autres: nous n'avons qu'à nous charger de pois; nous les sèmerons le long du chemin et nous reviendrons.»

Fleur-d'Amour trouva l'expédient admirable; elles se chargèrent de pois, elles remplirent leurs poches; pour Fine-Oreille, au lieu de prendre des pois, elle prit le sac aux beaux habits, avec la petite boîte de diamants, et dès que la reine les appela pour partir, elles se trouvèrent toutes prêtes.

Elle leur dit:

«J'ai rêvé cette nuit qu'il y a dans un pays, qu'il n'est pas nécessaire de nommer, trois beaux princes qui vous attendent pour vous épouser; je vais vous y mener, pour voir si mon songe est véritable.»

La reine allait devant et ses filles après, qui semaient des pois sans s'inquiéter, car elles étaient certaines de retourner à la maison. Pour cette fois la reine alla plus loin encore qu'elle n'était allée: mais pendant une nuit obscure, elle les quitta et revint trouver le roi; elle arriva fort lasse et fort aise de n'avoir plus un si grand ménage sur les bras.

Les trois princesses ayant dormi jusqu'à onze heures du matin se réveillèrent; Finette s'aperçut la première de l'absence de la reine; bien qu'elle s'y fût préparée, elle ne laissa pas de pleurer, se confiant davantage pour son retour à sa marraine la fée, qu'à l'habileté de ses soeurs. Elle fut leur dire toute effrayée:

«La reine est partie, il faut la suivre au plus vite.

--Taisez-vous, petite babouine, répliqua Fleur-d'Amour, nous trouverons bien le chemin quand nous voudrons, vous faites ici ma commère l'empressée mal à propos.»

Finette n'osa répliquer. Mais quand elles voulurent retrouver le chemin, il n'y avait plus ni traces ni sentiers; les pigeons, dont il y a grand nombre en ce pays-là, étaient venus manger les pois; elles se mirent à pleurer jusqu'aux cris. Après avoir resté deux jours sans manger, Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit:

«Ma soeur, n'as-tu rien à manger?

--Non», dit-elle.

Elle dit la même chose à Finette:

«Je n'ai rien non plus, répliqua-t-elle, mais je viens de trouver un gland.

--Ha! donnez-le-moi, dit l'une.

--Donnez-le-moi, dit l'autre.»

Chacune le voulait avoir.

«Nous ne serons guère rassasiées d'un gland à nous trois, dit Finette; plantons-le, il en viendra un autre qui nous pourra servir.»

Elles y consentirent quoiqu'il n'y eût guère d'apparence qu'il vînt un arbre dans un pays où il n'y en avait point, on n'y voyait que des choux et des laitues, dont les princesses mangeaient; si elles avaient été bien délicates, elles seraient mortes cent fois; elles couchaient presque toujours à la belle étoile; tous les matins et tous les soirs elles allaient tour à tour arroser le gland, et lui disaient: «Croîs, croîs, beau gland.» Il commença de croître à vue d'oeil. Quand il fut un peu grand, Fleur-d'Amour voulut monter dessus, mais il n'était pas assez fort pour la porter; elle le sentait plier sous elle, aussitôt elle descendit; Belle-de-Nuit eut la même aventure; Finette plus légère s'y tint longtemps; et ses soeurs lui demandèrent:

«Ne vois-tu rien, ma soeur?»

Elle leur répondit:

«Non, je ne vois rien.

--Ah! c'est que le chêne n'est pas assez haut», disait Fleur-d'Amour.

De sorte qu'elles continuaient d'arroser le gland et de lui dire: «Croîs, croîs, beau gland.» Finette ne manquait jamais d'y monter deux fois par jour: un matin qu'elle y était, Belle-de-Nuit dit à Fleur-d'Amour:

«J'ai trouvé un sac que notre soeur nous a caché; qu'est-ce qu'il peut y avoir dedans?»

Fleur-d'Amour répondit:

«Elle m'a dit que c'était de vieilles dentelles qu'elle raccommode, et moi, je crois que c'est du bonbon.»

Belle-de-Nuit était friande, et voulut y voir; elle y trouva effectivement toutes les dentelles du roi et de la reine, mais elles servaient à cacher les beaux habits de Finette et la boîte de diamants.

«Hé bien! se peut-il une plus grande petite coquine, s'écria-t-elle, il faut prendre tout pour nous, et mettre des pierres à la place.»

Elles le firent promptement. Finette revint sans s'apercevoir de la malice de ses soeurs, car elle ne s'avisait pas de se parer dans un désert; elle ne songeait qu'au chêne qui devenait le plus beau de tous les chênes.

Une fois qu'elle y monta et que ses soeurs, selon leur coutume, lui demandèrent si elle ne découvrait rien, elle s'écria:

«Je découvre une grande maison, si belle, si belle que je ne saurais assez le dire; les murs en sont d'émeraudes et de rubis, le toit de diamants: elle est toute couverte de sonnettes d'or, les girouettes vont et viennent comme le vent.

--Tu mens, disaient-elles, cela n'est pas si beau que tu le dis.

--Croyez-moi, répondit Finette, je ne suis pas menteuse, venez-y plutôt voir vous-mêmes, j'en ai les yeux tout éblouis.»

Fleur-d'Amour monta sur l'arbre: quand elle eut vu le château, elle ne s'en pouvait taire. Belle-de-Nuit qui était fort curieuse, ne manqua pas de monter à son tour, elle demeura aussi ravie que ses soeurs.

«Certainement, dirent-elles, il faut aller à ce palais, peut-être que nous y trouverons de beaux princes qui seront trop heureux de nous épouser.»

Tant que la soirée fut longue, elles ne parlèrent que de leur dessein, elles se couchèrent sur l'herbe; mais lorsque Finette leur parut fort endormie, Fleur-d'Amour dit à Belle-de-Nuit:

«Savez-vous ce qu'il faut faire, ma soeur, levons-nous et nous habillons des riches habits que Finette a apportés.

--Vous avez raison», dit Belle-de-Nuit; elles se levèrent donc, se frisèrent, se poudrèrent, puis elles mirent des mouches, et les belles robes d'or et d'argent toutes couvertes de diamants; il n'a jamais été rien de si magnifique.

Finette ignorait le vol que ses méchantes soeurs lui avaient fait; elle prit son sac dans le dessein de s'habiller, mais elle demeura bien affligée de ne trouver que des cailloux; elle aperçut en même temps ses soeurs qui s'étaient accommodées comme des soleils. Elle pleura et se plaignit de la trahison qu'elles lui avaient faite; et elles d'en rire et de se moquer.

«Est-il possible, leur dit-elle, que vous ayez le courage de me mener au château sans me parer et me faire belle?

--Nous n'en avons pas trop pour nous, répliqua Fleur-d'Amour, tu n'auras que des coups si tu nous importunes.

--Mais, continua-t-elle, ces habits que vous portez sont à moi, ma marraine me les a donnés, ils ne vous doivent rien.

--Si tu parles davantage, dirent-elles, nous allons t'assommer, et nous t'enterrerons sans que personne le sache.»

La pauvre Finette n'eut garde de les agacer; elle les suivait doucement et marchait un peu derrière, ne pouvant passer que pour leur servante.

Plus elles approchaient de la maison, plus elle leur semblait merveilleuse.

«Ha! disaient Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, que nous allons nous bien divertir! que nous ferons bonne chère, nous mangerons à la table du roi, mais pour Finette elle lavera les écuelles dans la cuisine, car elle est faite comme une souillon, et si l'on demande qui elle est, gardons-nous bien de l'appeler notre soeur: il faudra dire que c'est la petite vachère du village.»

Finette qui était pleine d'esprit et de beauté, se désespérait d'être si maltraitée. Quand elles furent à la porte du château, elles frappèrent: aussitôt une vieille femme épouvantable leur vint ouvrir, elle n'avait qu'un oeil au milieu du front, mais il était plus grand que cinq ou six autres, le nez plat, le teint noir et la bouche si horrible, qu'elle faisait peur; elle avait quinze pieds de haut et trente de tour.

«Ô malheureuses! qui vous amène ici? leur dit-elle. Ignorez-vous que c'est le château de l'ogre, et qu'à peine pouvez-vous suffire pour son déjeuner; mais je suis meilleure que mon mari; entrez, je ne vous mangerai pas tout d'un coup, vous aurez la consolation de vivre deux ou trois jours davantage.»

Quand elles entendirent l'ogresse parler ainsi, elles s'enfuirent, croyant se pouvoir sauver, mais une seule de ses enjambées en valait cinquante des leurs; elle courut après et les reprit, les unes par les cheveux, les autres par la peau du cou; et les mettant sous son bras, elle les jeta toutes trois dans la cave qui était pleine de crapauds et de couleuvres, et l'on ne marchait que sur les os de ceux qu'ils avaient mangés.

Comme elle voulait croquer sur-le-champ Finette, elle fut quérir du vinaigre, de l'huile et du sel pour la manger en salade; mais elle entendit venir l'ogre, et trouvant que les princesses avaient la peau blanche et délicate, elle résolut de les manger toute seule, et les mit promptement sous une grande cuve où elles ne voyaient que par un trou.

L'ogre était six fois plus haut que sa femme; quand il parlait, la maison tremblait, et quand il toussait, il semblait des éclats de tonnerre; il n'avait qu'un grand vilain oeil, ses cheveux étaient tout hérissés, il s'appuyait sur une bûche dont il avait fait une canne; il avait dans sa main un panier couvert; il en tira quinze petits enfants qu'il avait volés par les chemins, et qu'il avala comme quinze oeufs frais. Quand les trois princesses le virent, elles tremblaient sous la cuve, elles n'osaient pleurer bien haut, de peur qu'il ne les entendît; mais elles s'entredisaient tout bas:

«Il va nous manger tout en vie, comment nous sauverons-nous?»

L'ogre dit à sa femme:

«Vois-tu, je sens chair fraîche, je veux que tu me la donnes.

--Bon, dit l'ogresse, tu crois toujours sentir chair fraîche, et ce sont tes moutons qui sont passés par là.