Chapter 12
«Ne diffère pas un moment à me conter tes aventures; car je sens bien que de toutes les bestioles qui peuplent les ménageries, et que je garde dans mon palais, tu seras celle que j'aimerai davantage: je t'assure même qu'en ta faveur je ferai grâce aux singes qui t'accompagnent.
--Ha! madame, s'écria-t-elle, je ne vous en demande point pour eux: mon malheur m'a fait naître guenuche, et ce même malheur m'a donné un discernement qui me fera souffrir jusqu'à la mort; car enfin, que puis-je ressentir lorsque je me vois dans mon miroir, petite, laide et noire, ayant des pattes couvertes de poils, avec une queue et des dents toujours prêtes à mordre, et que d'ailleurs je ne manque point d'esprit, que j'ai du goût, de la délicatesse et des sentiments?
--Es-tu capable, dit la reine, d'en avoir de tendresse?»
Babiole soupira sans rien répondre.
«Oh! continua la reine, il faut me dire si tu aimes un singe, un lapin ou un écureuil; car si tu n'es point trop engagée, j'ai un nain qui serait bien ton fait.»
Babiole à cette proposition prit un air dédaigneux, dont la reine s'éclata de rire.
«Ne te fâche point, lui dit-elle, et apprends-moi par quel hasard tu parles?
--Tout ce que je sais de mes aventures, répliqua Babiole, c'est que la reine, votre soeur, vous eut à peine quittée, après la naissance et la mort de la princesse, votre fille, qu'elle vit en passant sur le bord de la mer, un de vos valets de chambre qui voulait me noyer. Je fus arrachée de ses mains par son ordre; et par un prodige dont tout le monde fut également surpris, la parole et la raison me vinrent: l'on me donna des maîtres qui m'apprirent plusieurs langues, et à toucher des instruments enfin, madame, je devins sensible à mes disgrâces, et.... Mais, s'écria-t-elle, voyant le visage de la reine pâle et couvert d'une sueur froide: qu'avez-vous, madame? Je remarque un changement extraordinaire en votre personne.
--Je me meurs! dit la reine d'une voix faible et mal articulée; je me meurs, ma chère et trop malheureuse fille! c'est donc aujourd'hui que je te retrouve.»
À ces mots, elle s'évanouit. Babiole effrayée, courut appeler du secours, les dames de la reine se hâtèrent de lui donner de l'eau, de la délacer et de la mettre au lit; Babiole s'y fourra avec elle, l'on n'y prit pas seulement garde, tant elle était petite.
Quand la reine fut revenue de la longue pâmoison où le discours de la princesse l'avait jetée, elle voulut rester seule avec les dames qui savaient le secret de la fatale naissance de sa fille, elle leur raconta ce qui lui était arrivé, dont elles demeurèrent si éperdues, qu'elles ne savaient quel conseil lui donner. Mais elle leur commanda de lui dire ce qu'elles croyaient à propos de faire dans une conjoncture si triste. Les unes dirent qu'il fallait étouffer la guenuche, d'autres la renfermer dans un trou, d'autres encore la voulaient renvoyer à la mer. La reine pleurait et sanglotait.
«Elle a tant d'esprit, disait-elle, quel dommage de la voir réduite par un bouquet enchanté, dans ce misérable état? Mais au fond, continuait-elle, c'est ma fille, c'est mon sang, c'est moi qui lui ai attiré l'indignation de la méchante Fanferluche; est-il juste qu'elle souffre de la haine que cette fée a pour moi?
--Oui, madame, s'écria sa vieille dame d'honneur, il faut sauver votre gloire; que penserait-on dans le monde, si vous déclariez qu'une monne est votre infante? Il n'est point naturel d'avoir de tels enfants, quand on est aussi belle que vous.»
La reine perdait patience de l'entendre raisonner ainsi. Elle et les autres n'en soutenaient pas avec moins de vivacité, qu'il fallait exterminer ce petit monstre; et pour conclusion, elle résolut d'enfermer Babiole dans un château, où elle serait bien nourrie et bien traitée le reste de ses jours.
Lorsqu'elle entendit que la reine voulait la mettre en prison, elle se coula tout doucement par la ruelle du lit, et se jetant de la fenêtre sur un arbre du jardin, elle se sauva jusqu'à la grande forêt, et laissa tout le monde en rumeur de ne la point trouver.
Elle passa la nuit dans le creux d'un chêne, où elle eut le temps de moraliser sur la cruauté de sa destinée: mais ce qui lui faisait plus de peine, c'était la nécessité où on la mettait de quitter la reine; cependant elle aimait mieux s'exiler volontairement, et demeurer maîtresse de sa liberté, que de la perdre pour jamais.
Dès qu'il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir où elle voulait aller, pensant et repensant mille fois à la bizarrerie d'une aventure si extraordinaire.
«Quelle différence, s'écriait-elle, de ce que je suis, à ce que je devrais être!»
Les larmes coulaient abondamment des petits yeux de la pauvre Babiole. Aussitôt que le jour parut, elle partit: elle craignait que la reine ne la fît suivre, ou que quelqu'un des singes échappés de la cave ne la menât malgré elle au roi Magot; elle alla tant et tant, sans suivre ni chemin ni sentier, qu'elle arriva dans un grand désert où il n'y avait ni maison, ni arbre, ni fruits, ni herbe, ni fontaine: elle s'y engagea sans réflexion, et lorsqu'elle commença d'avoir faim, elle connut, mais trop tard, qu'il y avait bien de l'imprudence à voyager dans un tel pays.
Deux jours et deux nuits s'écoulèrent, sans qu'elle pût même attraper un vermisseau, ni un moucheron: la crainte de la mort la prit; elle était si faible qu'elle s'évanouissait, elle se coucha par terre, et venant à se souvenir de l'olive et de la noisette qui étaient encore dans le petit coffre de verre, elle jugea qu'elle en pourrait faire un léger repas. Toute joyeuse de ce rayon d'espérance, elle prit une pierre, mit le coffre en pièce, et croqua l'olive. Mais elle y eut à peine donné un coup de dent, qu'il en sortit une si grande abondance d'huile parfumée, que tombant sur ses pattes, elles devinrent les plus belles mains du monde; sa surprise fut extrême, elle prit de cette huile, et s'en frotta tout entière! merveille! Elle se rendit sur-le-champ si belle, que rien dans l'univers ne pouvait l'égaler; elle se sentait de grands yeux, une petite bouche, le nez bien fait, elle mourait d'envie d'avoir un miroir; enfin elle s'avisa d'en faire un du plus grand morceau de verre de son coffre. Ô quand elle se vit, quelle joie! quelle surprise agréable! Ses habits grandirent comme elle, elle était bien coiffée, ses cheveux faisaient mille boucles, son teint avait la fraîcheur des fleurs du printemps.
Les premiers moments de sa surprise étant passés, la faim se fit ressentir plus pressante, et ses regrets augmentèrent étrangement.
«Quoi! disait-elle, si belle et si jeune, née princesse comme je le suis, il faut que je périsse dans ces tristes lieux. Ô! barbare fortune qui m'as conduite ici; qu'ordonnes-tu de mon sort? Est-ce pour m'affliger davantage que tu as fait un changement si heureux et si inespéré en moi? Et toi, vénérable fleuve Biroqua, qui me sauvas la vie si généreusement, me laisseras-tu périr dans cette affreuse solitude?»
L'infante demandait inutilement du secours, tout était sourd à sa voix: la nécessité de manger la tourmentait à tel point, qu'elle prit la noisette et la cassa: mais en jetant la coquille, elle fut bien surprise d'en voir sortir des architectes, des peintres, des maçons, des tapissiers, des sculpteurs, et mille autres sortes d'ouvriers; les uns dessinent un palais, les autres le bâtissent, d'autres le meublent; ceux-là peignent les appartements, ceux-ci cultivent les jardins, tout brille d'or et d'azur: l'on sert un repas magnifique; soixante princesses mieux habillées que des reines, menées par des écuyers, et suivies de leurs pages, lui vinrent faire de grands compliments, et la convièrent au festin qui l'attendait. Aussitôt Babiole, sans se faire prier, s'avança promptement vers le salon; et là d'un air de reine, elle mangea comme une affamée. À peine fut-elle hors de table, que ses trésoriers firent apporter devant elle quinze mille coffres, grands comme des muids, remplis d'or et de diamants: ils lui demandèrent si elle avait agréable qu'ils payassent les ouvriers qui avaient bâti son palais. Elle dit que cela était juste, à condition qu'ils bâtiraient aussi une ville, qu'ils se marieraient, et resteraient avec elle. Tous y consentirent, la ville fut achevée en trois quarts d'heure, quoiqu'elle fût cinq fois plus grande que Rome. Voilà bien des prodiges sortis d'une petite noisette.
La princesse minutait dans son esprit d'envoyer une célèbre ambassade à la reine sa mère, et de faire faire quelques reproches au jeune prince, son cousin. En attendant qu'elle prît là-dessus les mesures nécessaires, elle se divertissait à voir courre la bague, dont elle donnait toujours le prix, au jeu, à la comédie, à la chasse et à la pêche, car l'on y avait conduit une rivière. Le bruit de sa beauté se répandait par tout l'univers; il venait à sa cour des rois, des quatre coins du monde, des géants plus hauts que les montagnes, et des pygmées plus petits que des rats.
Il arriva qu'un jour que l'on faisait une grande fête, où plusieurs chevaliers rompaient des lances, ils en vinrent à se fâcher, les uns contre les autres, ils se battirent et se blessèrent. La princesse en colère descendit de son balcon pour reconnaître les coupables: mais lorsqu'on les eut désarmés, que devint-elle quand elle vit le prince, son cousin. S'il n'était pas mort, il s'en fallait si peu, qu'elle en pensa mourir elle-même de surprise et de douleur. Elle le fit porter dans le plus bel appartement du palais, où rien ne manquait de tout ce qui lui était nécessaire pour sa guérison, médecin de Chodrai, chirurgiens, onguents, bouillons, sirops; l'infante faisait elle-même les bandes et les charpies, ses yeux les arrosaient de larmes, et ces larmes auraient dû servir de baume au malade. Il l'était en effet de plus d'une manière car sans compter une demi-douzaine de coups d'épée, et autant de coups de lance qui le perçaient de part en part, il était depuis longtemps incognito dans cette cour, et il avait éprouvé le pouvoir des beaux yeux de Babiole, d'une manière à n'en guérir de sa vie. Il est donc aisé de juger à présent d'une partie de ce qu'il ressentit, quand il put lire sur le visage de cette aimable princesse, qu'elle était dans la dernière douleur de l'état où il était réduit. Je ne m'arrêterai point à redire toutes les choses que son coeur lui fournit pour la remercier des bontés qu'elle lui témoignait; ceux qui l'entendirent furent surpris qu'un homme si malade pût marquer tant de passion et de reconnaissance. L'infante qui en rougit plus d'une fois, le pria de se taire; mais l'émotion et l'ardeur de ses discours le menèrent si loin, qu'elle le vit tomber tout d'un coup dans une agonie affreuse. Elle s'était armée jusque-là de constance; enfin, elle la perdit à tel point qu'elle s'arracha les cheveux, qu'elle jeta les hauts cris, et qu'elle donna lieu de croire à tout le monde, que son coeur était de facile accès, puisqu'en si peu de temps, elle avait pris tant de tendresse pour un étranger; car on ne savait point en Babiolie (c'est le nom qu'elle avait donné à son royaume) que le prince était son cousin, et qu'elle l'aimait dès sa plus grande jeunesse.
C'était en voyageant qu'il s'était arrêté dans cette cour, et comme il n'y connaissait personne pour le présenter à l'infante, il crut que rien ne ferait mieux que de faire devant elle cinq ou six galanteries de héros c'est-à-dire, couper bras et jambes aux chevaliers du tournoi mais il n'en trouva aucun assez complaisant pour le souffrir. Il y eut donc une rude mêlée; le plus fort battit le plus faible, et ce plus faible, comme je l'ai déjà dit, fut le prince. Babiole désespérée, courait les grands chemins sans carrosse et sans gardes, elle entra ainsi dans un bois, elle tomba évanouie au pied d'un arbre, où la fée Fanferluche qui ne dormait point, et qui ne cherchait que des occasions de mal faire, vint l'enlever dans une nuée plus noire que de l'encre, et qui allait plus vite que le vent. La princesse resta quelque temps sans aucune connaissance enfin elle revint à elle; jamais surprise n'a été égale à la sienne, de se retrouver si loin de la terre, et si proche du pôle; le parquet de nuée n'est pas solide, de sorte qu'en courant de-çà et de-là, il lui semblait marcher sur des plumes, et la nuée s'entr'ouvrant, elle avait beaucoup de peine de s'empêcher de tomber; elle ne trouvait personne avec qui se plaindre, car la méchante Fanferluche s'était rendue invisible: elle eut le temps de penser à son cher prince, et à l'état où elle l'avait laissé, et elle s'abandonna aux sentiments les plus douloureux qui puissent occuper une âme.
«Quoi! s'écriait-elle, je suis encore capable de survivre à ce que j'aime, et l'appréhension d'une mort prochaine trouve quelque place dans mon coeur! Ah! si le soleil voulait me rôtir, qu'il me rendrait un bon office; ou si je pouvais me noyer dans l'arc-en-ciel, que je serais contente! Mais, hélas! tout le zodiaque est sourd à ma voix, le Sagittaire n'a point de flèches, le Taureau de cornes et le Lion de dents: peut-être que la terre sera plus obligeante, et qu'elle m'offrira la pointe d'un rocher sur lequel je me tuerai. Ô! prince, mon cher cousin, que n'êtes-vous ici, pour me voir faire la plus tragique cabriole dont une amante désespérée se puisse aviser.»
En achevant ces mots, elle courut au bout de la nuée, et se précipita comme un trait que l'on décoche avec violence.
Tous ceux qui la virent, crurent que c'était la lune qui tombait; et comme l'on était pour lors en décours, plusieurs peuples qui l'adorent et qui restent du temps sans la revoir, prirent le grand deuil, et se persuadèrent que le soleil, par jalousie, lui avait joué ce mauvais tour.
Quelque envie qu'eût l'infante de mourir, elle n'y réussit pas, elle tomba dans la bouteille de verre où les fées mettaient ordinairement leur ratafia au soleil mais quelle bouteille! il n'y a point de tour dans l'univers qui soit si grande; par bonheur elle était vide, car elle s'y serait noyée comme une mouche.
Six géants la gardaient, ils reconnurent aussitôt l'infante; c'étaient les mêmes qui demeuraient dans sa cour et qui l'aimaient: la maligne Fanferluche qui ne faisait rien au hasard, les avait transportés là, chacun sur un dragon volant, et ces dragons gardaient la bouteille quand les géants dormaient. Pendant qu'elle y fut, il y eut bien des jours où elle regretta sa peau de guenuche; elle vivait comme les caméléons, de l'air et de la rosée.
La prison de l'infante n'était sue de personne; le jeune prince l'ignorait, il n'était pas mort, et demandait sans cesse Babiole. Il s'apercevait assez, par la mélancolie de tous ceux qui le servaient, qu'il y avait un sujet de douleur générale à la cour; sa discrétion naturelle l'empêcha de chercher à la pénétrer mais lorsqu'il fut convalescent, il pressa si fort qu'on lui apprît des nouvelles de la princesse, que l'on n'eut pas le courage de lui celer sa perte. Ceux qui l'avaient vue entrer dans le bois, soutenaient qu'elle y avait été dévorée par les lions; et d'autres croyaient qu'elle s'était tuée de désespoir d'autres encore qu'elle avait perdu l'esprit, et qu'elle allait errante par le monde.
Comme cette dernière opinion était la moins terrible, et qu'elle soutenait un peu l'espérance du prince, il s'y arrêta, et partit sur Criquetin dont j'ai déjà parlé, mais je n'ai pas dit que c'était le fils aîné de Bucéphale, et l'un des meilleurs chevaux qu'on ait vus dans ce siècle-là: il lui mit la bride sur le cou, et le laissa aller à l'aventure; il appelait l'infante, les échos seuls lui répondaient.
Enfin il arriva au bord d'une grosse rivière. Criquetin avait soif, il y entra pour boire, et le prince, selon la coutume, se mit à crier de toute sa force:
«Babiole, belle Babiole, où êtes-vous?»
Il entendit une voix, dont la douceur semblait réjouir l'onde: cette voix lui dit:
«Avance, et tu sauras où elle est.»
À ces mots, le prince aussi téméraire qu'amoureux, donne deux coups d'éperons à Criquetin, il nage et trouve un gouffre où l'eau plus rapide se précipitait, il tomba jusqu'au fond, bien persuadé qu'il s'allait noyer.
Il arriva heureusement chez le bonhomme Biroqua, qui célébrait les noces de sa fille avec un fleuve des plus riches et des plus graves de la contrée; toutes les déités poissonneuses étaient dans sa grotte; les tritons et les sirènes y faisaient une musique agréable, et la rivière Biroquie, légèrement vêtue, dansait les olivettes avec la Seine, la Tamise, l'Euphrate et le Gange, qui étaient assurément venus de fort loin pour se divertir ensemble. Criquetin, qui savait vivre, s'arrêta fort respectueusement à l'entrée de la grotte, et le prince qui savait encore mieux vivre que son cheval, faisant une profonde révérence, demanda s'il était permis à un mortel comme lui de paraître au milieu d'une si belle troupe.
Biroqua prit la parole, et répliqua d'un air affable qu'il leur faisait honneur et plaisir.
«Il y a quelques jours que je vous attends, seigneur, continua-t-il, je suis dans vos intérêts, et ceux de l'infante me sont chers: il faut que vous la retiriez du lieu fatal où la vindicative Fanferluche l'a mise en prison, c'est dans une bouteille.
--Ah! que me dites-vous, s'écria le prince, l'infante est dans une bouteille?
--Oui, dit le sage vieillard, elle y souffre beaucoup: mais je vous avertis, seigneur, qu'il n'est pas aisé de vaincre les géants et les dragons qui la gardent, à moins que vous ne suiviez mes conseils. Il faut laisser ici votre bon cheval, et que vous montiez sur un dauphin ailé que je vous élève depuis longtemps.»
Il fit venir le dauphin sellé et bridé, qui faisait si bien des voltes et courbettes, que Criquetin en fut jaloux.
Biroquie et ses compagnes s'empressèrent aussitôt d'armer le prince. Elles lui mirent une brillante cuirasse d'écailles de carpes dorées, on le coiffa de la coquille d'un gros limaçon, qui était ombragée d'une large queue de morue, élevée en forme d'aigrette; une naïade le ceignit d'une anguille, de laquelle pendait une redoutable épée faite d'une longue arête de poisson; on lui donna ensuite une large écaille de tortue dont il se fit un bouclier; et dans cet équipage, il n'y eut si petit goujon qui ne le prît pour le dieu des soles, car il faut dire la vérité, ce jeune prince avait un certain air, qui se rencontre rarement parmi les mortels.
L'espérance de retrouver bientôt la charmante princesse qu'il aimait, lui inspira une joie dont il n'avait pas été capable depuis sa perte; et la chronique de ce fidèle conte marque qu'il mangea de bon appétit chez Biroqua, et qu'il remercia toute la compagnie en des termes peu communs; il dit adieu à son Criquetin, puis monta sur le poisson volant qui partit aussitôt. Le prince se trouva, à la fin du jour, si haut, que pour se reposer un peu, il entra dans le royaume de la lune. Les raretés qu'il y découvrit auraient été capables de l'arrêter, s'il avait eu un désir moins pressant de tirer son infante de la bouteille où elle vivait depuis plusieurs mois. L'aurore paraissait à peine lorsqu'il la découvrit environnée des géants et des dragons que la fée, par la vertu de sa petite baguette, avait retenus auprès d'elle; elle croyait si peu que quelqu'un eût assez de pouvoir pour la délivrer, qu'elle se reposait sur la vigilance de ses terribles gardes pour la faire souffrir.
Cette belle princesse regardait pitoyablement le ciel, et lui adressait ses tristes plaintes, quand elle vit le dauphin volant et le chevalier qui venait la délivrer. Elle n'aurait pas cru cette aventure possible, quoiqu'elle sût, par sa propre expérience, que les choses les plus extraordinaires se rendent familières pour certaines personnes.
«Serait-ce bien par la malice de quelques fées, disait-elle, que ce chevalier est transporté dans les airs? Hélas, que je le plains, s'il faut qu'une bouteille ou une carafe lui serve de prison comme à moi?»
Pendant qu'elle raisonnait ainsi, les géants qui aperçurent le prince au-dessus de leurs têtes, crurent que c'était un cerf-volant, et s'écrièrent l'un à l'autre: «Attrape, attrape la corde, cela nous divertira»; mais lorsqu'ils se baissèrent, pour la ramasser, il fondit sur eux, et d'estoc et de taille, il les mit en pièces comme un jeu de cartes que l'on coupe par la moitié, et que l'on jette au vent. Au bruit de ce grand combat, l'infante tourna la tête, elle reconnut son jeune prince. Quelle joie d'être certaine de sa vie! mais quelles alarmes de la voir dans un péril si évident, au milieu de ces terribles colosses, et des dragons qui s'élançaient sur lui! Elle poussa des cris affreux, et le danger où il était pensa la faire mourir.
Cependant l'arête enchantée, dont Biroqua avait armé la main du prince, ne portait aucuns coups inutiles; et le léger dauphin qui s'élevait et qui se baissait fort à propos, lui était aussi d'un secours merveilleux; de sorte qu'en très peu de temps, la terre fut couverte de ces monstres. L'impatient prince, qui voyait son infante au travers du verre, l'aurait mis en pièces, s'il n'avait pas appréhendé de l'en blesser: il prit le parti de descendre par le goulot de la bouteille. Quand il fut au fond, il se jeta aux pieds de Babiole et lui baisa respectueusement la main.
«Seigneur, lui dit-elle, il est juste que pour ménager votre estime, je vous apprenne les raisons que j'ai eues de m'intéresser si tendrement à votre conservation. Sachez que nous sommes proches parents, que je suis fille de la reine votre tante, et la même Babiole que vous trouvâtes sous la figure d'une guenuche au bord de la mer, et qui eut depuis la faiblesse de vous témoigner un attachement que vous méprisâtes.
--Ah! madame, s'écria le prince, dois-je croire un événement si prodigieux? Vous avez été guenuche; vous m'avez aimé, je l'ai su, et mon coeur a été capable de refuser le plus grand de tous les biens!
--J'aurais à l'heure qu'il est très mauvaise opinion de votre goût, répliqua l'infante en souriant, si vous aviez pu prendre alors quelque attachement pour moi: mais, seigneur, partons, je suis lasse d'être prisonnière, et je crains mon ennemie; allons chez la reine ma mère, lui rendre compte de tant de choses extraordinaires qui doivent l'intéresser.
--Allons, madame, allons, dit l'amoureux prince, en montant sur le dauphin ailé, et la prenant entre ses bras, allons lui rendre en vous la plus aimable princesse qui soit au monde.»
Le dauphin s'éleva doucement, et prit son vol vers la capitale où la reine passait sa triste vie; la fuite de Babiole ne lui laissait pas un moment de repos, elle ne pouvait s'empêcher de songer à elle, de se souvenir des jolies choses qu'elle lui avait dites, et elle aurait voulu la revoir, toute guenuche qu'elle était, pour la moitié de son royaume.
Lorsque le prince fut arrivé, il se déguisa en vieillard, et lui fit demander une audience particulière.
«Madame, lui dit-il, j'étudie dès ma plus tendre jeunesse l'art de nécromancien; vous devez juger par là que je n'ignore point la haine que Fanferluche a pour vous, et les terribles effets qui l'ont suivie: mais essuyez vos pleurs, madame, cette Babiole que vous avez vue si laide, est à présent la plus belle princesse de l'univers; vous l'aurez bientôt auprès de vous, si vous voulez pardonner à la reine votre soeur, la cruelle guerre qu'elle vous a faite, et conclure la paix par le mariage de votre infante avec le prince votre neveu.
--Je ne puis me flatter de ce que vous me dites, répliqua la reine en pleurant; sage vieillard, vous souhaitez d'adoucir mes ennuis, j'ai perdu ma chère fille, je n'ai plus d'époux, ma soeur prétend que mon royaume lui appartient, son fils est aussi injuste qu'elle; ils me persécutent, je ne prendrai jamais alliance avec eux.
--Le destin en ordonne autrement continua-t-il, je suis choisi pour vous l'apprendre!
--Hé! de quoi me servirait, ajouta la reine, de consentir à ce mariage? La méchante Fanferluche a trop de pouvoir et de malice, elle s'y opposera toujours.