Contes, Tome I

Chapter 16

Chapter 164,111 wordsPublic domain

Elle se mit donc à travailler de bon courage; la paille ne lui manquait point, la souris en traînait toujours par la chambre où elle continuait de sauter; et aux heures des repas, la reine lui donnait ses trois pois, et trouvait en échange cent sortes de ragoûts. Elle en était bien étonnée; elle songeait sans cesse qui pouvait lui envoyer de si excellentes choses. La reine regardait un jour à la fenêtre, pour voir de quelle longueur elle ferait cette corde, dont elle devait attacher la corbeille pour la descendre. Elle aperçut en bas une vieille petite bonne femme qui s'appuyait sur un bâton, et qui lui dit:

«Je sais votre peine, madame; si vous voulez je vous servirai.

--Hélas ma chère amie, lui dit la reine, vous me ferez un grand plaisir venez tous les soirs au bas de la tour, je vous descendrai mon pauvre enfant; vous le nourrirez, et je tâcherai, si je suis jamais riche, de vous bien payer.

--Je ne suis pas intéressée, répondit la vieille, mais je suis friande; il n'y a rien que j'aime tant qu'une souris grassette et dodue. Si vous en trouvez dans votre galetas, tuez-les et me les jetez; je n'en serai point ingrate, votre poupard s'en trouvera bien.»

La reine l'entendant se mit à pleurer sans rien répondre; et la vieille, après avoir un peu attendu, lui demanda pourquoi elle pleurait.

«C'est, dit-elle, qu'il ne vient dans ma chambre qu'une seule souris, qui est si jolie, si joliette, que je ne puis me résoudre à la tuer.

--Comment, dit la vieille en colère, vous aimez donc mieux une friponne de petite souris, qui ronge tout, que l'enfant que vous allez avoir? Hé bien, madame, vous n'êtes pas à plaindre, restez en si bonne compagnie, j'aurai bien des souris sans vous, je ne m'en soucie guère.»

Elle s'en alla grondant et marmottant. Quoique la reine eût un bon repas, et que la souris vînt danser devant elle, jamais elle ne leva les yeux de terre, où elle les avait attachés, et les larmes coulaient le long de ses joues. Elle eut cette même nuit une princesse, qui était un miracle de beauté; au lieu de crier comme les autres enfants, elle riait à sa bonne maman, et lui tendait ses petites menottes, comme si elle eût été bien raisonnable. La reine la caressait et la baisait de tout son coeur, songeant tristement.

«Pauvre mignonne! chère enfant! si tu tombes entre les mains du méchant roi, c'est fait de ta vie.»

Elle l'enferma dans la corbeille, avec un billet attaché sur son maillot, où était écrit:

«Cette infortunée petite fille a nom Joliette.»

Et quand elle l'avait laissée un moment sans la regarder, elle ouvrait encore la corbeille, et la trouvait embellie; puis elle la baisait et pleurait plus fort, ne sachant que faire. Mais voici la petite souris qui vient, et qui se met dans la corbeille avec Joliette.

«Ah! petite bestiole, dit la reine, que tu me coûtes cher pour te sauver la vie! Peut-être que je perdrai ma chère Joliette! Une autre que moi t'aurait tuée, et donnée à la vieille friande; je n'ai pu y consentir.»

La souris commence à dire:

«Ne vous en repentez point, madame, je ne suis pas si indigne de votre amitié que vous le croyez.»

La reine mourait de peur d'entendre parler la souris; mais sa peur augmenta bien quand elle aperçut que son petit museau prenait la figure d'un visage, que ses pattes devinrent des mains et des pieds, et qu'elle grandit tout d'un coup. Enfin la reine n'osant presque la regarder, la reconnut pour la fée qui l'était venue voir avec le méchant roi, et qui lui avait fait tant de caresses.

Elle lui dit:

«J'ai voulu éprouver votre coeur; j'ai reconnu qu'il est bon, et que vous êtes capable d'amitié. Nous autres fées, qui possédons des trésors et des richesses immenses, nous ne cherchons pour la douceur de la vie que de l'amitié, et nous en trouvons rarement.

--Est-il possible, belle dame, dit la reine en l'embrassant, que vous ayez de la peine à trouver des amies, étant si riches et si puissantes?

--Oui, répliqua-t-elle; car on ne nous aime que par intérêt, et cela ne nous touche guère; mais quand vous m'avez aimée en petite souris, ce n'était pas un motif d'intérêt. J'ai voulu vous éprouver plus fortement; j'ai pris la figure d'une vieille; c'est moi qui vous ai parlé au bas de la tour, et vous m'avez toujours été fidèle.»

À ces mots elle embrassa la reine; puis elle baisa trois fois le bécot vermeil de la petite princesse, et elle lui dit:

«Je te doue, ma fille, d'être la consolation de ta mère, et plus riche que ton père; de vivre cent ans toujours belle, sans maladie, sans rides et sans vieillesse.»

La reine toute ravie la remercia, et la pria d'emporter Joliette, et d'en prendre soin, ajoutant qu'elle la lui donnait pour être sa fille. La fée l'accepta, et la remercia; elle mit la petite dans la corbeille, qu'elle descendit en bas; mais s'étant un peu arrêtée à reprendre sa forme de petite souris, quand elle descendit après elle par la cordelette, elle ne trouva plus l'enfant; et remontant fort effrayée:

«Tout est perdu, dit-elle à la reine, mon ennemie Cancaline vient d'enlever la princesse! Il faut que vous sachiez que c'est une cruelle fée qui me hait; et par malheur, étant mon ancienne, elle a plus de pouvoir que moi. Je ne sais par quel moyen retirer Joliette de ses vilaines griffes.»

Quand la reine entendit de si tristes nouvelles, elle pensa mourir de douleur; elle pleura bien fort, et pria sa bonne amie de tâcher de ravoir la petite, à quelque prix que ce fût. Cependant le geôlier vint dans la chambre de la reine; il vit qu'elle n'était plus grosse; il fut le dire au roi, qui accourut pour lui demander son enfant mais elle dit qu'une fée, dont elle ne savait pas le nom, l'était venue prendre par force. Voilà le méchant roi qui frappait du pied, et qui rongeait ses ongles jusqu'au dernier morceau:

«Je t'ai promis, dit-il, de te pendre; je vais tenir ma parole tout à l'heure.»

En même temps il traîne la pauvre reine dans un bois, grimpe sur un arbre, et l'allait pendre, lorsque la fée se rendit invisible, et le poussant rudement, elle le fit tomber du haut de l'arbre; il se cassa quatre dents. Pendant qu'on tâchait de les raccommoder, la fée enleva la reine dans son char volant, et elle l'emporta dans un beau château. Elle en prit grand soin et si elle avait eu la princesse Joliette, elle aurait été contente mais on ne pouvait découvrir en quel lieu Cancaline l'avait mise, bien que la petite souris y fît tout son possible. Enfin le temps se passait, et la grande affliction de la reine diminuait. Il y avait quinze ans déjà lorsqu'on entendit dire que le fils du méchant roi s'allait marier à sa dindonnière, et que cette petite créature n'en voulait point.

Cela était bien surprenant qu'une dindonnière refusât d'être reine; mais pourtant les habits de noces étaient faits, et c'était une si belle noce, qu'on y allait de cent lieues à la ronde. La petite souris s'y transporta; elle voulait voir la dindonnière tout à son aise. Elle entra dans le poulailler, et la trouva vêtue d'une grosse toile, nu-pieds, avec un torchon gras sur sa tête. Il y avait là des habits d'or et d'argent, des diamants, des perles, des rubans, des dentelles qui traînaient à terre; les dindons se hochaient dessus, les crottaient et les gâtaient. La dindonnière était assise sur une grosse pierre; le fils du méchant roi, qui était tordu, borgne et boiteux, lui disait rudement:

«Si vous me refusez votre coeur, je vous tuerai.»

Elle lui répondait fièrement:

«Je ne vous épouserai point, vous êtes trop laid, vous ressemblez à votre cruel père. Laissez-moi en repos avec mes petits dindons; je les aime mieux que toutes vos braveries.»

La petite souris la regardait avec admiration; car elle était aussi belle que le soleil. Dès que le fils du méchant roi fut sorti, la fée prit la figure d'une vieille bergère, et lui dit:

«Bonjour, ma mignonne, voilà vos dindons en bon état.»

La jeune dindonnière regarda cette vieille avec des yeux pleins de douceur, et lui dit:

«L'on veut que je les quitte pour une méchante couronne; que m'en conseillez-vous?

--Ma petite fille, dit la fée, une couronne est fort belle; vous n'en connaissez pas le prix ni le poids.

--Mais si fait, je le connais, repartit promptement la dindonnière, puisque je refuse de m'y soumettre; je ne sais pourtant qui je suis, ni où est mon père, ni où est ma mère; je me trouve sans parents et sans amis.

--Vous avez beauté et vertu, mon enfant, dit la sage fée, qui valent plus que dix royaumes. Contez-moi, je vous prie, qui vous a donc mise ici, puisque vous n'avez ni père, ni mère, ni parents, ni amis?

--Une fée, appelée Cancaline, est cause que j'y suis venue; elle me battait; elle m'assommait sans sujet et sans raison. Je m'enfuis un jour, et ne sachant où aller, je m'arrêtai dans un bois. Le fils du méchant roi s'y vint promener; il me demanda si je voulais servir à sa basse-cour. Je le voulus bien; j'eus soin des dindons; il venait à tout moment les voir, et il me voyait aussi. Hélas! sans que j'en eusse envie, il se mit à m'aimer tant et tant, qu'il m'importune fort.»

La fée, a ce récit, commença de croire que la dindonnière était la princesse Joliette. Elle lui dit:

«Ma fille, apprenez-moi votre nom?

--Je m'appelle Joliette, pour vous rendre service», dit-elle.

À ce mot la fée ne douta plus de la vérité; et lui jetant les bras au cou, elle pensa la manger de caresses; puis elle lui dit:

«Joliette, je vous connais il y a longtemps, je suis bien aise que vous soyez si sage et si bien apprise; mais je voudrais que vous fussiez plus propre, car vous ressemblez à une petite souillon; prenez les beaux habits que voilà, et vous accommodez.»

Joliette, qui était fort obéissante, quitta aussitôt le torchon gras qu'elle avait dessus la tête, et la secouant un peu, elle se trouva toute couverte de ses cheveux, qui étaient blonds comme un bassin, et déliés comme fils d'or. Ils tombaient par boucles jusqu'à terre. Puis prenant dans ses mains délicates de l'eau à une fontaine qui coulait proche le poulailler, elle se débarbouilla le visage, qui devint aussi clair qu'une perle orientale. Il semblait que des roses s'étaient épanouies sur ses joues et sur sa bouche; sa douce haleine sentait le thym et le serpolet; elle avait le corps plus droit qu'un jonc; en temps d'hiver, l'on eût pris sa peau pour de la neige; en temps d'été, c'était des lys. Quand elle fut parée des diamants et des belles robes, la fée la considéra comme une merveille; elle lui dit:

«Qui croyez-vous être, ma chère Joliette, car vous voilà bien brave?»

Elle répliqua:

«En vérité, il me semble que je suis la fille de quelque grand roi.

--En seriez-vous bien aise? dit la fée.

--Oui, ma bonne mère, répondit Joliette, en faisant la révérence; j'en serais fort aise.

--Hé bien, dit la fée, soyez donc contente; je vous en dirai davantage demain.»

Elle se rendit en diligence à son beau château, où la reine était occupée à filer de la soie. La petite souris lui cria:

«Voulez-vous gager, madame la reine, votre quenouille et votre fuseau, que je vous apporte les meilleures nouvelles que vous puissiez jamais entendre?

--Hélas! répliqua la reine, depuis la mort du roi Joyeux et la perte de ma Joliette, je donnerais bien toutes les nouvelles de ce monde pour une épingle.

--Là, là, ne vous chagrinez point, dit la fée, la princesse se porte à merveille; je viens de la voir; elle est si belle, si belle, qu'il ne tient qu'à elle d'être reine.»

Elle lui conta tout le conte d'un bout à l'autre, et la reine pleurait de joie de savoir sa fille si belle, et de tristesse qu'elle fût dindonnière.

«Quand nous étions de grands rois dans notre royaume, disait-elle, et que nous faisions tant de bombance, le pauvre défunt et moi, nous n'aurions pas cru voir notre enfant dindonnière.

--C'est la cruelle Cancaline, ajouta la fée, qui sachant comme je vous aime, pour me faire dépit, l'a mise en cet état; mais elle en sortira, ou j'y brûlerai mes livres.

--Je ne veux pas, dit la reine, qu'elle épouse le fils du méchant roi; allons dès demain la quérir, et l'amenons ici.»

Or, il arriva que le fils du méchant roi étant tout à fait fâché contre Joliette, fut s'asseoir sous un arbre, où il pleurait si fort, si fort, qu'il hurlait. Son père l'entendit; il se mit à la fenêtre, et lui cria:

«Qu'est-ce que tu as à pleurer? Comme tu fais la bête!»

Il répondit:

«C'est que notre dindonnière ne veut pas m'aimer.

--Comment! elle ne veut pas t'aimer, dit le méchant roi. Je veux qu'elle t'aime ou qu'elle meure.»

Il appela ses gens d'armes, et leur dit:

«Allez la quérir; car je lui ferai tant de mal, qu'elle se repentira d'être opiniâtre.»

Ils furent au poulailler, et trouvèrent Joliette qui avait une belle robe de satin blanc, toute en broderie d'or, avec des diamants rouges, et plus de mille aunes de rubans partout. Jamais, au grand jamais, il ne s'est vu une si belle fille; ils n'osaient lui parler, la prenant pour une princesse.

Elle leur dit fort civilement:

«Je vous prie, dites-moi qui vous cherchez ici?

--Madame, dirent-ils, nous cherchons une petite malheureuse, qu'on appelle Joliette.

--Hélas! c'est moi, dit-elle; qu'est-ce que vous me voulez?»

Ils la prirent vitement, et lièrent ses pieds et ses mains avec de grosses cordes, de peur qu'elle ne s'enfuît. Ils la menèrent de cette manière au méchant roi, qui était avec son fils. Quand il la vit si belle, il ne laissa pas d'être un peu ému; sans doute qu'elle lui aurait fait pitié, s'il n'avait pas été le plus méchant et le plus cruel du monde. Il lui dit:

«Ha, ha petite friponne, petite crapaude, vous ne voulez donc pas aimer mon fils? Il est cent fois plus beau que vous; un seul de ses regards vaut mieux que toute votre personne. Allons, aimez-le tout à l'heure, ou je vais vous écorcher.»

La princesse, tremblante comme un petit pigeon, se mit à genoux devant lui, et lui dit:

«Sire, je vous prie de ne me point écorcher, cela fait trop de mal; laissez-moi un ou deux jours pour songer à ce que je dois faire, et puis vous serez le maître.»

Son fils, désespéré, voulait qu'elle fût écorchée. Ils conclurent ensemble de l'enfermer dans une tour où elle ne verrait pas seulement le soleil. Là-dessus, la bonne fée arriva dans le char volant, avec la reine; elles apprirent toutes ces nouvelles; aussitôt la reine se mit à pleurer amèrement disant qu'elle était toujours malheureuse, et qu'elle aimerait mieux que sa fille fût morte, que d'épouser le fils du méchant roi. La fée lui dit:

«Prenez courage; je vais tant les fatiguer, que vous serez contente et vengée.»

Comme le méchant roi allait se coucher, la fée se met en petite souris, et se fourre sous le chevet du lit: dès qu'il voulut dormir, elle lui mordit l'oreille; le voilà bien fâché; il se tourna de l'autre côté, elle lui mord l'autre oreille; il crie au meurtre, il appelle pour qu'on vienne; on vient, on lui trouve les deux oreilles mordues, qui saignaient si fort qu'on ne pouvait arrêter le sang. Pendant qu'on cherchait partout la souris, elle en fut faire autant au fils du méchant roi: il fait venir ses gens, et leur montre ses oreilles qui étaient toutes écorchées; on lui met des emplâtres dessus. La petite souris retourna dans la chambre du méchant roi, qui était un peu assoupi; elle mord son nez et s'attache à le ronger; il y porte les mains, et elle le mord et l'égratigne. Il crie:

«Miséricorde, je suis perdu!»

Elle entre dans sa bouche et lui grignote la langue, les lèvres, les joues. L'on entre, on le voit épouvantable, qui ne pouvait presque plus parler, tant il avait mal à la langue; il fit signe que c'était une souris; on cherche dans la paillasse, dans le chevet, dans les petits coins, elle n'y était déjà plus; elle courut faire pis au fils, et lui mangea son bon oeil (car il était déjà borgne). Il se leva comme un furieux, l'épée à la main; il était aveugle, il courut dans la chambre de son père, qui de son côté avait pris son épée, tempêtant et jurant qu'il allait tout tuer, si l'on n'attrapait la souris.

Quand il vit son fils si désespéré, il le gronda, et celui-ci qui avait les oreilles échauffées, ne reconnut pas la voix de son père, il se jeta sur lui. Le méchant roi, en colère, lui donna un grand coup d'épée, il en reçut un autre; ils tombèrent tous deux par terre, saignant comme des boeufs. Tous leurs sujets qui les haïssaient mortellement, et qui ne les servaient que par crainte, ne les craignant plus, leur attachèrent des cordes aux pieds, et les traînèrent dans la rivière, disant qu'ils étaient bienheureux d'en être quittes. Voilà le méchant roi tout mort et son fils aussi. La bonne fée qui savait cela, fut quérir la reine, elles allèrent à la tour noire, où Joliette était enfermée sous plus de quarante clés.

La fée frappa trois fois avec une petite baguette de coudre à la grosse porte qui s'ouvrit, et les autres de même; elles trouvèrent la pauvre princesse bien triste, qui ne disait pas un petit mot. La reine se jeta à son cou:

«Ma chère mignonne, lui dit-elle, je suis ta maman la reine Joyeuse.»

Elle lui conta le conte de sa vie. Ô bon Dieu! quand Joliette entendit de si belles nouvelles, à peu tint qu'elle ne mourût de plaisir; elle se jeta aux pieds de la reine, elle lui embrassait les genoux, elle mouillait ses mains de ses larmes, et les baisait mille fois; elle caressait tendrement la fée qui lui avait porté des corbeilles pleines de bijoux sans prix, d'or et de diamants; des bracelets, des perles, et le portrait du roi Joyeux entouré de pierreries, qu'elle mit devant elle.

La fée dit:

«Ne nous amusons point, il faut faire un coup d'état: allons dans la grande salle du château, haranguer le peuple.»

Elle marcha la première, avec un visage grave et sérieux, ayant une robe qui traînait de plus de dix aunes; et la reine une autre de velours bleu, toute brodée d'or, qui traînait bien davantage. Elles avaient apporté leurs beaux habits avec elles; puis elles avaient des couronnes sur la tête, qui brillaient comme des soleils; la princesse Joliette les suivait avec sa beauté et sa modestie, qui n'avaient rien que de merveilleux. Elles faisaient la révérence à tous ceux qu'elles rencontraient par le chemin, aux petits comme aux grands.

On les suivait, fort empressés de savoir qui étaient ces belles dames. Lorsque la salle fut toute pleine, la bonne fée dit aux sujets du méchant roi, qu'elle voulait leur donner pour reine, la fille du roi Joyeux qu'ils voyaient, qu'ils vivraient contents sous son empire; qu'ils l'acceptassent, qu'elle lui chercherait un époux aussi parfait qu'elle, qui rirait toujours, et qui chasserait la mélancolie de tous les coeurs. À ces mots chacun cria:

«Oui, oui, nous le voulons bien; il y a trop longtemps que nous sommes tristes et misérables.»

En même temps cent sortes d'instruments jouèrent de tous côtés; chacun se donna la main et dansa en danse ronde, chantant autour de la reine, de sa fille et de la bonne fée:

«Oui, oui, nous le voulons bien.»

Voilà comme elles furent reçues. Jamais joie n'a été égale. On mit les tables, l'on mangea, l'on but, et puis on se coucha pour bien dormir. Au réveil de la jeune princesse, la fée lui présenta le plus beau prince qui eût encore vu le jour. Elle l'était allé quérir dans le char volant jusqu'au bout du monde; il était tout aussi aimable que Joliette. Dès qu'elle le vit, elle l'aima. De son côté, il en fut charmé, et pour la reine, elle était transportée de joie. On prépara un repas admirable et des habits merveilleux. Les noces se firent avec des réjouissances infinies.

La Princesse Rosette

Il était une fois un roi et une reine qui avaient deux beaux garçons: ils croissaient comme le jour, tant ils se faisaient bien nourrir. La reine n'avait jamais d'enfant qu'elle n'envoyât convier les fées à leur naissance; elle les priait toujours de lui dire ce qui leur devait arriver.

Elle donna naissance à une belle petite fille, qui était si jolie, qu'on ne la pouvait voir sans l'aimer. La reine ayant bien régalé toutes les fées qui étaient venues la voir, quand elles furent prêtes à s'en aller, elle leur dit: «N'oubliez pas votre bonne coutume et dites-moi ce qui arrivera à Rosette.»(C'est ainsi que l'on appelait la petite princesse.)

Les fées lui dirent qu'elles avaient oublié leur grimoire à la maison, qu'elles reviendraient une autre fois la voir.

«Ah! dit la reine, cela ne m'annonce rien de bon; vous ne voulez pas m'affliger par une mauvaise prédiction. Mais, je vous en prie, que je sache tout; ne me cachez rien.»

Elles s'en excusaient bien fort, et la reine avait encore bien plus envie de savoir ce que c'était. Enfin, la plus jeune des fées lui dit:

«Nous craignons, madame, que Rosette ne cause un grand malheur à ses frères; qu'ils ne meurent dans quelque affaire pour elle. Voilà tout ce que nous pouvons deviner sur cette belle petite fille: nous sommes bien fâchées de n'avoir pas de meilleures nouvelles à vous apprendre.»

Elles s'en allèrent; et la reine resta si triste, si triste, que le roi s'en aperçut à sa mine.

Il lui demanda ce qu'elle avait: elle répondit qu'elle s'était approchée trop près du feu, et qu'elle avait brûlé tout le lin qui était sur sa quenouille. «N'est-ce que cela?» dit le roi. Il monta dans son grenier et lui apporta plus de lin qu'elle n'en pouvait filer en cent ans. La reine continua d'être triste: il lui demanda ce qu'elle avait.

Elle lui dit qu'étant au bord de la rivière, elle avait laissé tomber sa pantoufle de satin vert dans le cours d'eau. «N'est-ce que cela?» dit le roi. Il envoya quérir tous les cordonniers de son royaume, et apporta dix mille pantoufles de satin vert à la reine.

Celle-ci continua d'être triste: il lui demanda ce qu'elle avait. Elle lui dit qu'en mangeant de trop bon appétit, elle avait avalé sa bague de noce, qui était à son doigt. Le roi découvrit qu'elle mentait car il avait caché cette bague, et lui dit: «Ma chère femme, vous mentez! voilà votre bague que j'ai cachée dans ma bourse.»

Dame! elle fut bien attrapée d'être prise à mentir (car c'est la chose la plus laide du monde), et elle vit que le roi boudait. C'est pourquoi elle lui dit ce que les fées avaient prédit de la petite Rosette, et que s'il savait quelque bon remède, il le dît. Le roi s'attrista beaucoup. Il avoua enfin à la reine: «Je ne sais point d'autre moyen de sauver nos deux fils, qu'en faisant mourir Rosette.» Mais la reine s'écria qu'elle n'y survivrait pas. On apprit cependant à la reine qu'il y avait dans un grand bois un vieil ermite, qui couchait dans le tronc d'un arbre, que l'on allait consulter de partout.

«Il faut que j'y aille aussi, dit la reine, les fées m'ont annoncé le mal, mais elles ont oublié le remède.» Elle monta de bon matin sur une belle petite mule blanche, toute ferrée d'or, avec deux de ses demoiselles, qui avaient chacune un joli cheval. Quand elles furent auprès du bois, la reine et ses demoiselles descendirent de cheval et se rendirent à l'arbre où l'ermite demeurait. Il n'aimait guère voir des femmes; mais quand il reconnut la reine il lui dit: «Soyez la bienvenue! Que me voulez-vous?»

Elle lui conta ce que les fées avaient dit de Rosette, et lui demanda conseil. Il lui répondit qu'il fallait cacher la princesse dans une tour, sans qu'elle en sortît jamais. La reine le remercia, lui fit une bonne aumône, et revint tout raconter au roi. Quand le roi sut ces nouvelles, il fit rapidement bâtir une grosse tour. Il y mit sa fille et, pour qu'elle ne s'ennuyât point, le roi, la reine et les deux frères allaient la voir tous les jours. L'aîné s'appelait le grand prince, et le cadet, le petit prince.