Contes tendres

Part 5

Chapter 53,563 wordsPublic domain

Elle s’appelait de son vrai nom la Grangerie, mais dans le pays on disait tout simplement, en parlant d’elle, «la maison du bord de l’eau», parce qu’elle mirait dans le lac ses hauts toits bruns en auvent et sa grise façade méridionale, ornée d’une galerie que drapait une vieille vigne aux pampres échevelés. Elle était carrée, nue et massive;--isolée des autres maisons du village par le lac au midi, et au nord par des vergers et des vignes.--Deux énormes noyers abritaient de leur ombre humide le large escalier de pierre veinée qui conduisait tout droit à l’appartement du premier étage. Les pièces spacieuses, avec leur plafond aux poutres saillantes, leurs murs décorés de fresques à l’italienne, leur mobilier datant du dix-huitième siècle, n’étaient ni confortables ni très hospitalières; mais, malgré leur délabrement, elles satisfaisaient les goûts très simples des propriétaires, les Balmont de Vertier,--deux vieux époux sexagénaires qui habitaient la Grangerie depuis l’époque de leur mariage. Ils y avaient passé leur lune de miel, en avaient chaque année vendangé les vignes et y avaient vu se succéder pacifiquement quarante printemps et autant d’hivers. Pour eux, il n’existait pas de demeure comparable à «la maison du bord de l’eau»; le vin qu’on y récoltait était supérieur à tous les crus du canton: les fruits du verger avaient une saveur et un fondant non pareils, et la Grangerie était le séjour le plus gai et le plus aimable qu’on pût trouver au bord du lac.

* * * * *

Cette opinion optimiste n’était point partagée par les nièces des Balmont, deux jeunes orphelines de dix-huit à vingt ans, que le vieux couple avait recueillies, adoptées et élevées depuis leur plus jeune âge. Après un séjour de quatre années dans un couvent de Chambéry, les deux sœurs, Mauricette et Francine, étaient rentrées à la Grangerie et y passaient de longs mois monotones, remplis invariablement par les mêmes tâches et les mêmes plaisirs; travaux de lingerie et de jardinage sous la direction de la tante Balmont, pendant la semaine; messe, vêpres et salut, le dimanche, et, le soir, parties de piquet avec l’oncle Balmont. Jamais de sorties, jamais de bal, jamais de voyages. Leur plus agréable distraction, en été, consistait à épier trois fois le jour le passage du bateau à vapeur qui faisait le tour du lac avec sa cargaison de touristes. Ce bateau, plein de passagers venus des quatre coins de la France, représentait pour elles toutes les joies et toutes les tentations du monde extérieur. Elles le guettaient de loin, tressaillaient au sifflet de la machine, et le voyaient disparaître avec des soupirs de regret. Elles regardaient passer les yeux pleins de convoitise, les touristes avec la lorgnette en bandoulière, les belles dames en fantaisistes costumes de voyage, et, tout en suivant le double sillage argenté du bateau sur la nappe bleue du lac, elles se forgeaient de beaux rêves de plaisirs mondains et de romanesques aventures.--Mais, à la fin de septembre, les touristes s’en allaient avec les hirondelles; les rares riverains du lac, appelés à la ville pour leurs affaires, peuplaient seuls de leur silhouette trop connue le pont du bateau, et les deux sœurs retombaient dans l’ennui monotone de l’hiver. Elles se dépitaient tout bas en songeant que leur jeunesse allait se consumer dans ce mélancolique isolement, et, le dimanche, à l’église, elles priaient Dieu et les saints de leur envoyer quelque événement dont l’imprévu fît diversion avec cette navrante uniformité de leur vie.

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Un jour d’été, le ciel fit mine d’exaucer leurs prières. Une lettre de Genève obligea le propriétaire de la Grangerie de s’absenter pour une huitaine, et comme les deux époux, à l’exemple de Philémon et Baucis, ne pouvaient vivre l’un sans l’autre, ils résolurent de partir tous deux, en confiant la maison à la garde de leurs nièces.--Donc, un matin de juillet, après avoir fait force recommandations à Mauricette et à Francine, le vieux couple monta dans une carriole chargée de paquets et de provisions comme pour un voyage au long cours, et disparut au tournant de la route d’Annecy.

Restées seules et maîtresses du logis, les deux sœurs commencèrent à battre des mains et à se creuser le cerveau pour inventer des plaisirs capables de leur prouver à elles-mêmes leur indépendance momentanée. Mais, prises au dépourvu, elles ne trouvaient rien de bien neuf, et, après avoir beaucoup cherché, dès le quatrième jour, elles en arrivaient déjà à être embarrassées de leur liberté.--Tandis qu’elles restaient oisives sur la galerie, occupées à regarder distraitement l’envolée des nuages autour des montagnes, voilà tout à coup que des bruits de pas et des éclats de voix résonnèrent dans le vestibule et elles virent entrer deux grands garçons de leur âge, deux cousins éloignés, tout frais émoulus de l’école de droit de Grenoble, et qui, traversant le lac, avaient eu l’idée de rendre visite à l’oncle et à la tante Balmont.

Mauricette et Francine, rougissantes d’aise et de surprise, leur expliquèrent l’absence du vieux couple et, désireuses de jouer leur rôle de maîtresses de maison, s’empressèrent de retenir les cousins à dîner. N’était-ce point là l’événement tant désiré, l’imprévu tant rêvé, que le ciel leur envoyait à la fin?... Séance tenante, elles résolurent de mettre à profit cette visite inattendue et de se donner une fois au moins dans leur vie un faux semblant de fête et de bal.--Immédiatement la maison fut sens dessus dessous.

Toute la provision de bougies de la tante Balmont fut employée à orner les candélabres et le vieux lustre à boules de cuivre du salon; tous les sirops emmagasinés dans l’office furent mis en réquisition pour les rafraîchissements.--Après le dîner, les deux cousins furent introduits solennellement par la servante dans le salon désert et éclairé à giorno. Au bout de quelques minutes, une porte latérale s’ouvrit à deux battants et les deux cousines, qui s’étaient retirées dans leur chambre pour procéder à leur toilette, parurent métamorphosées.

Elles avaient bouleversé les coffres et les placards de la tante et se montraient vêtues de vieilles robes à ramages datant de l’époque de Marie-Antoinette. Dans leurs cheveux crêpés et poudrés, les roses du jardin faisaient merveille. Les yeux brillants, le sourire aux lèvres, elles agitaient d’antiques éventails et saluaient avec de solennelles révérences. Les cousins, enchantés de se trouver à pareille fête, se prêtaient de leur mieux au divertissement. On ouvrit le vieux piano endormi dans un coin du salon, et, l’une après l’autre, les cousines y jouèrent des valses, tandis qu’un seul couple tournoyait dans la pièce spacieuse. De temps en temps, la servante apparaissait avec un plateau et offrait des rafraîchissements; et les pêcheurs nocturnes qui jetaient leurs lignes de fond dans le lac, et dont les barques erraient dans la nuit, ouvraient de grands yeux en voyant se refléter au loin la surprenante illumination de «la maison du bord de l’eau».

Grisés par la musique et par la danse, les cœurs des quatre jeunes gens commençaient à battre très fort. Par les fenêtres ouvertes, le vent de la nuit d’été apportait aux danseurs des parfums de jasmin et de chèvrefeuille qui leur suggéraient de troublantes paroles de tendresse. Les heures passaient et l’enivrement de la jeunesse leur faisait oublier les heures, quand tout à coup un roulement de carriole retentit au dehors, des exclamations de voix courroucées résonnèrent dans le vestibule, et brusquement on vit surgir, les bras levés au ciel, l’oncle et la tante Balmont qu’on n’attendait que deux jours plus tard.

--Mais c’est la fin du monde! s’écriait la vieille dame, tandis que l’oncle, toujours économe, s’empressait de souffler les bougies des candélabres.

Les deux cousines, Mauricette et Francine, ramassant leurs jupes à ramages, s’étaient enfuies dans leur chambre et, murmurant de vagues excuses, les cousins s’esquivèrent à leur tour, laissant le vieux couple ébahi au milieu du salon en désordre...

* * * * *

Des années et des années se sont passées depuis. La tante et l’oncle Balmont dorment dans le petit cimetière qui verdit à l’ombre de l’église. Les cousins se sont mariés au loin. Francine et Mauricette sont restées seules propriétaires de la «maison du bord de l’eau». Elles mûrissent dans le célibat; elles se sont habituées à la solitude de la vieille demeure et, comme l’oncle et la tante, elles répètent volontiers que la Grangerie est le plus charmant des domaines riverains du lac. Mais, au fond de leur cœur, elles gardent comme dans un sanctuaire verdoyant le souvenir de ce bal improvisé,--leur unique bal,--et de ces tendres compliments murmurés un soir par les deux cousins,--les seuls propos d’amour que leurs chastes oreilles aient entendus.

PENSÉES D’AUTOMNE

Ces pluies d’équinoxe qui, depuis deux jours, tombent lourdes et tièdes, semblent pleurer sur la fin prochaine de la belle saison. Du haut d’un ciel bas et couvert, leurs larmes abondantes se répandent sur les verdures résignées et hâtent l’heure du déclin. Des taches de rouille s’étalent sur les feuillages des marronniers dont les coques s’ouvrent pour laisser choir leurs fruits d’un beau brun vernissé. Déjà, là-bas, un merisier éparpille ses feuilles jaunies sur les pelouses mouillées. De la terre détrempée s’exhale une senteur d’automne, un parfum amer et suggestif qui, tout à coup, incline l’âme aux pensées funèbres.--Au lendemain des fêtes de l’été, cette fenêtre brusquement ouverte sur l’agonie et le néant des choses me rappelle une fresque du _Triomphe de la Mort_, au Campo Santo de Pise: une cavalcade fringante et joyeuse défilant sous bois, et se trouvant, à un tournant, face à face avec trois cercueils béants où grimacent des squelettes.

Dans notre vie moderne si affairée et accaparée par les choses extérieures, nous n’avons guère le loisir d’arrêter longtemps notre esprit à ce mystère inquiétant de la mort. Pour que nous y pensions sérieusement, il faut qu’une force majeure nous fasse presque toucher du doigt la possibilité d’une prochaine disparition. Pour mon compte, je ne me suis trouvé qu’une fois dans cette situation critique. C’était le 19 janvier 1871, en montant vers le parc de Buzenval avec mon bataillon. Des balles passaient avec ce bruit particulier qui ressemble à un strident bourdonnement de mouches; au-dessus de nous, les obus décrivaient des courbes menaçantes. En voyant les cacolets descendre la colline avec leur charge de blessés, je me disais: «Il t’en pend peut-être autant à l’oreille et voici le moment venu de songer aux mystères de l’au-delà!» Mais il avait dégelé la veille, on glissait à chaque instant dans une terre gluante et peu sûre; tout mon esprit était absorbé par la préoccupation de me maintenir en ligne et de ne pas rouler piteusement dans la boue; il me fut impossible de la fixer durablement sur des pensées moins prosaïques.--J’imagine que, sauf de rares exceptions, il en est de même quand la maladie nous achemine au dénouement fatal. La lutte matérielle de tout notre être contre les étreintes du mal est telle qu’elle absorbe notre raison vacillante et l’empêche de s’inquiéter du redoutable problème.

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Pourtant, la mort est là qui nous guette. Nous la rencontrerons un jour ou l’autre au tournant du chemin, et c’est pendant les heures calmes et lucides où nous sommes en pleine possession de notre esprit, qu’il faudrait penser à ce qui nous attend au-delà du porche obscur où elle nous fera passer. Ces pluvieuses journées d’automne, où tout nous parle de déclin et de disparition, sont précieusement propices à de pareilles réflexions. Même ceux que cuirasse leur foi religieuse, n’envisagent pas sans un pieux tremblement ce terrible passage, cette heure très amère, comme dit le rituel: «_Dies magna et amara valde_», à plus forte raison, ceux qui doutent--et ils sont nombreux--se sentent remués par un anxieux frisson en songeant à l’Inconnu qui se tient derrière ce portail voilé de brumes. A mon humble avis, ce qui doit nous rasséréner, nous qui n’avons plus la foi du charbonnier, c’est que dès cette vie, nous sommes environnés par l’Inconnaissable et que le mystère de l’au-delà ne peut pas être plus cruel et plus menaçant que celui qui nous enveloppe depuis notre naissance. D’ailleurs, si, comme on nous l’affirme, cet Inconnu est tout amour et justice, considérant que nous sommes des êtres débiles, poussés à faillir par l’hérédité, par l’éducation, l’incertitude de notre esprit et la faiblesse de nos sens, ne devons-nous pas attendre de lui plus de compassion que de colère?... C’est donc avec un sentiment de résignation que nous nous acheminerons vers la mort,--une résignation pareille à celle des feuilles qui tombent et des fleurs qui se découronnent à la morte-saison.

Cette subtile portion de nous-mêmes que nous appelons la pensée se décomposera-t-elle comme notre corps et subira-t-elle les incessantes transformations de la matière, ou revivra-t-elle ailleurs avec la mémoire et la conscience de son individualité? Insolubles questions que, depuis des milliers d’années, l’inquiète humanité agite en regardant luire les étoiles. «Tantôt vers le ciel, chantait Pindare, tantôt vers l’abîme, les espérances humaines flottent sur une mer de mensonges.» Et il disait encore, plus de deux mille ans avant nous, ce que nous répétons aujourd’hui avec la même angoisse: «Nous vivons un jour. Que sommes-nous? que ne sommes-nous pas? Le rêve d’une ombre, voilà l’homme.»

Je sais bien que la seconde hypothèse, celle de la survivance de notre personnalité, est plus souriante, plus flatteuse pour notre amour-propre. Mais n’a-t-elle point sa maîtresse racine dans notre désir de durer, dans le sentiment même de la douceur de vivre, des illusions de l’amour, des rêves de la jeunesse? En nous forgeant ce rêve d’éternelle félicité, ne sommes-nous pas le jouet d’un présomptueux orgueil qui n’admet pas que notre précieuse personne puisse cesser d’être,--sans songer que nos compagnons terriens, nos frères les animaux qui peuplent les champs et les bois, pourraient à bon droit élever les mêmes prétentions? Il faut être doux envers la mort, c’est-à-dire songer avec sérénité qu’elle peut nous surprendre d’un moment à l’autre; mais, en même temps, si l’on veut faire œuvre utile ici-bas, il faut vivre comme si l’on ne devait pas mourir. Si l’espérance d’une vie meilleure est autre chose qu’une illusion dorée, nous en jouirons par surcroît; mais en attendant, cultivons notre jardin et disons-nous qu’ici-bas le meilleur moyen de prolonger au-delà du trépas notre personnalité, c’est encore de faire de beaux enfants ou de créer de belles œuvres.

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Heureux les poètes et les artistes! Ils ne meurent pas tout entiers. Leurs chefs-d’œuvre prolongent leur existence dans la mémoire des hommes. Dans les beaux vers d’_Œdipe-Roi_ ou dans les _Idylles_, nous sentons encore palpiter l’âme de Sophocle ou de Théocrite; de même qu’en lisant le _Cantique du Soleil_, il nous semble encore entendre chanter la voix claire et naïve de saint François d’Assise. Les artistes et les poètes sont comme ces plantes vivaces qui, d’année en année, reverdissent et refleurissent au même coin d’un bois ou d’une prairie.--Je me souviens toujours, avec une émotion joyeuse, qu’au temps où j’herborisais, je consultai un vieux botaniste sur une introuvable scille bleue qui manquait à mon herbier: «Allez, au mois de mars, me dit-il, dans la forêt de M... et prenez le premier sentier à gauche de l’orée du bois; quand vous aurez fait cent pas, vous verrez la plante fleurir dans le taillis; c’est là que je la cueillais dans ma jeunesse.» J’y allai, je fis cent pas dans le sentier de gauche et je vis, en effet, les petites étoiles bleues de la scille luire parmi les feuilles sèches. Depuis le temps où cet octogénaire herborisait à l’aube de sa prime jeunesse, des jours nombreux s’étaient écoulés, trois révolutions avaient bouleversé la France, des générations entières étaient couchées au tombeau, et la petite scille bleue s’épanouissait ponctuellement dans les taillis de M..., chaque année, à la fin de mars. Je suis sûr que je la retrouverais encore à la même époque, sur le même versant du bois, s’il m’était donné de revisiter cette forêt que je n’ai pas vue depuis trente ans.--Il en est ainsi des belles œuvres; elles ont toujours une fraîche nouveauté; elles sont, comme le dit John Keats, une source d’éternelle joie:

A thing of beauty is a joy for ever.

Aussi les survivants devraient-ils rendre un culte pieux à cette réelle immortalité des artistes. Quand je vais au Luxembourg saluer sous les platanes les monuments d’Eugène Delacroix et de Banville, je regrette de ne pas le voir plus peuplé de blanches statues de poètes. Ce jardin hanté par la jeunesse, l’un des plus verts et des plus charmants de Paris, devrait être aussi le jardin consacré à la poésie. Si les hommes qui nous gouvernent avaient le temps de laisser un moment chômer la politique et de s’occuper un peu des choses de l’esprit, je leur conseillerais de faire du Luxembourg _le coin des poètes_. Il est question d’y élever un monument à la mémoire de notre excellent maître Leconte de Lisle. J’y voudrais voir aussi autour des bassins, parmi les jets d’eau et les massifs d’aubépines roses, les images de Musset, d’Alfred de Vigny et de George Sand, qui attendent encore leur statue. Il me plairait d’y rencontrer, au détour d’une allée, çà et là, les bustes de Sainte-Beuve, de Marceline Desbordes-Valmore, de Gautier et de Baudelaire.

Les jeunes gens qui se succéderont d’année en année dans le quartier Latin et qui feront de ce jardin leur promenade coutumière, apprendraient ainsi qu’en France, comme dans les pays voisins, on honore les poètes et la poésie. Au printemps, les illustres marbres mêleraient leur blancheur aux thyrses épanouis des marronniers; les ramiers au vol mélodieux viendraient se poser familièrement sur leurs épaules; et, aux déclins d’automne, parmi les feuilles tombantes et les fleurs pâlies, les blanches statues apparaîtraient souriantes, intactes et pures, comme un éclatant symbole de l’immortalité des belles œuvres.

LA SAINT-SYLVESTRE

Le soir du 31 décembre, mon ami Jacobus, après avoir silencieusement dîné à sa table d’hôte de la _Rose d’or_, regagnait d’un pied leste la rue des Grangettes, où était situé son logis de célibataire. La rue était solitaire, mal éclairée par un lointain bec de gaz; le vent du nord, soufflant directement entre les deux rangées de façades noires, coupait la figure de Jacobus, et, malgré le pardessus étroitement boutonné, faisait sentir à notre ami que son sang de quadragénaire n’avait plus les vertus réchauffantes de la prime jeunesse. Aussi agita-t-il d’une main impatiente le marteau qui décorait la porte de sa propriétaire. Ce fut la fille de la maison, Mlle Franceline Bigeard, qui vint lui ouvrir, tenant d’une main les plis de son tablier plein de marrons, et de l’autre la lampe qui éclairait son minois chiffonné et ses yeux bleus très vifs. Ce bleu regard, les cheveux bruns frisottants et le clair sourire de Mlle Franceline donnaient encore un attrait piquant à sa figure, bien qu’elle commençât à mûrir et à passer, ayant eu vingt-huit ans à la Sainte-Catherine.

--Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit-elle au locataire morfondu, mais j’étais en train de fendre des marrons... Nous avons retenu à souper deux de mes amies et, ce soir, nous finirons l’année en grillant des châtaignes et en les arrosant d’un verre de _fignolette_... A votre service, monsieur Jacobus!...

--Merci, répondit-il en prenant un air pressé; merci, mademoiselle.

S’il refusait, ce n’était pas que la compagnie de Franceline lui déplût, au contraire; mais il se tenait sur la réserve, craignant de s’engager trop avant avec cette fille nubile qui désirait se marier, et ne voulant pas qu’une trop grande familiarité le fît glisser peu à peu sur une pente dangereuse. Il n’était pas insensible aux yeux bleus et au sourire de la demoiselle, mais il avait peur du mariage. Il ressemblait à ces enfants qui vont prendre un bain froid, qui trempent un pied dans l’eau, puis le retirent et ne peuvent pas se décider au plongeon final.

--Merci! répéta-t-il encore en montant l’escalier. Il n’est pas venu de lettres pour moi?

--Non, monsieur Jacobus, le facteur n’a rien apporté.

--Allons! décidément on m’oublie! songea mélancoliquement Jacobus en introduisant la clé dans sa serrure; le monde entier a désappris le chemin de mon domicile...

* * * * *

Jacobus se sentait peu à peu devenir la proie d’un accès d’humeur noire. Ce soir-là, tout allait de travers: les bûches de son feu fumaient au lieu de flamber, sa lampe grésillait sans jeter de clarté, un vent coulis passait sous la porte et le glaçait jusqu’aux moelles.

--Un penseur, murmurait-il en allumant sa pipe, a dit que «le soir de la vie apporte avec lui sa lampe»; la mienne éclaire bien mal et mon crépuscule est diantrement maussade. Cet affaiblissement de la lumière intérieure est une des conséquences fatales du célibat. La maturité et le célibat! Deux milieux malsains où germent un tas de mauvaises graines qu’on croyait mortes et qui se mettent à pousser de vilaines fleurs aux parfums amers: remords tardifs, regrets stériles, hésitations et peurs de vieillards.

La peur surtout, une peur lâche qui vous déshabitue d’agir, qui vous détourne de toutes les résolutions généreuses, de toutes les fructueuses audaces... Je me rappelle qu’au temps de ma jeunesse, au moment où j’allais gravir une pente abrupte des Pyrénées, je rencontrai un homme mûr et déjà cassé; et comme je l’interrogeais sur le chemin à suivre, il me cria:

--Ne montez pas là-haut: le sentier est une véritable fondrière, vous vous essoufflerez en pure perte!

Je haussai les épaules et je poursuivis ma route en riant de la pusillanimité de ce quinquagénaire... Et pourtant voilà où j’en suis! Le moindre caillou me fait broncher, la plus enfantine difficulté prend les proportions d’une impossibilité. Je ne sais plus ni oser ni vouloir, et je me morfonds dans ma cellule de célibataire en regrettant les occasions que j’ai laissé échapper à l’époque où ma vingtième année fleurissait dans sa verte nouveauté.

* * * * *

A ce moment, de jeunes éclats de voix montèrent du rez-de-chaussée, et dans ce gai tapage Jacobus distingua le rire clair de Franceline.