Part 6
--Ils s’amusent en bas! songea-t-il de nouveau avec un soupir; ils boivent à l’année qui finit et à celle qui va naître... Pour eux, une année qui passe et une année qui commence n’éveillent point de pensées mélancoliques. Ils ne sont pas encore à l’âge où les semaines et les mois semblent filer avec la rapidité d’un vol d’hirondelles. Ils y viendront cependant, et Franceline comme les autres! Elle court sur ses vingt-huit ans et n’a pas trouvé de mari. Pauvre fille! peu à peu ses joues se faneront, ses bleus regards perdront de leur éclat, son rire échangera ses notes claires contre des intonations aigres et sèches, et elle connaîtra aussi les solitudes du célibat, le regret des occasions envolées, les peurs de l’âge mûr. Oh! les vieilles filles, je les plains encore plus que les vieux garçons!... La prison de l’isolement est pour elles plus obscure et plus étroite; le monde est plus sévère. Un sang vif a beau gronder dans leur cœur comme dans un réservoir muré, elles doivent en étouffer les bouillonnements. Pour arrêter l’élan des fleurs de tendresse qu’elles portent en elles et qui auraient voulu s’épanouir au dehors, la religion, le devoir, les convenances sont là comme des grilles austères. Quelle lutte douloureuse et cachée! Et, quand chaque printemps revient, quelle amère raillerie! quelles cruelles tentations! quels troubles secrets!... Ainsi de charmantes filles se dessèchent et tournent à l’aigre; et c’est ce qui arrivera à Franceline, s’il ne se rencontre pas un brave garçon assez aimant et assez courageux pour transplanter dans un milieu tendre et réchauffant cette jolie plante qui s’étiole... Mais alors, misérable, puisque tu te rends si bien compte des choses, pourquoi n’es-tu pas ce brave garçon? Tu es las de ton foyer glacé, comme elle est lasse de sa chambre de vierge: pourquoi ne fais-tu pas d’elle une compagne heureuse et rajeunissante?... Ah! voilà, c’est que précisément je ne sais plus oser!
* * * * *
Tandis qu’il s’enfonçait dans ces idées noires et désenchantées, Jacobus perdait la notion des phénomènes extérieurs. Un frisson qui courut le long de son dos le ramena à la réalité. Il s’aperçut que son feu s’était consumé sans jeter de chaleur, que sa pipe s’était refroidie et que sa fenêtre joignait mal. Comme il se levait pour la fermer plus hermétiquement, de nouveau des rumeurs joyeuses montèrent du rez-de-chaussée et de nouveau le rire argentin de Franceline tinta à ses oreilles.--Il eut encore un moment d’hésitation, puis le froid de cette nuit de décembre le décida. Il éteignit sa lampe, descendit à tâtons son escalier et, guidé par les rires, il alla frapper timidement à la porte de sa propriétaire.
L’huis s’ouvrit tout grand et, à la lueur d’une belle flambée, il vit autour de la cheminée un cercle de jeunes gens en train d’éplucher des marrons.
--Ma foi! dit Jacobus, je vous entendais rire de là-haut et votre joie m’a mis l’eau à la bouche... Voulez-vous, mademoiselle Franceline, me faire une petite place à côté de vous?
Et alors, en jetant un tendre regard vers Franceline, il vit tout à coup que cette place était prise. Un garçon d’une trentaine d’années, un forestier, était assis sur le même banc que la jeune fille et la serrait de très près.
Tandis que mon ami écarquillait ses yeux ébaubis, la propriétaire lui dit en avançant une chaise:
--Venez près de moi, monsieur Jacobus, je vais vous apprendre une nouvelle; nous faisons d’une pierre deux coups: nous fêtons la Saint-Sylvestre et nous arrosons les fiançailles de notre Franceline avec M. le garde général Saudax... Prenez donc un verre et trinquez avec nous... Ils se marieront après la Chandeleur!
PLUIE EN MONTAGNE
18 août.--Gorges de la Diosaz.--Il a fait hier un orage qui a complètement détraqué le temps. Ce matin, à Sallanches, en ouvrant nos fenêtres, nous avons vu, à travers des envolées de nuages, les sommets des montagnes poudrés à blanc par une neige subitement tombée pendant la nuit. Tandis que nous prenions notre café à la crème et au miel, la pluie a recommencé à tomber, mais cette fois menue et tranquille, comme une bonne petite pluie qui prend son temps et qui est bien décidée à durer toute la journée. Ce qui n’a pas empêché mon oncle Brocard de déclarer, en brandissant son _alpenstock_, que «les éléments ne parviendraient pas à mettre obstacle à ses poursuites scientifiques».--Mon oncle Aristide Brocard est un ancien pharmacien, retiré des affaires après fortune faite. Pendant vingt-cinq ans, il a vendu des médicaments à sa clientèle de Villotte et n’a pas bougé de derrière les bocaux verts et bleus de son officine. Mais, tout en manipulant ses drogues, il caressait un dada qui lui faisait prendre sa vie casanière en patience:--à force de vendre de la teinture d’arnica à ses pratiques, il était hanté du désir de cueillir lui-même un jour sur les cimes alpestres cette fleur d’_arnica montana_, qu’il n’avait jamais vue qu’à l’état de plante sèche et dont il vantait sans cesse à ses clients les vertus résolutives et vulnéraires. Ce désir, exaspéré dans la solitude, était passé à l’état d’idée fixe, et, dans ses rêves, mon oncle voyait chaque nuit la fleur jaune rayonner comme un petit soleil. Aussi, dès qu’il eut vendu son officine, Aristide Brocard me notifia son intention de partir pour les montagnes de la Savoie en quête de la fleur de ses rêves, et m’enjoignit d’avoir à lui servir de compagnon de voyage. Mon oncle n’ayant d’autre héritier que moi, j’ai dû m’incliner et faire par ordre, en sa compagnie, une excursion dans les Alpes.
* * * * *
Ce n’est pas précisément une partie de plaisir que ce voyage, à la recherche de l’_arnica montana_. Mon oncle, dans l’exercice de la pharmacie, a contracté des habitudes pédantesques et prudhommesques qui font mon désespoir. En outre, comme, malgré ses cinquante ans sonnés, il est très vert et très ingambe, il a eu l’idée de se déguiser en touriste: il est coiffé d’une casquette blanche avec couvre-nuque, et guêtré jusqu’aux genoux. Sa longue lévite gris de fer retombant sur ses guêtres jaunes lui donne une tournure assez ridicule, qui fait sourire les petites Anglaises près desquelles nous passons, et il me semble qu’on me rend responsable de ce grotesque accoutrement.--Tout à l’heure, en entrant dans les gorges de la Diosaz, nous avons encore prêté à rire à trois jeunes femmes qui descendaient le sentier glissant, appuyées sur leur bâton et enveloppées dans leur waterproof.
Ces gorges hautes et profondes, tapissées d’arbustes et de grands arbres, vont toujours rétrécissant leurs parois schisteuses, au fond desquelles bouillonne la Diosaz. Des galeries de bois, retenues par des crampons de fer et surplombant au-dessus du torrent, permettent de longer le défilé dans toute son étendue. On y est pénétré d’humidité. Du haut du ciel gris, la pluie fine vous tombe sur le dos, les arbres vous secouent des gouttières au passage, et d’en bas, la Diosaz qui écume vous envoie à travers la figure d’aveuglantes poussières d’eau. Malgré cela, on est pris par ce déchaînement du torrent. Entre ces deux murailles noires et luisantes, la Diosaz tombe du haut d’un couloir d’ardoise; elle rebondit toute blanche, se tord entre les roches, lance des fusées de gouttelettes dans les arbres et emplit le ravin d’une clameur grondante. Pas une branche, pas une feuille, pas un brin d’herbe qui ne ruisselle. On se croit transporté en pleine féerie. Parfois la nappe d’eau, en bouillonnant, prend des formes humaines; il semble qu’on aperçoit entre les hêtres et les sapins humides la blanche et menaçante figure d’un esprit des eaux ou le vaporeux et perfide visage d’une ondine, qui glisse le long des rochers.--Nous atteignons la plus haute galerie aérienne, celle qui surplombe au-dessus de la triple cascade du _Soufflet_, et là, comme nous nous trouvons dans un groupe de touristes, mon oncle Aristide en profite pour monologuer à voix haute. «Spectacle grandiose! s’écrie-t-il; il était donné à l’homme seul, _audax Japeti genus_, de suspendre un pont tremblant au-dessus des abîmes et d’atteindre l’aire où l’aigle construit son nid!» Heureusement le fracas de la cascade couvre sa voix, et les touristes s’éloignent sans avoir entendu le discours de l’ex-pharmacien.
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Chamonix, 20 août.--Pluie battante; mais rien n’arrête mon oncle Brocard. En passant devant les Bossons, à la vue des blocs de glace qui blanchissent à la base du glacier, il s’est exclamé: «Hein! si tout cela était du sucre, l’humanité en aurait assez pour édulcorer ses sirops jusqu’à la fin des siècles!...»--Et cette réflexion pharmaceutique m’a fait rougir jusqu’aux oreilles.--La principale rue de Chamonix est un lac de boue, au milieu duquel pataugent des guides, attendant les touristes désireux de tenter une ascension. Nous profitons d’une éclaircie pour grimper au Montanvers. Un rayon de soleil glisse entre les nuées. De longues fumées blanches rampent le long des pentes du Brévent, et tout là-haut, perçant les nuages, les neiges de quelques aiguilles du mont Blanc étincellent en pleine lumière. Nous montons lentement à travers les sapins et les mélèzes, précédés et suivis de cavalcades de touristes mâles et femelles. Il fait grand chaud, une lourde chaleur d’orage, et mon oncle Brocard se dépouille de sa lévite. Vous n’avez jamais vu de spectacle plus comique que la silhouette de ce grand bonhomme en bras de chemise avec son _alpenstock_ et ses guêtres jaunes. Les guides eux-mêmes s’esclaffent de rire et je maudis la destinée qui m’a fait l’héritier présomptif de cet oncle solennel et maniaque. Lui n’a pas l’air de s’apercevoir du ridicule de sa toilette. Il court à travers les sapins et herborise gravement.
A l’auberge du Montanvers, qui dresse la masse carrée de ses murs de granit au-dessus de la _Mer de glace_, le site est d’une sauvagerie saisissante. Au fond, dans la direction de l’_aiguille Verte_ et de l’_aiguille de Dru_, d’épaisses vapeurs noires masquent la montagne, et, sur ce noir fuligineux, le glacier se détache avec une blancheur éblouissante, çà et là coupée par les bleuâtres transparences des crevasses. Pour un peu, on se croirait dans un des cercles de l’_Enfer_ de Dante. Malheureusement les touristes, et notamment mon oncle Brocard, nuisent à l’illusion. A l’intérieur de l’auberge, dans la salle même où s’étale un bazar d’objets en jaspe et en agate, on s’est attablé pour déjeuner. Les excursionnistes affamés dévorent leurs côtelettes en silence. La pluie se remet à tomber et cela ajoute encore aux mornes attitudes des convives. Mais mon oncle Aristide a été envoyé par la Providence pour égayer cette maussade tablée. Au milieu du silence général, mon oncle, très affairé à essuyer sa fourchette, relève la tête, regarde à droite et à gauche et dit gravement: «Avouez, messieurs, que le ruolz a rendu de bien grands services à l’humanité!» Cet éloge de l’orfèvrerie Christofle, lancé en vue de la Mer de glace, est si hétéroclite qu’il provoque une aimable gaieté parmi les touristes et me couvre de confusion.
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Après déjeuner, malgré la pluie, mon oncle m’entraîne vers le glacier. Je me vois déjà obligé de le suivre à travers les crevasses, quand, près de la moraine, il se baisse, pousse un cri, puis se relève triomphant, en agitant une fleur jaune entre ses doigts:
--Enfin, s’écrie-t-il, la voici!... _Eurêka!_ Je tiens l’_arnica montana_, famille des composées corymbifères!... Remontons, mon ami: inutile d’aller plus loin!
Il était temps. A peine avons-nous tourné l’auberge que l’orage éclate; pluie diluvienne, éclairs, tonnerre... Nous voyons tout au plus assez clair pour suivre les lacets du chemin boueux et glissant. N’importe, malgré l’averse, c’est un beau spectacle. Les éclairs découpent en noir les silhouettes des sapins; tout au fond, au delà du village, le glacier des Bossons étend au milieu des bois sa blancheur blafarde, comme un immense suaire, et les crêtes du Brévent, brusquement illuminées, ont des profils sinistres.--Nous rentrons à l’hôtel, trempés comme des soupes; nous changeons de vêtements et nous descendons affamés à l’heure du dîner... Mon oncle, qui ne peut plus se séparer de sa plante, l’a apportée à table d’hôte, et à voix haute, de façon à être entendu de toute la table, il se met à m’expliquer les caractères de la famille des _composées_.
--Vous vous occupez de botanique, monsieur? lui demande son voisin de gauche.
--Oui, monsieur, répond l’oncle Aristide avec orgueil; je suis pharmacien de première classe, ex-interne des hôpitaux de Paris... Et aujourd’hui, dans une de mes herborisations à la Mer de glace, j’ai eu l’honneur de trouver l’_arnica montana_... Voyez!
En même temps, il tend la fleur à son voisin, qui la regarde avec tranquillité et réplique:
--Pardon, ceci n’est pas l’_arnica_.
--Hein! Qu’en savez-vous?
--Mon Dieu! je le sais, parce que depuis dix ans j’herborise dans les Alpes... Ceci est une plante similaire: le _chrysanthemum auratum_, que nous appelons aussi la _marguerite dorée_... Le véritable arnica a le réceptacle plus étroit, les demi-fleurons plus rares et plus irréguliers. Vous n’avez mis la main que sur le _faux arnica_.
J’ai cru que j’allais immédiatement hériter de mon oncle Brocard, car il a failli en avoir une attaque d’apoplexie...
THÉATRE D’AMATEURS
En ce temps-là, j’entrais dans ma dix-huitième année et je commençais mon cours de philosophie; mais j’étais, je l’avoue, plus féru de théâtre que de psychologie et de logique; je lisais les drames de Victor Hugo plus amoureusement que le _Discours sur la méthode_. Je n’étais jamais sorti de ma petite ville et n’avais jamais assisté qu’aux représentations données par une troupe de quatrième ordre dans une salle étroite et enfumée; n’importe, mon imagination suppléait à l’indigence des décors et à l’insuffisance des acteurs, et quand j’avais vu représenter la _Ciguë_, ou _Claudie_, la prose de George Sand ou les vers d’Augier bourdonnaient dans mon cerveau nuit et jour. Je finis par communiquer un peu de mon feu sacré à mes camarades de classe et je les décidai à jouer la comédie. Un de nos condisciples, dont le père était fabricant de toiles de coton, nous offrit le vaste grenier de sa famille comme salle de spectacle, et chacun se cotisa pour y édifier un théâtre. L’installation était fort primitive et rudimentaire. Cela ne ressemblait en rien à ces coquettes scènes illuminées et fleuries qu’on retrouve en hiver dans chaque salon parisien, depuis que les représentations théâtrales sont devenues une sorte de sport à la mode. Pourtant, chaque fois que j’assiste à l’une de ces représentations mondaines, je resonge avec une joie mélancolique à notre théâtricule; je revois, comme si j’y étais encore, notre salle de spectacle installée sous les toits.
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Le grenier avait été coupé en deux dans sa largeur par une cloison de toile. D’un côté était le «foyer des acteurs»; de l’autre s’étendait, au fond, la scène, et, en avant, la place réservée aux spectateurs. La scène était de plain-pied et manquait de dégagements, mais nous avions deux décors: un salon et une chaumière, et notre rideau tombait avec une lenteur presque aussi majestueuse qu’au Théâtre-Français. Au-dessus de la salle sombre et nue, les solives du toit enchevêtraient leur charpente touffue, et, dans les encoignures, les araignées grises, au bruit de nos coups de marteau, interrompaient, effarées, l’ourdissage de leur toile. Quand nous eûmes achevé de construire le théâtre à la sueur de nos fronts, nous discutâmes longuement le choix des pièces. Nous nous heurtions dès le début à une grosse pierre d’achoppement: l’absence de femmes dans notre troupe. Bien que presque tous complètement imberbes, nous manquions absolument de la grâce, de la souplesse et du charme nécessaires pour jouer des rôles de jeunes femmes ou de jeunes filles. Or, comme il n’y a guère de pièces sans amour, et d’amour sans amoureuses, nous nous trouvions fort empêchés.--Après de tumultueux débats, je proposai _Passé minuit_ où deux hommes seulement sont en scène, et le quatrième acte de _Ruy-Blas_, où il n’existe qu’un rôle de femme, la _duègne_,
affreuse compagnonne Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.
Or ce rôle-là devait être admirablement tenu par un de nos camarades, dont la barbe naissante et la bourgeonnante figure feraient une duègne accomplie.--Ce programme une fois arrêté, les répétitions commencèrent.
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Oh! ces répétitions de l’après-midi, dans la pénombre de l’obscur grenier où les senteurs des bois de teinture entassés dans les caisses se mêlaient à l’odeur âcre des toiles de coton fraîchement tissées, je m’en souviens avec délices! J’avais grand’peine à faire comprendre à mes prosaïques compagnons les vers lyriques d’Hugo, mais moi, je m’incarnais dans mon rôle de _don César_, et je m’y délectais. Le grenier aux murs humides, aux poutres drapées de toile d’aragne, disparaissait. Je me croyais à Madrid, au fond de la petite chambre «somptueuse et sombre» de la maison de Ruy Blas, et je me sentais pris d’une vague et béate mélancolie en débitant ces vers:
Buvons! Tous tes doublons Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe!...
D’ailleurs, un attrait fort vif était venu s’ajouter au plaisir des répétitions. Notre hôte, le fils du fabricant, avait une sœur de dix-neuf ans, fort jolie, et cette jeune personne, après avoir énergiquement refusé d’être actrice, avait néanmoins offert ses services comme _souffleuse_. Mlle Delphine, c’était son prénom, venait à chaque répétition s’asseoir dans la coulisse, avec la brochure sur ses genoux, et son aimable profil s’enlevait en silhouette sur le jour froid des fenêtres du fond. Elle était déjà très formée, svelte avec de belles épaules; sa coiffure à la Sévigné encadrait d’abondantes boucles blondes une figure rose un peu moutonnière, où luisaient deux grands yeux bleus étonnés et où s’entr’ouvrait une bouche toujours souriante. Nous ne nous lassions pas de la regarder,--plus attentifs à ses œillades qu’aux répliques qu’elle nous soufflait.--Elle s’apercevait bien de l’impression que sa jeune beauté de dix-neuf ans produisait sur la troupe, et je crois qu’elle n’en était pas fâchée, ayant un bon fonds de coquetterie.--Hélas! comme dit un vieux proverbe latin: _Ubi Helena, ibi Troja_; là où il y a une Hélène, naît une guerre de Troie. Les deux acteurs les plus âgés, celui qui jouait _don Guritan_ et celui qui faisait la _duègne_, se disputaient surtout ses bonnes grâces, et comme la coquette fille les leur distribuait à doses égales, la rivalité de ces deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de troubler le bon ordre des répétitions. Il ne fallait rien moins que la crainte d’un éclat pour les empêcher de se prendre aux cheveux.
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Cependant les rôles étaient sus, la pièce se trouvait au point et on résolut de procéder à une répétition générale en costumes, à laquelle on convia les parents et les amis.--On avait frappé les trois coups, le rideau s’était levé solennellement en présence d’une trentaine de spectateurs. Ruy Blas était en scène et débitait son monologue; moi, je m’étais blotti au fond, derrière la cheminée d’où je devais dégringoler, quand, au moment où Ruy Blas disait d’une voix creuse:
Le sort trouble nos têtes Dans la rapidité des choses sitôt faites!
Un tumulte s’éleva dans la coulisse, suivi d’un échange de gros mots et du claquement d’un soufflet vigoureusement appliqué. C’était _don Guritan_ qui avait surpris la _duègne_ en train de baiser la main de la _souffleuse_, et qui giflait violemment son rival. En un clin d’œil, tous les parents et amis avaient envahi la scène:--scandale, cris de réprobation, expulsion de don Guritan et de la duègne en costume, évanouissement de la jolie Delphine, tout cela fut l’affaire d’une minute et la représentation s’en alla à vau-l’eau.--Le pis fut que le lendemain notre professeur de philosophie, instruit de l’esclandre, en profita pour refaire le discours de J.-J. Rousseau sur le _Danger des spectacles_: après quoi, il consigna tous les acteurs.
Et ainsi s’effondra piteusement notre théâtre d’amateurs.
LE CONTE DES ROIS MAGES
Les trois rois mages, Balthazar, Melchior et Gaspard, portant l’encens et la myrrhe, étaient partis à la recherche de l’enfant Jésus; mais comme ils ne connaissaient pas bien le chemin de Bethléem, ils s’étaient égarés en route et, après avoir traversé une forêt profonde, ils arrivèrent à la nuit tombante dans un village du pays de Langres. Ils étaient las, ils avaient les bras coupés à force de porter les vases contenant les parfums destinés au fils de Marie et, de plus, ils mouraient de faim et de soif. Ils frappèrent donc à la porte de la première maison du village, pour y demander l’hospitalité.
Cette maison, ou plutôt cette hutte, située presque à la lisière du bois, appartenait à un bûcheron nommé Denis Fleuriot qui y vivait fort chichement avec sa femme et ses quatre marmots.
Elle était bâtie en torchis avec une toiture de terre et de mousse à travers laquelle l’eau filtrait les jours de grande pluie.
Les trois rois, vannés de fatigue, heurtèrent à la porte, et quand le bûcheron l’eut ouverte, prièrent qu’on voulût bien leur donner à souper et à coucher.
--Hélas! braves gens, répondit Fleuriot, je n’ai qu’un lit pour moi et un grabat pour mes enfants; et quant à souper, nous ne pouvons vous offrir que des pommes de terre cuites à l’eau et du pain de seigle. Néanmoins, entrez, et si vous n’êtes pas trop difficiles, on tâchera de vous arranger.
Ils entrèrent donc. On leur servit des pommes de terre qu’ils dévorèrent de grand appétit, et le bûcheron et sa femme leur cédèrent leur lit, où ils dormirent à poings fermés, sauf Gaspard qui aimait ses aises et qui se trouvait fort à l’étroit entre le gros Balthazar et le géant Melchior.
Le lendemain matin, avant de se remettre en route, Balthazar, qui était le plus généreux des trois, dit à Fleuriot:
--Je veux vous donner quelque chose pour vous remercier de votre hospitalité.
--Nous vous l’avons offerte de bon cœur, mais nous ne nous attendons à rien, braves gens! répondit le bûcheron en tendant la main tout de même.
--Je n’ai pas d’argent, reprit Balthazar, mais je veux vous laisser un souvenir qui vaudra mieux.
Il fouilla dans sa poche et en tira une petite flûte d’Orient qu’il présenta à Fleuriot; et tandis que celui-ci, un peu déçu, faisait la grimace, il continua:
--Si vous formez un souhait en jouant un air sur cette flûte, il sera immédiatement exaucé. Prenez, n’en abusez pas, et ne refusez jamais l’aumône ni l’hospitalité aux pauvres gens.
* * * * *
Quand les trois rois eurent disparu au tournant du chemin, Denis Fleuriot dit à sa femme, en soupesant dédaigneusement la petite flûte dans sa main:
--Ils auraient pu nous faire un cadeau moins bête que ce flageolet; néanmoins je vais tout de même essayer de flûter pour voir s’ils ne se sont pas moqués de nous.
Alors il s’écria:
--Je voudrais avoir pour notre déjeuner du pain blanc, un pâté de venaison et une bonne bouteille de vin!
Puis il joua sur la petite flûte un air du pays, et tout d’un coup, à son grand ébahissement, il vit sur la table, couverte d’une fine nappe blanche, le pain, le vin et le pâté demandés.