Part 4
Tandis que les deux jeunes gens marchaient sans trop se hâter, de gros nuages noirs montaient derrière les arbres de l’île du Bas-Meudon, et, tout à coup, s’amoncelaient, couvrant insensiblement le soleil, qui devenait blafard. Bientôt, quelques gouttes d’eau étoilèrent le sable du chemin et tachèrent la claire ombrelle de Mme de Suize. Celle-ci, vêtue d’une légère robe de printemps et chaussée de souliers minces, commença de s’effarer.
--Y a-t-il encore loin d’ici à votre pavillon? demanda-t-elle à Roger.
--Un petit quart d’heure seulement, répondit-il.
Ils marchèrent plus vite, mais ils avaient à peine fait cent pas que l’ondée creva. Ce fut une de ces pluies d’orage, brutales, torrentielles, qui en un clin d’œil inondent la campagne et transforment les routes en marécages. Les deux amoureux s’arrêtèrent, consternés et sondèrent avec inquiétude la brume ruisselante qui s’étendait autour d’eux. L’endroit était des plus inhospitaliers: à droite, un long mur; à gauche, des berges solitaires. Pas un abri, pas une voiture à l’horizon.
--Nous voilà bien! dit Mme de Suize, avec un rire nerveux et agacé.
Roger se désespérait et se confondait en excuses.--Tandis qu’ils se regardaient piteusement, ils perçurent soudain un trot de chevaux et distinguèrent, à travers l’averse, un véhicule qui s’avançait vivement vers eux, et qui bientôt fut à portée de la voix. C’était un de ces fourgons des pompes funèbres qui servent au transport des cercueils qu’on ramène de loin au domicile du défunt. Le cocher, justement, revenait à vide, après avoir déposé son mort à Sèvres.
Roger jeta un coup d’œil anxieux vers sa compagne.
--Êtes-vous superstitieuse? chuchota-t-il.
Elle eut un mouvement de répugnance, puis murmura, dépitée:
--Enfin, qu’importe? Nous n’avons pas l’embarras du choix!...
En effet, Mme de Suize était déjà trempée et ce n’était pas le moment de se montrer trop dégoûtée. La Brunie héla le cocher et le supplia de les conduire tous deux jusqu’à la plus prochaine station de voitures. Celui-ci était bon homme et d’humeur joviale. Il descendit, ouvrit la portière du coupé réservé au prêtre ou aux membres de la famille, et aida les deux amoureux à s’installer dans le funèbre compartiment. Puis, il remonta sur son siège et fouetta son attelage, qui reprit gaillardement le trot.
Une fois à l’abri de l’ondée et un peu remis de cette cruelle alerte, La Brunie essaya de rasséréner Mme de Suize et de reprendre le tendre entretien si malencontreusement interrompu. Mais il se heurta contre une résistance glaciale. Laurence, énervée et transie, s’était blottie dans son coin et y demeurait rétive aux caresses. Quand il voulut lui baiser les mains, elle le repoussa d’un geste irrité:
--Ici!... Y pensez-vous?... Vous êtes fou!...
Le trajet s’acheva dans un mortel silence, interrompu seulement par le bruit de l’averse cinglant les vitres. A Auteuil, le fourgon s’arrêta docilement près d’une station. A peine descendue et sans même serrer la main que lui tendait Roger, Mme de Suize dit du bout des lèvres:
--Grand merci!... Adieu!
Puis elle sauta dans un fiacre, que La Brunie vit s’éloigner, trottinant et cahotant dans la pluie.
Le lendemain, à son petit lever, l’attaché aux affaires étrangères reçut un billet ainsi conçu:
«Mon cher poète, j’ai beaucoup réfléchi à l’aventure d’hier. Notre voyage dans ce compartiment lugubre, à côté de cette horrible caisse où venait de séjourner un mort, m’a paru un fâcheux présage. Vous devez me comprendre, vous qui êtes symboliste!... Quant à moi, je suis sottement superstitieuse et je ne pourrais plus vous voir sans songer immédiatement à toute sorte de sépulcrales catastrophes. Restons-en donc là et croyez à tous mes regrets.
»L.»
Et ce fut ainsi qu’un fourgon de pompes funèbres sauva la vertu de Mme de Suize, en même temps que l’honneur conjugal de l’éminent égyptologue Aumont de Suize.
LA CHASUBLE
--Ah! me dit mon ami Eusèbe, tu regardes cette portière?... N’est-ce pas qu’elle est étonnante? Tu t’y intéresserais encore davantage si tu savais d’où elle vient et comment je l’ai eue.
De fait, la portière en question était d’une couleur et d’un dessin exquis. Taillée dans un magnifique morceau de velours de Gênes vert myrte, elle était coupée dans sa hauteur par une large croix tramée d’or, sur laquelle s’enlevaient en relief des broderies d’argent d’un goût très pur, représentant les instruments de la Passion.
--Je l’ai achetée en Espagne, reprit Eusèbe, à Valence, au mois d’avril de l’an dernier, et elle a été façonnée avec une chasuble... Quand je la regarde, je revois la _Huerta_ avec ses bois d’orangers couverts de fleurs et de fruits... Valence se remontre à mes yeux, telle qu’elle m’est apparue le soir de la fête de saint Vincent, avec ses rues pleines d’une population grouillante et gaie, sa place illuminée par des feux d’artifice tirés en l’honneur du saint;--je retrouve ainsi l’impression que m’a laissée la ville la plus aimable, la plus vivante et la plus fleurie de toute l’Espagne.
J’étais descendu à la _Fonda de Paris_ et je prenais mes repas à table d’hôte, en face d’un jeune prêtre maigre, pâle, souffreteux, ayant de fines lèvres mélancoliques et de beaux yeux d’un noir luisant. Comme il parlait le français, nous étions entrés en conversation. Il s’appelait don Palomino et je savais qu’il était vicaire dans un bourg des environs. Souffrant d’une affection du larynx, il était venu suivre un traitement à Valence. Il demeurait en ville, mais il prenait pension à la _Fonda_ et deux fois par jour nous nous retrouvions à la même table. C’était un homme instruit, causant bien, avec un léger fonds de mélancolie, et un courant sympathique nous avait doucement attirés l’un vers l’autre.
* * * * *
Un matin, j’étais allé flaner autour du marché.--Ce marché en plein air, bordé d’échoppes reliées l’une à l’autre par des toiles tendues transversalement et découpant sur les pavés des bandes d’ombre et de lumière, c’était une fête pour les yeux, un vrai régal d’artiste! Des panerées d’oranges et de citrons ruisselaient sur les dalles; de larges corbeilles de fraises mêlaient leurs tons cramoisis à la couleur plus tendre des limons et des mandarines. Il y avait çà et là des jonchées d’œillets et de roses rouges remuées à pleines mains par de jolies marchandes, blondes, blanches, grassouillettes et accortes, à la voix musicale et aux prunelles veloutées. Parfois un rayon de soleil courait sous ces toiles tendues, faisant chatoyer ici un écroulement d’oranges, là une botte de fleurs, plus loin deux grands yeux noirs, et de tous côtés s’exhalaient des odeurs pénétrantes et aromatiques, qui vous grisaient délicieusement.
Au coin de la _calle de Mantas_, je m’arrêtai devant la boutique à clairevoie d’un marchand d’étoffes anciennes, chez lequel j’avais fait quelques emplettes. Tandis que ce bonhomme, à la face souriante et finaude, étalait à mon intention un lot de vieilles dentelles espagnoles, je vis soudain luire dans l’ombre la précieuse chasuble dont cette portière a été faite. Une fillette de quinze ans était en train de la replier soigneusement dans un papier de soie. Je la tirai brusquement à moi, je l’admirai silencieusement et demandai au marchand avec des yeux allumés:
--_Quanto_ (combien)?
--Oh! vous admirez la chasuble, me répondit-il; n’est-ce pas que c’est une merveille?... Seulement elle n’est pas à vendre. Elle appartient à un seigneur prêtre qui nous l’a donnée à restaurer et qui y tient comme à la prunelle de ses yeux.
Je dus me contenter de contempler cette belle chose et je quittai le marchand d’étoffes avec un secret sentiment de jalousie et de dépit que comprendront tous les collectionneurs de bibelots.
* * * * *
Or, ce même matin, comme je l’ai su plus tard, don Palomino était allé dire sa messe à la cathédrale. Après l’office, tandis qu’au sortir de la sacristie il traversait le _coro_ désert, il aperçut tout à coup dans la sombre encoignure d’une chapelle un jeune couple qui paraissait converser très tendrement. Indigné et véhémentement scandalisé, le vicaire poussa droit à ces amoureux qui abusaient si irrespectueusement de la solitude du saint lieu; mais, en le voyant débusquer d’un pilier, la jeune fille, avec un geste d’oiseau effarouché, prit brusquement la fuite, et l’amoureux, moins prompt, resta seul, bloqué contre la grille, sans pouvoir échapper à l’étreinte irritée du vicaire.--Au moment où don Palomino secouait rudement le bras du délinquant, il reconnut en lui un de ses anciens paroissiens:
--_Santa Maria purissima!_ s’écria-t-il, José Ramon, est-ce ainsi que tu joues avec ton salut éternel? Ne peux-tu faire l’amour ailleurs que dans la maison de Dieu?
--Pardon, _señor vicario_, répondit piteusement José, mais c’est ici seulement que Rosario et moi nous pouvons nous voir tranquillement... Sa mère, la marchande d’oranges de la _Plateria_, ne lui permet de sortir que pour aller à l’église.
--Pourquoi ne vas-tu pas la voir chez sa mère, comme un honnête homme qui a le mariage en vue?
--Je le voudrais bien, mais la vieille ne l’entend pas ainsi... Elle me refuse sa fille, sous prétexte que je n’ai pas la somme nécessaire pour entrer en ménage.
--Combien te faudrait-il?
--Cinq cents pesetas... La mère ne rabattrait pas un _cuarto_.
--Et si tu ne peux pas te procurer cet argent, comment ferez-vous, la jeune fille et toi?
--Nous continuerons à nous voir comme nous pourrons... car nous nous aimons comme deux fous... Et, ma foi, il adviendra ce qu’il plaira à Dieu.
--Tais-toi, misérable pécheur!
Don Palomino avait un faible pour ce José Ramon. Il aurait volontiers donné les cinq cents pesetas pour faire cesser le scandale; mais il était pauvre comme un rat d’église et il sortit de la cathédrale tout pensif...
* * * * *
Le lendemain, comme je passais _calle de Mantas_, j’aperçus le marchand d’étoffes sur le seuil de sa boutique. En me voyant, il cligna de l’œil, et, grimaçant un sourire aimable à mon adresse:
--Votre Grâce veut-elle la chasuble? murmura-t-il.
Et comme je faisais un signe d’assentiment, il ajouta:
--J’en ai parlé au seigneur prêtre... Elle sera à vous pour six cents pesetas, mais pas un cuarto de moins.
C’était une somme, mais la chasuble valait davantage; j’en étais féru et le marché fut conclu séance tenante.
Le soir même, à dîner, don Palomino m’annonça d’un air mélancolique qu’il était forcé de rentrer à son vicariat, et nous prîmes affectueusement congé l’un de l’autre.
A quelques jours de là, je fis moi-même mes malles et je priai la maîtresse d’hôtel de m’aider à emballer soigneusement ma précieuse acquisition. En voyant la chasuble, la bonne dame se signa et poussa une exclamation:
--Eh quoi! señor caballero, c’est à vous que don Palomino a vendu sa chasuble?... Le pauvre, cela lui faisait bien mal au cœur d’être obligé de s’en séparer?... Et quand on pense qu’il s’est défait de cet ornement pour obliger son prochain!...
Là-dessus, elle me raconta que le vicaire s’était fait un cas de conscience de ramener Rosario et José dans le droit chemin et que le prix de la chasuble avait servi à apaiser la vieille marchande d’oranges.
J’avoue que je fus pris d’un remords et que je fus tenté un moment de courir après don Palomino pour lui restituer sa précieuse relique... Que veux-tu? l’enfer est pavé de bonnes intentions et les collectionneurs n’ont pas de cœur... J’ai gardé la chasuble, mais je pense toujours avec attendrissement à ce petit prêtre fluet et pâle de la _Fonda_ de Valence, et je me rappelle ce passage de l’Évangile de saint Mathieu: «L’homme bon tire de bonnes choses d’un bon trésor.»
UNE JOUEUSE
Le train de Vintimille venait de s’arrêter à la gare de Monte-Carlo. La portière de notre compartiment s’ouvrit, et une jeune femme entra précipitamment, après avoir constaté d’un rapide regard qu’il restait une place vacante. Les sept autres étaient déjà prises. Dans l’un des coins, un énigmatique gentleman de trente-cinq à quarante ans, aux moustaches trop noires, au teint pâle, aux yeux renfoncés et comme voilés, s’éborgnait à lire un journal à la vacillante lueur de la lampe qu’on venait d’allumer, car il était sept heures du soir; une jeune Anglaise anguleuse et laide, montée à Menton avec sa gouvernante, lui faisait vis-à-vis; le demeurant des voyageurs se composait de trois dames arrivant de San-Remo et de moi-même, à demi ensommeillé.
Jusque-là, à nous sept, nous n’avions échangé ni un regard, ni un mot, mais la brusque entrée de la nouvelle venue nous unit dans un même sentiment hostile, dans un même mouvement de mauvaise humeur. En wagon--et ceci n’est pas à la louange de l’animal humain--le voyageur inattendu qui pénètre dans un compartiment occupé en partie, est traité en gêneur et en ennemi par ceux qui y sont déjà installés et qui s’y considèrent comme chez eux. Par contre, le survenant est généralement irrité de trouver les meilleures places prises et affecte tout d’abord, à l’égard de ses compagnons de route, une attitude quasi agressive. Je me hâte de déclarer que tel n’était pas le cas de la voyageuse de Monte-Carlo. Elle semblait plutôt animée envers nous d’intentions conciliantes et sympathiques. Avant même de s’asseoir à la place restée libre près du monsieur aux moustaches trop noires, elle nous avait regardés tour à tour avec de grands yeux lumineux et paraissait très disposée à entrer en conversation. Autant que la maigre lueur de la lampe permettait de le constater, elle pouvait avoir vingt-quatre ans et ne possédait guère que la beauté du diable: un teint frais, de vives prunelles, de gros traits, le nez trop fort et le menton massif; mais elle était avenante et bien faite. Sa robe très collante mettait agréablement en valeur l’ampleur de la poitrine, la souplesse de la taille, les contours arrondis des hanches et des cuisses. Une profusion de roses Niel et d’œillets rouges parait son corsage. Ces fleurs voyantes, cette robe collante, l’expression sensuelle de la bouche, certaines allures trop hardies, certains gestes peu corrects, laissaient deviner le monde équivoque auquel elle appartenait. Aussi, les dames du compartiment prenaient, en la dévisageant, des airs choqués et des mines réfrigérantes. Elle ne semblait nullement s’en apercevoir et conservait une physionomie souriante, prête à l’expansion. Soit que la course à la conquête d’un wagon l’eût essoufflée, soit qu’elle fût en proie à quelque émotion extraordinaire, elle respirait violemment; sur son corsage, les roses à demi fanées étaient secouées par les palpitations de sa poitrine. Ses lèvres s’ouvraient comme soulevées par le besoin de donner cours à un impétueux flux de paroles.
La jeune miss ayant demandé à quelle heure on arriverait à Nice, la voyageuse de Monte-Carlo répondit aimablement, sans qu’on l’y eût priée:
--Nous arriverons à huit heures moins un quart.
Puis, s’autorisant sans doute de ce renseignement bénévolement donné, pour devenir plus familière, elle ajouta:
--Vous habitez Nice, madame?
A quoi l’Anglaise, offensée par l’indiscrète intrusion de «cette créature», répondit presque rudement:--_No_,--en se renfonçant hautainement dans son encoignure.
Un glacial silence suivit. Déconcertée un moment par tous ces visages fermés, la voyageuse se retourna vers son voisin. Celui-ci avait replié son journal, et, moitié par désœuvrement, moitié par curiosité, reluquait la jeune femme sournoisement. Elle devina sans doute dans les traits du monsieur cet intérêt tout physique qui allume l’œil du mâle à l’aspect d’une grande belle fille, car elle lui répéta sa question à brûle-pourpoint:
--Et vous, monsieur, êtes-vous de Nice?
--Ou...i, répliqua-t-il faiblement,--partagé sans doute entre le secret désir de lier connaissance et la gêne que lui imposait le voisinage des respectables et prudes dames du compartiment.
--Ah! s’écria-t-elle, et vous venez de Monte-Carlo?
--Non.
--Mais vous y allez quelquefois jouer, je parie?
L’autre se borna à ébaucher un vague geste évasif.
--Si, si, vous devez y aller... comme tout le monde... moi, la première. De temps en temps, j’emporte deux cents francs dans ma poche et je m’en retourne avec un louis ou deux de gain ou de perte... Mais, aujourd’hui, vous n’avez pas idée de ce qui m’est arrivé!...
Et alors l’émotion, comprimée depuis un quart d’heure, faisant explosion, le flot des confidences coula comme l’eau d’une écluse lâchée.
--Figurez-vous que j’ai eu d’abord une guigne noire. Je jouais sur les transversales et rien de ce que je posais ne sortait. Au bout d’une demi-heure, il ne me restait plus de mes dix louis qu’une pièce de cinq francs... Tenez, celle-ci!--En même temps, elle nous montrait une pièce qu’elle tenait serrée dans sa main gauche.--J’étais énervée, j’aurais volontiers pleuré... Au moment où la bille recommençait déjà à tourner, d’un coup de colère je jette mes derniers cinq francs sur zéro... Zéro sort. Je laisse ma pièce, zéro sort une seconde fois... Est-ce une chance, hein?... Eh! bien, ça a changé la veine. A partir de cet instant-là, non seulement j’ai rattrapé mes deux cents francs, mais j’en ai gagné huit cents autres... Pensez, mille francs avec cent sous!... avec cette pauvre petite pièce qui me restait!... Aussi je la garde, la voici... Je la ferai percer et je l’accrocherai à ma bourse, cette brave petite pièce de cinq francs qui m’en a fait gagner mille!
Elle riait aux éclats et faisait sauter dans sa main une bourse aux mailles d’argent gonflées de pièces d’or.
Étions-nous à notre tour influencés par le mystérieux et pervers attrait qu’exercent sur bien des esprits les capricieuses péripéties des jeux de hasard? Ou bien l’explosion naïve de cette joie enfantine devenait-elle communicative? Toujours est-il que cette singulière fille avait fini par nous intéresser. Nous l’écoutions tous, à l’exception de la jeune miss qui demeurait indifférente et renfrognée dans son coin. Le problématique gentleman, aux moustaches teintes, avait perdu de son impassibilité; sa figure, peu ouverte, s’était animée. Ses yeux renfoncés et comme assoupis s’éveillaient, et à plusieurs reprises, il avait adressé, à voix basse, à sa voisine, des questions auxquelles elle répondait par des éclats de rire. Ce voyageur au teint brouillé et à la physionomie douteuse ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. Je jugeais la jeune femme un peu bien imprudente d’étaler ainsi son gain inespéré devant des étrangers, parmi lesquels pouvait se trouver quelque aventurier fort capable de la débarrasser de son argent plus rapidement encore que ne l’eût fait la roulette. J’admirais ce mélange de candeur et de hardiesse chez cette créature que sa profession--probable--aurait dû habituer à plus de circonspection. Elle parlait le français correctement, mais avec un accent exotique. Ce n’était ni une Anglaise, ni une Allemande, certainement; elle se fût montrée moins confiante. Au contraire, à mesure qu’elle parlait, elle semblait se griser de ses paroles et prendre un malin plaisir à exciter les convoitises.
Elle s’était nonchalamment adossée au capiton, la tête renversée, les jambes allongées, et ses mains ramenées sur son giron faisaient lestement sauter la bourse pleine.
--Ouf! soupirait-elle, j’ai les jambes cassées... Figurez-vous que la table où je jouais était bondée, et que je suis restée debout pendant quatre heures... Mais ces quatre heures m’ont rapporté mille francs... Deux cent cinquante francs par heure, c’est un travail joliment payé, tout de même! ajoutait-elle en riant.
Elle versait le contenu de sa bourse sur sa jupe et comptait avec ostentation son or.
--Décidément, pensais-je, elle est par trop sotte et elle se fera voler avant de rentrer chez elle!
Agacé par le rire bruyant et l’enfantine bêtise de cette fille, je m’étais tourné vers la portière, et, par la glace ouverte, je regardais au dehors. Au loin, le rocher de Monaco fuyait, piqueté de féeriques lumières que la mer reflétait. La lune venait de se lever et criblait de scintillements dorés les vagues légèrement moutonnantes; on eût dit que la Méditerranée roulait dans ses remous les millions de pièces d’or laissées sur le tapis vert de Monte-Carlo par les joueurs malheureux. Au fond, la presqu’île de Saint-Hospice découpait sur le ciel clair ses contours mamelonnés aux lignes précises, à l’extrémité desquels rougeoyait un phare tournant. L’air était frais; la nuit radieuse. Je contemplais, avec une sorte de soulagement, ce nocturne paysage enchanté, et je songeais que parmi les milliers de joueurs emportés chaque jour par les trains de Nice à Monte-Carlo, il n’y en a peut-être pas vingt qui se donnent la peine de le remarquer et le plaisir d’en jouir. Pendant le trajet, leur seule préoccupation, en ce qui touche les choses de la nature, se borne à chercher à apercevoir le _trou de la veine_, quand ils traversent le tunnel d’Èze.
Mon attention fut ramenée vers l’intérieur du compartiment par les éclats de voix de la joueuse. Elle était décidément entrée en conversation avec son voisin aux yeux renfoncés; mais tandis que le problématique gentleman la questionnait d’un ton prudemment assourdi, elle lui donnait la réplique à haute voix et semblait parler autant pour la galerie que pour lui:
--Oui, je suis depuis cet hiver à Nice. J’y demeure avec mon père, qui est vieux et ne quitte guère la maison. Je suis Russe et j’ai beaucoup voyagé... Je parle l’allemand, l’anglais... et le français, comme vous voyez. Si Nice me plaît?... Je crois bien; c’est un endroit où on s’amuse et, moi, j’aime à m’amuser... Quand je m’ennuie, je prends dix louis et je vais jouer... Ah! dame! je ne gagne pas toujours, et c’est seulement aujourd’hui que j’ai eu vraiment de la veine!
Et avec la persistance têtue que provoquent toutes les griseries, elle en revenait sans cesse à sa première idée:
--Croyez-vous? Mille francs avec une pauvre petite pièce de cent sous!
Elle était Russe. J’aurais dû m’en douter à son accent, aux intonations caressantes de sa voix et aussi à cette exaltation, à cette inconsciente immoralité tout à fait slaves. Quel pouvait être le rôle du «vieux père» dans la communauté? Connaissait-il les façons de vivre, un peu... légères de sa fille, et participait-il aux bénéfices procurés par le jeu... et le reste? Chez certaines natures compliquées et accommodantes, tout est possible. Néanmoins, par respect pour la dignité paternelle, j’inclinais plutôt à penser que le «vieux père» n’était peut-être pas un père pour de vrai...
Mes réflexions furent troublées par le ralentissement du train et l’éclat soudainement multiplié des lumières au dehors. Nous avions franchi le tunnel de Carabacel et nous entrions en gare. «Nice!... Tout le monde descend!» Quand j’eus quitté le wagon, je me retournai et je vis le gentleman aux moustaches trop noires aider galamment sa voisine à descendre. A la sortie, ils se perdirent dans la foule, mais lorsque j’entrai dans l’avenue de la Gare, je les reconnus tout à coup à dix pas devant moi. Ils marchaient côte à côte en causant avec animation...
--Hum! pensai-je, il est évident que ce problématique gentleman a réfléchi qu’il pourrait passer une agréable soirée avec cette grande fille, et il est en train de pousser sa pointe... Souperont-ils en tiers avec «le vieux père», ou la demoiselle consentira-t-elle à se laisser conduire au restaurant? En ce cas, gare aux pièces d’or de la petite bourse à mailles d’argent! Ce monsieur aux moustaches teintes ne me dit rien de bon...
Au même moment, je m’aperçus que la jeune femme avait accepté le bras de son compagnon. Ils filèrent d’un bon pas vers l’extrémité de l’avenue inondée de lumière électrique, où résonnaient les musiques des cafés et des restaurants en vogue... Et je les perdis de vue.
LA MAISON DU BORD DE L’EAU