Part 3
Je ne sais plus trop si j’étais alors en troisième ou en seconde, mais ce dont je me souviens très nettement, c’est que mes quinze ans venaient de sonner et que je songeais à toute autre chose qu’à l’_Iliade_ et aux _Racines grecques_. Il y avait, à ce moment, dans ma petite ville, un cirque où trois écuyères, trois sœurs: Wilhelmine, Caroline et Christine, mettaient en émoi tous les cœurs masculins. La grâce et la beauté des deux aînées nous émerveillaient, nous autres collégiens; mais comme leur âge et leur situation de premiers sujets mettaient ces grandes filles trop en dehors de notre portée, elles ne nous troublaient que médiocrement. Il n’en était pas de même de la cadette, Christine, qui atteignait à peine sa quinzième année. De celle-là, nous étions tous peu ou prou amoureux. Quand, dans le cirque illuminé, elle apparaissait sur son petit cheval bai, nous n’avions d’yeux que pour elle. D’un bond souple et léger, elle se dressait debout sur sa selle cramoisie; le maillot couleur de chair moulait son corps élégant et déjà formé; avec un joli son de voix, elle excitait son cheval qui prenait le trot, puis le galop. Alors, penchée en avant, la jupe de paillon soulevée, la cravache en l’air, la tête couronnée d’un diadème de nattes brunes, les lèvres retroussées par une moue dédaigneusement souriante, aux sons vibrants des cuivres, elle voltigeait, frissonnante et aérienne, ainsi qu’une libellule; elle passait comme une flèche à travers le papier rose des cerceaux, rebondissait sur la croupe du cheval et du bout des doigts envoyait des baisers au public enthousiasmé.--Pour ma part, je l’adorais silencieusement, je rêvais d’elle toutes les nuits, et l’argent de mes semaines passait tout entier dans la caisse du cirque.
Cette fâcheuse rentrée d’octobre venait mal à propos mettre un terme à mes adorations. Adieu la joie et les extases des représentations du soir! En ma qualité d’externe surveillé, je ne regagnais le logis paternel que pour souper en famille et, ce repas achevé, il était trop tard pour filer du côté du cirque. Cette fin des vacances me désolait. Elle était un plus gros crève-cœur encore pour mon ami Vital Herbelot, que ses parents avaient condamné à l’internat, afin de l’obliger à piocher plus sérieusement ses examens de Saint-Cyr. Vital appartenait à une famille riche; ayant la poche bien garnie et de plus étant fort entreprenant de sa nature, il ne manquait pas une représentation du cirque et, à force de menus cadeaux, il avait conquis les bonnes grâces de Christine. Je recevais les confidences de ses bonnes fortunes, j’enviais ses succès, mais, tout en souffrant de le voir préféré par la brune écuyère, je m’estimais encore heureux d’être humblement associé à son triomphe. Mon amour timide et tout en dedans y trouvait je ne sais quelle jouissance mélancolique. Je n’étais pas la rose, mais je vivais auprès d’elle, j’en respirais le parfum et cela me suffisait.
Comme notre collège ne possédait pas de chapelle, la messe du Saint-Esprit était célébrée à la paroisse la plus voisine, où nous nous rendions processionnellement le jour de la rentrée. A peine étions-nous installés sur les bancs du chœur, et tandis que l’officiant entonnait le _Veni Creator_, Vital Herbelot, qui se trouvait placé derrière moi, me souffla dans l’oreille:
--Tu sais, nous aurons une sortie jeudi!... Ça tombe à pic, car j’ai un rendez-vous avec Christine dans la ruelle de l’Équerre... Viens me prendre chez nous à trois heures et je t’emmènerai avec moi...
Ce rendez-vous lui mettait l’eau à la bouche et il ne tarissait plus sur les charmes de la petite écuyère; moi-même, ému par la perspective de l’accompagner, je lui donnais joyeusement la réplique, et nous étions si échauffés que nous n’apercevions pas le pion, en train de nous observer et de noter sur son carnet notre double méfait:--bavardage pendant l’office et communication illicite entre interne et externe.--Aussi, jugez de notre douloureuse stupéfaction quand, une fois de retour dans le préau du collège, le principal nous interpella en ces termes:
--Messieurs Herbelot et Jacques, vous avez eu à l’église une tenue déplorable... Jeudi prochain, vous passerez votre après-midi aux arrêts... Allez!
Consterné, je regardais de loin Vital. Le gaillard ne se décontenançait pas; avant de regagner l’étude, il m’envoya un clignement d’yeux réconfortant et, en effet, à la classe du soir, je recevais de lui un billet, obligeamment passé de main en main et ainsi conçu:
«Collé!... Pas de veine!... Mais il ne faut pas que Christine croque le marmot... Toi, comme externe, tu peux esquiver les arrêts... Va, jeudi, à trois heures, rue de l’Équerre, et excuse-moi.»
J’avoue, à ma honte, que je n’étais pas trop marri de cette mésaventure qui clouait Herbelot au collège et me constituait son mandataire. Je me réjouissais vilainement de me trouver en tête-à-tête avec Christine; je me disais que, peut-être... je trouverais l’occasion de pousser ma pointe à mon tour; bref, je résolus de manquer les arrêts et de braver la colère de notre bilieux principal.
Donc, le jeudi, à trois heures, je tournai le dos au collège où le malheureux Vital copiait deux cents vers de l’_Iliade_, et, le cœur battant, je m’insinuai dans la rue de l’Équerre.
Cette venelle, étroite et déserte, était formée, ainsi que l’indique son nom, par deux allées se coupant à angle droit et bordées de murs de jardins. Je n’y fus pas plutôt que j’aperçus dans l’ombre l’écuyère de mes rêves. Elle n’avait plus le prestige de sa jupe de paillon et de son maillot couleur de chair, mais elle était jolie encore dans sa robe de tous les jours, avec ses cheveux bruns nattés et ses grands yeux étincelants. Elle m’aborda impétueusement et demanda:
--Où est Vital?
--Il s’est fait _coller_ et n’a pu quitter le _bahut_... Il est désolé et m’a chargé de vous porter ses excuses.
Elle ébaucha une moue dédaigneuse, qui n’était guère flatteuse pour moi, et reprit d’une voix contristée:
--Ah! tant pis!... Nous partons demain pour Châlons et je voulais lui faire mes adieux... Je lui apportais ce qu’il m’a demandé...
En même temps, elle roulait entre ses doigts une petite boîte en carton. Elle l’entr’ouvrit, et je vis une mèche brune nouée avec une faveur rose.
--Ce sont de mes cheveux, continua-t-elle en refermant la boîte; tenez... vous lui donnerez ça et vous lui direz que je l’embrasse...
Tout cela n’avait rien d’encourageant; pourtant j’étais décidé à devenir audacieux. Cette annonce d’un prochain départ me navrait, et, avec le cœur sur les lèvres, je murmurai:
--Pour que la commission soit bien faite, laissez-moi au moins vous embrasser!
--Soit, répliqua-t-elle en éclatant de rire.
En même temps elle me tendit ses joues.
Tout palpitant, je les effleurais déjà, quand... ô catastrophe inattendue!... j’aperçus mon père à l’un des bouts de la ruelle, et le principal à l’autre extrémité de l’équerre...
J’étais pincé; un des élèves chargés de transmettre le billet de Vital l’avait sans doute indiscrètement déplié et nous avait _mouchardés_.
--Effronté libertin! clama le principal en m’empoignant le bras.
--Petit malheureux! gémit mon père, en corroborant son exclamation d’une taloche.
Christine, prenant ses jupes dans ses mains, s’était prestement esquivée; mais le crime était patent et on me trouvait nanti de la mèche de cheveux, qui achevait d’établir ma précoce dépravation. On oublia que Vital était le principal intéressé et je fus chargé de tous ses péchés. La ville entière connut dès le soir ma scandaleuse conduite et je l’expiai par deux jours de prison. Mais n’importe, je supportai héroïquement cette dure pénitence. J’étais heureux de souffrir pour les beaux yeux de Christine, et pendant longtemps je repensai en soupirant à ce tête-à-tête de la rue de l’Équerre et à ce baiser si malencontreusement demeuré à l’état d’ébauche...
J’y pensais encore involontairement, l’autre matin, en voyant les lycéens regagner Lakanal, et je me demandais si, tout en écoutant les recommandations maternelles, plus d’un ne roulait pas dans un coin de son cerveau les mêmes rêves et les mêmes regrets pour une Christine de la foire du Lion de Belfort.
UN FILS DE VEUVE
La maison occupée par la veuve Jacobé formait le coin de deux rues débouchant à angle droit sur le rond-point de la station du chemin de fer. C’était une étroite bâtisse neuve, dressant seule encore, entre des jardins maraîchers, ses quatre murs de pierre de taille et son toit recouvert de tuiles rouges. La veuve Jacobé n’était venue y loger qu’en juillet 1870, lors de la déclaration de guerre, et après que son fils cadet, Aristide Jacobé, était parti pour Verdun avec les mobiles de la Meuse. Elle avait choisi ce logement parce qu’il offrait l’avantage d’être tout près du chemin de fer. Il semblait à la bonne dame que de cette façon, elle serait plus rapprochée de son garçon et que, lorsqu’il reviendrait, il n’aurait que deux pas à faire pour tomber dans ses bras. Aristide était son préféré; son autre fils, l’aîné, habitait Paris, où il s’était marié contre le gré de sa mère. Depuis ce temps-là on s’était battu froid et la veuve avait reporté toutes ses affections sur le cadet. Aussi, quel crève-cœur quand le Benjamin était parti, le visage humide de baisers, le sac bourré de provisions, pour aller rejoindre son bataillon! La pauvre dame avait eu d’abord, pour se consoler, des lettres se succédant à des intervalles réguliers. Puis, le département ayant été envahi par l’armée allemande, et la ville occupée par deux régiments bavarois, les communications avaient été coupées et les lettres étaient devenues très rares, apportées de loin en loin par quelques commissionnaires qui les transportaient en fraude. La dernière reçue était du 30 août et avait été écrite dans un village proche de Sedan. Puis, plus rien; un absolu silence. Aristide avait-il été tué ou emmené prisonnier à la suite de la capitulation de Sedan? Mme Jacobé n’avait pu recueillir aucune information précise. La seule chose certaine, c’était l’absence de nouvelles depuis le 30 août; mais aucun acte de décès n’avait été envoyé, et la veuve ne pouvait ni ne voulait croire qu’Aristide fût mort. Elle se disait qu’il était sans doute enfermé en Allemagne, dans quelque forteresse d’où il lui était impossible d’écrire, mais qu’il reviendrait lorsque cette horrible guerre serait finie,--et elle l’attendait toujours.
* * * * *
Après les transes des longs mois d’hiver, on apprit enfin la capitulation de Paris, la signature des préliminaires de paix, et le cœur de la veuve se remit à battre, agité par une sourde et vivace espérance.--Les prisonniers allaient être rendus. Ils étaient en route.--Quelques-uns des enfants du pays étaient déjà revenus. On les voyait débarquer à la gare, hâves, souffreteux, les vêtements en loques, mais ayant dans leurs yeux creux une lueur joyeuse à la vue du vignoble natal. Mme Jacobé ne manquait pas une seule arrivée des trains d’Allemagne, dévisageant les nouveaux débarqués, interrogeant avidement ceux qui étaient de la ville. Mais personne ne pouvait lui donner de nouvelles d’Aristide. On ne l’avait plus revu depuis le jour de la capitulation de Sedan.--Néanmoins, ajoutaient quelques jeunes soldats, tout n’était pas perdu: Aristide était peut-être resté là-bas, au fond d’une casemate prussienne, expiant quelque incartade commise en pays ennemi.--Et Mme Jacobé écrivait de nouveau à l’autorité allemande, s’accrochant anxieusement chaque jour à un nouvel espoir. Tous les soirs, dans la petite salle à manger de la maison neuve, elle préparait un souper froid, dressait la nappe, y installait un couvert et une bouteille de vin vieux; puis elle attendait, tressaillant aux sifflements aigus des locomotives, écoutant avec un douloureux serrement de cœur les giboulées de mars tinter aux vitres...
* * * * *
Un soir, par une nuit pluvieuse et très obscure, le dernier train venant de Strasbourg entra en gare. Il n’allait pas plus loin ce jour-là et débarqua tout son contingent de voyageurs sur la plate-forme. Du dernier compartiment des troisièmes descendit péniblement un jeune soldat portant l’uniforme des mobiles. Il traînait la jambe, paraissait vanné de fatigue et, à la lueur vacillante des becs de gaz de la gare, on distinguait sa pâle figure tirée, sa barbe longue et ses épaules voûtées. Comme il ne pouvait continuer sa route que le lendemain, il s’enquit d’une auberge, et on lui en indiqua une non loin du rond-point de la station. Il sortit le dernier. Déjà les voyageurs qui se rendaient en ville s’étaient dispersés dans l’obscurité et il errait dans les ténèbres en quête de l’auberge. Ses pieds endoloris pataugeaient dans les flaques boueuses, se heurtaient à des obstacles inaperçus, et à chaque soubresaut on entendait son _quart_ de fer-blanc tinter contre le bidon vide pendu à son sac. A la fin, il distingua dans la nuit une blafarde maison isolée, à la fenêtre de laquelle une lampe brillait encore; pensant que c’était là le gîte dont on lui avait parlé, il s’approcha du seuil, tâtonna dans l’ombre, trouva un cordon de sonnette et le tira brusquement.
Brusquement aussi, la fenêtre éclairée s’ouvrit, une tête de femme se pencha au dehors et une voix étranglée par l’émotion s’écria:
--O cher enfant, c’est donc toi enfin!
Puis des pas hâtifs retentirent dans le vestibule, des verrous furent tirés, et le mobile ébaubi se trouva en présence d’une vieille dame à cheveux gris qui, soulevant la lampe, le regarda avec stupeur et murmura sourdement:
--Mon Dieu! Seigneur, ce n’est pas lui...
* * * * *
--Excusez-moi, madame, répondit le mobile qui comprit la méprise et en fut tout remué, je vois que j’ai fait erreur... On m’avait parlé d’une auberge qui était proche, et je me suis trompé de porte... J’aurais dû voir tout de suite que votre maison n’était pas celle que je cherchais, mais je suis si fatigué que j’en ai comme la berlue.
Mme Jacobé était restée paralysée par le contre-coup de sa déception. Pourtant, à l’aspect de ce jeune soldat éreinté, qui avait le même âge qu’Aristide, elle se sentit touchée de pitié et des larmes roulèrent dans ses yeux.
--Entrez tout de même! reprit-elle enfin; il ne sera pas dit que j’aurai laissé dehors un chrétien par un temps pareil... Qui sait si mon pauvre enfant, à cette heure, ne vague pas aussi à la recherche d’un gîte, dans quelque ville inconnue?...
Elle le fit entrer, lui enleva son sac, lui servit en pleurant le souper froid constamment préparé pour Aristide, et, tout en le servant, elle lui parlait de son fils disparu. Quand il eut fini de manger, elle vit qu’il tombait de sommeil et elle le conduisit dans la propre chambre de son garçon. Puis, le lendemain matin, lorsque le mobile se fut habillé et se prépara à partir, elle lui servit encore un copieux déjeuner et recommença à lui conter l’histoire d’Aristide.
--Le malheureux enfant! soupirait-elle, comme il doit souffrir là-bas, à l’étranger!... D’après ce que vous me dites, c’est une vie de privations continuelles, et lui qui était si gâté et choyé à la maison!... Quand il est parti, je lui avais tricoté de mes mains un passe-montagne de laine bleue, afin que sa nuque et ses oreilles fussent garanties du froid, car il souffre cruellement de névralgies... Pourvu qu’il ait songé à le mettre pendant ces rudes nuits d’hiver!...
Le soldat ne mangeait plus; les morceaux s’arrêtaient dans son gosier. Il se souvenait tout à coup que, lorsqu’il était parqué avec les camarades dans la prairie de Sedan, où les sentinelles allemandes les gardaient comme un troupeau, il avait à côté de lui un jeune mobile répondant au signalement d’Aristide et coiffé justement d’un passe-montagne de laine bleue. Au milieu de leur détresse, les troupiers riaient fort de cet accoutrement et avaient baptisé le mobile: «le petit bleu». Un soir «le petit bleu» avait tenté de s’évader. Il était à peine à vingt pas de l’enceinte qu’une sentinelle tirait dessus et le couchait raide dans la prairie... Le képi avait roulé à terre et on voyait la tête pâle du mobile mort, dans l’encadrement du passe-montagne de laine bleue.
Le soldat se leva, remercia la veuve, l’embrassa en lui disant qu’il fallait espérer et qu’il restait encore plus d’un Français dans les forteresses allemandes... Pour sûr, Aristide reviendrait!...
Puis il reprit son sac et s’éloigna. Quand il fut dehors, il se moucha brusquement et frotta ses yeux humides... Il savait bien que «le petit bleu» ne reviendrait plus.
PREMIER RENDEZ-VOUS
Bien qu’elle fût mariée à un savant grognon, ennuyeux et quinquagénaire, Laurence de Suize, à vingt-huit ans, était restée une épouse honnête et respectueuse du pacte conjugal. Elle y avait quelque mérite, étant jolie, aimant le plaisir et vivant dans un milieu mondain où l’on considérait volontiers le principe de fidélité comme une quantité négligeable. Ses amies avaient toutes, peu ou prou, un amant, ou tout au moins un _flirt_, et quand on se meut dans une atmosphère imprégnée de l’odeur d’amour, il faut une certaine dose de vertu pour échapper à la contagion. Son mari, M. Aumont de Suize, ne l’eût guère gênée, au cas où elle se fût déterminée à succomber à la tentation. Cet éminent égyptologue ne lui avait pas donné d’enfants; l’étude des contrats civils sous la sixième dynastie absorbait ses facultés physiques et intellectuelles; son cœur s’y était momifié, et, le jour comme la nuit, il laissait à Laurence une entière liberté.
Comme on le voit, si Mme de Suize demeurait sage, ce n’était pas la faute des circonstances. Ce n’était pas non plus celle d’un certain Roger La Brunie, attaché aux affaires étrangères et poète symboliste à ses heures. Ce jeune diplomate en herbe était féru des phosphorescents yeux pers, des fins cheveux blonds, de la grâce virginale et de la souple beauté de Laurence. Elle le rencontrait dans tous les salons amis où elle fréquentait; ils avaient joué la comédie ensemble, soupé côte à côte à la même petite table avant le cotillon, fait partie des mêmes fournées d’invités pendant les villégiatures d’automne; bref, ils étaient devenus de bons amis. Roger arrivait le premier aux _five o’clock_ de Mme de Suize et souvent, quand le dernier visiteur était parti, il demeurait au coin du feu, en tête-à-tête avec la maîtresse du logis, murmurant à mi-voix de tendres déclarations discrètement voilées et égrenant platoniquement son rosaire d’amour en l’honneur de la jeune femme. Laurence, tout en prêtant à demi l’oreille à ce caressant fleuretage, se tenait néanmoins sur ses gardes. Elle n’était plus assez ingénue pour ignorer où Roger voulait en venir. Elle le trouvait aimable, spirituel et dangereusement éloquent; mais dès qu’il faisait mine de passer de la parole à l’action, elle l’arrêtait net d’un regard sévèrement indigné.
Elle n’avait pas cependant le cœur insensible et souvent elle éprouvait une secrète douceur, un intime frissonnement de tout son être en écoutant les câlines litanies de son adorateur. Les insinuants discours du poète symboliste frôlaient son âme comme de troublantes caresses et la laissaient parfois tout émue. Mais elle était sentimentalement pudique et s’effarouchait des matérialités de l’amour. Elle avait gardé sur ce point une insurmontable répugnance à laquelle, sans doute, les galantes et maladroites démonstrations d’Aumont de Suize, au premier temps de leur mariage, n’étaient point étrangères. Comme elle avait néanmoins en ces matières une perspicace intuition, elle prévoyait parfaitement que si elle permettait à Roger un simple baiser sur le bras, cette première privauté en entraînerait fatalement d’autres plus périlleuses et plus irréparables, et frémissant d’une peur instinctive à l’idée de livrer tôt ou tard toute sa personne, elle s’évertuait à maintenir une infranchissable barrière entre les toujours plus pressantes entreprises de son amoureux et la faiblesse de sa chair féminine.
Mais quand on a hasardé un pied sur le chemin de l’amour, peut-on jamais déterminer d’avance le nombre des pas qu’on y risquera et le point précis où l’on saura s’arrêter? En pareille aventure, les plus prudentes s’exposent aux mêmes dangers que les plus téméraires; et Mme de Suize en fit l’humiliante expérience.
Un soir que, touchée par une chaleureuse supplicalion de Roger, elle lui avait tendu généreusement la main et avait amicalement serré la sienne, elle fut toute surprise de se complaire dans cette étreinte prolongée et se trouva ensuite moins forte pour se défendre contre de plus vives caresses. Le lendemain, en effet, Roger sollicita ce même serrement de main et elle n’osa le refuser; il lui sembla que toute sa volonté se fondait dans la chaleur de cette étreinte; peu à peu, le jeune homme attirait Laurence à lui et, tout à coup, posait ses lèvres sur les paupières palpitantes de la jeune femme. Elle restait d’abord tout étourdie par ce baiser non prévu et si doux, puis brusquement s’éloignait honteuse et courroucée. Mais Roger, qui avait une langue dorée, lui prouvait péremptoirement qu’elle donnait à cette innocente caresse une importance imaginaire, et qu’en somme un simple baiser sur les yeux n’était pas plus coupable ni plus dangereux qu’un baiser sur la main. Finalement, elle se laissait convaincre et, par une convention tacite, elle permettait désormais cette nouvelle caresse, mais en jurant que ce serait la dernière. L’amoureux, naturellement, usa et abusa de la permission jusqu’au jour où, ayant par mégarde effleuré de ses lèvres la bouche de Mme de Suize, il lui tint pour cet acte plus audacieux le même raisonnement à l’aide duquel il avait conquis l’autorisation de lui baiser les yeux. Derechef, elle s’indigna, éclata en reproches et pleura; il ne trouva de meilleure façon de sécher ses larmes que de lui prodiguer de nouveaux baisers, tant et si bien qu’elle les lui rendit, et cela leur donna une semaine de délices.
Mais, ainsi que l’observe Ovide dans son _Art d’aimer_, «celui qui prend un baiser et ne prend pas autre chose, mérite de perdre les faveurs qu’on lui avait accordées»:
_Oscula qui sumpsit, si non cætera sumpsit, Hæc quoque quæ data sunt, perdere dignus erat._
Roger La Brunie était sans doute de cet avis; il pensait qu’il faut battre le fer quand il est chaud et devenait, à mesure, plus exigeant. Mme de Suize elle-même, tout en protestant et en se refusant, se disait, en son par-dedans, qu’en bonne logique les choses devaient maintenant aller jusqu’au bout. Certain désir mélangé d’une coupable curiosité le lui disait aussi. Bref, après force prières d’une part et force vaines résistances de l’autre, on convint d’un rendez-vous. Roger, en prévision de l’heure prochaine du berger, avait sournoisement loué et fait meubler un pavillon perdu dans les arbres et situé sur la route de Sèvres, entre Billancourt et le Bas-Meudon. Laurence de Suize promit qu’elle irait une fois--une seule!--visiter cette garçonnière dont son amoureux brûlait de lui faire les honneurs. Elle y viendrait vers trois heures de l’après-midi et quitterait sa voiture à la hauteur de Billancourt, où Roger l’attendrait sur la route.
Au jour dit, en effet, toute frissonnante et voilée d’une gaze épaisse, elle arriva pelotonnée dans un fiacre qu’elle renvoya, dès qu’elle aperçut La Brunie planté comme un terme au milieu de la chaussée poudreuse.
Il accourut rayonnant vers la jeune femme, lui prit le bras et le pressa passionnément contre son cœur.
--Vous voyez, je vous ai obéi, murmura Laurence, êtes-vous content?
--Vous êtes adorablement bonne, repartit La Brunie.
Et serrés l’un contre l’autre, heureux du grand air et du clair soleil, ils se mirent à cheminer lentement sur la route déserte.
Mai commençait et la matinée avait été exceptionnellement radieuse. Seulement il faut se défier de ces matins de mai qui promettent merveille et qu’une saute de vent peut brusquement gâter.