Contes pour les bibliophiles

Part 8

Chapter 83,762 wordsPublic domain

Tels sont les trente volumes qu'il me fut donné d'acquérir au Château de mon défunt compagnon de natation, Bernard d'Isgny. Je puis affirmer que ces trente exemplaires sont absolument uniques, ayant depuis de longs mois remué en vain la Bibliothèque nationale, l'Arsenal, Carnavalet et lu tous les catalogues à prix marqués et autres bibliographies et Répertoires mis en circulation publique et privée. Tous les limiers de la librairie mis en marche active, toutes les demandes en forme de _desiderata_ insérées dans les publications les plus répandues n'ont servi jusqu'ici qu'à me confirmer plus amplement de l'état unique et mystérieux de mes Romantiques inconnus. C'est en vain que j'ai fait réclamer en vedette, dans les feuilles _curieuses_ de France et de l'étranger, des frères jumeaux de ces enfants égarés, c'est inutilement que de vive voix j'ai fanfare leurs louanges; ces _merles blancs_ n'ont point de semblables. Je ne saurais dire évidemment par quelles aventures bibliolithiques ils sont ainsi solitaires; je ne veux point m'aviser de penser qu'ils aient été faits pour le plaisir de feu Bernard d'Isgny, ou qu'ils soient les seuls survivants de ces lots innombrables de livres qui, si j'en crois Frédéric Soulié, étaient, vers 1840, immergés par milliers en haute mer pour désencombrer les éditeurs.--_Ils sont uniques! uniques! uniques!_ Je le puis proclamer.--Aussi je songe avec une morgue très castillane à l'ahurissement des bibliographes futurs, lorsque ces ouvrages singuliers apparaîtront dans ma vente _post mortem_ avec des demi-reliures genre Thouvenin, exécutées par le maître Cuzin, ou vêtus de plein cuir ciselé avec des rinceaux et des rosaces cathédralesques, exécutés par les plus habiles relieurs faussaires de cette époque.--Quel tapage, alors, mes amis, chez la gent bouquinière!--_La Bibliographie des ouvrages illustrés du XIXe siècle_ sera toute à refaire, et l'âme de Jules Brivois hurlera plaintive, lointaine et désespérée dans les profondeurs inconcevables de l'Enfer des Bibliophiles.

LE

CARNET DE NOTES

DE NAPOLÉON Ier

Contes pour les Bibliophiles

LE

CARNET DE NOTES

DE NAPOLÉON Ier

Dans la nuit du 23 au 24 mai 1871, sur un tas de pavés amoncelés, derrière la grande barricade bastionnée construite et soignée avec tant de plaisir par le citoyen Gaillard père, Vauban en chef de l'insurrection communarde, deux blessés gisaient côte à côte, l'un râlant presque, l'autre revenant au contraire à la vie après un long évanouissement; ces deux victimes de la lutte dernière regardaient de leurs yeux troubles s'élever vers le ciel les gigantesques flammes des Tuileries incendiées, qui mêlaient leurs panaches et leurs tourbillons de fumée aux rouges nuages piqués d'étincelles montant par derrière, de la Cité et de plus loin.

L'un de ces hommes était un officier versaillais et l'autre, le plus touché, un sergent fédéré. L'officier, le comte d'H., s'étant, avec quelques hommes seulement, trop audacieusement jeté sur les communards en train de parachever dans un formidable cataclysme au pétrole les destins du vieux palais de nos rois, avait eu sa troupe effroyablement arquebusée et s'en était allé tomber, avec deux ou trois balles dans le corps, au premier coin tranquille, derrière la barricade prise. Il reprenait ses esprits dans la fraîcheur de la nuit, et regardait alternativement les flammes des Tuileries et son voisin le fédéré, plus mal en point que lui.

Celui-ci tournait de temps en temps de son côté sa figure convulsée, et refermait les yeux lorsque défilaient des pelotons de lignards s'enfonçant rapidement dans l'horreur des rues trop noires ou trop rouges.

--Capitaine, dit tout à coup le fédéré, pas la peine que vos troupiers dépensent six balles de plus pour me fusiller, j'ai dans le ventre la quantité de plomb suffisante... avant que les Tuileries aient fini de flamber, je serai fini, nettoyé!... emballé!... Tout cela parce que j'ai tardé de cinq minutes sur les camarades, histoire de rapporter un petit souvenir de notre séjour aux Tuileries.

Après un court silence, le fédéré reprit:

--Les autres avaient déjà les poches pleines de bibelots, moi pas; j'étais un pur, un de principes, et je ne voulais pas de ça d'abord. Brûler, raser la vieille cambuse à Catherine de Médicis, le local des tyrans, très bien, mais pas le déménager! Pourtant, quand ça se mit à flamber, je trouvai que c'était bête tout de même, mes scrupules! Puisque tout devait brûler avec la boîte je pouvais bien m'offrir un petit souvenir... et alors, en cherchant rapidement quelque chose de portatif, je tombai sur une belle boîte, velours vert à abeilles d'or, rien que ça...

Il s'interrompit un instant et blêmit sous la souffrance.

--Une riche boîte, reprit-il, mais quoi dedans? En courant j'ai fait sauter le couvercle... rien que trois bouquins, couverts en soie tricolore... précieux sans doute, mais j'aurais préféré autre chose... enfin, je les fourrai sous ma capote... Crénom! à peine dans la rue, je reçois l'atout, mon compte est réglé... J'ai perdu deux des bouquins... Vous pensez que je ne tiens guère à celui qui m'est resté... Le voulez-vous, le petit souvenir des Tuileries? Ça ne me prive pas, allez, pour le temps que j'ai encore à faire la grimace ici...

Le comte d'H. ne pensait guère en avoir pour plus longtemps que le fédéré, cependant il prit le bouquin tricolore, l'ouvrit, le regarda vaguement et le mit dans le petit sac qu'il portait en bandoulière. Puis, comme ce mouvement l'avait fatigué, il retomba sur les pavés inerte et raide, muet, ses yeux seuls vivant et suivant en l'air le tourbillonnement des flammes et des fumées, parmi lesquelles se mêlèrent bientôt en chevauchées délirantes les visions de la fièvre.

Une quinzaine de jours après, couché dans un bon lit d'ambulance, le comte d'H. se souvint tout à coup du fédéré de la barricade Gaillard père et du livre tricolore, souvenir des Tuileries incendiées. Avait-il rêvé? Ce sergent de communards râlant à côté de lui, n'était-ce pas une de ces imaginations fantasmagoriques de la fièvre?... Le comte d'H. étendit la main vers le petit sac accroché près de son lit... A son grand étonnement il sentit quelque chose; il n'avait pas rêvé l'aventure, le livre du communard était là!

C'était un petit volume à peu près du format de l'ancien _Mercure de France_, magnifiquement relié, revêtu de soie tricolore, avec le grand aigle des armes de l'empire, tout un semis d'abeilles d'or sur le plat, et sur le dos simplement un N couronné. Cette reliure somptueuse ne recouvrait pas un chef-d'oeuvre de typographie, mais un manuscrit d'une horrible écriture irrégulière, tantôt fine et serrée, tantôt immense et tout en jambages formidables ou en paraphes ressemblant à des coups de sabre, manuscrit composé de plusieurs cahiers de papiers différents, quelques-uns assez fatigués et salis, parmi lesquels, au milieu des feuillets couverts de pâtés d'encre, de chiffres, d'hiéroglyphes ou de dessins grossiers jetés çà et là, étaient annexés des papiers repliés portant des en-têtes gravés «_Grand état-major général_..., _Cabinet de l'Empereur_..., _Armée d'Allemagne_...» ou des brevets d'officiers en blanc couverts de notes au crayon ou à la plume.

Le comte d'H. lut au hasard dans les premiers cahiers datés de 1805 et, pris d'un intérêt soudain, se mit à parcourir rapidement le manuscrit de page en page, à déchiffrer les feuillets hiéroglyphiques.

Quelle trouvaille! Il était extraordinairement précieux, le bouquin sauvé du palais incendié. Grands coups de plume hâtifs, griffonnages serrés, notes au crayon, croquis, tout était de la main du grand Empereur, de cette main qui pendant quinze ans avait brandi la foudre sur l'Europe bouleversée! Ce petit volume sali, horriblement barbouillé de taches d'encres, ce n'était rien moins qu'un carnet de notes de Napoléon Ier, embrassant la période de 1805 à 1809!...

A la lecture de ces notes, un Napoléon nouveau, un Napoléon intime, en déshabillé, le vrai Napoléon, celui que seul Napoléon lui-même avait pu connaître, surgissait,--aussi différent de l'empereur tonnant de la légende que du Napoléon des souvenirs anecdotiques de MM. les chambellans. Et songeant à l'immense intérêt historique de ces notes, le capitaine se rappela que le fédéré avait parlé de trois volumes. Que pouvaient être devenus les deux autres, dans la tourmente et dans l'incendie? Perdus, détruits sans doute, hélas!--et avec eux les plus précieuses indications pour l'histoire[1].

[1] Ces deux volumes manquants ont été achetés en juin 1871, après la prise de Belleville, à des chasseurs à pied de la compagnie dont M. Déroulède était lieutenant, par M. D. W., correspondant d'un journal américain. Ils appartiennent maintenant à l'honorable Philémon Codgett, sénateur de Massachusetts, qui les a payés 200 dollars et en a déjà refusé 150,000. L'honorable sénateur les conserve avec un soin jaloux, à côté d'un manuscrit d'odes anacréontiques signées Max. de Robespierre dans sa bibliothèque si riche déjà en documents du plus puissant intérêt sur la Révolution française.

(Information de M. G. B., du _N.-Y. H._)

Vingt ans ont passé depuis; le comte d'H., malgré toutes ses recherches, n'a pas pu mettre la main sur les volumes perdus. Il publiera un jour en son intégrité le volume sauvé par lui du carnet de notes de Napoléon, que M. Taine n'a pas connu, que de rares amis seuls ont pu feuilleter, et dont nous donnons aujourd'hui indiscrètement un extrait plus court que nous ne voudrions, mais qui permettra de juger de son prodigieux intérêt au point de vue sévère et sacré de la vérité historique.

* * * * *

_8 octobre._--Je descendais ce matin la côte d'Ebersdorf en marchant, selon mon habitude, un peu en avant de mon état-major, laissant ces messieurs discuter sur les chances ou les péripéties de la campagne, car en ces instants délicieux de l'aube, devant la nature qui s'éveille, dans la fraîcheur d'un doux matin, j'aime laisser mon esprit suivre sa pente naturelle, j'aime me laisser aller à la rêverie, surtout quand il fait beau comme aujourd'hui. Chose curieuse, moi qui marche toujours suivi de deux ou trois cent mille hommes, j'éprouvai toujours un vrai penchant pour la solitude; j'adorerais me promener incognito par les champs, interroger les bergers que je rencontre, causer avec le vénérable pasteur du village, sourire aux laboureurs occupés à faire jaillir des flancs de Cybèle les moissons de l'été... Mais l'homme propose et Dieu dispose.

Donc, je descendais la côte d'Ebersdorf; il y avait eu un petit combat de nuit, une simple escarmouche sans importance; çà et là, dans le terrain, trois ou quatre cents corps étaient étendus. Dans un champ de blé foulé où se trouvaient éparpillés une douzaine de hussards prussiens, quelques chevaux et quelques voltigeurs du 38e, j'aperçus tout à coup une douzaine de pâquerettes qui, par miracle, dans le piétinement de la lutte, n'avaient pas été foulées et qui s'épanouissaient sous le soleil, les innocentes et naïves fleurettes, au milieu des vestiges du massacre. O nature! comme tu te ris de l'homme et de ses fureurs!

Je sautai vivement à terre et je me dirigeais vers les pauvres fleurs, lorsque plusieurs jeunes freluquets de l'état-major, devinant mon intention, se précipitèrent pour me les cueillir.

--Arrêtez, messieurs, leur dis-je, je les veux cueillir moi-même, C'est pour Joséphine!

Je crois bien que je profitai de l'occasion pour leur faire un petit sermon:

--Ce n'est pas vous, jeunes gens, qui songeriez à envoyer des champs ravagés par Bellone quelques fleurs à votre femme ou à votre amante! Oui, oui, protestez, je vous connais, vos pensées ne sont pas pour les épouses éplorées que vous quittez en arrière, mais pour les vains plaisirs qui vous attendent dans les capitales!

Mon bouquet de blanches pâquerettes est parti par courrier, Joséphine aura dans quelques matins ce petit souvenir sur sa table de toilette!

... Ce soir j'admirais en rêvassant un beau lever de lune. Au loin, par-dessus les vapeurs des campagnes, Phoebé se levait radieuse, pendant que partout les feux des bivacs s'allumaient comme pour lui faire un cortège d'étoiles. Salut, astre des nuits! Soudain, un peu vers le Nord, une seconde lune parut!... Je compris bientôt le phénomène en voyant apparaître un peu plus haut, sous la forme d'un croissant, la véritable Phoebé... Les deux premières étaient deux gros villages en train de brûler à trois ou quatre lieues d'ici.

Mlle J., de la Comédie-Française, n'arrive pas. Lui serait-il arrivé quelque accident en route? ou bien l'un de ces officiers bellâtres, soutachés et pomponnés, qui caracolent dans les états-majors, serait-il la cause de ce retard? Les femmes sont si peu sérieuses!

ARMÉE DE PRUSSE ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL.

ORDRE DU JOUR

SOLDATS,

Vous avez commencé aujourd'hui à moissonner de nouveaux lauriers et vous marchez...

Cet imbécile de Ricou, qui me fait mes proclamations dans un assez bon style, est malade et se prétend incapable de rassembler deux idées convenables! Moi non plus je n'ai pas l'inspiration... L'éloquence militaire n'est pas mon genre, je suis pour le genre simple, je réussis mieux dans le style familier, je tourne très gentiment le couplet, à preuve le _Beau Dunois_ qu'Hortense a mis en musique... Je n'ai pas voulu signer à cause de ma position, mais le _Beau Dunois_ est de moi et il a encore un assez joli succès, j'ose le dire!

Comment faire? l'inspiration ne vient pas, ma foi, pas de proclamation aujourd'hui! Je crois que Ricou fait semblant d'être malade parce que je remets à plus tard de le faire entrer à l'Académie française.

Je viens d'avoir une pique avec Ney, précisément à propos de Ricou. Nous nous sommes chamaillés en dînant. Il m'était revenu que Ney ne se gênait pas pour dire que mes plans de campagne et jusqu'à mes mouvements dans les batailles me sont dictés par Ricou, en un mot que Ricou est mon inspirateur caché; il a même dit «_mon Égérie guerrière!_» et que sans Ricou je ne suis rien de plus qu'un bon chef de bataillon, et encore!

Ricou est mon ancien professeur de latin à Brienne; je l'ai retrouvé en 99, écrivaillant aux gages des libraires, à Paris, c'est-à-dire crevant de faim, et me souvenant qu'il réussissait jadis admirablement l'allocution de Scipion aux légions, je l'ai attaché à ma personne, en qualité d'homme de lettres, pour m'arranger mes ordres du jour et mes proclamations.

Et voilà mes ennemis en Europe,--qui n'en a pas,--des misérables soudoyés par Pitt et Cobourg, et même quelques malveillants de mes armées, les voilà qui prétendent que Ricou, mon ancien professeur à Brienne,--ils ne disent pas de quoi--est un admirable tacticien, un génie militaire comme le monde jusqu'à lui n'en a pas connu, un César, un Annibal, un Alexandre réunis avec un Gustave-Adolphe et un Turenne dans la peau d'un seul homme, un chef d'armée merveilleux, joignant au coup d'oeil de l'aigle une foudroyante rapidité de conception!... Par malheur, ce grand homme de guerre serait poltron comme un lièvre, et par là ses qualités seraient à jamais restées inutiles, si je ne m'étais trouvé tout à point pour les exploiter à mon profit. Et alors Ricou, que je tiens par on ne sait quels moyens sous ma domination, que je traîne à ma suite comme un esclave et que je force à travailler, serait la tête qui conçoit et moi seulement le bras qui exécute. Mes batailles sont de lui, je ne fais que suivre ses inspirations; à moi les dangers, mais aussi à moi la gloire et à lui rien, ou de maigres appointements que je lui marchande! C'est ridicule! Le vrai, c'est que, en effet, Ricou n'aime pas les coups, c'est un pacifique homme de lettres, et j'ai beaucoup de peine à lui faire suivre d'assez près les opérations de Bellone pour qu'il puisse distinguer quelque peu les mouvements dont il doit parler dans mes ordres du jour...

En attendant, si Ricou me fait la mauvaise farce d'être vraiment malade, je lui supprime ses appointements!

* * * * *

_10 octobre._--J'ai eu depuis huit jours des séries de maux de tête et de malaises. Et il me faut travailler comme un nègre en ce moment.

On ne peut compter vraiment que sur soi, les gens sont si négligents aujourd'hui; toujours travailler, étudier, surveiller, donner des ordres, faire rouler la machine, quel souci, bon Dieu, quels tracas! Ah! la vie tranquille, le repos, une simple maison à la campagne, Joséphine faisant son petit train-train autour de moi!... Et une rivière... Je lirais l'abbé Delille sous les saules et je pêcherais à la ligne! Ah! oui, il s'agit bien de tranquillité quand les intrigues de la perfide Albion et de la reine de Prusse viennent me susciter à tout bout de champ des ennemis..., et ceci et cela! et l'Autriche et la Russie qu'il faut contenir, et les armées prussiennes qu'il faut écraser!...

Décidément ça ne va pas, c'est l'estomac... Je vais écrire à Larrey; il doit être du côté de Schleiz, avec la grande ambulance. Je n'aime pas les médecins, mais j'ai un peu plus de confiance en celui-là que dans les autres: il y a si longtemps que nous travaillons ensemble!

Ma dépêche pour Larrey est partie; je l'ai envoyée par six officiers d'état-major, chacun par une route différente.

J'ai des nouvelles de Mlle J. Il paraît qu'elle est tombée entre les mains de l'ennemi. Le maréchal des logis de l'escorte est arrivé tout seul, ayant eu grand'peine à s'échapper. C'est ce Blücher qui m'a fait cette farce! Je le rattraperai! Ça m'ennuie, Mlle J. a de faux airs de Joséphine, avec elle il n'y aurait que demi-infidélité..., je pouvais penser quand même à Joséphine... Qu'est-ce qu'elle peut rappeler à ce soudard de Blücher?

* * * * *

_11 octobre._--Le soldat en campagne a quelquefois de bonnes aubaines. Nous étions arrivés trempés comme des soupes dans un de ces villages à noms si difficiles à prononcer et encore plus difficiles à écrire. De l'eau toute la journée! j'avais le Danube dans ma botte gauche et la Vistule dans ma botte droite! Flic! Floc! Parlez-moi de l'Italie pour notre métier, du soleil au moins! J'étais d'une humeur massacrante. Pendant que les soldats essayaient d'allumer leurs feux de bivac en plaine, je prenais mes quartiers dans un petit château, une bicoque... Admirablement reçu; du feu à rôtir un boeuf, du vin chaud et une satanée comtesse de la Pologne allemande qui vous avait des yeux, mais des yeux à faire flamber des feux de bivac de conscrits rien qu'à les regarder. La comtesse polonaise se montra vraiment charmante, il n'y a pas à dire; elle envoya ses femmes de chambre pour me retirer mes bottes et m'apporta elle-même les pantoufles de son mari, avec un bouillon servi par ses mains et une bouteille de champagne. Son mari est un vieux conseiller à la Cour, il est à Berlin! Bravo, autant de pris sur l'ennemi! très gentille, cette dame, très gentille! Je ne dois ma conquête qu'à mon prestige personnel; la comtesse[2] me prenait pour un simple maréchal. Je vais écrire à Sèvres pour qu'on lui envoie un petit souvenir, le service que j'ai fait faire spécialement pour cette sorte de cadeaux.

[2] Nous supprimons par convenance jusqu'à l'initiale du nom de la comtesse. Chacun connaît ce nom dans la haute société berlinoise. La comtesse a laissé plusieurs enfants. L'un d'eux, général en retraite aujourd'hui, se distingua dans la campagne de 1866 contre l'Autriche, et fut, par ses habiles manoeuvres et son audace, le véritable vainqueur de Sadowa. Il ressemblait beaucoup à l'hôte du château de *** en 1806 et il lui fut même, après Sadowa, défendu de paraître à l'armée le menton rasé, comme il en avait l'habitude.

* * * * *

_12 octobre._--J'ai la réponse de Larrey. Des six officiers envoyés, il en est revenu deux. L'un des deux revenus, sur le point d'être pris par l'ennemi, a avalé sa dépêche, deux sont tombés dans des partis de cavalerie prussienne, le cinquième s'est égaré et galope encore du côté de Bamberg, et le sixième est blessé.

ARMÉE DE PRUSSE GRAND-ÉTAT MAJOR GÉNÉRAL _Direction des Ambulances_

SIRE,

Comme j'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Majesté, soir et matin aloès en poudre.

BARON LARREY.

La comtesse est tout simplement délicieuse; il faut que je m'attache son mari. Je lui ai fait proposer d'entrer dans mon Conseil d'État avec de l'avancement, un poste supérieur à celui de simple Hof-Conseiller. J'ai appris que c'était lui qui avait décidé sa femme à rester ici pour protéger ses propriétés. Cet homme est une nature délicate. Je veux qu'on me le présente! Le temps est au beau maintenant, l'armée se masse. Jouissons de la vie, ô douceur!

Ricou a été enlevé par des cavaliers de Blücher, en arrière de nos lignes, comme il me rejoignait sur mon ordre, pour me rédiger quelques bulletins et proclamations en retard. Ce Blücher à la fin m'exaspère: après Mlle J., il me prend Ricou! C'est trop, je vais lui jeter une ou deux divisions de cavalerie avec Murat, mon sabreur. Gare à lui! Passe pour Mlle J.,--j'avais peut être eu tort de l'appeler ici, Joséphine le saura et me fera des scènes;--mais Ricou, sapristi!

On est bien ici, nous autres soldats, nous aimons ces petites douceurs après les étapes dures; il y a là-dessus une chanson que je chantais hier soir à la comtesse:

Et c'est tout autant De pris en passant!

Je réalise en ce moment l'un de mes rêves! Oh! la vie! Depuis que je suis au service je n'avais jamais eu le temps et je me disais: «Napoléon, mon pauvre, tu ne connaîtras donc jamais les joies pures de la nature, tu ne goûteras donc jamais tranquillement le charme des belles matinées à la campagne, le parfum de la fleur, le chant de l'oiseau et le bourdonnement de l'abeille! Un simple laboureur peut se donner tout ça, mais toi, jamais! Non, jamais! Toujours des coups de canon et le bruit des trompettes de Mars! Jamais tu ne pêcheras à la ligne, mon pauvre Napoléon! Le plus petit employé à douze cents livres d'un de tes ministères est plus heureux que toi... Il vit dans la tranquillité, tandis que toi tu t'en vas au loin risquer des coups pour lui assurer cette tranquillité...» Eh bien, je me trompais! je goûte la joie des champs et je pêche à la ligne! Nous avons ici une petite rivière absolument ravissante, qui file sous les saules et les peupliers; il y a du goujon, et je pêche avec la comtesse! Hier on m'a cherché toute l'après-midi. C'est encore Berthier qui m'ennuie pour des séries d'ordres à donner. Tant pis! qu'il me cherche!

Je suis revenu avec une friture que la comtesse a fait peser à la cuisine. Six livres et demie et tout beau poisson! quelle journée! J'ai rimé sous les saules quelques vers à l'intention de la comtesse:

Douceur des printemps, ardeur des étés, Vous êtes dépassés Par les doux yeux de ma maîtresse. Vous me mettez moins en détresse, Rigueurs des hivers, Que ces yeux pervers Dont la cruauté follement m'oppresse!

Ces vers ne sont pas mal; je veux les faire chanter demain à la comtesse. J'aurais bien dû amener Méhul à l'armée avec moi. Mais il m'en faut la musique quand même; à défaut de Méhul, je vais la mettre au concours parmi les chefs de musique des régiments que j'ai sous la main. Je les envoie à Joséphine qui les fera passer dans l'_Almanach des Muses_.

Pour Joséphine, je fais une petite variante:

Par les doux yeux de mon amante. Et je crains moins la tourmente, Neige des hivers, Que ces yeux pervers...