Contes pour les bibliophiles

Part 9

Chapter 93,715 wordsPublic domain

Je ne dis point que par moments en attendant que le goujon daignât mordre à ma ligne, je ne me fis pas quelques vagues reproches. Je me disais: «Napoléon, pendant que tu t'amuses, que tu te laisses aller à la douceur de tes penchants naturels, sais-tu bien ce que fait l'ennemi? Ce vieil enragé de Blücher ne doit pas se reposer, lui; Pitt et Cobourg doivent méditer un coup! En voilà par exemple qui se moquent de la nature!

Excellente, cette friture! J'en ai fait goûter à Berthier et à Ney pour les empêcher de bougonner.

Ce soir j'ai fait avec la comtesse une partie de drogue; la comtesse ne connaissait pas ce jeu: on ne joue pas à la drogue, dans les salons. Nous nous sommes très amusés.

Ce que nous avons ri en voyant la comtesse avec ses petites chevilles sur son joli nez! Et elle se fâchait, et elle perdait de plus en plus, et les chevilles continuaient à venir pincer ce délicat petit nez! Je me suis arrangé de façon à perdre à mon tour pour la faire rire aussi. Berthier s'est déridé à la fin, et Ney nous faisait des calembours un peu salés que la comtesse ne comprenait pas tout à fait. Bonne soirée. Je me disais cependant: «Attention, tu t'endors dans les roses, comme Annibal; tu fais en ce moment ce qu'Annibal a dû faire à Capoue, attention!»

Mais pour finir la soirée la comtesse a voulu m'apprendre à faire quelques tours de valse; Berthier s'est mis au clavecin. Et en tournant au son d'une langoureuse musique, je me répétais encore: «Prends garde! Annibal a fait tout ça... Il s'est amolli, Annibal, et ça lui a coûté cher!»

La comtesse nous avait gentiment souhaité le bonsoir; moi, à la campagne, j'aime à faire comme les paysans, j'aime à me coucher de bonne heure. _Lever à six, coucher à dix, font vivre d'ans dix fois dix._ On dit la même chose chez nous en Corse. Rien de plus sain. (Note. Faire mettre au concours par l'Académie, mémoire en prose sur ce sujet, _idem_ poème. Écrire à Fontane).

Je me croyais débarrassé de Berthier, mais, va te faire lanlaire! Tarare pompon!

--Sire, accordez-moi deux minutes, me dit Berthier en me retenant, j'ai quelques rapports, etc., etc., quelques signatures, etc., etc.

Povero mio! Deux minutes! Elles étaient de taille, ses deux minutes! L'animal me retint jusqu'à trois heures du matin. Un travail de cheval!... Pendant que les derniers des fusiliers dormaient au bivac, sauf naturellement ceux qui se trouvaient de garde, moi, leur Empereur, je trimais avec Berthier!...

* * * * *

_13 octobre._--Encore une journée de travail! Les corps d'armée, pivotant sur l'aile gauche, avancent et se développent sur la droite. Ordres sur ordres. L'artillerie, les parcs, les ambulances, l'intendance... Quel tracas!

Je n'ai pas perdu ma journée. Ce matin, avec la comtesse, j'ai fait réunir les anciens du village et j'ai annoncé à ces braves gens que leur châtelaine m'ayant fait connaître et apprécier toutes leurs bonnes qualités, j'avais l'intention d'assurer le bonheur de la population entière du village, qu'en conséquence je faisais remise de tous les termes de contributions non payés et que je les exemptais à tout jamais, eux et les générations futures, des impôts et gabelles, etc... et que j'en faisais mon affaire avec le roi de Prusse, qui bientôt n'aurait rien à me refuser.

Voilà mes gens qui me regardent ébahis. Je continue: Et que, de plus, désirant laisser dans leurs coeurs un doux souvenir de mon passage, je fondais un certain nombre de prix de vertu pour les jeunes gens, pour la jeune fille qui se sera signalée entre toutes par les plus douces qualités, pour les ménages vertueux et pour les vieillards!... etc., etc.

Toute cette aimable population accueillit mes paroles avec transport; le vénérable pasteur me bénit solennellement, des mères me montraient à leurs tendres rejetons, de douces larmes coulaient de tous les yeux. Moi aussi, j'étais ému! J'espère bien que les vertus patriarcales vont, grâce à moi, fleurir de plus belle dans cette gracieuse vallée.

L'après-midi j'ai couronné de mes mains la jeune fille choisie parmi les plus sages et je lui ai remis une somme de six cents livres qui lui servira de dot.

* * * * *

_13 octobre._--J'en ai assez. Ce soir encore, après conseil des maréchaux, Berthier est revenu avec un tas de rapports et d'ordres à me soumettre: Nécessité de faire avancer le grand parc de siège et ordres nécessaires. Rapports sur les combats de la semaine dernière, propositions d'avancement. État général des pertes des 3e et 4e corps à ce jour. États fournis par l'artillerie, gargousses, obus et boulets. Demandes diverses de matériel formulées par les ambulances. Comme il leur en faut, aux ambulances!... Rapports divers sur les positions de l'ennemi...

C'est trop, j'en ai assez! J'ai fait une proposition à la comtesse: Je donne ma démission et nous allons vivre loin du vain théâtre de la gloire et loin de ses absorbants soucis, dans une heureuse médiocrité. Nous allons goûter au sein de la nature, sous les orangers de mon beau pays, tous les calmes bonheurs que le ciel réserve aux mortels obscurs.

J'ai toujours été dépourvu d'ambition, ce sont les circonstances qui m'ont amené au poste que j'occupe, eh bien! je suis disposé à le quitter, à tout rejeter des vanités de ce monde et à m'en aller vivre chez nous avec la comtesse, si elle y consent. Je me rappelle un de nos cousins qui était curé dans un petit village en montagne et en vue de la mer; je fus souvent, quand j'étais petit, le voir aux beaux jours d'automne; c'était un brave homme, un peu porté sur sa bouche, mais quel presbytère délicieux! un jardin où tous les fruits poussaient, où toutes les fleurs de la création répandaient leurs parfums! Avec trois mille écus de rentes et cette maison, nous connaîtrions le bonheur! l'âge d'or!... Mais, que dis-je? quels rêves vais-je ébaucher? Et Joséphine que j'oubliais!... Mon Dieu, si elle y consent aussi, tout peut s'arranger; je lui louerai une petite maison avec un grand jardin à la ville, à deux lieues de chez nous, et j'irai la voir deux fois par semaine... Je vais parler sérieusement à la comtesse!

* * * * *

_15 octobre._--Bien des ennuis et de la fatigue depuis deux jours. Obligé de remettre à plus tard mes rêves de tranquillité. Tout le temps à cheval et du travail par-dessus la tête!

Grande bataille à Iéna. Ennemi en déroute laissant 20,000 morts, 40,000 blessés et peut-être autant de prisonniers. Cavalerie poursuit. Après la bataille, envoyé un exprès au château de X... pour rassurer la comtesse. Dépêche pour Joséphine.

Le 14 au matin, réveillé avec migraine. Mal dormi. Non, ce n'est pas une existence. Couché en plein air sur le petit plateau en avant d'Iéna que balaye une petite bise sèche! Brrr! Heureusement qu'on va se réchauffer en tapant sur l'ennemi. Ça m'indigne à la fin de penser qu'un tas de rois et de diplomates, un tas de princes et d'intrigants s'obstinent à m'empêcher de vivre comme je le désirerais!

Et j'ai peut-être gagné un rhume sur ce sapristi de plateau! J'avais bien envie, pour me réchauffer, de prendre la pioche comme les hommes qui creusent dans le roc un chemin pour hisser là-haut notre artillerie, mais, à cause de ma position, je ne pouvais pas et ça m'ennuyait ferme. Et des ordres! des ordres à donner! Des mouvements à combiner! Tout prévoir! tout arranger! C'est à peine si j'eus le temps de dormir trois quarts d'heure vers le matin. Je rêvassais, lorsque tout à coup, à cinq heures, mon mameluck Roustan, suivant sa consigne, vint me réveiller. Il dut me tirer par les jambes. Enfin je fus debout tout engourdi.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Il est cinq heures et l'ennemi bouge!

Allons, reprenons le collier! Tout en bâillant je fais filer les officiers d'état-major. Le corps de Lannes et la garde se mettent en mouvement dans un brouillard à couper au couteau. Si je n'avais pas prévu ce brouillard humide, quel gâchis, quel désordre! mais je l'avais prévu et tout marche bien. J'ai un cor qui ne me trompe pas! Quel cassement de tête, mon Dieu!

Nous dégringolons du plateau, et, aussitôt arrivées en plaine, les troupes prennent rapidement leurs formations.

Sur la gauche, des masses d'infanterie et de cavalerie disparaissaient le long d'un bois; c'était le corps d'Augereau, tandis qu'à droite le corps de Soult s'étendait sur un terrain mamelonné, vers un point où brillaient encore en grand nombre les feux de bivac de l'ennemi. Toutes ces colonnes avançaient, se tassaient sur des arrêts soudains causés par l'encombrement; les rangs s'ouvraient pour laisser passer l'artillerie, un énorme bruit de ferraille secouée couvrait tous les bruits et s'éteignait ensuite dans le brouillard, puis, au milieu des jurements, la marche reprenait.

Avec tout ça, je n'ai rien trouvé à me mettre sous la dent. Mes cantines se sont égarées dans la nuit, et quand j'ai voulu recourir à la provision de tablettes de chocolat que Joséphine avait entassées dans les fontes de ma selle avec des foulards pour la nuit, plus rien! Par la faute de Roustan sans doute, les fontes ont été bousculées cette nuit et les tablettes perdues dans la boue.

Heureusement, comme je marronnais en marchant, je rencontre le 2e grenadiers, massé l'arme au pied dans un champ, pour livrer passage à une division de cuirassiers, et je vois le tambour-major Sénot, un ancien d'Italie, en train de humer un coup de sa gourde en faisant claquer sa langue.

Ce claquement de langue retentit délicieusement dans mon coeur.

--Ne bois pas tout, Sénot, laisse-m'en un peu!

--A votre service, mon Empereur; allez-y sans crainte, c'est un schnaps soigné!

En effet, c'était du schnaps soigné; avec un croûton que Sénot gardait dans sa giberne, et un oignon qu'un grenadier tira de son bonnet à poils, je fis un déjeuner frugal, mais ravigotant.

--Je te rendrai ça aux Tuileries, Sénot, lui dis-je en remontant à cheval.

--C'est entendu, mon Empereur, me crie Sénot, à tantôt, après l'ouvrage!

En cet instant, le brouillard commençant à se dissiper; une volée de coups de canon part d'une des batteries d'Augereau, un sans-patience qui veut toujours ouvrir le premier la conversation, et le tremblement commence. Je vois Sénot lever sa canne, j'entends ronfler la peau d'âne et les grenadiers poussent en avant.

Un coup de soleil traverse la plaine et voilà que toute la campagne s'aperçoit à perte de vue couverte de troupes. Sur les hauteurs, en avant de nous, les Prussiens, appuyés à des bois, garnissent les villages en bel ordre... Des batteries en position partout, des divisions couvrant les défilés à emporter, une quantité de cavalerie en arrière, des escadrons et des régiments en colonnes... J'ai à peine le temps de me dire que ça va être dur d'enlever toutes ces positions et de passer sur le corps de tous ces gaillards qui vous ont une allure respirant la confiance, j'ai à peine le temps de jeter un coup d'oeil sur nos troupes que l'affaire s'engage sur toute la ligne. En un clin d'oeil la fumée couvre tout, nos batteries en retard se portent au grand galop sur la crête de la colline et ouvrent le feu l'une après l'autre.

Je ne vois plus rien. Je traverse un village enlevé par l'infanterie de Soult, parmi des tas de morts et de blessés entassés dans toutes les ruelles et dans tous les jardins, je suis une plaine où cette infanterie a été engagée contre des hulans et dragons prussiens et en a couché par ses feux de file plusieurs centaines dans les sillons, et je rencontre un hameau en flammes. Impossible d'aller plus avant, les Prussiens se cramponnent à un bois d'où le corps de Soult s'efforce de les chasser. Un tapage infernal. Six batteries sur les pentes fouillent le bois et criblent un creux par lequel des colonnes ennemies descendent dans le bois. Onze heures! Et je n'ai toujours rien pris depuis hier soir, que le croûton et l'oignon de tout à l'heure. Oh! l'intendance! Nous sommes obligés de marcher, nous, et de cogner sans rien dans le ventre, pendant que les Riz-pain-sel flânent la plume à l'oreille. Et l'on s'étonne que le soldat soit quelquefois de mauvaise humeur!

Comme je retournais en maugréant, j'avise, en arrière des batteries, un moulin à vent. J'aime les moulins à vent, ils font bien dans le paysage. Celui-ci, les ailes immobiles et comme collées à son flanc, semblait un pauvre oiseau effarouché par l'effroyable tapage qui se faisait autour de lui. Des officiers d'ordonnance galopaient dans la plaine, des masses de troupes défilaient au-dessous de la petite éminence, pendant que des files de blessés sortaient du bois et passaient en arrière de nos lignes.

J'entends un âne braire, une femme crier, des soldats jurer. C'était l'âne du meunier qu'un vivandier voulait attacher à sa charette... Tiens, tiens, la meunière est encore là... Voyons donc s'il n'y a pas quelque morceau de jambon à se mettre sous la dent. Je saute à terre avec quelques-uns de mon état-major et, pour gagner les bonnes grâces de la meunière, je commence par lui faire rendre son âne.

Ah! je vois bien tout de suite qu'il ne reste pas grand'chose dans le moulin, les voltigeurs ont passé ici, mais la meunière reconnaissante me fait signe d'attendre et tire d'une cachette deux galettes appétissantes, un quarteron d'oeufs et un gros morceau de lard. C'est une maîtresse femme! En cinq minutes une omelette est confectionnée et nous sommes à table. J'ai trois invités aussi affamés que moi, les autres restent dehors; pour qu'ils ne se doutent de rien et ne bougonnent pas trop, je parais de temps en temps à la fenêtre avec ma longue-vue, je regarde les progrès de l'attaque de Soult et je donne un ordre quelconque, un aide de camp part au galop et je me remets à table. Quelle satisfaction! Nous autres, soldats, nous ne savons jamais où nous souperons le soir et si nous souperons, nous devons donc saisir aux cheveux toutes les occasions de nous donner du bien-être.

Le meunier a disparu, la meunière n'a pas eu le temps de se sauver. Elle est vraiment gentille avec ses jupons courts et ses bas rouges. Tout en causant après cette fine omelette qui a dissipé notre mauvaise humeur, je lui pince le menton, et je lui rime un petit impromptu:

_Impromptu à la meunière pour la remercier de sa divine omelette._

Le coeur de l'homme et de l'Amant, Las, tendre Elmire! Ainsi que moulin moulinant, Tourne au zéphyre. L'omelette a si bonne mine, Son parfum est si séduisant, La meunière a jambe si fine, Son sourire est si caressant Que près d'elle ici me fixant, En simple meunier qui mouline, Du soir au matin l'embrassant, Je resterai faisant blanche farine!

On est très bien ici, bon air, vue admirable; en ce moment le paysage est voilé par la fumée, mais, en temps ordinaire, la vue est certainement de toute beauté. Je ne plains pas le meunier!

Mais ne nous oublions pas, sacristi, les affaires avant tout! Ouf! reprenons le harnais. Allez, aimable meunière, en récompense de votre omelette, les petits vers que je vous dédie paraîtront dans le prochain _Almanach des Muses_, sous mon pseudonyme ordinaire[3], et j'écrirai ce soir pour qu'on vous envoie un vase de Sèvres.

[3] Quel était ce pseudonyme? C'est une question que devrait bien résoudre _l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux_.

Ça marche ferme tout autour de nous. Soult a enfin enlevé le bois et rejeté l'ennemi de l'autre côté; c'est à notre tour de remonter le chemin creux et d'y recevoir des volées de mitraille. Bon, quelques boulets s'égarent par ici, ils passent au-dessus de nos têtes, mais le moulin est atteint. Il a une aile brisée et un grand trou en haut, juste où nous déjeunions tout à l'heure. Je ferai envoyer deux vases de Sèvres à la meunière.

La canonnade devient plus furieuse et la fumée augmente; on ne se voit plus à deux pas. Tout à coup, après une heure encore de cet infernal tintamarre, voici la poussée en avant qui se dessine et la cavalerie qui se lance sur les carrés prussiens en retraite. Sublimes horreurs que j'entrevois par moments, par des éclaircies dans la fumée! Il faut marcher en avant. C'est éreintant, et si vous croyez que cette canonnade est agréable quand on a une migraine comme celle qui me travaille depuis le matin! Quel métier, seigneur!

Traversé encore cinq ou six villages en flammes ou démolis par l'artillerie. Je fais des folies, je promets aux gens de leur envoyer comme indemnité quelques-uns de mes plus jolis Sèvres.

La bataille est gagnée. J'en étais sûr depuis le moulin; je ne suis pas superstitieux, mais j'ai remarqué plusieurs choses: d'abord, c'est qu'il y a presque toujours un moulin dans chacune de mes batailles; ensuite, c'est que chaque fois que j'y trouve la meunière la bataille est gagnée d'avance tandis que si c'est le meunier qui me reçoit, je suis certain d'avoir mon paquet. Heureusement que presque toujours le meunier est parti se mettre à l'abri.

L'ennemi est dans une déroute épouvantable; il ne pourra pas, cette fois, dire que cette bataille d'Iéna n'est pas de moi, et que c'est Ricou qui a fait le plan, puisque ce pauvre Ricou est prisonnier.

* * * * *

_16 octobre._--Ricou est au quartier général! L'animal a pu s'échapper des mains de l'ennemi il y a huit jours, et maintenant qu'il n'y a plus de coups à craindre, il arrive! On va dire encore que c'est lui qui m'a soufflé tous mes mouvements, les gens soudoyés par la perfide Albion vont le répéter par toute l'Europe! Si encore Ricou était venu avant-hier, il m'aurait bâclé mes proclamations et je n'aurais pas été obligé de trimer, de passer, au lieu de dormir, une bonne partie de la nuit à faire de la littérature, qui n'est pas dans mon genre, encore!

* * * * *

_25 octobre._--Tout va bien, je puis considérer la campagne comme terminée... Enfin je vais donc être tranquille, je vais pouvoir, aussitôt rentré chez nous, goûter les joies paisibles de la famille et de la nature!

J'ai reçu hier, avec des pantoufles fourrées brodées par elle, une lettre de Joséphine; il paraît qu'il y a énormément de lapins dans le parc de la Malmaison. Je chasserai un peu le matin, histoire de me dégourdir les jambes, et l'après-midi, si nous avons encore de belles journées, je lirai Horace en me promenant sous les grands arbres pour faire mes digestions toujours un peu lourdes. Écrire à Joséphine de renouveler le papier des chambres à la Malmaison; j'avais vu de très jolis échantillons avant de partir, mais je n'avais voulu rien décider. Elle peut aussi acheter pour sa chambre des Tuileries le lit et l'armoire à glace étrusques que je lui ai promis si tout marchait bien. Le chiffonnier et les fauteuils aussi, mais je lui demanderai qu'elle me fasse la surprise du petit bureau, à l'antique avec l'encrier et la lampe. Nous entrons demain à Berlin: qu'est-ce que je lui rapporterais donc bien comme souvenir? Je voudrais trouver quelques bibelots pas trop chers, mais je crois qu'il n'y a pas grand'chose; ils ne réussissent ici que les grandes pipes à fourneau de porcelaine et je ne fume pas. Je chargerai un de mes aides de camp de chercher; il trouvera, ces jeunes gens sont très fureteurs.

* * * * *

_27 octobre._--Entrée solennelle à Berlin. Belle réception. Réquisitionné quinze mille paires de bas de soie blancs pour les grenadiers de ma garde; je veux qu'ils fassent bonne figure aux bals près des Berlinoises.

La comtesse est arrivée...

* * * * *

Nous arrêtons ici nos extraits du carnet de notes de Napoléon. Ces quelques pages suffisent pour faire apprécier l'immense importance de ces notes et laisser deviner quelle révélation sur le vrai Napoléon l'histoire tirerait de leur publication intégrale!

Les instances des historiens et des académies décideront, peut-être le comte d'H... à faire imprimer son précieux manuscrit; notre indiscrétion, qu'il voudra bien nous pardonner, n'a eu d'autre but que de lui forcer un peu la main en appelant l'attention publique sur le trésor qu'il détient.

L'illustration qui accompagne ces extraits a été exécutée sur des documents exacts et authentiques; en faisant des recherches en Allemagne, nous avons eu l'heureuse chance de découvrir un certain nombre d'estampes et de dessins tout à fait ignorés ou très peu connus se rapportant aux événements de 1806.

Au dernier moment, nous apprenons par des dépêches d'Amérique une heureuse nouvelle. Un reporter, envoyé par un grand journal du matin, a trouvé le moyen de se faire engager comme cuisinier, aux appointements de 15,000 dollars par an, chez le sénateur Philémon Codgett, de Massachusetts, le richissime collectionneur qui possède les volumes I et III des notes de Napoléon, perdus pendant la Commune.

Depuis six mois, ce reporter profitait des absences législatives de l'honorable Codgett pour s'introduire dans son cabinet de travail. A l'aide de fausses clefs, il ouvrait la caisse de fer à triple serrure enfermant les deux volumes et copiait jusqu'au retour du sénateur.

Malgré ses précautions, il a été surpris par celui-ci, qui lui a tiré douze coups de revolver. Le reporter, quoique blessé grièvement, a pu s'échapper. Il est en route pour l'Europe. Son travail de copie était heureusement terminé; il le collationnait sur l'original quand l'honorable Codgett est survenu.

Le journal donnera chaque dimanche, dès l'arrivée de son héroïque rédacteur, la publication des précieuses notes. Le premier volume commence à la sortie de Brienne et finit à Austerlitz; le second débute par les impressions de Napoléon lors de son mariage avec Marie-Louise et se termine à la date du 15 juin 1815, trois jours avant Waterloo. Le volume du comte d'H..., dont nous venons de parler, s'intercale entre ces deux ouvrages si extraordinairement curieux. Nous connaîtrons donc bientôt, au complet, le carnet de notes de Napoléon! Aujourd'hui, où un retour d'opinion porte tous les lecteurs de France vers les ouvrages ayant trait au grand homme, n'est-il pas regrettable d'être obligé d'attendre la publication faite outre-océan des plus intimes documents qui aient été laissés par le général conquérant des temps modernes.--Oh! ces Américains!!!

LA

FIN DES LIVRES

Contes pour les Bibliophiles

Suggestions d'avenir

LA

FIN DES LIVRES

Ce fut, il y a deux ans environ, à Londres, que cette question de la fin des Livres et de leur complète transformation fut agitée en un petit groupe de Bibliophiles et d'érudits, au cours d'une soirée mémorable dont le souvenir restera sûrement gravé dans la mémoire de chacun des assistants.

Nous nous étions rencontrés, ce soir-là,--qui se trouvait être un des vendredis scientifiques de la Royale Institution,--à la conférence de sir William Thompson, l'éminent physicien anglais, professeur à l'Université de Glascow, dont le nom est connu des deux mondes depuis la part qu'il prit à la pose du premier câble transatlantique.