Part 14
«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothèque est un enfer bibliographique dont je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné rendez-vous à tous les affamés du vice, à tous les grotesques de libertinage, à tous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmenés de plaisirs. Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies pécheresses seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; et si une sympathie particulière me permet aujourd'hui de faire en votre faveur ce que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile, votre érudition sage vous placera, je l'espère, au-dessus de vos sens; cependant, je crois devoir vous prévenir: réfléchissez comme si vous alliez prendre de l'opium pour la première fois de votre vie.--Mon coupé est en bas, venez-vous faire un tour de lac?
--Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais rendre visite à vos pestiférés.
--Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est graduée,--les incunables sont à gauche, à l'extrémité du lieu où vous vous trouvez;--je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous prendre.
La première rangée des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait appeler la série des anodins; c'étaient pour la plupart des romans ou contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse comprise entre la Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Persanes ou Chinoises, de bonnes et inoffensives polissonneries imprimées à Cythère avec l'approbation de Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou au Palais Royal chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis _Grigri_; _Thémidore_; _le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti devenu maître_; _les OEuvres galantes de Bordes_; _le Grelot_; _le Roman du Jour_; _le Sopha_; _le Tant pis pour lui ou les spectacles nocturnes_; les différents _Codes_: _Code de la Toilette_; _Code des Boudoirs_; _Code du Divorce_; _Code des Moeurs ou la Prostitution régénérée_; _Code de Cythère ou Lit de Justice d'Amour_; puis la _Bibliothèque des petits maîtres_, la Bibliothèque des _Bijoux_: _les Bijoux indiscrets_; _le Bijou des Demoiselles_, _les Bijoux des neuf Soeurs_; _le Bijou de Société ou l'Amusement des Grâces_; _les Bijoux des petits neveux d'Arétin_ et autres; les _Caleçons des Coquettes du jour_, _les Calendriers de Cythère_, _l'Almanach cul à tête, ou étrennes à deux faces pour contenter tous les goûts_, ainsi qu'une foule d'oeuvres scatologiques et d'_ana_ orduriers.
Les volumes étaient reliés admirablement en maroquin plein, en veau uni ou agrémenté; chacun d'eux était orné de petits fers spéciaux, d'une composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers par esprit de couleur locale; ils étaient placés sur le dos, entre les nervures, en forme de culs-de-lampe ou frappés en plein maroquin sur le plat des volumes en guise d'armoiries.--Des gravures licencieuses étaient ajoutées aux passages les plus colorés des ouvrages auxquels elles convenaient; les gardes mêmes subissaient quelquefois l'effronterie d'un dessin graveleux, et je ne pouvais m'empêcher de songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se fût trouvé impitoyablement transformé par l'érotomanie invétérée du Chevalier de Kerhany.
Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche, la gradation libertine s'accentuait; déjà j'avais franchi les poésies gaillardes: _la Muse folâtre_; _l'Élite des poésies héroïques et gaillardes de ce temps_ (1670); _le Parnasse satyrique du sieur Théophile_; _le Cabinet satyrique_; _les OEuvres de Corneille Blessebois_; _Dulaurens_; _les Muses en belle humeur ou Élite des poésies libres_; _le Pucelage nageur_; _l'Anti-Moine_; _le Parnasse du XIXe siècle_ et tous les ouvrages imprimés en Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles gravures. Déjà j'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothèque et mes mains commençaient à trembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait à moi; les petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes; j'eus peur de ne pas arriver au but, et j'abandonnai quelques centaines de volumes pour atteindre l'extrême gauche.
Je me trouvais bien en effet parmi les incunables, comme me l'avait dit le Chevalier; c'était à l'extrême gauche, le suprême du genre, le _nec plus ultra_ de la dépravation et à la fois du luxe artistique des livres et des gravures; _les OEuvres badines d'Alexis Piron_ touchaient _l'Amour en Vingt Leçons_ et le _Meursius François_; _l'Arétin_ y était représenté par le _Recueil de postures érotiques d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal Carrache_; par l'_Alcibiade Fanciullo à Scola_; par l'_Arétin français_ et par le livre dit: _Bibliothèque d'Arétin_; près du _Divus Arétinus_, je remarquai _Félicia ou Mes Fredaines_; _Monrose ou le Libertin par fatalité_; _les Monuments de la vie privée des Douze Cæsars_ et les _Monuments du Culte secret des Dames Romaines_; plus loin, je vis _Justine ou les Malheurs de la vertu_; _Cléontine ou la Fille malheureuse_; _Juliette ou la suite de Justine_; _le Portier des Chartreux_; _la France fout..._; _la Philosophie dans le Boudoir_; _les crimes de l'Amour ou le délire des Passions_; en un mot, toutes les oeuvres folles du Marquis de Sade, en éditions originales, avec reliures à petits fers de torture.--J'allais me livrer au plaisir de regarder les manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main sur l'un des trois exemplaires connus du _Recueil de la Popelinière_: _Tableaux des Moeurs du Temps dans les différents âges de la vie_, 1 vol. grand in-quarto; j'admirais les vingt gouaches mignardement impudiques de Carême, la vignette des _nègres prosternés_ lorsque le possesseur de cette étonnante rareté se présenta:
«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la légère, mon cher enfant; non seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la gauche de mon cabinet, mais encore vous contemplez en vrai gourmet, en délicat amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus rare de mes livres rares après l'_Anti-Justine_ de Restif de La Bretonne. Savez-vous bien que la possession de mon _La Popelinière_, imprimé sous les yeux et par ordre de ce fermier général, m'a coûté environ dix ans de recherches, dix longues années de fatigues et de luttes et trois mille écus sonnants?»
--C'est à peu près le prix de mon Fragonard Lesbien, sans omettre les luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention.
--Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un échange?
--Qui sait?
--Ne plaisantons point, interrompit avec un bienveillant sourire le bonhomme, sursautant à l'idée de se séparer de son ouvrage préféré; mon La Popelinière, voyez-vous, mon ami, ne sortira jamais, moi vivant, de ce cabinet. Ce livre a son histoire et ses parchemins. Bachaumont, qui, dans ses _Mémoires secrets_, a raconté le scandale de sa découverte par l'héritière du mari de Mimi Dancourt, l'estimait déjà plus de vingt mille écus tant en raison de sa rareté que pour la perfection des tableaux qu'il contient. Le roi Louis XV fit saisir cet exemplaire par l'entremise de M. de Saint-Florentin; il se plut à le regarder et à le lire en compagnie de cette délicieuse drôlesse qui eut nom la Du Barry; que de contacts illustres n'a-t-il pas subi depuis, et combien curieuse serait l'étude de ses pérégrinations jusqu'à l'heure où il fut retrouvé dans la fameuse cassette de fer des Tuileries!
De France, il passa en Russie; on le trouve catalogué parmi les livres précieux du prince Galitzin, en 1820, à Moscou; vendu à l'amiable sans avoir été exposé, il traversa la Manche, resta quelques années en Angleterre, revint à Paris chez le baron Jérôme P..., qui, pris de scrupules religieux sur ses vieux jours, me le céda enfin il y a déjà dix ans. Croyez-vous qu'on puisse se défaire d'un si glorieux aventurier?
--Cependant, hasardai-je, après vous?...
--Après moi, la fin du monde, comme disait le _Bien-Aimé_! Qu'importe le _post mortem_! Toute jouissance est viagère, je le sais, mais je sens que mes passions ne me quitteront point avant que je ne les abandonne, et cet ouvrage _superlatif_ m'enchante plus que je ne le saurais dire. Ce n'est point tant les fines et voluptueuses gouaches _arétines_, ni les postures damnables des dernières compositions qui m'attachent à cet exemplaire unique, ce sont plutôt, vous ne le croirez pas, les tableaux de moeurs du début qui révèlent une si exquise pénétration du XIIIe siècle.
Mon imagination, lorsque je les regarde, part en bonne fortune vers ces temps défunts dont il me semble être le dernier roué survivant, car je me sens en exil de ce siècle poudré...; tenez, par exemple, regardez dans les premières pages ce tableau incomparable du _Parloir d'un couvent_; cela est convenable à tous points de vue, mais où trouver ailleurs un document aussi gracieux, aussi vivant, aussi typique! Citez-moi un peintre d'avant votre affreuse Révolution, un seul qui ait rendu aussi ingénieusement et fidèlement un coin de vie sociale. Il y a bien le coquet Pietro Longhi, le malicieux Vénitien, qui nous aide par ses peintures à interpréter Casanova de Seingalt; mais, en France, la mythologie de l'art semble avoir empêché la reproduction des milieux divers de la société élégante.--_Tableaux des moeurs du temps_, dit le titre, et il n'est point menteur. Je regarde parfois durant une heure entière quelques-unes de ces gouaches expressives. Je revois cette vie de couvent qui ne faisait que pimenter l'amour profane des recluses, et ce livre m'est d'autant plus précieux qu'il m'est comme une fenêtre ouverte sur ce divin XVIIIe siècle que, vous aussi, me semblez adorer pour tout ce qu'il contient d'humanité légère, souriante, et dont au demeurant la morale n'était point pire qu'en cette présente époque ennuyeuse et ennuyée.
Conservez donc votre tableau d'anandryne, mon ami, comme je conserve cet exemplaire de fermier général; venez le voir quand il vous plaira, et sans rancune, n'est-ce pas?
V
Quelques jours plus tard, l'aimable chevalier de Kerhany se faisait annoncer dans ma modeste bibliotière dont il avait pris la peine de faire la pénible ascension à hauteur de grenier. Il m'apportait sous son bras une collection de vingt petits _Cazin_ rarissimes, reliés en maroquin rouge, aux armes de la Pompadour.
Je fus, je l'avoue, touché de la démarche du vieux beau, plus encore que de son princier cadeau. Le bonhomme, sous ses ridicules apparents, dissimulait un esprit d'élite, une extraordinaire érudition, un coeur indulgent et généreux. Il avait réellement conservé cette jeunesse morale, impétueuse, qui s'enthousiasme et se prodigue au contact des beautés littéraires et artistiques, et il semblait se plaire dans mon humble garçonnière, alors éclairée sans obstacle par un radieux soleil de mai; il me demanda à voir le fameux tableau des _Deux amies_ du divin Fragonard, bien en lumière à ce moment dans une pièce voisine; et quand il fut en présence de cette oeuvre rose et ambrée, d'une volupté discrète, montrant l'une des deux pécheresses comme prostrée dans une reconnaissance de vaincue, son admiration n'eut plus de bornes; elle éclata en termes puissants, en gestes désordonnés:
--_Per dio_, que c'est beau! Mais je n'ai rien vu d'aussi finement capiteux! Cette brune adorable aux formes amenuisées, au sourire vainqueur, montre-t-elle assez la fierté de ses caresses meurtrières, et son attitude d'amante active, sûre de son art, n'est-elle pas supérieurement peinte, et avec quel esprit de facture que n'ont plus nos déplorables barbouilleurs modernes!... Et l'amie blonde, aux yeux mi-clos, railleurs, polissons, noyés de délices, ne dit-elle pas très languissamment en quelle agonie de plaisir elle s'effondre inerte, respirant à peine, la nuque brisée et les lèvres lubréfiées, scintillantes encore des baisers reçus et donnés?... Et vous avez trouvé cette toile capitale pour quelques louis, «sous crasse», il est vrai, chez un brocanteur du Marais! Il faut vraiment que je vous aime bien, pour ne pas vous envoûter de mon envie la plus féroce... C'est du Fragonard quintessencié, vous m'entendez bien, du Fragonard amoureux, subtil, enjoué, du Fragonard de petite maison... du Fragonard _di primo cartello_. Ah! je gravirai souvent vos étages, mon ami, pour venir me repaître de nouveau de cette incomparable peinture des vierges du mal!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'épargnai au chevalier de nouvelles ascensions. Le Fragonard lui était envoyé dès le lendemain matin, avec un billet très catégorique lui garantissant l'usufruit de ce tableau et qui le mettait en situation d'accepter le cadeau.
Il y a vingt ans de cela, hélas!--Depuis lors, le pauvre vieux libertin s'en est allé faire la fatale enquête à laquelle nous sommes tous condamnés sur le paradis de Mahomet; il mourut un matin de novembre d'une incertaine maladie que d'indécis médecins étiquetèrent de noms différents et sans valeur:--la vérité, c'est qu'il était usé jusques à la trame et qu'il n'avait plus que faire ici-bas. Son testament me désignait pour héritier de son La Popelinière et de quelques autres de ses livres maudits; mais ma curiosité fut vite satisfaite; je conservai quelques années les précieuses reliques de ce pilier d'enfer, puis mon esthétique changea d'objet; mes goûts vagabonds ne s'accordaient plus avec la passion paisible et sédentaire des vrais bibliophiles. Mon cosmopolitisme épris de vie active, de plaisirs militants, d'idées générales, devint hostile aux habitudes casanières, et je me sentis peu à peu poussé, en regardant la carte du monde et la brièveté de la vie, à me défaire de mes livres et objets d'art. _Le Tableau des moeurs du temps_, cédé à l'amiable et _Sous le manteau_, fit partie d'un _Grenier_ célèbre dans le monde des amis du bouquin; il devint la propriété d'un _Toqué_ mort tout récemment, et à la vente duquel il fut acquis par un riche amateur bordelais, qui le possède sans doute encore à l'heure actuelle.
Le tableau des _Fricatrices_ eut un sort moins agité; il est aujourd'hui accroché dans l'artistique demeure d'un de mes vieux amis d'enfance, très épris d'art ancien et qui fait profession du goût le plus délicat. M. Emile R..., directeur d'un grand théâtre parisien, est le possesseur de cette saphique peinture qu'aucun musée public ne saurait exposer.
Livre et tableau, je l'avoue, ne m'ont point fait un grand vide; la vie de certains hommes est trop remplie d'événements, de sensations pour qu'ils puissent regretter profondément le départ des choses qui firent partie du décor de fond de leur jeunesse. La possession de tout bibelot cesse vite d'être une joie pour devenir une vanité superflue, mais je ne puis encore évoquer sans tristesse le souvenir du dernier roué de France, et l'ombre de cet inquiétant érotomane, le chevalier de Kerhany, se profile toujours en silhouette nettement accusée sur le transparent lumineux du passé. La mesquinerie et l'ignorance des hommes que l'on coudoie incessamment ne sert qu'à grandir dans notre esprit la valeur de ceux qui eurent le courage de leur originalité et qui s'en sont allés incompris, bafoués, ridiculisés par la multitude des imbéciles.
Pauvre chevalier! Pauvre vieux Céladon qui semblait échappé d'un roman d'Urfé revu et augmenté par de Sade!
LES ESTRENNES
DU POÈTE SCARRON
Contes pour les Bibliophiles
LES ESTRENNES
DU POÈTE SCARRON
_Lettre à Mme la Baronne de X***_
Saint-Louis en l'Isle, Paris.
Paris, 1er janvier 1828.
La délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous, chère petite Baronne?
C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse.
Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, perdue en plein rêve, et c'est à peine si la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner doucement la tête de mon côté.
C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos rêves, chère Baronne, ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre oeil fixe s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment glisser.
N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants diables roses de votre mignonne cervelle?
Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange, tribut de ce jour stupide, attentaient à la vie du promeneur; sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les concierges disséquaient la générosité des locataires.
Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me mettre à vos côtés!--Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers moments; ce n'étaient qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum! que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances! Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,--tantôt me frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et lançant des roulades grelottantes de _brrr_ à morfondre un rocher.--Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!
Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés et timides dans leur joli nid,--votre silence fut moins complet,--mon attitude fut plus décente.
Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces; c'était de l'ambroisie.--Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les anciens poètes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure blonde brillait, avec des reflets de bronze pâle; et puis, votre grand salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses lambris en camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi, j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me fusse pas mis à _Crébillonner_ avec vous.
Combien je vous sus gré, du fond de mon coeur, de n'entrevoir chez vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre l'enfer du jour de l'an.
Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un délicat service de Saxe à portée de la main.
--Un nuage de lait? me disiez-vous.
--Mille grâces?
--Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la conversation; savez-vous bien que vous devenez très indiscret; mais, tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?
Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les saints, je vous citais: _Musset_, _Lamartine_, _Hugo_, _Gautier_, ainsi que toute une pléiade de poètes modernes; et vous, dodelinant de la tête, avec de fines roueries dans l'oeil, vous ne me disiez pas une fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»
Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres, ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux. Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours de littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.--C'était à damner un Bibliographe; vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle que Mme de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me lançâtes cette renversante apostrophe:
--Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?
--La belle question! Scarron le bouffon, Scarron _le malade de la Reine_, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, Scarron _le raccourci de toutes les misères humaines_, Scarron enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce petit fagoteur de rimes.
Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poète, et, gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;--les demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines:
--Quel est le volume de Scarron que je lisais?
--_Le Roman comique_, parbleu!
--Fi donc!
--_Le Typhon_?
--Point.
--_Le Virgile travesti_?
--Nenni.
--_Jodelet duelliste_!
--En aucune façon.
--_Les Épistres chagrines_?
--Pouvez-vous le penser?
--_Les Nouvelles_?
--Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les _Poésies_ du sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.
--Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer, à ce sujet, mon humble avis, contrôlé et appuyé par...
Mais le livre déjà était ouvert;--placée dans l'attitude du Mascarille des _Précieuses ridicules_, et avec des grâces toutes féminines, vous tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.»
Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée, ô ma belle précieuse! et, maîtrisant mon émotion, j'écoutai:
A MADEMOISELLE DE LENCLOS
ESTRENNES
O belle et charmante Ninon, A laquelle jamais on ne répondra: Non, Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne, Tant est grande l'authorité Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne, Quand avec de l'esprit elle a de la beauté. Ce premier jour de l'an nouveau, Je n'ai rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau De quoi vous bastir une Estrenne; Contentez-vous de mes souhaits: Je consens de bon coeur d'avoir grosse migraine Si ce n'est de bon coeur que je vous les ay faits. Je souhaite donc à Ninon Un mary peu hargneux, mais qu'il soit bel et bon, Force gibier tout le carême, Bon vin d'Espagne, gros marron, Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme, Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron.