Part 15
Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques; quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que votre regard était vif, pendant la lecture de ces _Estrennes_! J'oubliai presque Scarron et je négligeai de le maltraiter:--véritable magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie où les petits poètes, même, savaient donner de si galantes étrennes.
Je revis Ninon, sa cour brillante et ses _passants_ de qualité: le Comte de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Châtre et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux, Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres.
Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais, dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois femme, par le coeur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.--J'étais environné de beaux esprits, parmi lesquels votre cher Scarron, alors ingambe, alors _petit collet_, courant de groupe en groupe avec cette bonne humeur, cette gaieté bouffonne et cet atticisme pimenté de sel gaulois.
Vous paraissiez de même songer à tout cet autre âge, vos rêves avaient repris leurs ébats mutins, et votre oeil noir reflétait purement le temps jadis.
Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre vie, toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire, murmurant faiblement en cadence:
O belle et charmante Ninon...
Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs! c'était à qui réciterait le plus d'_Estrennes_, jusqu'à ce que, la mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.
Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les _Parnasses d'antan_, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant, discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller l'ombre de tous nos chers poètes.
Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois heures du matin! Nos regards étonnés se croisèrent; les miens disaient: «Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse! La nuit est sombre; il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez pitié!» Votre oeil était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler dans la pièce voisine.
L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon triste logis de célibataire!--Jamais amoureux transi ne s'en revint plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que d'un oeil.--Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron que vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos côtés, sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon coeur et mon esprit.
Il y a un an, jour pour jour; mon coeur a fait des économies, souvenez-vous-en!
Si la légende de la Belle au Bois Dormant pouvait être vraisemblable, ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je me présenterais chez vous;--je vous trouverais seule dans votre grand salon Louis XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse,--mais... Mariette aurait congé;--pour changer les rôles, petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon _ex libris_... Ce serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être demanderiez-vous grâce:
O belle et charmante Ninon, A laquelle jamais on ne répondra non!...
HISTOIRES DE MOMIES
RÉCITS AUTHENTIQUES
Contes pour les Bibliophiles
HISTOIRES DE MOMIES
RÉCITS AUTHENTIQUES
Les volontés des morts sont des lois souveraines.
DUCIS.
I
Le comte W*** était, il y a quinze ans, lorsque pour la première fois je m'arrêtai à Vienne, ce qu'il est convenu d'appeler un _fashionable man_. A peine quadragénaire, beau garçon sans affectation, c'est-à-dire beau mâle et non bellâtre, très bien en cour, ayant une grande influence morale sur le prince héritier; il était connu, aimé et apprécié à la fois des sportsmen, des femmes du monde, des artistes ballerines et de l'Opéra, des archéologues ainsi bien que des érudits, et tous les peintres de la moderne Autriche, Mackart en tête, le citaient volontiers comme le plus généreux Mécène des arts contemporains.
Le comte W***, dans sa somptueuse demeure de Herrengasse, avait, à cette époque, réuni une des plus curieuses galeries d'objets d'art d'Europe. Possesseur d'une immense fortune, allié aux premières familles de l'Empire austro-hongrois, doué d'un flair de bibelotier hors ligne, il accumulait chaque jour sur toute l'étendue de ses domaines le butin de ses recherches; car le comte «travaillait dans le grand».
Il ne se contentait pas d'acquérir au cours de ses voyages des meubles, des tableaux, des statues, des faïences ou des livres rares, il allait jusqu'à entraîner sur ses terres les monuments historiques expropriés; il se faisait adjuger des portes de villes du Moyen Age ou de la Renaissance, des fontaines délicatement sculptées par des maîtres du XVIIIe siècle, des façades de maisons fouillées de sculptures ingénieuses, des margelles de puits munies de leur frondaison de fer forgé, des colonnades de marbre, des frises triomphales, d'antiques verrières de chapelles; et tous ces glorieux débris du passé étaient convoyés à grands frais sur chemins ferrés jusqu'à ses propriétés du Tyrol ou de la Bohême, où ils étaient reconstitués avec goût et apparat, apportant leurs silhouettes magnifiques à des combinaisons décoratives d'une grande hardiesse d'invention.
Le comte W*** était un Fouquet moderne, mais dont le souverain ne prenait pas ombrage; il n'affichait aucun faste écrasant, et si ses écuries étaient réputées par le nombre des pur sang, ses galeries d'art vantées à l'égale des plus princières, on ne pouvait point dire qu'il menât grand train dans les rues de Vienne. Ses équipages étaient sobres, sa livrée sévère, et rien ne désignait avec trop d'excès de couleur ou de dorure son landau armorié au _Prater_, même à la cérémonieuse promenade annuelle du premier jour de mai sur les belles avenues à peine verdissantes du bois viennois.
Je portai donc, dès mon arrivée, la lettre amicale qui m'accréditait auprès de cet antiquaire distingué, et, le surlendemain, je n'avais garde de manquer à l'invitation aimable du comte me priant à son dîner de cinq heures, après une sommaire visite à ses trésors de peinture et de sculpture, dont je ne saurais parler convenablement en moins d'un volume, car la description de ces merveilles de haut goût se trouve d'ailleurs absolument, il faut le dire, en dehors du sujet principal de cette histoire.
II
Je rencontrai chez le comte W*** une société étrangère fort imprévue et dont il ne me serait jamais venu à l'idée de combiner les hétérogènes éléments de réunion, tant sa construction semblait extraordinaire et paradoxale.
Je fus présenté tour à tour à lord L***, le diplomate anglais poète et vice-roi des Indes, qui revenait d'une excursion à Constantinople, ainsi qu'à son secrétaire Edward G***, écrivain et observateur précieux, dont les articles sur les fakirs, à la _Nineteenth Century_ eurent un si grand retentissement en Angleterre, il y a quelques années. Puis, je pus serrer la main du musicien populaire Johann S***, saluer le célèbre médecin physiologiste italien César L***, et m'incliner devant le général allemand de M***, sans oublier le chevalier N***, représentant alors à Vienne la politique romaine. Quelques nobles dames cosmopolites apportaient dans ce milieu vraiment étrange le charme de leur babillage polyglotte, et, parmi celles-ci, une très vieille femme, une nonagénaire active et spirituelle, sans grâces surannées ou ridicules, la mère de notre hôte, la bonne comtesse douairière de W***, dont je ne saurais oublier la verve ironique et la pétulance de langage, en un français de bonne marque et de haute saveur.
Durant le dîner, l'excellente douairière nous surprit tous par la netteté de ses souvenirs. Elle nous conta de la plus pittoresque manière des anecdotes, inédites assurément, sur le Prince de Metternich, sur M. de Talleyrand, sur le baron de Humboldt qu'elle avait connus étant toute jeune fille; elle eut enfin la galanterie de me dire:
--J'ai vu, monsieur, votre terrible Bonaparte à Schoenbrunn, ainsi que Murat, Berthier, Bessière; j'ai vu votre Grande Armée, et il me semble encore entendre le canon des Français qui fit si grand tapage sous nos murs en 1805 et 1808; mais le temps m'a donné de l'indulgence pour vos conquêtes, et je vous saurais presque gré aujourd'hui d'avoir apporté dans mes années d'adolescence cette angoisse dramatique si supérieure à tous les romans qui se mitonnent pendant la paix.
Après le café, le comte nous entraîna dans sa bibliothèque, énorme salle néo-gothique tapissée des plus belles éditions de provenance française, anglaise, hollandaise et italienne. Il nous montra des reliures du XVIe siècle allemand d'une splendeur inconnue, des livres de Maïoli, de Grolier, des manuscrits enluminés par des disciples de Dürer, sinon par le grand maître en personne; j'avais épuisé pour ma part, devant tant de chefs-d'oeuvre surprenants, toute la variété de qualificatifs dont je pouvais disposer dans mon enthousiasme, et déjà j'éprouvais cette fatigue si particulière de l'admiration excessive qui nous anéantit parfois, sans que nous en précisions la cause, au cours des visites faites à des musées nationaux. Je feignais donc de regarder et de détailler quelques miniatures, afin de trouver prétexte à un repos et à un silence momentanés, lorsque notre hôte m'interpella:
--Ah! tenez, cher monsieur, en qualité de Français, voici qui ne va pas manquer de vous intéresser; ce n'est pas la plus belle, mais peut-être est-ce la plus saisissante pièce de mes curiosités!
Le comte disposa sur la table de milieu une boîte de bois blanc grossier d'emballage, et, d'un épais lit de ouate, il sortit lentement une boule terreuse et parcheminée dont je ne distinguai pas au premier aspect la nature ni les lignes de détail.
--Mais c'est une tête de momie! s'écria le physiologiste italien, qui déjà s'empressait, la main tendue, pour saisir et ausculter ce crâne noirâtre et chevelu!
--Une momie, vous l'avez dit, interjecta la douairière qui nous avait rejoint, mais une momie chrétienne, messieurs, peut-être la seule qui existe, une momie de gentilhomme français, de guerrier mort il y a plus de deux siècles et dont la conservation est belle à faire peur: voyez plutôt.
Nous nous passâmes de main en main, avec un frisson d'horreur mal dissimulé, cette tête de guillotiné dont la section du cou était brutale et maladroite, et qui portait encore, fiché dans la trachée artère, un piquet de bambou semblable à ceux qui maintiennent les crânes des suppliciés exposés publiquement dans les pays d'extrême Orient.
Lorsque ce fut mon tour d'examiner attentivement et de manier ce restant de héros, je fus saisi par l'aspect encore vivant et par la beauté des lignes de ce visage altier, qui avait dû être celui d'un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, et dont on eût dit que les yeux vidés avaient conservé une flamme de bataille et la bouche un rire de dédain,--la momification, en effet, avait été supérieurement faite,--sauf le nez, qui, de profil, paraissait écrasé, ayant été comprimé par les bandelettes aromatisées. La figure était intacte avec sa barbe blonde, sa fine moustache, ses sourcils, ses dents éclatantes, sa longue chevelure et son front aux courbes fuyantes et nobles tailladé sur le milieu comme par un furieux coup de sabre. Sur le sommet de la tête, la peau avait été incisée en croix, et l'épiderme, aujourd'hui parcheminé, décollé de la boîte crânienne, s'évasait piqué de gros fils qui l'avaient maintenu, laissant voir la calotte du cerveau ouverte en lucarne par une scie habile.--Cette tête, à la regarder longuement, apparaissait plus imposante que terrifiante, le temps et la science de l'embaumeur lui avaient donné une superbe patine d'art et les méplats des joues montraient des colorations et des finesses de vieux bronze à la cire perdue.
Nous étions tous muets depuis quelques minutes, laissant à peine filtrer de nos lèvres quelques mots étonnés, et la tête continuait de circuler, lorsque le général allemand rompit le silence en lançant la question que chacun de nous se proposait de poser au maître de céans:
--Très, très curieuse, mon cher comte, cette momie extraordinaire! curieuse pour la science, pour l'art, pour l'esprit militaire également, mais non moins curieuse pour l'anecdote, et, qui sait, j'ajouterai peut-être aussi pour l'histoire. Mais où avez-vous trouvé cette relique bizarre?--Il n'y a que vous pour dénicher de telles choses, pour les acheter, pour les conserver surtout, et ne pas craindre de les montrer à vos amis, après un bon dîner. Voyons, narrez nous cela.
--Oui, comte, l'histoire de cette momie! reprîmes-nous tous ensemble.
--Vous le voulez, messieurs? le récit ne sera pas long et l'aventure ne vaut que par le résultat; cependant la voici:
III
Il y a trois ans, en janvier 1879, j'étais allé faire à Nuremberg une de ces chasses au bibelot que j'affectionne tout particulièrement, en mes heures de spleen, surtout en hiver, quand la jolie ville bavaroise montre ses pignons, ses tours, ses portails couverts de neige, et que les étrangers et les pèlerins de Bayreuth ne sont plus là, le Bædeker en main, pour troubler la paix de ses rues et la solitude nécessaire au véritable chercheur.
Je venais de faire une promenade pittoresque sur les rives de la Pegnitz et de m'émerveiller le regard à la vue d'un blanc panorama de campagne éclairé par le soleil anémié de la saison, lorsqu'on revenant du côté de Saint-Sebald, j'entrai dans la maison du vieux Juif brocanteur Abraham Lévy, que vous connaissez tous, je suppose, et où, pour ma part, j'ai toujours trouvé quelque babiole précieuse à emporter.
Le bonhomme me fit voir ses coffres, ses bahuts, ses faïences rares, ses plaques de poêles locaux; je le suivis d'étage en étage jusqu'au grenier, et je redescendais avec la sourde irritation de n'avoir rien trouvé, quand il me proposa d'aller visiter quelques panneaux de bois sculpté conservés dans ses caves.--Il alluma sa lanterne, et nous nous trouvâmes bientôt sous des voûtes d'une superbe ordonnance architecturale, qui avaient dû naguère appartenir à quelque couvent d'avant la Réforme.--Je le suivais, les pieds mal assurés sur un sol humide, quand, tout à coup, je heurtai une boîte d'où s'échappa une boule que je frappai du bout de ma bottine et que je vis rouler sous la lumière du médiocre fanal du papa Lévy.
La curiosité du chercheur, vous le savez, ne néglige rien et s'épand sur toutes choses; je m'inclinai pour ramasser la boule, et ce ne fut pas sans un saisissement d'effroi et de dégoût que je sentis sous mes doigts la crevasse des yeux et les chairs racornies de la tête que vous venez de contempler à votre aise.
--Laissez ça, monsieur le comte, me dit négligemment le vieux Juif.
--Non pas, père Lévy; je garde le macchabée. Seriez-vous criminel? est-ce une de vos victimes?
--Ah! que non, monsieur le comte; j'ai trouvé cette vilaine caboche il y a plus de quinze ans, avec des liasses de paperasses inutiles, dans une crédence du XVIe siècle, qui venait, m'a-t-on dit, de la maison d'un sieur Carl Fleischman, docteur de Nuremberg, descendant d'un grand chirurgien d'autrefois; les écrits qui enveloppaient ce masque affreux racontaient tout cela, mais cette histoire n'a pas d'importance et n'intéresse personne; laissez donc cette tête de côté, monsieur le comte.
Le bonhomme n'était nullement troublé; il ne voyait pas, dans ce débris humain, la possibilité d'une affaire à conclure; mais, je ne sais pourquoi, je ne pouvais abandonner ce morceau momifié, je le tenais entre le pouce et l'index dans la cavité des orbites, et je me sentais anxieux de l'examiner en plein jour.
--Allons, mon père Lévy, cherchez-moi ces papiers et remontons à la lumière... Et je me disais involontairement à part moi: Qui sait, peut-être n'aurai-je point aujourd'hui entièrement perdu ma journée?
Quand je vis, je vous l'avoue, continua notre hôte, dans la clarté neigeuse du rez-de-chaussée, la mâle énergie de ce visage que ni la mort ni l'embaumement n'avaient pu effacer, je me décidai, par un sentiment que vous comprendrez, à retirer cette relique humaine du ghetto où elle menaçait de pourrir, sinon d'être brutalisée dans l'éternel déménagement des mobiliers de toutes provenances qui s'y trouvaient déposés; j'attendis donc que le Juif m'apportât les pièces manuscrites dont il m'avait parlé, et quand il m'eut jeté sur une table une brassée de parchemins, jaunis, souillés, à demi mangés par les rats et l'humidité, je glissai au brocanteur un billet de cent marcs qu'il accepta avec d'infinis témoignages de reconnaissance, et je regagnai mon hôtel, emportant avec piété, intérêt et mystère ma funèbre découverte.
IV
L'anecdote, vous le voyez, n'a rien de particulièrement rare dans sa note positive, reprit, après quelques instants, le comte W***; un romancier d'imagination, amoureux des broderies littéraires et des mises en scène pathétiques, pourrait peut-être en tirer des effets palpitants et mystérieux, mais j'estime que rien ne vaut la vérité dépouillée de toute la joaillerie du style; au surplus, comme le remarquait tout à l'heure le général, l'histoire pourrait tirer de mon aventure autant de parti que la fiction, car, d'après les papiers que j'ai inventoriés et lus avec attention, voici quel serait le fragment biographique du gentilhomme qui dut porter fièrement cette admirable tête.
Durant la néfaste guerre de Trente ans qui ravagea si brutalement, si longuement et si profondément le centre de l'empire germanique, des hommes de toutes nationalités prirent du service dans les corps de l'Électeur palatin, dans ceux de Christian IV, de Tilly, de Wallestein, de Gustave-Adolphe et des autres illustres personnages de cette épopée extraordinaire et compliquée, dont Schiller, en historien plus dramatique et pittoresque que vraiment fidèle, nous retrace les exploits, les vicissitudes, les coups de théâtre imprévus et les événements innombrables.
On peut dire que jamais, au cours des temps modernes, on ne vit une conflagration plus générale, plus cruelle et plus sanglante.
Toutes les grandes nations d'Europe apparurent et brillèrent tour à tour sur la scène, et je n'ai pas besoin de vous rappeler que, pour arriver à se reconnaître dans les excessives péripéties de cette guerre monstrueuse, il est devenu nécessaire de la diviser en quatre périodes successives: la période palatine, la période danoise, la période suédoise et la période française qui dure de 1635 à 1648.
C'est pendant cette dernière période que je place l'histoire de celui dont nous admirons aujourd'hui le chef momifié.
Rappelez-vous que tandis que le général Torstenson, qui succéda à Baner, faisait des prodiges de valeur à Breitenfeld et s'emparait de Leipzig, les Français, sous les ordres de Guébriant, poursuivaient contre les Impériaux une lutte qui demeura longtemps sans résultat définitif, car ce ne fut qu'en 1646 que Français et Suédois, envahissant et ravageant la Bavière, forcèrent l'Électeur à abandonner la cause de l'Empire.
Parmi les seigneurs de marque qui combattaient aux côtés de Turenne et du duc d'Enghien, se trouvait un comte Bernard d'Harcourt, admirable soldat, sobre, désintéressé, sévère et rude, disent les documents que je possède, et qui descendait en droite ligne de cette belle lignée de héros normands dont la maison remonterait, d'après certains généalogistes, à Bernard le Danois, un des pirates du Nord qui accompagnèrent Rollon en France.
Ce Bernard d'Harcourt qui, en 1641, se vit blessé devant Ratisbonne, avait, paraît-il, toutes les vertus et la bravoure des guerriers de ce temps merveilleux; c'était un _risque tout_, un indomptable amoureux des périls, se jetant toujours en avant, poitrinant à l'ennemi, passant à travers la mitraille, un ardent au feu qui montrait pour la mort ce sincère mépris qu'affichaient alors tous les fanatiques religieux.
En août 1645, à la bataille de Nördlingen, il se signala tout particulièrement dans la lutte contre les troupes impériales que commandait ce brave à tous poils, le général bavarois comte de Mercy, dont la position dans la plaine semblait inexpugnable.
Bernard d'Harcourt faisait partie, à l'aile droite des troupes du duc d'Enghien, des pelotons de cavalerie qui opéraient sous les ordres du maréchal de Grammont; il venait d'être nommé capitaine, et quand le signal d'attaque contre les positions du village de d'Allerheim fut donné, il se dressa sur ses étriers et partit à fond de train à la tête de sa colonne, bousculant les avant-postes de Jean de Werth, massacrant tout sur son passage, galopant sous un feu effroyable, dans une mêlée terrible, jusqu'à ce qu'il eût entraîné ses soldats au delà des retranchements du village pris d'assaut.
Il ne vit pas toutefois le résultat de ses prouesses; un coup de rapière bavaroise lui avait fendu le crâne, et, tandis que le pauvre général de Mercy était tué et que Turenne et d'Enghien achevaient d'être victorieux, d'Harcourt roulait, la cervelle atteinte, parmi les morts et les mourants, dans l'entassement des hommes et des chevaux massacrés.
* * * * *
C'est ici, continua en souriant mystérieusement le comte W***, qu'intervient ce qu'on pourrait nommer le véritable noeud de l'aventure.
Après la bataille, pendant qu'on procédait à l'enfouissement des morts, un homme de science, un médecin-chirurgien de Nuremberg, nommé Eobanus Bolgnuth, découvrit le corps de l'infortuné comte d'Harcourt qui respirait encore et implorait d'une voix sourde quelques gouttes d'eau pour étancher sa soif de moribond fiévreux.
Eobanus se pencha sur ce visage mutilé, couvert de sang, presque informe; il le lava, examina la blessure, la trouva spécialement intéressante, et, avec l'idée fixe des médecins qui voient plutôt le cas que le malade, et dont l'humanité est d'autant plus expansive que le mal qu'ils ont à vaincre paraît devoir leur rapporter plus de gloire, il fit transporter le mourant dans une maison de village voisin, puis, sans haine pour cet ennemi momentané de la Bavière, il se mit à lui consacrer tous ses soins.
D'après le long _mémoire_ qu'Eobanus Bolgnuth a écrit, relativement à sa tentative de cure, le comte Bernard d'Harcourt se débattit huit jours durant entre la vie et la mort; soigné à l'eau et _à l'esprit_, dit le texte, le neuvième jour le médecin-chirurgien se décida à tenter l'opération du trépan, car les méninges s'enflammaient de plus en plus et le malade souffrait d'intolérables douleurs; il pratiqua donc une incision cruciale sur le frontal, replia la peau sur quatre côtés, et, muni d'une scie primitive, il fit cette section carrée que vous pouvez voir sur la boîte crânienne de notre momie.