Part 13
La lutte s'organisa contre la flamme à qui l'on tentait de faire sa part en pratiquant des coupures dans les grands corps de logis; une véritable foule envahit l'Abbaye, gens du quartier, sectionnaires, soldats, gendarmes. Des braves gens, sous la menace des écroulements, travaillaient avec ardeur, pendant que des sauveteurs équivoques se répandaient un peu partout, cherchant quelque chose à sauver--ou à emporter.
Dom Poirier, avec l'aide de quelques gardes nationaux arrivés des premiers, avait pu organiser une espèce de chaîne, lui à la tête dans les salles, et Picolet à la queue dans les caves, et les manuscrits, les cartons de documents précieux passaient de main en main pour aller s'empiler dans leur abri provisoire. Mais bientôt le désordre se mit dans la chaîne, des bousculades s'ensuivirent, les manuscrits furent jetés n'importe où, mouillés par l'eau des pompes ou emportés par des citoyens sans scrupules, pendant que Picolet, ne voyant plus rien venir, s'arrachait les cheveux.
Ainsi dans les flammes, comme au temps des Normands, acheva de périr l'antique et vénérable Abbaye. Mais elle ne devait pas ressusciter comme jadis; les dernières braises éteintes, les ruines subsistèrent quelque temps, oeuvre lamentable de quelques heures, puis on acheva la destruction, on renversa les ruines, on rasa les débris et tout fut dit...
De la malheureuse bibliothèque il n'y eut de sauvé que ce qui fut emporté par les voleurs pour être vendu à vil prix, ou entassé dans les caves par les deux sauveteurs. Des montagnes de manuscrits et de papiers, de cartons éventrés, de rouleaux écrasés, de parchemins souillés, remplissaient ces vieilles caves jusqu'à la hauteur des piliers trapus supportant les voûtes. Là, dans l'obscurité pesante, dans les flaques d'eau envoyées par les pompes, dans la moisissure, les deux courageux sauveteurs s'installèrent pour compléter leur oeuvre, reconnaître, mettre en ordre et à l'abri les richesses jetées là,--au péril de l'humidité, maintenant, après le péril des flammes. Ils passèrent six mois à ce travail, à soigner, pour ainsi dire, les pauvres manuscrits; six mois dans cette cave, à défaut d'un autre asile qu'on n'en finissait pas de leur donner; six mois sous les voûtes glaciales, à disputer aux rats les précieuses reliques du passé; six mois à souffler dans leurs doigts et à sentir les rhumatismes les mordre et la maladie s'infiltrer dans leur chair et dans leurs os, et le froid linceul de la mort s'abattre sur leurs épaules!
Hélas! le pauvre Picolet, héros malheureux, manqua un matin pour la première fois depuis 1756 à la bibliothèque de l'Abbaye. Dom Poirier l'attendit vainement: il venait d'entrer à l'Hôtel-Dieu avec une pleurésie, pour y mourir, gémissant surtout de la perte du _Romant de la Pucelle_, à jamais disparu, réduit en cendres comme la Pucelle elle-même.
Et dom Poirier resta seul.
Bien d'autres débris de la bibliothèque, arrachés aux flammes, n'en avaient pas moins été perdus. Longtemps encore après l'incendie, les épiciers du quartier se fournirent à bon compte de cornets pour leurs denrées, et l'on vit même des marchands de vieux papiers vendre, au poids, des tas de manuscrits parfois ornés d'enluminures, des piles de vieux parchemins, des chartes pourvues de leurs grands cachets de cire pendant au bout des cordons. Des collectionneurs anglais ou hollandais, qui se créaient alors des musées à bon compte, avec les épaves des palais, des couvents et des hôtels seigneuriaux, dans la si lamentable liquidation de la vieille France, purent trouver ainsi bon nombre de manuscrits uniques ou des pièces du plus grand intérêt historique, aux tas à deux liards ou un sol la livre.
L'ENFER DU CHEVALIER DE KERHANY
ÉTUDE D'ÉROTO-BIBLIOMANIE
Contes pour les Bibliophiles
L'ENFER DU CHEVALIER DE KERHANY
ÉTUDE D'ÉROTO-BIBLIOMANIE
Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.
SÉNÈQUE.
Souvent je le rencontrais chez les grands libraires de la rive gauche, parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque enrouée, avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion que l'on prête aux conspirateurs.--Il semblait, devant un tiers, vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs au bibliopole, ce n'était que d'une façon indécise et inquiète, lançant des phrases indéterminées, brèves, pleines d'une autorité craintive: «Trouvez-moi la chose en question», disait-il, avec un ton effarouché, ou bien: «N'oubliez pas, en grâce, ce que vous savez; il me le faut coûte que coûte; mais n'allez pas trop m'écorcher cependant..., hein!--je repasserai bientôt.»
Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être singulier n'était pas, à coup sûr, le premier venu; sa physionomie seule m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement dissimulée de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à part.
Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux talons; le soulier mince, effilé, découvrant le bas de soie, le visage rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur un oeil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste: «_Mauvais sujet qui pourrait être son propre grand-père._»
A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard apeuré tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il semblait agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses joues.--On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie d'homme à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples paroles: «L'avez-vous?--Non, répondait-on.--Pensez-y, n'est-ce pas?» reprenait-il avec découragement, et il se retirait.--Un coupé de couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas rose broché d'argent, l'attendait à la porte; notre Bibliophile marquis de Carabas y montait; la portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà disparaissait au loin. C'était une vision.
J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on, assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait en son _home_, au dire de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous les roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir assisté, car tout cela sentait fort le roussi.--De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se rendait de temps à autre au Bois, et, les soirs d'Opéra, il stationnait des heures entières au foyer de la danse.--Les déesses de l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux de rats à l'ambre les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont ses poches étaient toujours pleines.
Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des stoïciens, le fameux _Sequere Deum_. Je m'aperçus en effet que le destin sait nous guider, car, en cette occasion, il ne tarda à me servir à souhait.
II
Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes, brillantes et tapageuses, chez une artiste célèbre où un de mes amis m'avait conduit.--Presque abandonné dans un petit salon d'un rococo exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme tamisés par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant avec distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de Baudoin, j'avais presque perdu la notion du lieu ou j'étais céans, lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même divan, dodelinant de la tête et marquant du bout de sa bottine vernie le rythme de la danse, je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la boutonnière, le plastron de chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu s'inquiéter de ma présence.--Je ne me demandai pas comment il était venu là sans que je l'entendisse approcher; je pensai de suite que l'occasion me frôlant de son unique cheveu, je devais le saisir en toute hâte et m'y cramponner; aussi, toussant légèrement pour éveiller son attention et mieux affermir ma voix:
--Quelle voluptueuse et adorable chose que la valse allemande! murmurai-je, afin d'engager la conversation.
--Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son laisser-aller de tête et de bottine.
--Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui empoignent et font passer un chaud frisson du coeur aux jambes.
--Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à lui-même;... cependant Gungl's.
--Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.--_Le Rêve sur l'Océan_ est une oeuvre tournoyante d'harmonie.
--Tournoyante d'harmonie; oui, pirouettante d'harmonie, me répondit-il avec laconisme, comme fâché d'avoir à me parler.
--Il y eut un silence;--mon voisin de divan, renversé en arrière, avec une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet.--Je ne perdis pas courage et fis un nouvel effort:
--Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle ne laisse pas de faire regretter très vivement aux délicats ces mélodies du XVIIIe siècle, mélancoliques, naïves et simples, si séduisantes par le caractère, si pénétrantes de pensée et si gracieuses, bien que fluettes de style.
Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir et même m'approuver.--Je continuai:
--Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de Rameau, aux Menuets de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux Concertos, aux Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant de charmants musiciens aujourd'hui ignorés pour la plupart?
--Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitement; les motifs pour clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse! que de charmes alambiqués! que de légèreté et en même temps que de nonchalance! Hélas! le piano rend mal toutes ces jolies choses, et je préférerais mille fois les voir exécuter sur le clavier de quelque grêle et chevrotante Épinette que sur le meilleur Pleyel du monde.
--Sans compter, dis-je, faisant brusquement diversion à la conversation, sans compter que les Clavecins étaient des meubles ravissants, décorés avec un art incomparable par des artistes sensualistes tels que Boucher, Pater, Lancret, Watteau...
--Ajoutez Fragonard, reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonard, ce peintre divin des lubricités folles, des voluptés égrillardes et spirituelles, Fragonard qui connaissait si profondément la science du nu et des décolletés piquants, Fragonard, ce Grécourt de la peinture; ajoutez Fragonard: je possède un clavecin, un bijou, sur lequel il a tracé des scènes adorables, de charmants camaïeux signés de son nom.
--Je n'ai qu'une toute petite toile de ce maître, osai-je dire modestement, mais c'est une oeuvre si blonde de ton, si mignarde dans son déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite d'ensemble, et enfin si grivoise de composition, que je la tiens pour une merveille véritable.
--Le sujet, quel est le sujet? me demanda le Chevalier hors de lui, possédé d'une furieuse curiosité à l'idée de grivoiserie du tableau.--Quel en est le sujet, je vous prie?
--Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je lentement; vous avez lu Brantôme, n'est-il pas vrai?
--Ses _Dames galantes_ sont pour moi un véritable bréviaire.
--Alors, repris-je, après ce cynique aveu d'impiété, vous y avez vu décrit le sujet de mon Fragonard, dans le _Discours premier_; vous l'avez lu dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial, livre I, qui se termine par ce vers:
_Hic ubi vir non est, ut sit adulterium._
Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal; enfin mon tableau représente les _fricatrices_, d'aimables lesbiennes, _Donna con Donna_.
La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée; ses yeux demi-morts avaient repris un éclat surprenant; ses lèvres s'agitaient d'étonnement, et une légère sueur ravinait son visage.
--Vous avez un tel tableau de Fragonard! exclamait-il avec admiration; un sujet si bien traité par un tel maître,--que ce doit être piquant, espiègle, délicatement compris!
Il s'approchait plus près, me demandant des détails; il insistait sur les moindres choses, et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances.
Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane effréné, j'avais touché juste; il avait bondi à la description d'un sujet érotique, et déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux renseignements sur l'origine de cette oeuvre d'art, lorsque la foule inonda le petit salon dans lequel nous nous trouvions retirés; la valse venait de finir, le Chevalier fut enjuponné par quelques jolies femmes qui vinrent prendre place à ses côtés.--L'intimité était rompue.
Sur la fin de la soirée je le rencontrai, et, après un échange mutuel de politesses, il me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il éprouverait à me faire bientôt les honneurs de sa Bibliothèque.
III
Quelques jours après, je sonnais à l'huis du Chevalier de Kerhany, dont l'hôtel était situé sur le boulevard Haussman;--un grand diable de laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.--Je traversai d'abord une vaste pièce, sorte d'atrium décoré en style pompéien, où se trouvaient rangés des meubles romains de tous les genres; j'aperçus l'_accubitum_, le _biclinium_, le _triclinium_, orné de ses _plagula_, le _lectulus_, et même le _subselium_, le _seliquastrum_, le _scabellum_ et autres sièges fidèlement copiés d'après l'antique.--Le Chevalier était visible; il se tenait dans un petit fumoir tendu de soie vieil or capitonnée de satin bleu. Il me reçut avec la plus grande cordialité, me félicitant de n'avoir pas craint de le déranger. Nous parlâmes art et littérature, ou plutôt femmes, car toute l'esthétique de mon Érotomane semblait se réunir et se résumer dans l'éternel féminin; il ne voyait la musique, la poésie, la peinture que dans un sens de corrélation voluptueuse qu'il se plaisait à établir malgré lui entre tous les chefs-d'oeuvre et l'amour des filles d'Ève;--prenant chaque génie en particulier, il me montrait avec une verve passionnée que, dans les grandes manifestations de l'art, on pouvait répéter le mot d'un policier célèbre: _Cherchez la femme_. Il me parla du sexe charmant comme un habile général le ferait d'une forteresse dont il connaît les coins et recoins, exprimant avec grâce les différentes manières d'attaquer la citadelle, émettant des théories si audacieuses, que je ne pourrais, même en voilant mes phrases comme des femmes turques, les raconter ici.--Je fus entièrement séduit par ce vieil Anacréon; je croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de Lauzun donnant des conseils à son petit-neveu, le Chevalier de Riom, tant il annonçait de connaissances approfondies et de crânerie passionnée dans les sujets délicats qu'il avait à traiter.
Cependant, si attrayante que fût la conversation, je ne tardai pas à réclamer du Chevalier Kerhany la faveur de visiter son musée. Il accéda avec la meilleure grâce à ma demande:--«C'est juste, c'est juste, me dit-il en souriant, je vous retiens ici avec mes billevesées. Passons, si vous le voulez bien, dans la galerie des maîtres.»
Je fus introduit dans une superbe salle éclairée par une vaste baie exposée au nord;--étourdi un instant par la splendeur des cadres et l'orgie magistrale des couleurs, je ne tardai pas à me remettre, et je pus considérer à mon aise la plus remarquable collection particulière qu'il m'ait été donné de voir.--Il y avait là des Vélazquez et des Murillo, des Titien et des Andre del Sarte, des paysages éclatants de Ruysdaël, de Hobbema et du Poussin, des petites toiles adorables de Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans, de Jean Steen, de Van der Meer; puis, dans un style plus large, des Rembrandt, des Rubens, des Jordaens, des Frans-Hals, des Ribera, des Gérard Dow, ainsi que des Antonello de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci et des Paul Véronèse.--Il m'eût fallu des journées entières pour rassasier mon admiration; il me faudrait des volumes pour exprimer les sensations que j'éprouvai.--Je m'arrachai cependant à cette féerie sublime pour faire remarquer à l'heureux propriétaire de tant de merveilles que l'art plus affadi des maîtres du XVIIIe siècle ne tenait aucune place dans sa galerie.
«Un moment, un moment, répondit-il,--ceci tuerait cela;--suivez-moi, vous ne perdrez rien pour attendre, je suis ami de l'ordre dans mes désordres; suivez-moi, je vais, je l'espère, vous satisfaire.»
Le Chevalier souleva une portière; nous nous trouvions alors dans une chambre octogone dont les boiseries blanches étaient sculptées de festons, de guirlandes et de couronnes relevées d'or mat; une glace immense remplaçait le plafond, et tout à l'entour de la pièce jusqu'à la cimaise étaient suspendus les tableaux du XVIIIe siècle.--C'étaient, en premier lieu, des portraits de Reynolds, de Gainsborough et des pastels de Latour; ensuite venaient Vanloo, Baudoin, Boucher, Lancret, Fragonard, Largillière, Nattier, Dietrich, Le Barbier, L'Épicié et Boilly.--Ce qui donnait un caractère particulier à cette réunion de chefs-d'oeuvre, c'était la nature même du choix des sujets: on ne voyait qu'un éblouissement de chairs roses, qu'un rut de peaux mates, de fossettes gracieuses; qu'une débauche de postures allanguies et enivrantes, qu'une nuée d'amours polissons et rieurs dont les lèvres s'entre-baisaient.--La dépravation de tout un siècle s'étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes de luxure et aimablement vicieuses; les torses cambrés, lascifs, endiablés émergeaient des cadres, se reflétant dans la grande glace du plafond, tandis que les jambes velues des faunes et des sylvains, nerveusement gonflées d'un priapisme intense, semblaient distiller dans l'air une odeur acre et virulente de bouc qui montait au cerveau.
Il y avait près d'une heure que je me trouvais là, ivre de tant de beautés entrevues, brisé, anéanti, dans un état de prostration impossible à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de ma surprise et de mon admiration passive, à force d'être surexcitée: «Eh bien! jeune homme, me disait-il, eh bien! mon ami, que dites-vous de mon XVIIIe siècle? Ne croyez-vous pas que votre Fragonard Saphique serait en fort belle compagnie dans mon modeste petit musée?--Ce n'est pas tout, ajoutait-il, nous allons visiter ma Bibliothèque, qui compte, je le crois, certaines curiosités qui ne manqueront pas d'être de votre goût.--Mais... qu'avez-vous?--on dirait que vous vous sentez mal?
Je répondis furtivement, m'excusant de ne pouvoir visiter ce jour-là les livres de mon hôte; j'invoquai un rendez-vous pressant, et, remerciant le galant Chevalier, je sortis après avoir pris rendez-vous chez lui pour le lendemain à la même heure.
Le fait est que j'éprouvais un violent mal de tête et un malaise général; ce que j'avais vu m'avait transporté dans un monde idéal, loin du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du convenu odieux. Mon imagination s'était fatiguée dans une course échevelée à travers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait encore à soulever mon haute forme lorsque je me trouvai sur le boulevard.
Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à cette heure, un magicien dangereux, une sorte de Méphistophélès régence qui s'était amusé à plaisir de mon enthousiasme juvénile.--Je lui en voulais presque de m'avoir promené un instant dans le verger des fruits défendus, car je ne voyais plus devant moi que les petites pommes d'api du jardin contemporain, c'est-à-dire des petites Parisiennes trop vêtues selon la mode, qui trottinaient allègrement, suivies par les faunes d'aujourd'hui, de gros boursiers enflés de bourse et de ventre, jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer dans le boudoir des Danaés sous la forme d'une pluie de pièces blanches.
IV
Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus rassis, je me trouvais chez le Chevalier, qui m'attendait dans sa Bibliothèque. Cette librairie était disposée dans un salon ovale; une fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme joyeux, et le soleil, tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus, semblait éclabousser les tapis d'Orient de reflets contrariés. Les parois de la pièce étaient entièrement rayonnées de planchettes de bois de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornées sur les rebords de coquets lambrequins de moire vert myrthe, dentelés et effrangés, dont l'élégance se joignait à l'avantage de préserver les livres de la poussière. Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier rayon, dans un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des petites statuettes se montraient dans toute l'impudence de l'impudicité; c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide classique, des groupes de baigneuses affolées, des Sapho... avant l'amour de Phaon, des Narcisses pâles et blêmes, des Hercules puissants et aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit et le caractère singulier de ceux que l'on voit dans _le Musée Secret du Roi de Naples_. Je me croyais chez un juge d'instruction après la saisie de figurines portant atteinte à la morale publique, tant était chaude et déréglée la composition de cette statuaire unique.--La pièce n'avait pour tous meubles qu'un divan circulaire, large, profond, rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante de tons, sur laquelle étaient jetés des coussins nombreux et variés. Çà et là quelques X de Cèdre supportaient des cartons à estampes, et une table liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or, occupait le centre de la salle. Au plafond, d'une rosace ayant la bizarrerie obscène de certaines gargouilles moyen âge, tombait un lustre de bronze d'une si effrayante lubricité qu'on l'eût dit ciselé par quelque Benvenuto Cellini atteint de satyriasis.
Cette Bibliothèque me parut renfermer près de deux mille volumes dont je m'approchais déjà curieusement afin d'en parcourir les titres, lorsque, souriant et paternel, le Chevalier de Kerhany m'arrêta: