Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants
Chapter 17
Bussy-Rabutin avait, à cette époque, près de quarante-cinq ans, mais il était encore aussi peu sage, aussi peu prudent, aussi ardent et emporté, que dans sa jeunesse. Quoique lieutenant-général des armées du roi, il passait son temps dans la société des plus jeunes seigneurs de la cour; quoique marié et père de famille, il ne s'imposait aucun frein dans son existence de folie et de désordre: le jeu, la table, les plaisirs les plus bruyants et les plus fougueux faisaient l'occupation ordinaire de ses journées et de ses nuits. Il vivait pourtant à la cour, bien qu'il y fût presque constamment en disgrâce, et le roi lui-même le craignait, comme le craignaient les courtisans: on lui attribuait tous les bons mots, toutes les épigrammes, toutes les satires, qui couraient de bouche en bouche, parce qu'il était capable de faire les plus spirituelles et les plus mordantes. Suivant une boutade de Madame Henriette d'Angleterre, femme du duc d'Orléans, Bussy était «la plus dangereuse langue et la plus venimeuse qu'il y eût parmi les scorpions de Versailles et les vipères de Fontainebleau».
--Je gagerais que vous avez encore mordu quelqu'un ou quelqu'une? lui dit madame de Sévigné, qui ne lui pardonnait pas son défaut ordinaire de railler et de médire. Vous vous faites toujours de terribles affaires, mon cousin, et il en résultera, un jour ou l'autre, que les femmes vous crèveront les yeux et que les hommes vous couperont la langue.
--Je n'en suis pas encore là, Dieu merci, et certes il m'en coûterait trop d'être pour vous un objet d'horreur. Mais voici mon histoire, où je porte la peine de mes vieux péchés. Je vous atteste, ma cousine, que depuis dix jours je n'ai pas fait trois épigrammes. Au surplus, c'est une chanson qui a fait tout le mal, et je n'en suis pas l'auteur, par cette excellente raison, que cette chanson est sotte et plate. Je ne devrais donc pas avoir à m'en défendre. Mais la chanson s'adresse d'une manière très impertinente à Madame la duchesse d'Orléans, qui s'en est montrée fort blessée, et avec raison. Vous plairait-il, belle cousine, que je vous chantasse cette chanson, qui a le mot pour rire?
--Chut! Voulez-vous vous faire prendre en flagrant délit? Soyez donc plus circonspect, sinon plus sage!
--En trois mots, voici ce qui s'est passé. Madame la duchesse d'Orléans a trouvé la chanson écrite sur la semelle de ses souliers, un de ces soirs où elle allait chez la reine. Le roi y était. Madame s'est indignée contre les chansonniers de la cour, qui ne respectaient rien, pas même ses souliers. Là-dessus, elle fit voir la chanson qu'elle portait à la semelle de sa chaussure, et, comme on faisait mine d'en rire, elle s'emporta, en disant que le comte de Guiche lui avait appris que j'étais l'auteur de cette vilaine chanson. Sa Majesté mit sa colère au diapason de celle de Madame et déclara qu'on ferait bien de m'envoyer chansonner à la Bastille. On vint m'avertir, le lendemain même, de ce tripotage. Je guettai le comte de Guiche, et l'ayant trouvé qui allait chez Monsieur, frère du roi, je l'arrêtai pour lui dire au passage: «Monsieur, quand nous vous aurons coupé les oreilles, nous irons les clouer à la porte de Madame la duchesse d'Orléans.» Je ne pouvais faire moins, ma cousine, que d'imposer silence à M. de Guiche. Mais cette méchante langue, à qui je laissais encore ses oreilles, s'en servit assez mal pour entendre que ma menace s'adressait, non à lui, mais à Monsieur lui-même; ce qui était un effronté mensonge. Je me lave donc les mains de ce qui est advenu de cette calomnie. Monsieur alla conter la chose à Madame, qui courut la conter au roi, et qui versa des torrents de larmes, en jurant ses grands dieux que j'avais dessein de lui tuer son mari, si le premier prince du sang de France se refusait à se battre en duel avec moi. Voyez, cousine, ce que sont les caquets de la cour de notre grand roi. Sa Majesté, pour essuyer les pleurs de Madame et pour rassurer Monsieur, a ordonné de m'arrêter et d'instruire mon procès, à la Bastille, procès criminel à propos d'une ridicule chanson, qui n'est pas mon fait et qui ne vaut pas une chiquenaude.... Vous convient-il que je vous la chante?
--La chose est plus grave que vous ne pensez, Roger, repartit madame de Sévigné, et vous avez tort d'en rire. Je n'ai que faire de connaître la chanson, et je serai plus à mon aise, ne la connaissant pas, pour prendre votre défense.
--M. le comte de Saint-Aignan, qui sait mieux que personne ma parfaite innocence, a eu l'excellente idée d'user de votre venue à Versailles, pour faire de vous une belle solliciteuse, la plus éloquente et la plus persuasive qu'on puisse souhaiter. Il s'est offert à vous présenter lui-même à Monsieur, devant qui vous plaiderez et gagnerez ma cause....
--Non, interrompit la marquise, je n'ai que faire d'aller chez Monsieur, qui ne reçoit pas les dames; j'irai plutôt chez Madame, avec mes deux enfants, Charles et Françoise.
--Pardieu! j'eusse été charmé de les voir et de les embrasser, s'ils sont venus avec vous, ma cousine, et je vous garde rancune de ne pas me les avoir amenés. Je parie que votre fille Françoise est en passe de devenir aussi belle que vous l'êtes, mais, à coup sûr, si spirituelle qu'elle puisse être, elle ne le sera jamais autant que vous.
--Adieu, flatteur! lui dit Madame de Sévigné. Vous me faites oublier que mes enfants sont restés dans mon carrosse, où ils m'attendent depuis tantôt une heure, en s'inquiétant de l'approche de la nuit. Adieu, Roger! Je m'en vais me rendre chez M. le comte de Saint-Aignan, où nous aurons bel à faire pour vous tirer de ce mauvais pas. Faites en sorte, mon ami, que je vous retrouve moins extravagant, lorsque je reviendrai vous apporter vos lettres de grâce.
--Cousine, cousine, la plus précieuse lettre de grâce sera celle que vous m'écrirez de votre plus fine plume et de votre meilleure encre, vous qui savez écrire de plus belles lettres que Balzac et Chapelain!
La marquise de Sévigné fut ramenée à son carrosse, par le gentilhomme qui l'avait attendue et qui lui fit escorte respectueusement jusque-là. Mais quelle fut l'émotion, quelle fut l'inquiétude de cette tendre mère, lorsqu'elle apprit, de la bouche du cocher et du laquais, que son fils avait sauté à bas de la voiture pour chercher querelle à une espèce de comédien et qu'il avait été emmené par un officier du palais! Quant à mademoiselle de Sévigné, qui n'avait pas reparu, depuis qu'elle était descendue aussi de voiture, on supposait qu'elle avait eu l'intention d'aller rejoindre sa mère.
Ces renseignements vagues et insuffisants ne firent qu'accroître les angoisses de la marquise, qui, sachant, par expérience, à quels excès de violence pouvait se porter son fils, s'imagina que ce jeune présomptueux était capable d'avoir provoqué ou accepté un duel avec un adversaire indigne de lui. Elle ne se rappelait que trop le fatal duel qui lui avait enlevé son mari! Elle était moins inquiète au sujet de sa fille, parce qu'elle croyait avoir à compter sur la raison, l'intelligence et la sagesse prématurées de cette jeune personne.
L'idée lui vint que mademoiselle de Sévigné, voyant son frère en altercation avec un inconnu, avait jugé nécessaire de lui assurer immédiatement une protection puissante et s'était fait conduire chez le premier gentilhomme de la chambre du roi, M. le comte de Saint-Aignan. La pauvre mère pensa qu'elle devait infailliblement retrouver son fils et sa fille, en allant les réclamer chez le comte de Saint-Aignan. Le gentilhomme qui l'avait conduite à la prison de son cousin ne s'étant pas encore retiré, elle le pria de la conduire, sur l'heure, à l'appartement du premier gentilhomme de la chambre, mais elle ne songeait plus, en ce moment, à la démarche qu'elle avait promis de faire auprès de ce seigneur, dans l'intérêt du comte de Bussy-Rabulin. Elle n'avait plus d'autre souci, plus d'autre pensée que de savoir ce que ses enfants étaient devenus.
Elle ne les trouva, ni chez le comte, ni chez la comtesse de Saint-Aignan, qui n'avaient pas entendu parler d'eux et qui n'étaient pas même avertis de leur arrivée a Versailles. Le comte et la comtesse prirent une vive part à l'inquiétude croissante de la marquise et s'efforcèrent de la tranquilliser, en donnant des ordres partout pour qu'on se mît en quête du jeune marquis de Sévigné et de sa soeur.
On les avait vus, en effet, dans la cour des Communs, mais ils n'avaient fait que paraître et disparaître, sans qu'on pût savoir de quel côté ils étaient allés, car personne ne les connaissait, et ils n'avaient parlé à personne. On avait bien idée d'un entretien que le jeune homme aurait eu avec Langeli, le bouffon du roi, mais, comme ce Langeli était craint et détesté de tout le monde, on se garda bien de le mettre en cause dans une circonstance où l'on ne pouvait le faire intervenir sans s'exposer à sa vengeance et à sa haine.
L'heure s'écoulait avec une éternelle lenteur pour la mère, qui espérait à chaque instant voir reparaître son fils et sa fille. La comtesse de Saint-Aignan eut beaucoup de peine à l'empêcher de se porter elle-même à leur recherche, en lui disant que si elle s'éloignait d'un côté, ses enfants viendraient d'un autre, et que ce serait pour elle un nouveau retard dans la joie de les revoir.
--Aussi bien, objecta la comtesse, il n'y avait pas lieu d'avoir la moindre crainte, les deux enfants étant arrivés avec elle à Versailles et ne pouvant être qu'au château. Peut-être, ajouta-t-elle en s'arrêtant à une idée qui lui vint, peut-être seraient-ils allés dans les jardins voir les beaux travaux qu'on y fait? Je vais donner ordre qu'on s'enquière s'ils y sont. Un peu de patience encore, chère marquise, et nous allons vous les rendre, heureux de mettre fin au souci qu'ils vous ont donné, à leur insu et bien à contre-coeur.
--Il est possible, dit le comte de Saint-Aignan, qui n'avait aucune nouvelle des enfants de madame de Sévigné, il est possible qu'en vous attendant, Madame, ils se soient fait conduire au théâtre, où l'on répète quelques entrées du _Ballet des Arts_, dans lequel ils ont un rôle l'un et l'autre; vous ne l'avez pas oublié, Madame la marquise, et vous trouverez bon qu'ils s'en souviennent, quand il s'agit pour eux d'examiner les galants costumes qu'on leur a préparés. La représentation est un peu retardée, mais elle aura lieu dans trois jours, au plus tard....
Madame de Sévigné ne répondait pas; elle était absorbée dans l'attente de ses enfants qui ne venaient pas, et chaque minute lui semblait un siècle. Elle écoutait tous les bruits du dehors, et elle cherchait à reconnaître ceux qui pourraient lui annoncer le retour de son fils et de sa fille. Son coeur battait si fort, que les battements faisaient écho dans ses oreilles, et des larmes roulaient dans ses yeux inquiets.
--Ah! si le pauvre Bussy eût été là! reprit le comte de Saint-Aignan, qui essayait de distraire la préoccupation de cette mère désolée: il vous aurait demandé la faveur de se faire le tuteur et le gardien de vos enfants, quoiqu'il soit et ait toujours été le plus inconséquent des hommes....
--Je ne vous disais pas que j'ai vu mon cousin de Bussy! interrompit madame de Sévigné, qui eut presque un remords d'avoir oublié la promesse qu'elle avait faite à son parent. Je l'ai vu, ce maître écervelé, je l'ai vu dans une triste situation, surtout s'il est innocent de ce dont on l'accuse. Est-il vrai qu'on doive le conduire à la Bastille?
--Cette nuit même, répondit le comte de Saint-Aignan, à moins que Sa Majesté ne change d'avis et ne daigne donner contre-ordre. I1 ne faudrait qu'une bonne parole bien dite, comme vous sauriez la dire, Madame la marquise, pour obtenir, de Monsieur, son intervention auprès du roi.
--Êtes-vous certain, Monsieur le comte, demanda-t-elle, que Bussy ne soit pas l'auteur de cette vilaine chanson contre Madame?
--J'en jurerais, par la raison que si Bussy l'avait faite, il s'en vanterait, au lieu de s'en défendre; son seul crime, c'est de l'avoir chantée, dans une débauche où il n'avait pas la tête trop saine. Madame ne lui en gardait pas grande rancune, mais Monsieur en a été gravement offensé et s'en est plaint au roi.
--Si mes enfants étaient ici, dit en soupirant madame de Sévigné, je ne me refuserais pas à faire une tentative auprès de Monsieur, bien que Monsieur me connaisse à peine de nom, car il n'avait pas plus de onze ans, lorsque j'ai quitté la cour, à la mort de mon mari.
--Monsieur vous connaît bien, Madame la marquise, repartit M. de Saint-Aignan, Monsieur vous admire entre toutes les femmes, et c'est lui qui m'a chargé secrètement de tout faire au monde, pour vous rendre à la cour qui vous avait perdue depuis plus de douze ans. Il lit, il copie de sa main toutes les lettres que vous écrivez à vos amis et qui circulent ici de main en main, dès qu'on les a reçues. Monsieur en est le plus curieux collecteur, et ces jours derniers, il déclarait tout haut, devant le roi, qu'une femme qui écrit de pareilles lettres, est au-dessus de toutes les princesses et de toutes les reines de la terre.
--Pensez-vous que Madame soit de son avis? répliqua-t-elle malignement, flattée d'un tel éloge, qui lui venait de la part du premier prince du sang de France. O mon Dieu! ajouta-t-elle avec un air d'indifférence, je n'écris qu'à des amis, et ce sont des lettres sans façon, que je n'écris pas pour qu'on les montre. De telles lettres ne sont que des conversations intimes et familières...
En ce moment, on entendit dans les antichambres la voix d'une personne qui était en débat avec les valets et qui affichait bruyamment la prétention d'entrer, malgré eux, sans attendre qu'on l'introduisit auprès du premier gentilhomme de la chambre. Madame de Sévigné, s'imaginant que c'étaient ses enfants qu'on lui ramenait, courut à la porte et l'ouvrit elle-même. Elle se trouva en présence d'un personnage ridiculement habillé, qu'elle reconnut tout d'abord, pour l'avoir vu souvent à la cour, à l'époque où elle en faisait partie, et lorsqu'elle était en grande faveur dans l'entourage de la reine-mère. Elle fit un mouvement de dégoût et de surprise, en se repentant d'avoir montré un empressement si mal justifié, car ce n'étaient pas ses enfants; c'était seulement Langeli, le bouffon du roi, le dernier qui ait rempli son emploi dans la vieille charge des fous en titre d'office.
--Que nous veut maître Langeli? demanda sévèrement le comte de Saint-Aignan, qui sut mauvais gré à ce bouffon de s'être présenté chez lui sans sa permission. N'est-ce pas un message de Sa Majesté, que m'apporte votre éminente folie?
--Monseigneur, dit Langeli en s'inclinant profondément devant la marquise de Sévigné, permettez-moi de saluer cette belle dame, que j'avais l'honneur autrefois de rencontrer à la cour de ma vénérée souveraine Sa Majesté la reine-mère Anne d'Autriche, quand elle était régente de France. Je n'oublierai jamais, s'il plaît à Dieu, les coups de canne que feu son époux M. le marquis de Sévigné m'a fait administrer par ses laquais...
--Il fallait donc que vous les eussiez mérités, reprit vivement M. de Saint-Aignan, pour en avoir, après douze ou quinze ans, aussi chaud souvenir? Dépêchez, s'il vous plaît, car nous n'avons pas de temps à perdre à ces bagatelles. Venez-vous pas nous donner des nouvelles du jeune marquis de Sévigné et de mademoiselle de Sévigné, que je fais chercher partout le château? Cela seul nous importe à cette heure.
--Je venais, en effet, monseigneur, répondit Langeli, vous annoncer, qu'ils ont été conduits l'un et l'autre chez son Altesse royale Madame la duchesse d'Orléans.
--Dieu soit loué! s'écria la marquise de Sévigné, en adressant un sourire de reconnaissance à Langeli, qu'elle méprisait et détestait pourtant de longue date. Monseigneur, dit-elle en se tournant vers le comte de Saint-Aignan, ne vous semble-t-il pas opportun que j'aille en personne reprendre mes enfants et faire ma cour à son Altesse royale, pour la remercier d'avoir bien voulu les recueillir, en l'absence de leur mère?
--Je serais très honoré, Madame, dit Langeli avec une malice perfide, de me faire votre chevalier d'honneur, et de vous conduire moi-même jusqu'aux antichambres de son Altesse Royale.
--Monseigneur, repartit la marquise de Sévigné en se rapprochant du comte de Saint-Aignan avec un mouvement d'effroi, vous m'avez offert de m'accompagner chez son Altesse Royale Madame; vous me donnerez ainsi l'assurance qui me manque, et si vous le jugez à propos, je serai heureuse d'être présentée, sous vos auspices, à Monseigneur le duc d'Orléans.
--Nous allons donc de ce pas chez son Altesse Royale Madame, dit le comte de Saint-Aignan. Quant à vous, maître Langeli, je vous dispense de porter la queue de la robe de madame la marquise de Sévigné.
--Vous savez, Monseigneur, reprit vivement Langeli, que sa Majesté daignera entendre, ce soir, le clavecin magique du sieur Raisin, ex-organiste de la ville de Troyes? Nous nous retrouverons donc l'un et l'autre, à cette occasion, en face de sa Majesté. Quant à madame la marquise, je désire qu'elle se souvienne, comme je m'en souviens et m'en souviendrai toujours, de la gracieuse épigramme qu'elle m'a jetée jadis au visage, devant ma bonne maîtresse la reine-régente Anne d'Autriche: «Il y a ici-bas tant de fous, dont les agréables folies sont gratuites, que je ne comprends pas comment on trouve bon de payer les folies maussades de Langeli.» Adieu vous dis, Madame la marquise: vous vous rappellerez que tout se paie ici, même les folies des autres.
Langeli salua encore, d'un air goguenard, et s'enfuit en poussant des éclats de rire. Le comte de Saint-Aignan était indigné et fit mine de donner un ordre pour mettre à la raison le fou du roi.
--Ce malotru semble se réjouir d'une méchanceté qu'il aurait faite, dit-il inquiet et préoccupé. En tout cas, Madame la marquise, il accuse un sentiment de vengeance contre vous et contre votre mari défunt. Il faudra débarrasser la cour de cette vermine.
La marquise de Sévigné, en se présentant chez la duchesse d'Orléans, apprit, avec beaucoup de contrariété, que Madame était allée chez le roi et la reine, avec les deux enfants, que Langeli avait mis sous sa garde. Le comte de Saint-Aignan ne s'expliquait comment ces enfants, qu'il avait fait chercher si longtemps dans tous les coins du palais, avaient été retrouvés par Langeli et conduits directement par lui chez Madame. Il proposa donc à la marquise de Sévigné qui devait être rassurée à leur égard, de l'introduire auprès de Monsieur, frère du roi, dans l'intention de dégager sa promesse vis-à-vis du comte de Bussy, en le tirant d'un mauvais pas.
Philippe de France, duc d'Orléans, la reçut avec autant d'empressement que de curiosité; il avait depuis longtemps le désir de connaître la femme distinguée, qui écrivait ces incomparables lettres que les beaux esprits de la cour regardaient comme des chefs-d'oeuvre. Après les compliments qu'il se plut à lui adresser, il se félicita de la voir revenir à la cour, où elle était toujours présente, depuis douze ans, par les sympathies et les admirations qu'elle y avait laissées, en se retirant à Paris, avec ses enfants.
--Monseigneur, reprit-elle, je m'étais éloignée de la cour, à la suite du plus grand malheur qui pût arriver à une mère de famille, mais aujourd'hui la mère de famille reparaît avec un fils et une fille, qu'elle a élevés dans son veuvage et qu'elle vient mettre sous la protection de Sa Majesté et de l'auguste famille royale.
--Vous devez être assurée de cette protection, répondit Monsieur, et pour ma part, je me tiendrai très heureux de vous prouver, en toute circonstance, combien je vous porte d'intérêt et combien je me réjouis de vous revoir parmi nous.
--Monseigneur, reprit-elle, j'ai besoin de compter sur la bienveillance de Votre Altesse Royale, en venant, dès le premier jour de mon rappel à la cour de Sa Majesté, adresser au roi une requête et recommander respectueusement cette très humble requête à Votre Altesse.
--Quel que soit l'objet de la requête que vous voudrez bien me présenter, dit le prince, vous devez être sûre, Madame la marquise, que j'y ferai droit aussitôt, et m'estimerai très heureux de vous témoigner toute l'estime que vous méritez.
--Il s'agit de mon cousin le comte de Bussy-Rabutin, répliqua-t-elle en se hâtant de profiter des bonnes dispositions du duc d'Orléans. Il faut que je sois bien persuadée que je plaide une cause juste et honorable, ajouta-t-elle chaleureusement, pour oser venir devant vous, Monseigneur, combattre et repousser une accusation, qui ne m'inspirerait que de l'horreur et du mépris, si elle était fondée.
--Vous savez, Madame, dit le duc d'Orléans avec un embarras mélangé de tristesse, que le comte de Bussy a commis une bien mauvaise action, en offensant gravement Son Altesse Royale Madame, et en m'offensant moi-même par le même fait, qui a inspiré au roi la plus juste indignation.
--Monseigneur, reprit vivement la marquise de Sévigné, je n'hésite pas à déclarer que mon parent est innocent de l'abominable action qu'on lui impute, et je me porte caution de son innocence, en priant M. le comte de Saint Aignan de vouloir bien se faire garant de ma déclaration formelle à cet égard: M. le comte de Bussy-Rabutin, maréchal de camp des armées du roi, est incapable d'une pareille noirceur et d'une si odieuse ingratitude, il proteste de toutes ses forces contre ses accusateurs et il demande à être placé en face d'eux pour les confondre. Je supplie M. le comte de Saint-Aignan de venir en aide à la démarche que je me suis permis de tenter auprès de Votre Altesse Royale, avant d'aller me jeter aux pieds du roi et lui demander justice et grâce pour un de ses plus fidèles serviteurs.
--Je ne fais aucune difficulté d'appuyer la démarche si honorable que madame la marquise de Sévigné a osé faire auprès de Votre Altesse Royale, dit le comte de Saint-Aignan. J'ai étudié l'affaire en question, et je me plais à reconnaître qu'il n'existe pas la moindre charge sérieuse à l'égard du comte de Bussy. La misérable chanson qu'on l'accuse d'avoir composée ne saurait lui être attribuée, à aucun point de vue, car, sans parler de l'infamie de cette pièce lâchement calomnieuse, c'est une oeuvre si plate, si grossière et si ridicule, qu'on ne peut supposer qu'elle soit de l'homme le plus raffiné et le plus spirituel de la cour.
--On croirait, il est vrai, dit le duc d'Orléans en se rangeant à l'opinion du comte de Saint-Aignan, on croirait qu'elle a été faite par quelque sot de bas lieu, qui ne soupçonne pas même ce que c'est que la langue, l'orthographe et la poésie. Mais ne vous souvient-il pas d'un autre gentilhomme, que je ne veux pas nommer, puisqu'il a fait amende honorable et qu'il est à jamais en disgrâce? Il n'était pas sot, celui-là, et pourtant il avait fait fabriquer, par son laquais, une chanson du même style, qu'il colportait et chantait lui-même dans les réunions de débauche....
--Ah! monseigneur s'écria le comte de Saint-Aignan, il y a entre Bussy et le seigneur dont parle Votre Altesse Royale, il y a la distance du soleil à la planète de Mercure. Bussy est un poète excellent, malicieux sans doute, mais de l'esprit le plus fin, le plus délicat, le plus charmant....
--Holà! Saint-Aignan, vous vous enflammez trop pour le talent de votre mauvais sujet! interrompit le prince. Je me range à votre avis, quant au talent, mais il faut avouer, en revanche, que le comte de Bussy est bien aussi le plus léger, le plus imprudent, le plus inconséquent des hommes. Mais, puisque madame la marquise veut bien se porter caution pour son cousin, je ferai réparation d'honneur à ce pauvre Bussy, qui est assez puni par vingt-quatre heures de prison, et nous allons, s'il vous plaît, prier de faire mettre en liberté le prisonnier, qui pourrait, dès ce soir, venir remercier Sa Majesté le roi.