Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants
Chapter 16
Sévigné crut avoir affaire à un officier du palais ayant à exécuter un pouvoir quelconque, que cet officier tenait de ses fonctions; il ne fit aucune résistance et suivit silencieusement ce nain grotesque, qui marchait en avant, son sceptre levé, comme pour affirmer le droit d'arrestation qu'il avait invoqué. Ils entrèrent sous la voûte principale des Communs du château et s'enfoncèrent dans des corridors tortueux et sombres que connaissait le guide de Charles de Sévigné. Ce dernier n'avait pas peur, mais il éprouvait une sorte d'inquiétude, en s'imaginant qu'il allait comparaître devant un tribunal, car il n'ignorait pas que les duels étaient interdits sous les peines les plus rigoureuses et que le Tribunal des Maréchaux de France ou de la Connétablie réglait sans appel toutes les querelles de point d'honneur.
Mademoiselle de Sévigné avait compris que son frère, dont elle redoutait les emportements et les violences, s'était engagé imprudemment dans une querelle dont elle ne pouvait apprécier à distance l'objet et la portée, mais elle avait vu se former autour du centre de la dispute un groupe de spectateurs, qui l'empêchaient de distinguer ce qui se passait. Elle entendait seulement le bruit confus d'une altercation, dans laquelle dominait la voix de Charles de Sévigné.
Elle attendit avec anxiété la fin de l'aventure et elle avertit le petit laquais, qui était debout à la portière du carrosse, de prêter secours à son maître, dès qu'il en serait temps. Le petit laquais, qui n'était pas d'âge à intervenir utilement dans un conflit où son jeune maître aurait besoin d'aide, profita de la permission qu'on lui en donnait, pour venir se réunir aux curieux qui étaient bien aises d'assister au débat d'un jeune seigneur avec un comédien.
Quand mademoiselle de Sévigné constata que son frère n'était plus là, et que la foule qui l'avait entouré se dispersait, elle eut à coeur de savoir ce qu'il était devenu et de lui porter elle-même aide et secours, s'il en avait besoin. Elle triompha de sa timidité naturelle, sous l'empire de son affection fraternelle, et elle descendit de carrosse, sans attendre le retour du petit laquais qui s'était éloigné. Elle se dirigea résolument vers l'endroit où Charles de Sévigné avait disparu et elle n'hésita pas à s'avancer dans un corridor solitaire, que son frère avait dû suivre en partant du même point qu'elle. Mais, quand elle arriva dans une espèce de carrefour auquel aboutissaient cinq ou six chemins différents, elle en prit un au hasard, lequel n'était pas sans doute celui que Charles de Sévigné avait pris, car elle n'eut bientôt plus l'espoir de le rejoindre: elle marchait hâtivement, sans rencontrer personne, au milieu d'un dédale de passages obscurs, qui l'éloignaient du but qu'elle espérait atteindre, et lorsqu'elle essaya de retourner en arrière, elle reconnut avec anxiété qu'elle s'était tout à fait égarée.
Son effroi s'augmenta de plus en plus, quand elle entendit pousser des cris, qui retentissaient par intervalles à travers les longues galeries voûtées et que les échos souterrains se renvoyaient de l'un à l'autre, en rendant ces cris lointains plus inarticulés et plus confus. Elle écoutait, immobile et terrifiée: à plusieurs reprises, elle avait cru reconnaître la voix de son frère, mais aussitôt cette voix, qui semblait prendre le caractère de la menace et de la colère, avait été couverte par des éclats de rire prolongés. Puis, des portes s'ouvrirent et se fermèrent avec fracas, et tout rentra dans le silence. Mademoiselle de Sévigné fut plus effrayée de ce silence, qu'elle ne l'avait été des bruits vagues et incertains, qui lui annonçaient du moins la présence de quelques êtres vivants. Elle doubla le pas et n'eut plus d'autre idée que de sortir de l'ombre qui semblait à chaque instant s'épaissir autour d'elle, car la nuit approchait, et la pauvre jeune fille pouvait prévoir que, d'un moment à l'autre, elle se trouverait arrêtée, sans savoir où elle serait, au milieu des ténèbres.
C'est alors qu'elle se vit au pied d'un grand escalier, qui paraissait aboutir aux étages supérieurs. Elle ne songea plus à descendre, pour arriver à un passage qui la ramènerait à la grande cour des Communs; elle se préoccupa plutôt de monter dans les Communs, où elle aurait chance de rencontrer un des gens du château, qui l'aiderait à regagner son carrosse. Malheureusement, c'était l'heure du souper, et elle ne trouva pas sur son chemin un seul domestique. Enfin, après bien des tours et des détours, elle parvint, quand le jour lui faisait défaut, à gagner un corridor éclairé par une lampe. Elle se crut sauvée, d'autant plus qu'elle distinguait, à l'extrémité de ce corridor, une assez vive clarté qui venait d'une porte entr'ouverte.
Elle se dirigea rapidement vers cette porte et entra dans une grande chambre, où elle entendait une voix étouffée et inintelligible, accompagnée de petits coups répétés, qu'on frappait contre les parois d'une caisse sonore. La personne qui occupait cette chambre ne devait pas être loin, car elle avait laissé sur une console deux grosses bougies allumées. Au milieu de la pièce, il y avait une espèce de coffre immense, dont la forme était assez inusitée, pour que mademoiselle de Sévigné se rappelât avoir vu, le jour même, ce coffre bizarre, porté sur un haquet, que traînait un cheval et que conduisait un homme en costume de comédien, celui-là même avec qui le jeune marquis de Sévigné s'était pris de querelle sur la route de Versailles. Ce souvenir imprévu n'annonçait rien de bon à mademoiselle de Sévigné, qui n'avait rien de plus pressé que de sortir de cette chambre, mais elle en fut empêchée par l'approche de deux personnes qui allaient y rentrer, en parlant à demi-voix. En même temps, les petits coups, qu'elle avait entendus résonner comme dans un meuble, retentirent de nouveau, et la voix qui les accompagnait sourdement devint plus distincte et plus grondeuse.
--Voulez-vous donc que je meure là-dedans! criait la voix. J'aimerais mieux être enfermé dans un cachot, que dans cette boîte! Père, délivre-moi, pour l'amour de Dieu! J'ai grand besoin de respirer un peu, avant de commencer mes exercices. Je me passerai de nourriture, bien que je n'aie ni bu ni mangé depuis notre départ! Holà! vous m'avez donc abandonné, que vous ne répondez pas à mes plaintes? Par pitié! grand'mère, obtiens pour moi un quart d'heure de liberté, afin que je puisse reprendre haleine! Père, au nom du Ciel! Grand'mère, bonne grand-mère, sauve la vie à ton petit Jean-Baptiste!
Mademoiselle de Sévigné n'avait pu saisir qu'une partie de ces paroles, prononcées avec l'accent de la prière dans l'intérieur du grand coffre, où devait être renfermé un personnage invisible, qui ne se lassait pas de cogner contre les parois de sa prison. Elle n'osa pas attendre de pied ferme les deux individus, qui se querellaient, au moment où ils allaient reparaître dans la chambre, et elle se cacha, toute tremblante, derrière une tapisserie qui la dérobait à la vue de ce comédien et de cette vieille bohémienne, qu'elle n'avait pas oubliés, depuis la querelle de son frère avec eux.
--Auras-tu bientôt fini de faire le sabbat, méchant garçon? s'écria le comédien, d'une voix de stentor. As-tu juré de ruiner ta famille? Je ne sais qui me tient que je ne te roue de coups, mauvais drôle! Je t'emprisonnerai dans ta boîte, dix jours durant!
--Jacques, sois donc plus humain pour l'enfant! reprit la vieille femme, d'un ton suppliant. Le pauvre petit est encore à jeun depuis ce matin....
--Il a eu le temps de dormir, répliqua durement le comédien. Le fripon sait bien que tu ne voudrais pas qu'il se couchât sans souper! N'est-il pas juste que nous commencions par souper nous-mêmes, nous qui avons le plus de peine et de travail?
--L'enfant a faim, dit la vieille. Dépêche-toi de lui donner de l'air, mon cher Jacques, et permets-lui de manger et de boire tranquillement ce que je lui destine. Mais d'abord, crainte de surprise, fermons les portes, avant d'ouvrir la boite.
La bohémienne s'assura que les portes de la chambre étaient fermées au verrou, pendant que le comédien enlevait d'abord le dessus du coffre et mettait à découvert un orgue portatif, sur les touches duquel il promena ses doigts, pour vérifier si l'instrument avait conservé son accord. Puis, oubliant qu'un malheureux prisonnier attendait impatiemment sa délivrance, il se mit à exécuter un grand morceau de musique sacrée, en faisant vibrer les cordes de l'instrument qui rendait un son aussi puissant que celui de l'orgue dans une église. Le son allait se prolongeant et se répercutant hors de la chambre, à faire croire aux personnes qui pouvaient l'entendre, qu'on célébrait quelque part une cérémonie religieuse. Ce n'était pourtant ni l'heure ni le lieu, pour cela.
--Jacques, nous ne sommes pas mandés à Versailles pour exécuter un _stabat_ dans la chapelle du roi, dit la vieille, en posant sa main décharnée sur l'épaule de l'organiste, qui s'exaltait sous l'inspiration musicale. Il ne s'agit, pour ce soir, que de musique profane et divertissante.
Le musicien ne répondit pas, et changeant de thème il se mit à jouer un air d'opéra, avec tant d'éclat et de belle humeur, que ses auditeurs, s'il en avait eu, ne se fussent pas lassés de l'écouter et de l'applaudir. Mais il fut interrompu, par de nouveaux coups frappés doucement contre le clavier de l'orgue et par une voix lamentable, qui s'en échappait, en répétant: «Père, j'ai faim, j'ai faim! Grand'mère, j'ai bien faim!»
--Ce petit masque ne fera jamais un musicien! s'écria l'exécutant, qui cessa de jouer et qui alla, en grommelant, ouvrir par derrière le coffre, où le mécanisme de son orgue était renfermé. Ne suis-je pas bien malheureux d'avoir un fils si peu sensible aux charmes de la musique!
La petite porte qui venait de s'ouvrir, à l'aide d'un ressort caché, au bas de l'instrument, était déguisée avec tant d'art, qu'il n'eût pas été possible de soupçonner son existence. Il sortit de là un enfant de six ou sept ans, à moitié nu, qui se traîna sur le carreau, marchant à quatre pattes, comme un animal, et qui ne pouvait plus se relever, tant ses pauvres membres étaient devenus raides et inertes, par suite de la position gênante et comprimée qu'il avait dû garder, depuis plusieurs heures, dans l'étroit espace où il se trouvait blotti. La bohémienne le prit entre ses bras et l'enveloppa dans le pan de sa robe, comme pour le réchauffer et lui rendre, avec la chaleur vitale, la souplesse de ses mouvements.
--Cher petit, tu vas faire un bon repas, lui disait-elle avec tendresse: j'ai là pour toi du bon vieux vin, de la table du roi, une belle langue fumée, un pigeon rôti, un râble de lièvre, des pâtisseries, des confitures....
--N'avez-vous pas honte, la mère, de gâter ce maudit paresseux? murmurait le comédien, qui s'était emparé du flacon de vin destiné à l'enfant et qui l'eut vidé en trois traits. Il n'a pas encore travaillé aujourd'hui, et après avoir dormi comme un loir, il crie la faim et se plaint d'avoir le ventre vide, quand le nôtre est à peine rempli! Vous allez maintenant le gorger et l'étouffer de nourriture, de telle sorte que son jeu s'en ressentira et qu'il est capable de s'endormir ensuite sur son épinette!
--Mange, petit, disait la vieille, et ne te soucie pas de ces gronderies. Il n'est pas méchant, ton père, ajoutait-elle, en présentant à l'enfant les aliments qu'il dévorait en silence, les yeux pleins de larmes; non, il n'est pas méchant, et il a besoin de toi, puisque tu es l'âme de sa machine, mais c'est sa musique qui l'occupe et l'intéresse plus que tout.... Mange à ta faim, cher petit, ne te presse pas. Nous avons le temps, et tu peux manger à ton aise.... Le pauvre enfant mourait de faim! dit-elle; en s'adressant au musicien. Vois, comme il mange de bel appétit! Je regrette vraiment, reprit-elle à voix basse, qu'il n'ait pas un coup de vin à boire, pour se donner des forces....
--Il s'agit bien de boire! murmura le père, qui tirait de son orgue quelques accords isolés pour s'assurer que les touches du clavier faisaient vibrer exactement toutes les cordes de l'instrument. Il s'agit de mon honneur, il s'agit de notre fortune. Nous allons jouer notre va-tout devant le roi et devant la cour. Ce soir, nous serons riches et heureux; sinon, il me faudra renoncer à la musique et remonter sur le théâtre, pour gagner notre vie péniblement, misérablement, car il y a trop de comédiens en France, et le métier devient plus mauvais tous les jours.
--Nous réussirons, j'en suis sûre, Jacques! répliqua la vieille, qui n'avait des yeux que pour l'enfant, dont elle dirigeait et encourageait l'appétit. Quand notre Jean-Baptiste aura mangé à sa faim, il fera des merveilles....
--Aura-t-il bientôt fini de tordre et avaler? grommela le musicien, qui avait terminé l'examen de la tonalité des accords de son instrument. Il est grand temps qu'il rentre dans sa boîte....
--Rien ne presse, Jacques, dit la bohémienne avec un air suppliant. L'enfant était si affamé, après avoir jeûné tout le jour.... D'ailleurs, mon pauvre petit, tu emporteras là-dedans les pâtisseries et les sucreries....
--Oh! qu'il se garde bien de faire le moindre bruit! s'écria le musicien avec colère, car nous devons paraître devant le roi, à neuf heures précises, et le moment est proche. Entends-tu, Jean-Baptiste, si tu manques ton jeu, si tu fais une fausse note, je te fouetterai jusqu'au sang, et même, si je ne réussis pas, par ta faute, oui, par ta faute, je t'étranglerai de ma main!
Tout à coup, un cri étouffé fut suivi de la chute d'un corps, derrière la tapisserie, qui formait dans la chambre une espèce d'alcôve ou de cabinet. C'était mademoiselle de Sévigné, qui venait de s'évanouir, sous l'empire de l'émotion ou de la crainte. Mais, comme tout rentra dans le silence, à la suite de ce bruit imprévu et inexpliqué, le comédien et sa mère, qui en avaient été surpris plutôt qu'effrayés, ne se rendirent pas compte de son origine et ne cherchèrent pas à la découvrir.
--Il y a du monde, dans une chambre voisine, où l'on a fait tomber quelque chose? dit la bohémienne, en baissant la voix. A Dieu ne plaise qu'on n'ait pas entendu ta menace horrible que tu as faite à ce pauvre petit! On nous prendrait pour des bourreaux. C'est mal, Jacques, c'est le fait d'un mauvais père, que de martyriser ainsi un enfant!
L'enfant était rentré, en pleurant, dans l'intérieur du coffre, où une cachette lui avait été ménagée, et le père, sans lui adresser une parole de tendresse ou d'encouragement, s'était hâté de refermer soigneusement l'étroite issue, par laquelle le petit prisonnier avait regagné son gîte. Le musicien ne répondit pas au reproche de sa mère et se jeta, l'air hargneux et renfrogné, dans un fauteuil où il feignit de s'endormir.
La vieille femme s'était accroupie contre le coffre où l'enfant était caché, et elle pleurait, la tête appuyée sur la cloison de bois, derrière laquelle ce malheureux enfant pleurait sans doute aussi. Après quelques instants de douleur muette, elle voulut de nouveau admonester son fils et l'intéresser en faveur de l'innocente victime, qu'il traitait avec tant de rudesse et d'inhumanité.
--Je ne sais pas, en vérité, dit-elle en parlant à la sourdine, s'il faut savoir gré au sieur Langeli de t'avoir fait obtenir la grâce de jouer de ton instrument devant le roi. Je maudis aussi ton invention, qui a fait le malheur de notre petit Jean-Baptiste. C'est l'ambition qui te possède, Jacques; tu veux être riche, tu veux devenir un personnage, comme monseigneur Langeli? Mais, pour faire figure à la cour, tu devrais d'abord te déshabituer de boire, de boire sans cesse, d'être toujours entre deux vins.... Tu ne me réponds pas? Tu fais semblant de dormir, Jacques? Écoute ta vieille mère, qui n'a pas longtemps à vivre et qui se désole à l'idée de te laisser l'enfant, ce pauvre enfant, que tu maltraites à plaisir, et que tu tuerais, si je n'étais pas là pour le défendre. Écoute-moi, Jacques: je prendrai l'enfant avec moi et nous irons ensemble, lui et moi, dans quelque troupe de bohémiens, où du moins il ne sera pas injurié, menacé, battu par son père. Quant à toi, tu n'es pas en peine de gagner ta vie, si tu cesses de boire: tu redeviendras comédien, dans quelque troupe ambulante, car c'est en vain que ton ami Langeli se flatte de l'espoir de t'enrôler dans la troupe royale de l'Hôtel de Bourgogne. Tu as encore la ressource de retourner à Troyes et d'y être, comme naguère, organiste de la cathédrale.... Mais répondras-tu, méchant garçon? Je te jure ma foi, que si tu n'as point pitié de mon enfant, que si tu le frappes, que si tu le prives d'air et de nourriture, que si tu le tiens impitoyablement enfermé dans ta machine, j'irai, moi, ta vieille mère, me jeter aux pieds du roi et lui demander justice contre toi, pour le salut de mon enfant!
Le musicien n'avait rien écouté de cette longue et lamentable allocution, mais mademoiselle de Sévigné, qui avait repris connaissance, entendait les plaintes de la grand'mère et se promettait tout bas de prendre la défense de cet enfant qu'il fallait arracher à la cruauté d'un père sans entrailles. La bohémienne, n'obtenant pas de réponse, s'était mise à prier Dieu et lui recommandait la destinée de son petit-fils.
Cependant, depuis plus de trois heures que la marquise de Sévigné avait quitté ses deux enfants en les laissant dans son carrosse sous la garde du cocher et du laquais, elle n'avait pas perdu son temps, et son bon coeur avait eu une sérieuse occasion de montrer ce qu'il était capable de faire.
La marquise, à la descente de voiture, suivit le gentilhomme, qui s'était fait reconnaître en prononçant le mot du guet, que le comte de Bussy-Rabutin avait indiqué d'avance à sa cousine. Ce gentilhomme, dont le costume et la tournure militaire annonçaient qu'il appartenait ou avait appartenu à un régiment de cavalerie légère, que Bussy avait commandé sans doute huit ou dix ans auparavant, en qualité de mestre de camp, ce gentilhomme marcha, d'un pas modéré, en se retournant de temps à autre pour s'assurer que madame de Sévigné venait derrière lui. Celle-ci, dont la confiance n'avait pas failli, dans la conviction que son cousin Bussy l'attendait et qu'il avait grand besoin d'elle, n'hésitait pas à suivre jusqu'au bout cette espèce d'officier de chevau-légers, qui devait la conduire à un but qu'elle ignorait. Elle s'enveloppait seulement dans ses coiffes, pour n'être pas remarquée ni reconnue.
Elle traversa ainsi plusieurs cours, plusieurs galeries, plusieurs passages, qui semblaient s'éloigner du palais central, de ce petit château que Louis XIII avait fait bâtir et que Louis XIV avait pieusement conservé, en l'entourant de superbes bâtiments et en l'encadrant avec beaucoup de goût dans les nouvelles constructions. Tant qu'elle avait rencontré, sur la route qu'on lui faisait tenir, des gens du château, des domestiques en livrée, des officiers de la maison du roi, des gentilshommes et des seigneurs de la cour, qui se rendaient à leurs affaires ou à leurs devoirs, elle n'avait pas eu la moindre inquiétude, ni le moindre soupçon; mais, quand elle se vit engagée dans une sorte d'allée sombre, entre deux murailles nues qui n'offraient aucune voie de retraite, elle éprouva un sentiment de défiance, qui ne faisait qu'augmenter à mesure qu'elle avançait dans cette allée solitaire. Tout à coup elle s'arrêta et fit mine de retourner sur ses pas. Le gentilhomme, qui la précédait parut comprendre le trouble et l'hésitation qui s'emparaient d'elle; il revint de son côté et la rejoignit, avant qu'elle eût commencé à faire retraite.
--Monsieur! lui dit-elle avec un air froid et sévère, vous plairait-il de me faire savoir quel est l'endroit où vous devez me conduire?
--Volontiers, Madame, répondit-il en la saluant avec respect, maintenant que je puis vous parler ici sans témoins. Le comte de Bussy-Rabutin, sous les ordres de qui je servais à la bataille des Dunes en 1654, m'a donné la commission de vous mener auprès de lui, dans l'intérêt d'une affaire qui ne souffre pas de retard....
--Mais, ce me semble, Monsieur, interrompit-elle en souriant, ce n'est pas là un chemin qui puisse honorablement nous mener chez M. le comte de Bussy-Rabutin, lieutenant-général des armées du roi?
--Ce n'est pas chez M. le comte, que j'ai l'honneur de vous mener. Madame, répliqua-t-il en s'inclinant; j'ai le regret de vous conduire, par un assez vilain chemin, je l'avoue, aux prisons du château, dans lesquelles M. le comte a été amené hier par ordre du roi.
--M. de Bussy dans les prisons du château de Versailles! s'écria madame de Sévigné, aussi étonnée qu'attristée de cette nouvelle.
--Il est probable qu'il n'y restera guère, repartit le gentilhomme, puisque vous avez pris la peine, Madame la marquise, de venir lui prêter votre appui. Tous les amis de M. le comte de Bussy l'espèrent du moins. Si vous ne fussiez pas venue, Madame, M. le comte de Bussy serait transféré, cette nuit même, à la Bastille, d'où l'on ne sort pas aisément, une fois qu'on y est entré.
--Je ne sais pas trop, dit-elle, ce que je puis faire pour être utile à M. de Bussy, dans une affaire que j'ignore absolument.
--J'ignore de même quelle est cette affaire, répliqua le gentilhomme, mais on peut affirmer d'avance qu'elle ne touche pas à l'honneur de M. le comte, qui est l'honneur même en personne. Voilà pourquoi M. le comte de Saint Aignan a donné des ordres, pour que vous soyez admise d'urgence auprès de M. le comte de Bussy, et certainement avec l'approbation de Sa Majesté.
Madame de Sévigné fit un geste qui marquait son impatience de voir M. de Bussy, et elle suivit d'un pas plus pressé le gentilhomme qui devait être son introducteur dans la prison. Dès que son nom fut prononcé, les portes s'ouvrirent devant elle, et elle se trouva en présence de son cousin, qui vint à sa rencontre avec un joyeux empressement et qui s'autorisa de la politesse de cour pour lui baiser la main avec une amicale familiarité.
--Je vous demande pardon, chère cousine, lui dit-il galamment, de ne pas vous recevoir en un lieu plus digne de vous.
--En vérité, mon pauvre Roger, je ne m'attendais pas à venir visiter à Versailles un prisonnier d'État! répondit-elle, avec une vive expression de sympathie et d'intérêt. O mon Dieu! ajouta-t-elle, émue du bruit des verroux qu'on fermait derrière elle: est-ce à dire que je suis désormais emprisonnée avec vous, comme votre complice? Que je sache du moins quel est le crime dont vous êtes accusé?
--Je suis d'abord tout au plaisir de vous revoir, après une assez longue absence, bonne cousine, et de vous revoir plus belle que jamais....
--Êtes-vous toujours aussi léger et aussi fou, Roger? interrompit en souriant madame de Sévigné. Songez, pour devenir un peu plus sérieux, que vous êtes en prison, accusé de quelque méchante action, et que vous me faites partager votre captivité, toute innocente que je sois de vos méfaits. Allons, plaisanterie à part, apprenez-moi vite la cause de cet incroyable emprisonnement.
--Je vous retiendrai ici le moins longtemps possible, je vous jure, mais veuillez d'abord vous asseoir, cousine, pour m'entendre, pour me plaindre, et pour me conseiller, car je vous ai surnommée, s'il vous en souvient, la Dame des bons conseils.