Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants

Chapter 18

Chapter 183,832 wordsPublic domain

Le duc d'Orléans, accompagné du comte de Saint-Aignan, se rendit aussitôt chez le roi, où Madame était encore avec les deux enfants de la marquise de Sévigné. Celle-ci ne fut pas admise sur-le-champ à les voir, car ils avaient été mêlés à un bien étrange événement, que leur mère ignorait. Au moment où ils entraient dans l'appartement de Madame, sous la conduite du bouffon Langeli, qui se retira en riant, comme il en avait l'habitude, un papier roulé était tombé d'une des poches du marquis de Sévigné qui n'y prit pas garde, et la duchesse d'Orléans, ayant remarqué la chute de ce papier, avait prié tout bas une de ses dames de le ramasser et de le lui remettre. Ce papier n'était autre qu'une copie de la chanson injurieuse, qu'on avait fait circuler contre elle, en l'attribuant à Bussy-Rabutin. L'indignation de Madame fut grande, mais ne pouvait pas subsister longtemps à l'égard du marquis de Sévigné, qui n'avait pas plus connaissance du papier tombé de sa poche, que de la chanson que contenait ce papier. L'agent inconnu de cette lâche machination avait poussé la perfidie jusqu'à signer du nom de Bussy-Rabutin la chanson satyrique, qu'on avait voulu faire passer ainsi sous les yeux de la princesse, qui y était l'objet des plus ignobles injures. Elle demanda pourtant des explications au marquis de Sévigné, qui lui raconta le plus naïvement du monde comment Langeli l'avait enfermé à son insu dans une cave des Communs, et comment ce bouffon du roi l'en avait fait sortir, deux heures après, pour le conduire, avec sa soeur, chez la princesse. Il n'en savait pas davantage, et il se plaignait amèrement de ce que cet impertinent individu s'était permis d'attenter à sa liberté, sous prétexte de l'empêcher de châtier un comédien qui l'avait insulté.

Louis XIV avait donc fait comparaître Langeli, pour l'interroger sur les méfaits dont il paraissait coupable, car ce ne pouvait être que lui qui avait glissé dans la poche du jeune Sévigné la chanson diffamatoire, que ce dernier ne soupçonnait pas même avoir apportée avec lui dans la chambre de la duchesse d'Orléans. Celle-ci, irritée de longue date contre les insolences du bouffon du roi, était bien aise de tirer parti d'une occasion qui s'offrait de débarrasser la cour d'un personnage hostile et désagréable à tout le monde, mais que le roi tolérait et même soutenait, par déférence pour la reine-mère, qui le lui avait spécialement recommandé. Il s'agissait d'obliger Langeli à se reconnaître l'auteur de la malice infernale qu'on ne devait imputer qu'à lui, attendu que le marquis de Sévigné ne savait pas même quel était le papier qu'on avait vu tomber de sa poche; or, ce jeune homme, depuis son arrivée à Versailles, avait été livre exclusivement aux étranges sévices de cet être malfaisant. Celui-ci niait effrontément ou refusait de répondre. La situation changea quand mademoiselle de Sévigné, qui était restée neutre jusqu'alors dans le débat, déclara que Langeli, en la menant avec son frère chez Madame, tenait à la main un papier roulé.

--Langeli, dit tout à coup le roi avec un visage menaçant et une voix terrible, si tu t'obstines à mentir ou à refuser de parler, je te ferai trancher la tête, comme à un rebelle et à un parjure!

--Ah! sire, reprit le bouffon effrayé, vous ne ferez pas cela, pour l'honneur de votre très honorée mère, ma bonne maîtresse!

--Je le ferai tout à l'heure, poursuivit le roi, si tu ne déclares pas qui a fait la copie de cette exécrable chanson; qui l'a signée du nom de Bussy-Rabutin, et qui l'avait glissée dans la poche du marquis de Sévigné, pour qu'elle tombât dans la chambre même de Son Altesse Royale.

--C'est moi, sire, c'est moi! répondit Langeli, qui avait pris au sérieux la menace du roi; je n'y entendais pas malice, je voulais seulement divertir Votre Majesté, en mettant les gens dans l'embarras et en chassant de la cour le fils d'un gentilhomme, du défunt marquis de Sévigné, mort en duel il y a douze ans, qui m'avait fait battre par ses laquais, alors que la reine-mère, ma bonne maîtresse, était encore là pour me protéger. Je me suis vengé aussi, en même temps, du comte de Bussy, qui depuis dix ans ne m'avait pas rencontré une seule fois, sans me crier aux oreilles: «Monsieur le fou, quand aurez-vous un collier de chanvre autour du cou, pour vous payer de vos mérites?»

--Langeli, lui dit le roi avec une froide sévérité, tu es trop vieux maintenant, pour qu'on te fasse fouetter par les pages, en châtiment de tes méchancetés, mais je te défends de reparaître jamais devant mes yeux, sous peine d'être mis à la chaîne et enfermé dans une cage de fer, avec les bêtes de ma ménagerie. Va-t'en!

Louis XIV était le seul homme au monde que Langeli n'osait pas regarder en face: il n'essaya pas de protester contre son arrêt et partit, la tête basse, en poussant de gros soupirs et en pleurant à sanglots. Il alla se cacher au fond des jardins, où on l'entendit gémir toute la nuit.

Le lendemain, on le trouva noyé dans un des bassins du parc de Versailles.

Cependant le roi avait daigné écouter la justification du comte de Bussy, que Monsieur se chargea de présenter lui-même, en faisant intervenir sa femme, qui se plut à déclarer qu'elle ne se sentait pas le courage de garder rancune à un parent et ami de la marquise de Sévigné. Ordre fut donné à l'instant de mettre en liberté le prisonnier, qui demandait à venir humblement se jeter aux pieds de Sa Majesté.

--Qu'il ne soit plus parlé de cette sotte affaire, dit le roi, et que M. de Bussy se contente de remercier sa cousine, madame la marquise de Sévigné, qui pourra, si elle le juge bon, nous l'amener, ce soir, à l'audition de l'orgue magique du sieur Raisin.

Cet orgue magique avait fait grand bruit, depuis quelque temps, à Troyes, en Champagne, et dans les autres villes de la province. C'était, disait-on, une invention extraordinaire qui tenait du prodige, et peu s'en fallut que l'organiste Raisin, qui en était l'auteur, ne passât pour sorcier, car l'instrument, qu'il avait inventé, et dont il dirigeait les opérations mécaniques, reproduisait, comme en écho, tous les airs que le musicien exécutait lui-même sur le clavier de son orgue, et cette reproduction de ces mêmes airs, absolument identique, se répétait autant de fois qu'on pouvait le désirer et toujours avec la même perfection.

Langeli, qui connaissait l'inventeur de l'Orgue magique (c'est ainsi que cet orgue merveilleux était nommé), n'avait pas eu de cesse que son ami Raisin ne fût mandé à Versailles, pour se faire entendre, avec son instrument devant le roi. L'audition devait avoir lieu, ce soir-là, et toutes les personnes de la cour qui se trouvaient au château furent averties de venir à cette curieuse séance musicale.

L'assemblée était peu nombreuse, parce que la plupart de ceux qui devaient assister, peu de jours après, à la représentation du _Ballet des Arts_, n'étaient pas encore arrivés à Versailles. Il n'y avait donc pas plus de cent personnes, réunies dans un nouveau salon du palais, lequel, tout resplendissant de dorures et de peintures, était à peine abandonné par les habiles ouvriers qui en avaient achevé l'ornementation, que faisait ressortir le brillant éclairage de mille bougies.

On avait déposé sur une estrade la lourde caisse en bois noirci qui contenait l'orgue magique, et Raisin, revêtu d'un riche habillement espagnol qu'il avait porté au théâtre dans plusieurs comédies, attendait, debout, à côté de son instrument, l'entrée du roi et de la famille royale. Il était fort préoccupé du succès de l'épreuve décisive qu'il allait tenter devant une pareille assemblée; il avait cherché des yeux, pour s'encourager, sou ami Langeli, et il s'étonnait de ne pas l'apercevoir dans la salle. Quant à sa vieille mère, la pauvre femme avait obtenu à grand'peine l'autorisation de rester cachée derrière une porte, où elle pouvait tout entendre sans rien voir. Toute sa pensée se concentrait sur son petit Jacques, qu'elle savait renfermé dans l'intérieur de l'instrument, où il devait rester, sans air et sans lumière, pendant plusieurs heures.

--Malheureux enfant! murmurait-elle tout bas: un jour ou l'autre, il mourra étouffé dans cette affreuse boîte, où il est condamné à passer la plus grande partie de sa vie. Dieu fasse qu'il grandisse assez vite pour être délivré de sa prison!

On annonça le roi, et Louis XIV parut, dans tout l'éclat de son grand habit de cour, suivi de la reine Marie-Thérèse, de son frère Monsieur le duc d'Orléans, de sa belle-soeur Madame Henriette d'Angleterre, et de plusieurs princes et princesses de sa famille, qui prirent place à ses côtés. Madame avait fait réserver des sièges auprès d'elle pour la marquise de Sévigné et ses deux enfants, qu'elle comblait d'attentions et de politesses. Dès que tout le monde fut assis, on vit s'avancer le comte de Bussy-Rabutin, en grand costume de cour, qui, conduit par son ami, le comte de Saint-Aignan, venait saluer le roi.

--On est satisfait de vous voir, après une courte absence, lui dit le roi avec moins de froideur qu'à l'ordinaire. Je vous avais fait inviter par votre gracieuse parente, madame la marquise de Sévigné; vous ferez bien de vous rapprocher d'elle et de vous guider souvent d'après ses avis.

Bussy s'inclina profondément et alla occuper un siège qu'on avait laissé vide à côté du marquis de Sévigné. Le roi donna l'ordre de commencer le concert. Le musicien, dont l'émotion s'augmentait à chaque instant, ouvrit d'une main tremblante le clavier de l'orgue magique, et il n'était plus visible de personne, lorsqu'il se fut assis devant cet orgue, qui le couvrait entièrement.

Mais mademoiselle de Sévigné l'avait vu, l'avait reconnu, et sa mémoire lui rappelait alors tout ce dont elle avait été le témoin involontaire dans une chambre des Communs du palais, où elle était restée assez longtemps évanouie. L'effroi et l'aversion que lui avait inspirés ce musicien ivrogne et brutal, qui maltraitait son fils, en l'accablant d'injures et de menaces, se ravivèrent tout à coup dans l'esprit de cette jeune personne, que tenaient émue et oppressée les souvenirs confus de sa bizarre aventure. Elle ne se rendait pas bien compte de ce qui s'était passé pendant son séjour accidentel au milieu de cette famille de bohémiens, qui n'avaient eu pour elle que des égards respectueux et attentifs; mais elle se rappelait que le coffre, contenant l'orgue magique renfermait aussi un être vivant, un pauvre enfant malade, une victime qui souffrait peut-être cruellement à cette heure-là même, et qui devait souffrir ainsi en silence jusqu'à ce qu'on lui eût permis de remuer, d'étendre ses membres comprimés et de respirer à l'air libre.

Les sons de l'orgue, que Raisin touchait admirablement, produisaient dans l'assemblée une profonde impression: c'était un hymne religieux, dans lequel l'exécutant imitait le chant grégorien de la chapelle du pape, en l'entrecoupant par des choeurs de voix féminines. Le morceau achevé, le musicien se leva et vint se replacer debout à côté de son orgue. Après quelques instants de silence et d'émotion, l'instrument, qui était devenu muet, reprit tout à coup la parole, et répéta sur un mode plus lent et moins énergique le morceau de musique religieuse, que l'organiste venait de jouer avec une exécution si puissante et si habile. On eût dit qu'un écho, caché dans les profondeurs de cet orgue, avait retenu fidèlement les accords que l'organiste savait tirer des tuyaux de son instrument. Tous les assistants, malgré la présence du roi, ne purent se défendre de manifester leur étonnement et leur admiration.

L'orgue ayant fait silence, le musicien se remit à son clavier et fit entendre un air italien, composé de flûtes et de hautbois dans le genre tendre et langoureux. Puis, son exécution terminée, le musicien descendit de son estrade, pour montrer qu'il était entièrement étranger à l'action mécanique de son orgue, qui exécuta seul, après lui, le même air italien, avec plus de douceur encore et de mélodie. L'organiste renouvela trois fois de suite une expérience analogue, et trois fois l'orgue magique, sans subir aucun contact avec la main de l'homme, rendit en écho un peu affaibli les divers morceaux exécutés par le musicien.

Un dernier essai fut moins heureux. Raisin venait d'achever une cantate, entremêlée de symphonies brillantes, et il attendait, avec anxiété, que l'orgue se mît à exécuter son solo magique; car il n'était sorti de l'orgue qu'un soupir qui ressemblait à un gémissement.

--Madame! dit Mademoiselle de Sévigné, en se penchant à l'oreille de la duchesse d'Orléans, Madame! Il y a là-dedans un enfant qui se meurt!

La princesse avait compris, avait deviné; elle se pencha, à son tour, à l'oreille du roi, et lui fit remarquer la contenance effarée du musicien, qui, pâle, les yeux hagards, s'était approché de son instrument et avait l'air de s'y attacher avec les mains pour se soutenir et ne pas tomber sans connaissance.

Soudain, une voix stridente se fit jour à travers l'entrebâillement d'une porte fermée, et retentit dans le salon, où l'émotion apparente du musicien avait gagné de proche en proche tous les spectateurs.

--Jacques! disait cette voix lamentable: le petit se meurt, le petit va mourir étouffé! Ouvre, ouvre ta machine! Jacques, pour l'amour de Dieu, sauve notre enfant!

Louis XIV avait donné un ordre, et deux pages de la chambre étaient déjà en conférence avec Raisin, qu'ils sommaient, au nom du roi, de mettre à découvert le secret de l'orgue magique. Le musicien essayait de résister et demandait avec instances qu'on se contentât de transporter dans une autre salle le coffre qui contenait son jeu d'orgue; il suppliait à mains jointes, il invoquait son privilège, ses droits d'inventeur mécanicien et organiste.

--O mon Dieu! disait Mademoiselle de Sévigné, qui connaissait seule le secret de l'orgue magique: ce mauvais père laissera périr son enfant!

--Que de retards! que de résistances! disait le roi à Madame: cet homme est bien osé de désobéir à mes ordres? Çà, qu'on brise sa machine à coups de marteau! Je veux voir ce qu'il y a là-dedans.

Raisin ne se le fit pas dire une seconde fois; il alla ouvrir lui-même le compartiment, dans lequel son fils était renfermé, et il l'en tira évanoui, sans haleine et sans mouvement. Une rumeur immense d'inquiétude et d'indignation s'éleva de toutes parts. Mais le musicien eut recours aux moyens qu'il avait déjà employés souvent, pour combattre un commencement d'asphyxie: il secoua l'enfant, lui souffla dans la bouche, lui frotta les tempes et lui humecta les paupières avec de la salive. L'intérêt palpitant de cette scène inattendue tenait en émotion tous ceux qui en étaient témoins; les femmes poussaient des exclamations, aussitôt réprimées; quelques-unes étaient sur le point de perdre le sentiment.

Enfin, l'enfant avait rouvert les yeux, et il portait autour de lui un regard indécis; il se ranima rapidement et parvint à se mouvoir, en retrouvant la conscience de lui-même, lorsque son père lui ordonna de s'agenouiller et d'implorer le pardon du roi; mais cet enfant était incapable de prononcer une parole.

--Sire, dit Raisin, qui reprit l'assurance et la hardiesse d'un ancien comédien, j'expose respectueusement aux regards de cette illustre assemblée le secret de l'orgue magique, ce secret qui était l'unique ressource de ma pauvre famille. Cet enfant est mon fils, âgé de six ans à peine et déjà fort bon musicien; s'il n'était pas si jeune, je demanderais à Votre Majesté de vouloir bien l'attacher à sa chapelle, tandis que, moi, je reviendrais a mon premier métier, qui fut l'état de comédien, et j'aspirerais à entrer dans la troupe royale de l'Hôtel de Bourgogne.

--L'enfant est de bonne mine, disait le duc d'Orléans, qui n'osait prendre une décision sans l'aveu du roi. Je pourrais le faire élever et instruire par le gouverneur de mes pages, et plus tard, il ferait un très bon valet de musique.

La bohémienne, aïeule de cet enfant, s'était échappée des mains de la livrée, qui s'efforçait de la retenir et de faire taire ses lamentations et ses cris; elle fit irruption dans le salon et alla se précipiter aux pieds du roi.

--Sire! sire! disait-elle, en sanglotant, que Votre Majesté daigne me laisser mon petit Jacques, que son père martyrise et qu'il a failli, sans le vouloir, faire périr aujourd'hui même sous les yeux de Votre Majesté! Je suis la vieille mère de tous les Raisin, qui se distinguent dans la comédie et dans la musique; j'ai été moi-même musicienne et comédienne. Si Votre Majesté daignait m'accorder le privilège de la troupe des petits comédiens de Monseigneur le dauphin....

--Êtes-vous folle, la mère! interrompit Louis XIV. Le dauphin, qui est né au mois de novembre 1661, n'a guère plus d'une année, à cette heure.

--Monseigneur le Dauphin grandira, repartit la vieille avec vivacité, et alors le premier comédien de sa troupe sera mon petit-fils Jacques, présentement âgé de six ans et demi.

Louis XIV, qu'on n'avait jamais vu rire, excepté au théâtre, accueillit en riant la requête de la mère de tous les Raisin, et lui promit de signer, le lendemain même, les lettres patentes établissant la troupe des petits comédiens du dauphin.

Cette troupe, d'une espèce toute nouvelle, devait avoir de grands succès à la cour, grâce au talent de son principal acteur. Quant à Jean-Baptiste Raisin, il obtint des lettres du roi pour entrer dans la troupe royale de l'Hôtel de Bourgogne, et, sans être un des meilleurs comédiens de cette excellente troupe, il se corrigea du défaut de boire comme un musicien.

Peu de temps après la dernière séance où l'on entendit l'orgue magique, le _Ballet des Arts_ fut représenté, à Versailles, avec pompe: le roi y dansa, ainsi que son frère et Madame. Cependant, la marquise de Sévigné refusa absolument d'y figurer, en disant que sa condition de veuve s'opposait à sa réapparition sur la scène des ballets de la cour, où sa fille était en âge de paraître à sa place pour obéir aux volontés du roi.

--Maintenant que Langeli est mort, dit à ce sujet l'incorrigible Bussy-Rabutin sauvé par sa cousine, de la Bastille et d'un procès fâcheux, personne n'osera dire à Sa Majesté, qu'un roi qui danse dans un ballet n'est pas même le roi des baladins.

LES

ESPIÈGLERIES DE CREBILLON

(1680)

Prosper Jolyot de Crébrillon, né en 1674 à Dijon, fils d'un greffier de la Cour des Comptes de cette ville, est envoyé, de bonne heure, à Paris, pour y faire des études qui pussent lui permettre d'entrer avec distinction dans la carrière de la magistrature, où sa famille s'était illustrée depuis plusieurs générations. Dès l'âge de dix ans, il annonçait les belles qualités d'âme et d'esprit qui lui méritèrent l'estime et l'admiration de ses contemporains, comme homme et comme auteur dramatique; mais son imagination ne s'était pas encore préparée au genre sombre qu'il devait imiter du théâtre grec dans ses tragédies d'_Atrée et Thyeste_, d'_Idoménée_, d'_Electre_ et de _Rhadamiste et Zénobie_; il aimait déjà le merveilleux, les contes et les aventures originales; lui-même s'amusait à inventer une foule de ruses comiques, d'intrigues ingénieuses, de joyeuses facéties, pour le passe-temps de ses camarades du collège Louis-le-Grand.

Il se livrait, tout jeune, avec délices, à une paresse dont il ne se corrigea jamais: c'était une rêverie somnolente de poète, qui le captivait, au moment de l'inspiration, et qui révélait d'avance les allures capricieuses de son génie; rien n'avait le pouvoir de dompter cette humeur fantasque, souvent en guerre ouverte avec les règles du collège et l'autorité des maîtres. Ses dispositions à la mollesse fainéante se montraient surtout au dortoir, ou il était toujours le premier et le dernier au lit. Quand une fantaisie de repos ou de pensée l'enchaînait, le matin, sur son oreiller, le bourdon de Notre-Dame n'eût pas sonné assez fort pour l'éveiller, et il ne se serait pas levé plus vite si le feu avait pris à la maison; les punitions, le jeûne, le fouet et le cachot échouèrent contre son invincible entêtement. La cloche, qui forçait les écoliers à sortir de leurs draps avant le jour, n'avait pas de plus implacable ennemi que notre poète en herbe, qui faisait semblant de ne jamais l'entendre.

Cette obstination invincible, qui peut avoir quelquefois de graves et sérieuses conséquences dans la vie de l'homme, est, d'ordinaire, intolérable chez les enfants, car elle encourage à l'effronterie et à l'orgueil. Crébillon, néanmoins, n'était pas détesté des jésuites, ses instituteurs. Les Pères jésuites avaient le talent de deviner, d'apprécier la valeur intellectuelle et morale de leurs élèves; ils n'épargnaient aucun moyen de séduction pour enrôler les plus distingués dans leur Société, que protégeaient alors la haute capacité et le mérite éclatant de ses membres. Crébillon avait donc fixé les yeux de ces savants professeurs, par la facilité de son travail, la richesse de sa mémoire et les ressources de son intelligence; il était devenu, presque sans y penser, le plus instruit de sa classe, et ses succès, aussi solides que brillants, faisaient couvrir d'un manteau d'indulgence sa conduite légère et turbulente, ses éternels bavardages, ses tours malicieux et son inflexible ténacité.

Outre la cloche du collège, son ennemie irréconciliable, Crébillon avait en aversion ceux qui la sonnaient, et ceux-là le payaient aussi de retour.

C'étaient les deux correcteurs ou Pères fouetteurs, qui s'étaient rendus dignes de cet emploi exécutif, par un long zèle éprouvé au service de la Compagnie de Jésus, laquelle croyait utile d'appliquer à l'éducation la sévérité des peines corporelles. Le Père Griffon et le Père Frémion réunissaient, à cette pénible charge, qui les mettait sans cesse en fonctions, le poste de sonneurs qu'ils occupaient à tour de rôle. Leur rigoureuse exactitude avait lieu de se manifester, tous les jours, dans l'un et l'autre ministère. Ainsi ils ne retardaient pas d'une seconde le châtiment que le régent ou maître de classe avait décrété contre un coupable, et les verges, dans leurs mains équitables, n'étaient ni des armes d'injustice, ni des instruments de vengeance, excepté cependant lorsque c'était Crébillon qu'on livrait à leur bras séculier: alors leur ressentiment personnel faisait d'un devoir un plaisir, et les coups tombaient dru, sans que la victime daignât faire entendre une plainte. Ils sonnaient la cloche à tour de bras, pour appeler les collégiens au dortoir, au réfectoire, à l'église et à la classe; mais ils avaient beau se relayer tous les matins, pour venir tourmenter Crébillon, toujours endormi ou immobile dans son lit, à l'heure du lever, celui-ci ne tenait compte de leur avertissement, soit qu'ils lui tirassent l'oreille, soit qu'ils lui adressassent un bon coup de verges, soit qu'ils le secouassent par les cheveux, il ne pleurait pas de douleur, mais quelquefois il pleurait de rage.

Cette inimitié, si cordialement partagée par le jeune élève, datait de plusieurs années. Crébillon, en arrivant au collège de Louis-le-Grand, après une enfance heureuse et libre au sein de sa famille, avait eu peine à s'accoutumer aux punitions usitées chez les jésuites, et la première fois que le Père Griffon, qui était sourd, fut requis pour lui donner le fouet il se défendit d'abord avec une inutile éloquence, et finit par lutter contre le droit du plus fort, non sans avantage, puisque le visage de l'homme aux verges en conserva les cicatrices plus longtemps que le derrière du petit rebelle. Le Père Frémion, qui était muet, fut encore plus maltraité, la seconde fois que Crébillon passa sous les verges, et il laissa presque la moitié de son nez sous la dent d'un adversaire, indigne d'un traitement brutal, dont son corps avait moins encore à souffrir que son orgueil.