Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants
Chapter 13
Un matin, pendant que Thérèse et Antoinette se promenaient, côte à côte, dans le cloître du couvent de la rue du Bouloy, et se récitaient mutuellement quelques vers qu'elles avaient retenus de leurs lectures d'enfance, on les avertit de se préparer à monter en carrosse. Elles bondirent de joie, à cette nouvelle, sans s'informer du motif d'une sortie, contraire à la règle du couvent, et l'idée ne leur vint pas d'en tirer un fâcheux augure. Elles se hâtèrent de revêtir leurs plus beaux habits des jours de fête, leurs robes de taffetas toutes garnies de rubans et de dentelles, avec leurs souliers de satin à talons rouges et leur béguin de velours noir à passements d'argent, toilette mondaine et coquette, qui ne se sentait pas du costume lugubre et austère des religieuses Carmélites.
Antoinette de La Garde était déjà jolie, avec ses yeux vifs, son teint vermeil, sa bouche toujours souriante, son air espiègle et mutin; Thérèse d'Urtis ne le cédait pas en beauté à sa compagne, quoique ses cheveux fussent blonds comme de l'or, au lieu d'être noirs comme le plumage d'un corbeau, quoique sa physionomie noble et presque grave eût, dans sa pâleur et dans son immobilité, une expression habituelle de mélancolie. Aussi, leur avait-on donné des surnoms qui convenaient bien à leur figure et à leur caractère dissemblables; on appelait l'une _Feuille-morte_ et l'autre _Printanière_. A coup sûr, ces sobriquets n'avaient pas été imaginés dans l'austérité du cloître, mais parmi les délicatesses de la société des Précieuses, où brillaient à la fois l'esprit et les charmes de mesdames de La Garde et d'Urtis, qui ne différaient pas plus que leurs filles entre elles.
--Bonjour, Germain! dit avec pétulance mademoiselle de La Garde au cocher de sa mère, qui attendait à la porte avec la voiture. Que se passe-t-il donc à la cour, s'il vous plaît, pour qu'on songe à nous tirer de notre purgatoire?
--Le roi est peut-être décédé? dit mademoiselle d'Urtis, avec douceur. J'en aurais beaucoup de déplaisir, car la mort d'un roi de France me semble de plus haute conséquence que la mort d'un oiseau, et j'ai versé force larmes, quand mon perroquet a été tué par le singe de madame la supérieure....
--Mesdemoiselles, dépêchons! interrompit Germain, en fermant la portière du carrosse dans lequel il avait fait monter les deux amies: Madame m'a commandé de ne m'arrêter guère dans la ville.
--Il faut que la chose presse? reprit Antoinette, riant de la grimace mystérieuse du cocher. Sans doute que notre couvert est mis à Saint-Germain et que le roi ne veut pas dîner sans nous?
--Je suis sûre qu'il y a quelque mort! murmura Thérèse qui ne put se défendre d'une émotion d'anxiété. J'ai rêvé, cette nuit, que je cueillais des soucis et des immortelles, c'est un méchant pronostic.
--Et moi, j'ai rêvé que je faisais des pelotes de neige, et, en effet, il a neigé toute la nuit durant.
--Vois-tu, _Printanière_, nous n'allons pas à Saint-Germain. Ce n'est pas la route que prend le carrosse.
--Hé, Germain, mon ami, as-tu la visière nette ou troublée? demanda mademoiselle de La Garde. Ta raison est-elle restée dans la bouteille? Tu te trompes de chemin et tu touches tes chevaux en aveugle. Où nous conduis-tu?
--A La Garde, Mademoiselle, sauf votre respect, comme ordonne Madame.
--A La Garde? s'écria la jeune fille, bondissant à ce nom qui lui rappelait un temps de liberté et de récréation, que le couvent lui avait fait regretter bien des fois. Sommes-nous en vacances?
--Je ne sais rien, Mademoiselle, sinon que je dois vous mener à La Garde, et vous y laisser sous la surveillance de Marie-Jeanne, la femme du jardinier. Ainsi, ne trouvez pas mauvais que j'obéisse à Madame.
--Je le trouve très bon, au contraire! reprit gaîment Antoinette, qui voyait sans appréhension le but de ce voyage qu'elle ne comprenait pas: je vais réaliser mon rêve, et faire des pelotes de neige tout à mon aise.
La Garde était un ancien château féodal, dont le père d'Antoinette tirait son nom patronymique. Ce château, qu'on a rebâti depuis avec l'architecture du XVIIIe siècle, présentait encore en 1643 l'aspect d'une forteresse flanquée de tours, munie de créneaux et entourée de fossés. L'intérieur de ce manoir répondait à son extérieur et témoignait partout de son antiquité. Vastes salles, aux murailles tendues de tapisseries ou couvertes de cuir doré, aux larges cheminées à manteau exhaussé, aux fenêtres étroites fermées de petits vitraux; longues galeries décorées de trophées d'armes et de portraits de famille; sonores escaliers en colimaçon; multitude de chambres et de cabinets, de portes et de trappes; meubles rares et délabrés; pavé froid et humide; en un mot, habitation aussi triste que peu commode. C'était là pourtant que les aïeux de madame de La Garde confinaient leur vieillesse, après une vie consacrée au service de leur pays et de leur souverain. Madame de La Garde, que son rang retenait à la suite de la cour, ne venait que très rarement visiter ce château; mais sa fille y avait été élevée jusqu'à ce qu'elle fût en âge d'être admise au couvent. Ce fut donc avec bonheur que mademoiselle de La Garde, après une route de cinq heures par des chemins presque impraticables, reconnut de loin les combles d'ardoise du vieux château.
--Oh! ma petite _Feuille-morte_, dit-elle en l'embrassant, que je suis heureuse de ce qu'on nous traite comme des enfants! C'est ici que nous nous amuserons, sans penser qu'il y a des couvents au monde!
La voiture s'était arrêtée. Germain, descendu de son siège, sonnait et frappait à la porte d'honneur, qui retentissait sous les coups et ne paraissait pas devoir s'ouvrir; on n'entendait ni pas ni voix, dans la maison ou dans les cours; seulement, les corneilles s'envolaient hors de leurs nids et planaient effrayées autour des girouettes en poussant des cris plaintifs. Germain continuait d'appeler et de heurter, non sans s'impatienter du retard qu'on mettait à lui ouvrir.
--Bonté de Dieu! murmura-t-il: sont-ils tous morts de la peste?
--Ah! c'est Germain! s'écria de loin Marie-Jeanne, qui arrivait enfin lentement et avec une espèce de défiance, pour connaître la cause de ce vacarme. C'est Madame!... Non, c'est Mademoiselle!
Et la vieille paysanne, que son mari plus vieux et plus cassé accourait rejoindre, s'approcha du carrosse, aida les deux enfants à en descendre, et se confondit en respects, en révérences, en signes de croix, devant la fille de sa maîtresse. Antoinette, qui n'avait pas appris à être orgueilleuse dans l'ordre des Carmélites, sauta au cou de Marie-Jeanne, l'embrassa sans façon et demanda tout d'abord comment se portaient les poules, les oies, les moutons et les poissons, qu'elle aimait à nourrir de sa main. Marie soupira, en lui donnant les détails qu'elle demandait et en fixant sa vue inquiète sur les tourelles du château.
Pendant ce premier échange de paroles, le jardinier eut le temps de se réunir au groupe, qui était en active conférence, au sujet de Cybèle, la chienne de basse-cour, qu'on n'avait pas aperçue depuis huit jours et qui s'était enfuie au bois avec le loup, disait Marie-Jeanne.
--Et ma très chère et très honorée dame de La Garde? dit la vieille, en avançant la tête dans le carrosse pour chercher si cette dame n'y était pas. Qu'avez-vous fait de notre dame, compère Germain?
--Elle ne vient pas céans, du moins aujourd'hui, répondit le cocher. Elle ne saurait s'en aller de Saint-Germain, en cette vilaine saison.
--C'est vrai, cela, que la saison ne vaut pas grand'chose, et il a fait, ces jours-ci, une rude froidure.
--Il ne fait pas chaud encore, la mère, dit Antoinette, et l'on s'en aperçoit en plein air, où le vent nous coupe le visage. Entrons, je vous prie, pour nous entretenir de tout ce qui s'est passé ici, depuis que j'en suis dehors.
--Entrer là-dedans! s'écria Marie-Jeanne, en reculant: ce serait pour que le diable nous emportât!
--Le diable! dit mademoiselle de La Garde, en éclatant de rire: pourquoi pas Croquemitaine?
--Oh! ma bonne demoiselle! reprit le jardinier, qui unit ses efforts à ceux de sa femme, pour dissuader Antoinette, d'entrer dans la maison: il y aurait moins de danger à coucher dans un cimetière, que de s'aventurer dans le château. Madame de La Garde en fera jeter les murs par terre, quand on lui dira ce qui en est.
--Jean-Pierre, vous avez aussi une dose de la folie de votre femme! Mais ce n'est ni le lieu ni l'heure d'établir là-dessus une discussion: nous avons froid, nous avons faim, nous avons sommeil, ce sont toutes choses qui vous exemptent d'un plus ample entretien à la porte. Allez nous quérir du fromage à la crème et du lait.
--Marie-Jeanne, dit Germain, Madame qui m'envoie vous ordonne de faire en sorte que rien ne manque à ces demoiselles, mais de ne pas souffrir qu'elles sortent de l'enceinte du parc dans la campagne.
--Eh quoi! monsieur Germain, demanda Marie-Jeanne, madame de La Garde ne viendra-t-elle point? Nous voilà dans un bel embarras!
--Monsieur Germain! ajouta d'un air effaré le fermier, qui tournait fréquemment la tête, comme si quelqu'un s'approchait derrière lui, où logerons-nous ces demoiselles? La ferme de Jacques Lupin n'est pas propre à les loger.
--Vous voilà en peine de peu! repartit le cocher, profitant d'un moment où les deux amies s'étaient écartées de quelques pas, pour admirer des stalactites de glace aux bords de l'urne d'un Fleuve de marbre, qui alimentait d'eau l'étang voisin. La vérité est, ajoute-t-il à demi-voix, que Madame a peur de la peste, pour Mademoiselle, et qu'elle l'envoie au château, dans l'intention de la mettre à l'abri d'un malheur.
--Au château! répéta Jean-Pierre, en faisant un signe de pitié à sa femme, qui leva les yeux au ciel.
--Au château! reprit-elle, d'une voie dolente: mieux vaudrait l'abandonner dans les bois!
--Bah! est-ce que vous avez aussi la peste à La Garde? s'écria Germain, qui fit, un bond en arrière et se boucha le nez.
--Nous serions plus tranquilles avec la peste qu'avec des esprits! dit Jean-Pierre.
--Quels esprits? demanda le cocher, que cette confidence effraya visiblement: qu'est-ce à dire?
--Qu'il revient des esprits au château, depuis plusieurs jours, répondit le jardinier.
--Et que les revenants y font leurs sabbats! ajouta la jardinière.
--Des revenants! cria de loin mademoiselle de La Garde, dont la curiosité fut mise en jeu, à ce seul mot qu'elle entendit sans la moindre terreur. Où sont-ils? où sont-ils?... Thérèse, des revenants! Quel plaisir!
--Ils sont dans le château de monsieur votre père, Mademoiselle, dit Jean-Pierre. Tenez! ce bruit... écoutez!
--C'est l'eau de la fontaine qui tombe goutte à goutte, répliqua mademoiselle d'Urtis après avoir écouté. Ce bruit-là est fort agréable à entendre, surtout par une nuit calme de printemps....
--Il s'agit bien d'eau et de fontaine! interrompit gaîment Antoinette: il s'agit de revenants, ma chère _Feuille-morte_.
--Je les ai vus, Mademoiselle, aussi vrai que je m'appelle Jean-Pierre pour vous servir.
--Vrai! Vous les avez vus, Jean-Pierre? dit Germain, qui se réjouissait tout bas de n'avoir pas à rester au château.
--Et moi, de même, je les ai vus, monsieur Germain! reprit à son tour Marie-Jeanne, en baissant la voix.
--Moi, je voudrais bien les voir! s'écria mademoiselle de La Garde, qui narguait par sa moue railleuse la crédulité de deux paysans et qui augmentait leurs craintes en ne les partageant pas. Et toi, Thérèse, ne les voudrais-tu pas voir?
--Assurément, répondit-elle sans s'émouvoir plus qu'à l'ordinaire; mais nous ne les verrons pas.
--Pourquoi cela, puisqu'ils se laissent voir, ces honnêtes revenants?
--Parce que de leur naturel les revenants fuient qui les cherche et cherchent qui les fuit.
--Vous qui les avez vus, maître Jean-Pierre, saurez-vous dire comme ils sont faits? s'enquit Germain.
--Le premier, que j'ai vu, était enveloppé d'un drap blanc et dansait, au clair de la lune.
--Celui qu'il a vu ensuite, continua Marie-Jeanne, n'était pas plus gros qu'une tonne, mais il grognait comme un porc et il agitait des bras plus longs que des faucilles.
--J'en ai vu un autre couvert de poils noirs, reprit le jardinier renchérissant sur le récit de sa femme.
--Quant à celui que j'ai rencontré, sur la brune, dans le cellier, interrompit encore la jardinière, il avait l'apparence d'une naine, mais cette naine était pourvue de cornes et d'une queue en façon de boudin....
--Eh bien! je serais charmée d'avoir en spectacle ces messieurs les revenants! dit Antoinette, qui entra enfin, avec son amie, dans une salle basse du château, où Marie-Jeanne et son mari ne les suivirent qu'avec répugnance, en se disposant à s'enfuir au moindre sujet d'alarme. Tarderont-ils à paraître, vos revenants?
--Il faut que la nuit soit plus noire, repartit vivement Jean-Pierre: les revenants n'aiment pas plus le grand jour, que les voleurs.
--Jésus de Dieu! Mademoiselle, est-ce que vous pensez sérieusement à passer la nuit ici? demanda la vieille, saisie de compassion pour cette curieuse imprudente: êtes-vous décidée à vous faire tordre le cou?
--Je n'ai que faire de votre compagnie, Marie-Jeanne: je resterai seule avec mademoiselle d'Urtis, et demain, au jour, je vous donnerai des nouvelles de nos revenants.
--Crois-tu bonnement qu'ils s'en vont faire la conversation avec nous? objecta Thérèse.
--Ma chère demoiselle, dit Marie-Jeanne en pleurant, ne vous exposez pas à quelque malheur. Si vous persistez en votre fatale intention, j'irai prier M. le curé de Saint-Pierre de venir se mettre en oraison avec vous et jeter de l'eau bénite aux revenants.
--Gardez-vous-en bien, Marie-Jeanne! Nous ne voulons pas faire peur à ces revenants, et nous les recevrons de notre mieux, pour qu'ils ne s'effarouchent pas trop. Que je sens d'impatience de leur souhaiter la bienvenue, avec mille prospérités!
--Hélas! mes jeunes demoiselles! dit le jardinier, en montrant son front chauve: vous devriez avoir plus de confiance en moi, et monsieur Germain ferait sagement de vous ramener à Paris, chez vos parents.
--J'ai des ordres qu'il faut exécuter, dit le cocher qui remonta sur son siège et se hâta de repartir dans la crainte d'être obligé de passer une nuit à La Garde. Un bon avis l'emporte sur cent mauvais, mesdemoiselles; ayez égard au mien, qui est fondé sur la connaissance des choses: je vous engage à ne pas jouer avec les esprits!
Germain renouvela encore à Jean-Pierre les instructions de madame de La Garde, relativement au genre de soins et de précautions que l'état sanitaire du pays paraissait recommander: puis, il se remit en route, pour retourner à Saint-Germain. Marie-Jeanne et son mari délibérèrent ensemble sur ce qu'ils avaient à faire pour se rendre dignes de la confiance de leurs maîtres et en même temps pour ne pas contrarier la résolution des deux jeunes amies: ils se décidèrent à laisser celles-ci accomplir leur audacieuse épreuve, mais à rester en observation, à peu de distance de ces deux imprudentes, pour être avertis de ce qui arriverait. Ils comptaient sur leurs prières pour empêcher les revenants de faire du mal à mademoiselle de La Garde et à sa compagne.
En attendant que la nuit fut venue, ils dominèrent assez leur épouvante, pour circuler ensemble, en se tenant par la main, dans la partie du château où mademoiselle de La Garde avait fait préparer une petite chambre, un frugal souper et un grand feu; mais comme ils frémissaient à l'écho de leurs pas! comme ils tremblaient au battement de leurs propres artères! comme ils se serraient l'un contre l'autre, en croyant voir, à chaque instant, une apparition formidable se lever devant eux! Lorsque le crépuscule commençait à changer les formes et les couleurs, Jean-Pierre et sa femme, qui se voyaient entourés d'images fantastiques et menaçantes, déclarèrent à mademoiselle de La Garde, qu'ils ne se sentaient plus la force de demeurer auprès d'elle, et ils se retirèrent précipitamment, comme s'ils étaient poursuivis par des êtres invisibles.
Les deux amies ne s'effrayèrent pas de se trouver seules dans une chambre dont la décoration bizarre devait contribuer peu à leur inspirer des idées saines et logiques: la vieille tapisserie, qui cachait les murs, représentait la tentation de saint Antoine, avec son appareil grotesque de diableries, et le vent, mal intercepté par les vitres déplombées de la fenêtre, circulait derrière cette tenture, qu'il agitait par instant, de telle sorte que les personnages semblaient s'animer, prêts à s'élancer hors de la trame de laine. Un immense lit s'enfonçait profondément sous le baldaquin et entre les rideaux de damas cramoisi: dans cette alcôve, luisaient une glace de Venise et un crucifix d'ivoire. Un feu de bruyère et de sarment pétillait dans l'âtre et envoyait à l'entour de la cheminée une clarté étincelante, dans laquelle s'absorbait la faible lueur de la lampe; tous les meubles antiques, tables, chaises, armoires, étaient ornés de têtes d'animaux fabuleux, qui reflétaient çà et là leurs ombres monstrueuses.
Antoinette de La Garde, grâce aux sages enseignements de sa mère, n'avait jamais eu un mouvement de peur, et Thérèse, moins inaccessible à ce genre de sensation nerveuse, ne s'y abandonnait pourtant qu'à de rares intervalles, quand la réalité empruntait du hasard ces apparences singulières, qui naissent fréquemment d'une réunion de faits peu importants en eux-mêmes, et qui perdent de près le masque trompeur qu'elles ont reçu de loin: encore fallait-il que son organisation sensible fût exaltée par quelque cause préexistante. Or, ce soir-là, Thérèse était encore sous l'influence du souvenir de son rêve, qu'elle interprétait comme un présage de mort.
--Thérèse, lui dit son amie, qui avait pris une forte disposition au sommeil dans une grande tasse de lait qu'elle venait de boire, ne nous couchons-nous pas?
--Et les revenants? repartit mademoiselle d'Urtis, qui s'était plus modérée dans son appétit, à souper, et qui n'éprouvait pas la torpeur d'une digestion laborieuse. Je leur demanderai seulement, à ces aimables revenants, de vouloir bien poser devant moi, pour que je fasse leur portrait d'après nature.
--Moi, je ne leur demanderai rien, si ce n'est de me laisser dormir jusqu'au grand jour.
--Tu étais tantôt plus empressée de voir des revenants!
--Passe encore si on en voyait quelque chose! Mais rester, la nuit, à regarder la lumière d'une lampe ou les tisons allumés dans les cendres, c'est se moquer de soi-même. Je me couche et je m'endors.
--Je resterai donc à veiller, et dans le cas où j'entendrais du bruit, tu serais bientôt levée.
--Sans doute, puisque je me jette, toute habillée, sur le lit. Bonsoir, _Feuille-morte_! Gare aux revenants!
Mademoiselle de La Garde dormait profondément depuis deux ou trois heures, quand son amie, qui réfléchissait vaguement, le menton appuyé sur sa main, en regardant s'illuminer, dans le foyer, le bois noirci et calciné, que parcouraient des serpents de feu, entendit dans le lointain une porte s'ouvrir, puis une autre gémir sur ses gonds, puis une troisième plus proche, ensuite des pas légers qui s'avançaient avec précaution.
--Antoinette! dit-elle d'un accent étouffé. Antoinette! Le revenant! le revenant!
A cette exclamation répétée deux fois de suite par mademoiselle d'Urtis, Antoinette de La Garde se leva sur son séant, regarda autour d'elle, sans paraître effrayée, et se jeta vivement à bas du lit, pour courir vers la cheminée et y saisir les tenailles à feu, qu'elle brandit comme une massue. Thérèse, pâle, émue, n'avait pas bougé de sa place et restait assise, les jeux fixées sur la porte qui était encore fermée, mais qu'elle jugeait prête à s'ouvrir.
On marchait à petits pas, dans le corridor qui précédait la chambre, et par intervalles l'être inconnu, qu'on entendait marcher ainsi, venait se heurter contre la muraille, qu'il frôlait ensuite en passant: ce qui donnait lieu de penser que le revenant avait fort à faire pour se diriger à tâtons dans l'obscurité. Ce revenant s'avançait donc avec lenteur et timidité, mais il se dirigeait toujours vers la chambre des deux amies, au point que le bruit de sa respiration arrivait jusqu'à leurs oreilles. Antoinette tenait ses tenailles hautes; Thérèse, terrifiée, attendait que la porte s'ouvrît et leur montrât quelque terrible apparition.
--Le revenant se fait bien désirer, dit mademoiselle de La Garde à voix basse. S'il tarde davantage, je vais lui épargner le reste du chemin.
--Oh! ne me quitte pas, ma bonne Antoinette! reprit mademoiselle d'Urtis, en l'arrêtant par un pan de sa robe: tu ne veux pas que je meure de peur!
--Le revenant a l'air d'avoir plus peur que nous, car il fait bien des façons pour entrer.
--A Dieu plaise qu'il n'entre pas! Marie-Jeanne avait raison: c'est un véritable revenant.
--Ne parle pas ainsi, Feuille-Morte, car tu le rendrais trop joyeux, et il se dispenserait de nous faire voir sa figure.
Dans ce moment, on entendait un bruit d'un autre genre: c'était une sorte de souffle ou de flairement, qui murmurait le long des fentes de la porte; puis, ce bruit se changea en un grognement plaintif; puis, on secoua la porte, on gratta, on frappa. Mademoiselle d'Urtis était prête à s'évanouir. Antoinette, qui commençait à s'étonner, fit signe à Thérèse de prendre et d'allumer un des lourds chandeliers de cuivre qui reposaient sur un guéridon: mademoiselle d'Urtis obéit machinalement, sans détacher de la porte ses regards inquiets.
--Je vais à la fenêtre appeler du secours, dit-elle en tremblant de tous ses membres: Jean-Pierre n'est peut-être pas couché.
--Garde-t'en bien, ma chère! reprit mademoiselle de La Garde: on se moquerait de nous dans tout le pays, et d'ailleurs Jean-Pierre ni personne n'osera s'aventurer dans le château, à cette heure avancée de la nuit.
--Nous nous laisserons donc tordre le cou par les revenants! dit Thérèse avec désespoir.
Soudain, la porte de la chambre s'entrebâilla doucement, et une tête chevelue, que les deux amies n'eurent pas le loisir de bien distinguer, dans l'anxiété où elles étaient, se présenta un instant à l'ouverture et disparut. En même temps, la porte s'ouvre toute grande, et une forme animée, de couleur noire, se traîne à quatre pattes dans la chambre, en grognant.
Mademoiselle d'Urtis posa sur la table le flambeau qu'elle tenait et tomba presque sans connaissance sur un fauteuil; mademoiselle de La Garde poussa un éclat de rire très rassurant, et quand Thérèse se hasarda enfin à regarder ce qui se passait, elle vît son amie aux prises avec le monstre qui semblait prêt à la dévorer: son premier mouvement fut de la défendre, avec un courage emprunté à l'amitié; mais, comme Antoinette continuait à rire, malgré les grognements et les bonds du fantôme, mademoiselle d'Urtis examina plus attentivement les choses et s'aperçut que ce revenant qu'elle s'imaginait armé de griffes, de dents et de cornes, n'était autre qu'un gros chien noir.
--C'est un chien! dit-elle, stupéfaite de cette tardive découverte; un chien!
--Appelle donc du secours par la fenêtre, répliqua mademoiselle de La Garde, en s'amusant de la surprise de Thérèse.
--Quel chien? demanda Thérèse, qui n'était pas encore complètement tranquille: es-tu bien sûre que ce soit un chien? Le revenant a choisi cette forme pour nous abuser!... On raconte des histoires épouvantables du diable métamorphosé en chien....
--Pauvre _Feuille-morte_! tu as peur du diable maintenant! dit mademoiselle de La Garde, en riant plus fort. Le diable serait certes bien malin, s'il pouvait passer dans le corps de Cybèle, notre chienne de basse-cour.
--Quoi! c'est Cybèle, cette bonne chienne, qu'on disait perdue depuis huit jours?