Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants
Chapter 14
--Sans doute, c'est elle-même, un peu vieillie, ce me semble, car elle a de la peine à se tenir sur ses deux pattes.... Je le crois bien! le malheureux animal a eu les deux pattes de derrière cassées ou du moins fort endommagées par quelque accident!... O mon Dieu! vois ces linges pleins de sang autour de ses pauvres pattes!... Cybèle, ma petite Cybèle, comment t'es-tu blessée?... Elle m'a reconnue, cette excellente bête!... Tiens, elle me lèche, elle me fait fête, elle me remercie de l'intérêt que je lui témoigne.... A coup sûr, nous pourrons prétendre avoir vu un véritable revenant, comme tu disais tout à l'heure.
--Oui, voilà Cybèle retrouvée, mais elle n'était pas seule, et cette tête affreuse qui s'est montrée....
--Une tête affreuse! Bah! j'ai cru voir, en effet, quelque chose qui ressemblait à la tête d'un enfant mal peigné!...
--Quel aveuglement! Mieux vaudrait nier tout, que de vouloir expliquer les faits les plus extraordinaires, avec ton système d'incrédulité absolue. Va, j'ai de bons yeux et j'ai bien vu....
--Qu'as-tu donc vu? interrompit mademoiselle de La Garde, occupée à examiner les blessures de Cybèle, déjà presque cicatrisées sous les bandelettes de toile grossière qui les enveloppaient.
--J'ai vu cette tête, que tu as vue aussi, j'ai vu ses yeux semblables à des charbons ardents, sa bouche qui exhalait une fumée lumineuse, ses cheveux.... Oh! quels cheveux! n'étaient-ce pas des serpents?
--Bon! des serpents! Tu te souviens des Furies de marbre, qui sont dans le parc de Saint-Germain et qui ont, en effet, une coiffure de cette espèce. Mais nous retrouverons bien, j'en suis sure, la tête et l'individu qui la porte.
--Tout a disparu, Dieu merci! et nous sommes délivrées de cette vision de l'enfer!
--Il la faut chercher, cette tête affreuse, pour l'observer de plus près et lui demander ce qu'elle désire de nous, des prières ou des exorcismes.
--Quoi! tu veux aller sur les traces du mauvais esprit? Tu n'iras pas, Antoinette, tu ne me laisseras pas seule!
--Non, car tu m'accompagneras, en portant la lumière, d'autant que je compte peu sur l'haleine lumineuse et les yeux flamboyants de cette fameuse tête, pour nous éclairer en chemin.
--Vraiment, je ne sortirai pas d'ici avant le grand jour, et la nuit prochaine, je coucherai plutôt dans le parc, en plein air, malgré le froid et la neige.
--Un lit de gazon ne serait guère agréable par la froidure qu'il fait. Mais n'aie donc pas peur, ma petite _Feuille-morte_. Tu vois bien que les apparitions ne font pas de mal, et maintenant nous avons, pour nous défendre, ou du moins pour appeler à notre aide, cette brave Cybèle qui ne craint pas les revenants et qui aboierait de la belle manière s'ils venaient à se montrer.
--Va fermer la porte à double tour et aux verrous, _Printanière_, car il peut reparaître!
--Fi donc! Thérèse, c'est pitoyable de faire ainsi l'enfant! Veux-tu nous rendre ridicules, nous faire montrer au doigt! J'aimerais mieux me trouver en compagnie de tous les revenants du monde. Sois donc plus raisonnable. D'abord, il n'y a pas de revenants....
--Il n'y a pas de revenants! Regarde! regarde! disait mademoiselle d'Urtis, en désignant d'une main tremblante une partie de la tapisserie que la bise faisait flotter, de sorte que les personnages avaient l'air de vouloir s'avancer vers les deux amies.
--J'avoue que ces figures-là ne sont pas réjouissantes répondit mademoiselle de La Garde, qui se dirigea sans hésiter vers la tapisserie mouvante, et qui la toucha de la main, en riant; mais il faut avouer que saint Antoine, qu'on a représenté sur cette tapisserie, pouvait du moins croire aux revenants, en compagnie de ces vilains masques.
--Antoinette! on marche, on marche encore! Écoute!... Qu'est-ce qui marche ainsi?
--Ce doit être la tête qui t'a si fort effrayée tout à l'heure. Certes, je ne perdrai pas cette belle occasion de me trouver en face du revenant. Prends ton flambeau et suis-moi, ma chère, avec Cybèle, qui ne se fera nul scrupule de mordre les jambes d'un revenant.
--Antoinette, je n'aurai jamais la force.... Pourquoi braver?... Mais, puisque tu es résolue d'affronter ce danger, je le partagerai, et je périrai avec toi plutôt que de te survivre!
En prononçant ces mots avec des larmes que faisait couler une exaltation de sensibilité romanesque, mademoiselle d'Urtis se jeta dans les bras de son amie, qui riait du péril imaginaire que celle-ci lui annonçait d'une manière presque solennelle; seulement, elle essaya de calmer, par quelques bons raisonnements, les inquiétudes de Thérèse, qui était déterminée pourtant à s'associer au sort de la téméraire Antoinette. On entendait toujours, dans le lointain, un pas traînant et indécis, auquel se mêlaient quelques cris inarticulés, semblables à ceux d'un enfant nouveau-né, et les frémissements des portes, qu'un courant d'air engouffré dans les longs corridors faisait osciller et gémir sur leurs gonds.
Cependant la chienne, au lieu de manifester la moindre crainte, semblait écouter aussi avec une attention intelligente et témoignait, par des grognements de bonne humeur, l'impatience qu'elle avait de mener mademoiselle de La Garde vers le lieu d'où partaient ces bruits étranges: elle attendait, assise sur son derrière, la tête et les oreilles droites, en regardant la porte; puis, elle se remettait à tourner, en grognant, autour de sa maîtresse, qui comprenait bien que ce manège, ces grognements, cette impatience, étaient un langage chez le pauvre animal, à défaut de la parole.
Mademoiselle de La Garde, toujours armée des tenailles à feu, sortit de l'appartement, précédée de Cybèle qui allait en avant comme pour la conduire, et suivie de Thérèse, qui tenait le flambeau; celle-ci regardait sans cesse derrière elle, reculait ou s'arrêtait à chaque pas, effrayée par les ombres mobiles que faisait surgir autour d'elle le passage de la lumière; mais, n'osant pas rester en arrière, elle se hâtait de rejoindre son amie, en écoutant avec effroi le murmure de sa propre respiration que précipitaient les battements de son coeur. Quant à Antoinette, elle n'était accessible à aucune autre émotion, qu'à celle de la curiosité, et elle marchait en avant d'un pas délibéré, sans prendre garde à tous les motifs de terreur qu'elle rencontrait sur son chemin: silhouettes fantastiques, anciens portraits de famille grimaçant le long des murailles, tapisseries flottantes, voûtes sombres, corridors sonores, portes gémissantes. Elle s'abandonnait à la conduite de Cybèle, qui avait l'air de la remercier, en lui montrant la route et en lui indiquant du regard un but mystérieux.
--Antoinette! lui cria mademoiselle d'Urtis, qui s'appuya contre le mur pour se soutenir, au moment où mademoiselle de La Garde allait franchir le seuil d'une chambre, dans laquelle la chienne avait disparu et où l'on entendait s'élever une voix humaine à travers de petits cris qui n'avaient rien d'humain.
--Courage, _Feuille-morte_! répondit mademoiselle de La Garde, en brandissant son arme avec une comique fierté de matamore. Je te promets qu'il ne t'arrivera rien, tant que j'aurai une goutte de sang dans les veines!
--N'entre pas ici, je t'en conjure, oh! n'entre pas! disait Thérèse, qui s'attachait à la robe de son amie.
--Reste là, si bon te semble, reprit vivement Antoinette: je reviendrai tout à l'heure t'apprendre ce qu'il y a là-dedans!
Elle s'était débarrassée des mains de mademoiselle d'Urtis, qui, la voyant s'aventurer dans la formidable chambre, l'accompagna machinalement plutôt que de rester seule dans le corridor; mais elle fut trompée dans son attente: cette chambre ne lui offrait pas le spectacle de quelque scène du sabbat, que son amie appréhendait; tout y était dans l'ordre, et les meubles se trouvaient à leur place ordinaire, si ce n'est que les rideaux du lit avaient été tirés à demi. Ou n'apercevait rien qui pût donner à penser que les revenants hantassent de préférence cette chambre paisible, qu'on nommait la Chambre Rouge, à cause de son ameublement, et qui n'était jamais habitée depuis que la mère de madame de La Garde y avait rendu le dernier soupir, plusieurs années auparavant. Cette circonstance lugubre, encore présente à la mémoire d'Antoinette, coïncidait assez avec les bruits étranges et inexplicables, dont la cause ne lui était pas connue, pour la faire réfléchir, et, si brave qu'elle fût, elle sentit un frisson courir par tout son corps, la sueur monter à son front et le sang lui affluer au coeur, lorsqu'elle se rappela sa grand'mère mourante dans le même lit, qu'on eût dit encore occupé, car la courte-pointe de soie, dont il était recouvert, pendait à terre, et les coussins qui garnissaient les fauteuils avaient été entassés sur ce lit, comme pour tenir lieu d'oreillers, de draps et de couvertures.
--Antoinette, Antoinette! C'est là que ta grand'maman est morte! murmura Thérèse, à qui mademoiselle de La Garde avait raconté vingt fois, dans les plus grands détails, cette mort solennelle, sans oublier la description de la chambre mortuaire.
--Y a-t-il quelqu'un ici? cria mademoiselle de La Garde, à trois reprises différentes, séparées par un intervalle de silence qui rendait plus distincte la respiration embarrassée de plusieurs personnes.
--Il y a quelqu'un! dit Thérèse, en étendant la main vers le lit qui semblait s'agiter.
--Cybèle! Cybèle! reprit Antoinette, qui jugea prudent d'appeler à elle ce fidèle auxiliaire.
Dans le même instant, un être vivant se glissa hors du lit et vint tomber aux pieds de mademoiselle de La Garde, qui s'était mise en posture de défense, pendant que Thérèse se retirait vers la porte. C'était une petite fille, en haillons, cheveux épars et pieds nus, offrant l'aspect de la plus affreuse misère; elle se prosterna, en gémissant, le visage contre le plancher, et lorsqu'elle leva la tête vers Antoinette pour l'implorer du regard, celle-ci distingua une jolie figure d'enfant, inondée de larmes et presque ensevelie sous une chevelure blonde qui tombait en grosses boucles sur son cou. Antoinette reconnut, du premier coup d'oeil, que le revenant n'était pas d'une nature bien redoutable, et Thérèse, qui se fit violence pour regarder aussi, cessa ses clameurs et ne continua pas sa retraite vers la porte; la vue de cet enfant, au contraire, produisit sur elle une impression de pitié, qui surmonta ses terreurs et qui les lui fit oublier par degrés; après avoir entendu les premières paroles de l'entretien qui commençait entre son amie et la petite fille inconnue, elle se rapprocha d'elles, pour n'en rien perdre, et bientôt des larmes d'intérêt coulèrent le long de ses joues pâles.
--Grâce, Madame, oh! grâce! pardonnez-nous! disait la pauvre petite, en joignant les mains et en sanglotant.
--Qui êtes-vous? lui demanda mademoiselle de La Garde avec vivacité, mais sans menace dans la voix ni dans le geste.
--Je suis bien malheureuse! reprit l'enfant, qui sanglotait plus fort et cachait sa figure entre ses mains. Ah! bien malheureuse!
--Pourquoi vous trouvez-vous ici? Qu'y venez-vous faire? Aviez-vous de mauvais desseins? Êtes-vous seule?
L'enfant ne répondit pas à ces questions réitérées, mais étendit le bras vers le lit et parut hésiter en silence, tandis que les coussins tremblaient sur ce lit que Cybèle avait tout à coup accaparé, car on voyait le museau de cette chienne s'allonger hors de la courte-pointe: ce qui renouvela les craintes de mademoiselle d'Urtis et provoqua un éclat de rire de la part de mademoiselle de La Garde.
--Je vois que Cybèle vous tient compagnie, dit-elle avec bonté; mais êtes-vous entrée seule dans le château?
--O mon Dieu! murmura l'enfant, que la timidité empêchait de parler: elle était si malade, si malade!...
--Cybèle? demanda mademoiselle de La Garde; en effet, elle parait avoir été blessée aux pattes de derrière.
--Elle est encore bien malade! reprit l'enfant, qui se remit à pleurer. Si je pouvais au moins la soulager!...
--Cybèle? demanda encore Antoinette, qui soupçonna enfin un quiproquo. Cybèle n'a pas l'air malade....
--Maman! dit la petite fille, en se relevant pour s'élancer vers le lit.
Alors une main sèche écarta les rideaux, et la lueur du flambeau que tenait Thérèse se projeta sur une espèce de figure jaune et décharnée, dont les yeux brillants, au regard fixe, semblaient seuls avoir encore de la vie. A cette apparition imprévue, mademoiselle d'Urtis poussa de nouveaux cris et fit quelques pas pour s'enfuir; mais elle revint auprès de mademoiselle de La Garde, qui la rappelait d'un ton impérieux et la rassurait, en lui montrant la scène de douleur qu'elles avaient sous les yeux: la petite fille serrait dans ses bras cette femme agonisante, qui avait à peine la force de se tenir sur son séant et de faire signe qu'elle allait parler. Elle parla enfin d'une voix sourde et mourante.
--Pardonnez-nous, mes jeunes demoiselles.... C'est ma fille qui l'a voulu.... Mais j'étais mourante de froid.... On me repoussait partout, on m'aurait tuée!... Le hasard, le bon Dieu nous a conduites ici.... Je suis encore bien faible.... Cependant je crois que je vivrai pour ma chère petite Marie!...
--Vous vivrez, Madame, répondit noblement mademoiselle de La Garde, et l'on vous donnera tous les soins qu'exige votre maladie.... Ne parlez plus; cela vous épuiserait, dans l'état de faiblesse où vous êtes; votre fille nous instruira de ce qui est nécessaire. Thérèse, va chercher du lait dans notre chambre!... Va donc, tu sais bien que nous n'avons pas autre chose jusqu'à ce que le jour soit levé!
--Que vous êtes bonnes, mes belles demoiselles! C'est toujours le Ciel qui vient à mon aide.
Thérèse fit quelques difficultés pour retourner seule dans la chambre verte, quoique mademoiselle de La Garde consentit à rester sans lumière avec la petite fille, qui, joyeuse et reconnaissante de trouver des coeurs compatissants, lui apporta un siège et se tint debout contre le dossier. Thérèse, à qui la peur et la charité prêtaient des ailes, reparut, au bout de quelques minutes, avec une jatte de lait, que la malade but à longs traits en bénissant la main qui la lui avait présentée. Mademoiselle de La Garde recommanda doucement à cette pauvre femme de ne plus se fatiguer à fournir des explications que sa fille donnerait pour elle, et aussitôt l'enfant raconta naïvement les événements qui l'avaient amenée, avec sa mère, dans l'intérieur du château, sans y être autorisée par personne.
--Nous sommes de la Champagne, dit-elle; nous habitions dans le faubourg de Troyes, où mon père exerçait le métier de tonnelier: il y a quinze jours, une maladie se déclara dans le pays; bien du monde en mourut, mon père un des premiers; alors, maman, se voyant sans ressources, et craignant aussi que je devinsse malade, partit avec moi pour Paris, où j'ai un oncle qu'on dit assez riche. C'était chez lui que nous avions le projet d'aller; mais, comme nous n'avions pas le moyen de louer des places dans le carrosse public, nous faisions la route à pied; et maman, de lassitude et de chagrin à la fois, eut la maladie, dont mon père était mort: elle croyait mourir aussi dans l'endroit où elle s'arrêterait, car nous étions sur le grand chemin, sans asile et sans argent. Elle fit de grands efforts, souffrante comme elle était, et nous arrivâmes enfin à un gros village; les méchantes gens de ce village nous refusèrent l'hospitalité et nous menacèrent même de nous maltraiter, si nous ne nous éloignions pas: ils disaient que nous avions la peste!
--La peste! interrompit mademoiselle de La Garde.
--La peste! répéta Thérèse, qui s'abandonna un moment à des terreurs plus réelles que les précédentes.
--Ce n'était pas la peste, puisque nous n'en sommes pas mortes, dit l'enfant. Nous nous éloignâmes pour chercher gîte ailleurs; mais, partout où nous allions, on nous accueillait de même, en nous fermant les portes et en nous criant de passer notre chemin. La maladie de maman augmentait, et il fallut toute la tendresse qu'elle me porte pour l'empêcher de rendre l'âme dans les champs. On nous criait de ne pas aller à Paris, parce que nous n'y serions pas reçues. Je ne sais quel chemin nous suivîmes: nous marchions à l'aventure, à travers la campagne; nous errions dans les bois. Les journées étaient horribles, les nuits plus horribles encore! Et la faim! et le froid!... J'ai mangé de l'herbe, Mesdemoiselles!... Maman ne prenait que de l'eau ou de la neige, sans pouvoir éteindre la fièvre brûlante qui la consumait. Je demandais à Dieu de nous rappeler à lui pour abréger nos souffrances, car nous étions destinées à mourir sans secours. Un soir, comme la neige tombait dru, nous nous abritâmes dans une masure, qui est fort proche de ce château, et déjà j'arrangeais une litière avec de la paille enlevée aux granges voisines, pour y coucher maman qui se sentait plus mal, lorsqu'un chien entra, en se traînant sur le ventre, dans la cachette où nous étions. J'eus peur d'abord et crus qu'il allait nous chasser à belles dents; mais il n'aboyait pas et il se plaignait, comme s'il souffrait beaucoup. Je m'aperçus que le pauvre animal avait les pattes de derrière tout en sang et ne pouvait s'en servir. On lui avait tiré un coup de mousquet, sans doute parce qu'on l'avait pris pour un loup. Je déchirai ma chemise et bandai ses blessures le mieux qu'il me fut possible; ensuite je partageai avec lui un morceau de pain qui me restait: il me lécha, il me flatta, il m'invita par tant de caresses à le suivre, que je le suivis, en quittant maman qui s'était endormie. Il me conduisit dans la cour de ce château et se glissa par une porte que je m'étonnai de trouver ouverte pendant la nuit: il me mena dans cette chambre, où j'entendis crier des petits chiens; c'étaient ceux que cette chienne avait mis bas, peu de jours auparavant, et je l'aidai à remonter sur ce lit qu'elle avait choisi pour y faire sa nichée.
--Il y a des petits chiens? s'écria Thérèse, en courant au lit avec la pétulance de son âge et en découvrant la courte-pointe qui cachait Cybèle allaitant quatre jolis boule-dogues.
--En vérité, il s'agit bien de chiens! dit Antoinette, fâchée de cette interruption peu sérieuse, au milieu d'un récit touchant. Les hommes vous ont refusé l'hospitalité, ajouta-t-elle avec émotion en embrassant Marie, et cet animal vous l'a donnée!
--Maman était si malade! reprit la petite fille: je retournai à la masure et je décidai, par un mensonge, maman à m'accompagner ici, en lui disant qu'on m'avait permis de loger dans cette belle chambre. C'est là que nous sommes cachées depuis plusieurs jours; cette bonne chienne ne nous a pas quittées, et nous ne l'avons pas chassée de son lit. Ce château n'est point habité, du moins personne n'y demeure pendant la nuit, et je n'y ai rencontré qu'une vieille femme, qui s'est sauvée à toutes jambes, en criant, dès qu'elle m'a vue....
--Et comment avez-vous vécu depuis que vous êtes ici? demanda mademoiselle de La Garde, dont tes paupières s'étaient mouillées de larmes.
--C'est un vol, répondit la petite fille en rougissant, mais quand on a faim, quand on a sa mère malade, on est plus excusable! Je suis descendue à la cave et j'y ai pris du vin, qui a fait beaucoup de bien à maman; j'ai trouvé encore quelques provisions dans un cellier, des figues, des raisins secs.... Ce n'est pas tout, un matin, on cuisait au four banal du village: j'ai emporté un pain, aux yeux de trois personnes qui n'ont pas essayé de me poursuivre; ce pain, je l'ai partagé avec la chienne, qui avait partagé son lit avec nous!
--Voici le jour, dit mademoiselle de La Garde. Thérèse, reste auprès de notre malade, pendant que j'irai jusqu'à Saint-Pierre avertir M. le curé, qui est aussi habile que les médecins et les apothicaires de Paris.
Mademoiselle de La Garde était absente depuis une heure, lorsque Marie-Jeanne et son mari, qui s'étaient figuré durant la nuit entendre des cris plaintifs, et qui avaient frémi à l'idée des malheurs annoncés par ces cris, se hasardèrent à venir au château, pour voir et savoir ce qui s'y était passé. Ils pénétrèrent jusqu'à la chambre verte et furent glacés d'horreur, en la trouvant vide; le feu était éteint, le lit défait, la porte ouverte: ils se regardèrent, quelques moments, sans se communiquer, autrement que par des regards effarés, leurs mutuelles appréhensions; puis, ils se mirent à crier de toutes leurs forces: «Mesdemoiselles! Mademoiselle Antoinette!»
--Eh bien! qu'y a-t-il? demanda celle-ci, qui arrivait avec le curé.
--Oh! Jésus! dit Marie-Jeanne. C'est vous, monsieur le curé? Je vous prenais pour le revenant!
--Le revenant? reprit mademoiselle de La Garde: il y en a deux, sans compter Cybèle et ses quatre petits chiens!
La pauvre femme était en voie de guérison, et la prudence du curé, qui la soignait avec sollicitude, ne fit que hâter son heureuse convalescence. Le lendemain, mesdames d'Urtis et de La Garde, arrivant de Saint-Germain, rejoignirent leurs enfants et leur apportèrent de bonnes nouvelles de Paris: la peste n'était nulle part, et les fièvres épidémiques, qui avaient fait répandre de fausses alarmes, n'exerçant plus de ravages, la ville et la cour se rassuraient aussi vite qu'elles s'étaient effrayées d'abord.
--Que faisiez-vous en nous attendant? leur demanda madame de La Garde.
--Antoinette était garde-malade, répondit gaiement mademoiselle d'Urtis. Quant à moi, j'avais à garder une petite fille et quatre petits chiens.
--Maman! dit Antoinette, entraînant sa mère dans la chambre rouge: venez voir un revenant de ma façon.
Antoinette de La Garde, dont l'esprit avait devancé l'âge, fut depuis la célèbre madame Deshoulières, que ses poésies touchantes et gracieuses ont placée au premier rang parmi les illustrations littéraires du siècle de Louis XIV.
MME DE SÉVIGNÉ ET SES ENFANTS
A LA COUR DE VERSAILLES
(1662)
Marie de Rabutin Chantal, marquise de Sévigné, était restée veuve, en 1651, à l'âge de vingt-cinq ans, après sept années de mariage. Le marquis de Sévigné, qui estimait sa femme et ne l'aimait pas, disait-il lui-même, s'était fait tuer dans un duel, dont la cause n'avait rien de bien honorable pour sa mémoire. Madame de Sévigné, qui aimait son mari et ne l'estimait guère, le regretta sincèrement et ne se consola de l'avoir perdu qu'en se consacrant à l'éducation de ses deux enfants, un fils, né en 1647, une fille, née en 1648.
La marquise de Sévigné était une des femmes les plus remarquables du temps de Louis XIV. Elle appartenait, par sa naissance, aux plus hautes classes de la noblesse française, et elle avait été élevée, avec la plus soigneuse sollicitude, sous les yeux de son oncle, l'abbé de Coulanges, qui prit à tâche de cultiver en même temps la raison et l'intelligence de cette intéressante orpheline. C'est aux conseils paternels de son digne tuteur que Marie de Rabutin Chantal fut redevable du bon emploi qu'elle fit, pendant toute sa vie, de ses grandes qualités morales. Elle avait reçu, de bonne heure, une instruction aussi solide qu'étendue. Le savant Ménage, son précepteur, lui apprit le latin, l'italien et l'espagnol, en lui enseignant tous les raffinements, toutes les délicatesses de la langue française; Chapelain, qui passait pour le critique le plus judicieux, avait bien voulu joindre ses leçons à celles de Ménage.