Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants
Chapter 12
--Vraiment, il s'est lancé du Pont-Neuf, pour l'ennui qu'il avait d'être menacé de se faire ordonner prêtre: «J'aime mieux donner mon corps aux poissons!» disait-il souvent, et lorsque les bateliers l'eurent repêché, je l'ai vu dans le singulier équipage que je vous ai dépeint ... un vrai costume de diable! Enfin, mon très honoré seigneur, sans plus de retard, baillez-moi les cent écus, et demain vous aurez des nouvelles de la rivière.
Le bon chanoine était si amèrement frappé de la perte cruelle, qu'on lui avait annoncée tout à coup, sans aucun ménagement, au milieu du travail de sa digestion nocturne, qu'il était devenu sourd et aveugle pour tout ce qui l'entourait; il ne voyait pas sa gouvernante en larmes et il n'entendait pas Armand en instances. Celui-ci eut l'odieux courage de pousser à bout ce désespoir, jusqu'à ce qu'il en tirât cent écus, que le chanoine lui compta un à un, en les accompagnant de lamentations qu'il partageait entre l'argent et le neveu. Mais la secousse avait été trop violente pour la tendresse et pour l'âge de ce vieillard inconsolable; aux sanglots succédèrent la stupeur, et une attaque de paralysie lui ôta le sentiment et la connaissance avec la parole, tandis que l'insensible Armand, à l'esprit duquel revenait sans cesse l'image de Scarron emmiellé et emplumé, s'esquivait, en remplissant de ses rires redoublés la maison du chanoine, et allait, à la taverne de Tonneau-Ailé, boire et jouer toute la nuit, aux frais de l'oncle de Paul Scarron.
Pendant ce temps-là, Scarron, ramassé en boule au fond de la chaise à porteurs, dans laquelle il se laissait voiturer à l'aventure, ronflait agréablement d'un profond somme qui lui offrait en rêve tous les plaisirs de la fête, qu'il avait goûtés chez la baronne de Soubire. Il s'éveilla en sursaut, sans avoir la moindre idée de sa situation: que les porteurs, qui l'avaient ramené à son insu presque devant la maison de son oncle le chanoine, venaient de déposer leur chaise dans le vestibule d'un hôtel de la rue d'Enfer, attenant au couvent des Chartreux, sur le terrain desquels cet hôtel était bâti.
Scarron se frotta les yeux et regarda devant lui, d'un air effaré, au moment où un laquais ouvrait la portière, à la clarté de six flambeaux portés par autant de valets; mais ceux-ci, qui s'apprêtaient à recevoir leur maître, pâlirent, tremblèrent et s'enfuirent, avec des cris d'effroi et d'horreur, éteignant leurs torches, ou les agitant, comme eussent fait des furies: l'effroyable figure de Scarron leur était apparue, à la lueur de ces torches, et ils ne s'imaginèrent pas avoir affaire à un masque, fort embarrassé de lui-même. Le pauvre diable était très inquiet des nouveaux désagréments que son costume diabolique pouvait lui susciter. La maison entière semblait en rumeur, des lumières passaient et repassaient aux fenêtres: on entendait des bruits d'armes, des appels effarés, des exclamations aux saints et saintes du paradis, et des prières murmurées à voix basse. «C'est le diable! répétait-on de tous côtés: c'est le diable! le diable! le diable!»
Scarron, encore mal éveillé, comprit pourtant que lui seul était la cause et l'objet de ce concours tumultueux de gens qui s'armaient pour se mettre à sa poursuite; il sentait encore les meurtrissures des coups qu'il avait reçus aviver la cuisson irritante que le miel lui causait à la peau; il craignit d'être maltraité une seconde fois et peut-être davantage, avant de se voir conduit en prison, sans avoir pu se débarrasser du déguisement malhonnête, qu'il osait porter en public; il ressentait tour à tour, par tout le corps, des frissons de glace et des ardeurs insupportables; sa tête, échauffée par les fumées du vin d'Espagne, s'exaltait de plus en plus, et sa pensée confuse s'égarait à chercher quelque expédient pour sortir de ce mauvais pas, en trouvant des habits, du feu et un lit, dont il avait grand besoin.
Il s'était élancé lestement hors de la chaise, où il se voyait déjà prisonnier; il s'enfuyait au hasard dans un jardin, où les masses noires des charmilles l'invitaient à se cacher; il passait à travers les allées et les plates-bandes, renversant, brisant tout ce qui lui faisait obstacle, sans s'inquiéter de la direction qu'il suivait, pourvu qu'elle l'éloignât de la meute de ces gens armés de fourches, de bâtons et d'arquebuses, déchaînés contre lui et courant sur ses traces. Le découragement allait s'emparer de son moral non moins ébranlé que son physique; déjà il se retournait pour se livrer, pour demander grâce, quand le terrain manqua tout à coup sous ses pieds et l'entraîna dans une chute perpendiculaire à trente pieds environ de profondeur; il poussa un faible cri, en tombant dans une citerne ouverte presque au niveau du sol, et quoique étourdi, abasourdi, effrayé de cette chute inattendue, il eut la présence d'esprit, au moment où il plongeait dans l'eau, d'étendre les bras et de s'attacher à une corde qu'il rencontra sous sa main, par bonheur, et sans laquelle il eût été noyé infailliblement. Il se hissa hors de l'eau, à l'aide de cette corde flottante entre ses doigts crispés, et se reposa, tout essoufflé et transi, sur les bords vacillants d'un seau qui surnageait dans la citerne.
A peine était-il installé dans une position assez incommode, puisqu'il devait garder un équilibre difficile et maintenir immobile la corde qui menaçait de lui échapper, le jardin, éclairé par des torches et des lanternes, retentit de pas, de cris et de malédictions. Scarron, qui avait réveillé tout le faubourg par une apparition et une disparition qu'on regardait également comme surnaturelles, se garda bien d'appeler du secours, lorsqu'il eut entendu un des jardiniers, arrêté auprès de la citerne, s'entretenir de l'événement avec un des domestiques de l'hôtel.
--Mon ami, disait ce jardinier avec force signes de croix, c'est une histoire ancienne, que m'a contée un vieux Père chartreux, qui est décédé il y a vingt ans. Dieu lui fasse miséricorde! Le diable, que vous avez vu et que nous pourchassons en vain, n'est pas né d'hier, car il a fait de bons tours, en ce même lieu, sous le règne du bon roi saint Louis, patron de la confrérie des barbiers.
--Sacrebleu! maître Pierre! interrompit le domestique terrifié: c'était un grand diable que celui-ci, tout habillé de plumes comme un coq, enfumé comme un jambon de carnaval, et lançant des flammes par les yeux et la bouche! On ne sait pas encore ce que M. le comte est devenu, et l'on se demande si ce diable ne l'a pas emporté tout vif dans l'enfer.
--Le cas ne serait pas neuf, André, reprit le jardinier. M. le comte a péché grièvement, en allant à cette folle mascarade qui s'est donnée cette nuit dans la rue des Tournelles. Or ça, l'ami, écoute mon histoire: En ce temps-là, ce n'était pas hier, on voyait, à la place qu'occupe aujourd'hui la Chartreuse des révérends Pères, un château ruiné, où le diable menait son sabbat et tordait le cou à ceux qui s'en approchaient, malgré le bruit infernal qu'on y faisait; mais les Chartreux obtinrent du roi d'alors la donation de cette maison assez mal famée, et ils en chassèrent le malin esprit, à force d'exorcismes et d'eau bénite. Depuis que Dieu a conquis ce domaine du diable, qu'on nommait alors le château de Vauvert, le diable s'efforce d'y revenir, de temps à autre, pour reprendre son bien; à cet effet, le tentateur maudit emprunte maintes formes diverses, les plus diaboliques qu'il peut imaginer. Il faut donc, si on le rencontre sur son chemin, le battre sans miséricorde, jusqu'à ce que le jeu ne lui plaise guère, fit-il semblant de demander grâce et de rendre l'âme, comme une personne mortelle: on est sûr de gagner ainsi le paradis.
Scarron, qui n'avait pas perdu un mot de cet entretien, n'osait pas bouger, de peur de porter la peine du diable de Vauvert, et de n'avoir pas, comme ce vieux diable, la ressource de se réfugier en enfer. Un reflet de la torche du jardinier, errant sur son visage noirci, ajoutait un caractère merveilleux à son étrange aspect; mais les deux interlocuteurs s'écartèrent, sans jeter un coup d'oeil au fond de la citerne. Scarron respira plus librement, quoique ses dents claquassent de froid, quoique ses jambes mouillées fussent comme paralysées, et quoique le miel pénétrât dans ses chairs comme des pointes d'aiguilles rougies au feu. Les recherches aux flambeaux continuèrent durant une heure, redoublant les terreurs du prétendu diable, qui, nonobstant les souffrances intolérables qu'il avait à subir, songeait moins à sortir de la citerne, qu'à s'y cacher en sûreté contre les terribles menaces qui lui figeaient le sang dans les veines.
Enfin les lumières s'éteignirent, les pas et les cris s'éloignèrent: on renonçait à rejoindre le démon, qui n'avait fait que se montrer, et on allait se coucher, sous l'influence de cette apparition infernale, que le cauchemar devait renouveler dans un pénible sommeil. Scarron aurait dormi plus tranquillement, s'il avait pu poser ses pieds et appuyer sa tête sur une surface solide; mais, à chaque instant, il lui fallait inventer une posture moins incommode, arcbouter ses pieds aux interstices des parois de la citerne, arrêter le perpétuel balancement de la corde mobile, et maintenir au-dessus de l'eau le seau qui s'enfonçait sous le poids de son corps. Ses mains rouges et glacées s'efforçaient, de toute la puissance de leurs nerfs, à trouver un point d'appui: vingt fois il tenta une ascension périlleuse en se hissant le long de la corde, et il n'atteignait le milieu du puits que pour retomber bientôt à son point de départ. La fièvre, par bonheur, survenait alors et ranimait son énergie.
Il vit poindre le jour, avec l'espoir de la délivrance, et après trois heures de tortures inouïes, qu'il fut tenté de terminer en se laissant couler au fond de l'eau, il entendit une marche lente et avinée s'avancer du côté de la citerne, et il ouvrait déjà la bouche pour crier, préférant risquer sa vie une dernière fois plutôt que de mourir cent fois par minute; d'ailleurs, il se flattait que son piteux état le justifierait du soupçon d'être le diable en personne; mais il eut, par prudence, la précaution d'attendre qu'il fût hors de sa prison pour se faire connaître: la corde remuait et se tendait, en criant sur la poulie; il aperçut le jardinier, qui s'était mis en devoir de tirer de l'eau: il s'accrocha d'une main à cette corde qu'il n'avait pas quittée, et se suspendit de l'autre main au seau qui montait, en se recommandant à son ange gardien.
--Tais-toi, poulie criarde, demain tu seras graissée! disait le jardinier, en chancelant, par suite des libations auxquelles l'alerte de la nuit avait donné lieu parmi la valetaille. En vérité, l'eau pèse plus que le vin, et je suis sage de n'en jamais boire. Ce vilain seau n'est pourtant pas rempli d'or, mais on croirait, à sa lourdeur, que le diable est dedans!
A ces mots, il se trouva face à face avec Scarron, qui, craignant de se voir de nouveau précipité dans la citerne, s'était élancé d'un bond sur la margelle du puits, en tenant avec ses deux mains la corde immobile. Le jardinier ferma les yeux, lâcha la corde, plia les genoux sous lui et murmura les prières des agonisants, pendant que, sans le remercier, Scarron, qui avait mis pied à terre et qui reconnaissait les jardins de l'hôtel où il se trouvait, dégourdissait ses jambes presque inertes, en courant à perdre haleine, avec l'espérance de gagner une petite ruelle qui longeait le clos des Chartreux et aboutissait à la rue d'Enfer.
Le jardinier, se sentant fort de l'éloignement du diable qui ne l'avait pas même touché, se releva, en criant à pleins poumons, et mit en branle une cloche qui servait à appeler les ouvriers. On répondit, on accourut à ses clameurs, à son carillon, et le diable, qui fuyait à travers le jardin, fut poursuivi de près. Scarron n'eut pas d'autre moyen d'échapper à cette nouvelle poursuite, que de sauter dans le clos des Chartreux, de ramper entre les ceps de vigne qu'on avait vendangés la veille, et de se glisser à quatre pattes dans le pressoir, dont la porte était entre-baillée. On aurait, en effet, perdu sa trace, si un aide jardinier ne se fût trouvé là pour garder la vendange, dont il avait goûté un peu plus que de raison.
--Merci Dieu! dit l'aide, en tombant le front contre terre, à la vue de ce bipède humain, dont les plumes mouillées ressemblaient à des écailles. Grand saint Bruno, protégez-moi! Arrière, vision satanique! murmurait-il à voix basse, sans oser lever la tête: le Seigneur me châtie pour avoir péché par gourmandise, en goûtant à la vinée du couvent.... Au secours! au secours! cria-t-il à plein gosier, lorsque la conscience d'un péril imminent lui eut rendu la voix. A moi, mes amis! sauvez-moi de l'enfer! Je t'exorcise, Belzébuth! Plût à Dieu que j'eusse à ma dévotion une tonne d'eau bénite!
Scarron faillit se jeter sur ce braillard, qui allait donner l'alarme à tout le couvent; mais la prudence lui fit comprendre que ce robuste garçon le terrasserait d'une chiquenaude et il se hâta de chercher une autre cachette, avant qu'on arrivât aux cris du maudit ivrogne. Une échelle dressée contre les douves extérieures de la cuve l'invitait à y monter et à descendre en dedans de cette cuve, au risque de courir la chance d'être noyé dans le vin nouveau; il s'enfonça donc jusqu'au cou dans un bain fumeux et enivrant, qui lui parut chaud en comparaison de l'eau de la citerne; il s'y désaltéra même, pour calmer le feu intérieur qui le consumait.
Le gardien du pressoir s'époumonnant à hurler et à intercéder saint Bruno, fondateur de l'ordre des Chartreux, les moines sortirent de leurs cellules. On mit en branle les cloches du monastère, comme si ce fût un incendie: tous les religieux étaient sur pied, toute la communauté accourait au pressoir. On accourut aussi des environs. L'aide jardinier qui jurait avoir vu le diable, délirait d'effroi, en racontant la vision qu'il avait eue; le vin nouveau dont il s'était gorgé lui inspirait les plus extravagantes hallucinations: il en vint à raconter que le diable qui avait fait invasion dans le couvent ne pouvait être que le diable légendaire de Vauvert, d'autant plus qu'il avait trois têtes, six bras et quatre jambes. On chercha, on regarda partout, excepté dans la cuve: on ne trouva que quelques plumes gluantes collées au plancher, on les exorcisa, on les brûla, on récita des prières, on aspergea d'eau bénite le vin qui bouillonnait, puis on se retira, en plaçant à la porte du pressoir deux hommes, au lieu d'un, pour empêcher le démon de reparaître. La superstition et la crédulité étaient si grandes, à cette époque, qu'on faisait intervenir le diable en tout ce qui semblait anormal et inexplicable dans l'ordre des choses naturelles.
Scarron, plus tranquille enfin dans la cuve du pressoir qu'au fond de la citerne où il avait failli périr de froid, souhaitait néanmoins être hors de ce bain chaud, dont les vapeurs commençaient à lui troubler la cervelle: il s'adossa, debout et immobile, aux parois de la cuve, pour ne pas être entraîné, par le vertige, sur un lit de grappes de raisin, qui fût devenu son tombeau. Mais le vin en fermentation l'enveloppait d'un nuage perfide; il chancelait sur le marc mouvant; il allait peut-être périr, lorsqu'un dernier sentiment de conservation lui inspira l'énergique volonté de se soustraire à un danger, que les délices de l'ivresse rendaient plus inévitable; il s'accrocha des deux mains et des dents au bord de la cuve: il s'aida si activement des genoux et des pieds qu'il parvint à s'asseoir sur le haut d'une échelle, pour raffermir ses sens et rappeler ses idées, qui tournoyaient dans un nuage avec tous les objets environnants.
Son séjour parmi la vendange écumante avait peint tout son corps d'une couleur rougeâtre, qui lui donnait une figure encore plus extraordinaire et plus effrayante. Les deux hommes, qui priaient à la porte du pressoir, furent distraits de leurs prières par le mouvement qui s'opérait dans la cuve, et dès qu'ils virent s'élever au-dessus de cette vaste cuve un personnage auquel leur épouvante prêta des formes gigantesques et des traits surnaturels, ils se signèrent et s'enfuirent. Scarron jugea prudent de les imiter, avant qu'ils eussent donné l'alarme, et il fit si bonne diligence dans cette dernière fuite, qu'il heurtait à la porte de son oncle, en même temps qu'on sonnait les cloches au couvent.
La vieille gouvernante, qui vint ouvrir, tout en larmes, ne pouvait reconnaître son petit Paul, sous ce masque de suie, de plumes et de vin. Elle s'imagina que le diable emportait l'âme de son maître, et elle recula en arrière, les yeux fermés, les dents serrées et les bras au ciel. Scarron essayait de la rassurer, en lui demandant du linge et un lit chaud, mais sa voix et ses caresses ne réussirent pas à la tirer d'erreur, et elle se cachait le visage, se bouchait les oreilles et s'obstinait à ne répondre qu'en marmotant le _De profundis_. Scarron, perclus de froid et tremblant de fièvre, changea de ton et de manières, l'invectiva et la rudoya, ce qui fut plus efficace.
--Or ça, sorcière du diable! s'écria-t-il en colère: veux-tu que j'éveille mon oncle par ce vacarme, et désires-tu que je sois réprimandé, par lui, de ma triste mascarade?
--Seigneur Jésus! reprit la gouvernante, en gémissant; monsieur votre oncle est près d'expirer. Dès qu'il apprit que vous étiez noyé, il fut attaqué de paralysie et d'apoplexie; maintenant il gît sans connaissance et pâmé de douleur à votre sujet. Le médecin a déclaré qu'il n'en relèverait point, et d'un instant à l'autre, il s'en va trépasser.
Scarron n'eût pas été plus stupéfié, si la foudre l'avait atteint; il se frappa le front, et oubliant ses propres souffrances pour ne songer qu'à son pauvre oncle qu'il avait tué par une insigne folie, il jura de se venger d'Armand de Pierrefuges, sans se souvenir que c'était lui-même qui l'avait envoyé au chanoine; il courut, étouffé de sanglots, dans la chambre du vieillard, qui, après une crise favorable, avait repris ses sens et tâchait de renouer les fils brisés de sa mémoire. L'apparition de son neveu eût sans doute porté un nouveau désordre dans ses idées et compromis plus gravement sa santé, si Scarron ne se fût précipité entre ses bras, presque insensé de chagrin et de remords. Le digne oncle, qui n'était pas plus que sa gouvernante un esprit fort, faillit partager les terreurs que ce diable avait semées partout sur son passage; mais il aimait trop son mauvais sujet de Paul, pour douter de son identité en l'écoutant parler.
--Mon vénéré oncle, disait Scarron avec une vraie sensibilité, on vous a trompé! Je ne suis pas encore défunt, et je vivrai longtemps pour vous obéir, si Dieu me prête vie.
--Est-ce le cas de se noyer, méchant, parce que tu n'as point goût à te faire abbé? reprit le bonhomme, que la joie ressuscitait. Deviens greffier, notaire, procureur, si tu veux, plutôt que mort!
--Ah! mon bon et excellent oncle! interrompit Scarron, redoublant d'embrassades; à votre tour, guérissez-vous, mon second père, et, pour expier mes fautes, je serai abbé, chanoine et pape, si cela vous agrée en quelque chose. Aussi bien, je puis dire adieu au monde désormais, car il m'en cuira d'avoir fait le diable, durant cette terrible nuit!
Ces mots, prononcés avec une mélancolie qui s'efforçait d'être plaisante, avertirent le chanoine de jeter les yeux sur le singulier personnage qu'il embrassait tendrement: en voyant cette face de ramoneur, ces plumes rougies, ces cornes dorées, et cette queue ruisselante de vin, il perdit la gravité de son âge et de sa robe monacale, pour tomber dans des convulsions de rire, qui dissipèrent les restes de sa maladie; il fut donc guéri radicalement par cet excès de gaîté et cette explosion de joie.
Quant à Scarron, qui riait aussi de le voir rire, il eut beau, à force de bains, se débarrasser de ces plumes et de ce miel diaboliques incrustés dans sa peau, sa jeunesse et sa santé furent le prix de son imprudente mascarade; les rhumatismes, qu'il avait gagnés à ces alternatives subites de chaud et de froid, désorganisèrent son tempérament et paralysèrent tout son corps; sa tête se pencha sur sa poitrine; ses jambes, dont les nerfs s'étaient retirés, lui refusèrent leur service, et il ne conserva de mouvement que dans les yeux, la langue et la main droite; mais sa bonne humeur ne l'abandonna pas et s'accrut, au contraire, en compensation des autres facultés qui lui manquaient.
Son oncle lui légua le canonicat du Mans, et la reine le nomma son _malade en titre d'office_, avec une bonne pension pour se faire soigner. Malgré les tortures à peu près continuelles qui le clouèrent, pour toute sa vie, sur un fauteuil, Paul Scarron composa les ouvrages les plus bouffons, en vers et en prose, qui aient jamais été écrits dans notre littérature.
LE REVENANT
DU CHATEAU DE LA GARDE
(1643)
Dans le courant de l'hiver de l'année 1643, le bruit se répandit à Paris, que la peste s'y était déclarée, et ce bruit, grossi par l'effroi, amena bien des départs précipités, quoique la police n'épargnât rien pour tranquilliser les esprits. Tous les jours, le quartier du Marais, où habitait la noblesse à cette, époque, se dépeuplait, et des familles entières, malgré la rigueur de la saison, s'empressaient de quitter la capitale, et de fuir un péril imaginaire. Ce fut bien pis, lorsqu'on publia que le fléau s'était propagé dans les provinces! Ceux qui étaient sortis de la capitale ne savaient plus s'ils devaient y rentrer, et ceux qui y restaient encore, hésitaient à s'en éloigner.
Madame du Ligier de La Garde, dont le mari était maître d'hôtel de la reine-mère Anne d'Autriche, et qui remplissait elle-même une charge analogue auprès de cette princesse, se voyait forcée de demeurer à la cour, résidant alors au Château de Saint-Germain-en-Laye. Or, sa fille Antoinette, âgée de neuf ans, se trouvait seule à Paris, loin des yeux et des soins de sa famille, dans le couvent des Carmélites de la rue du Bouloy, pour y commencer son éducation. Madame de La Garde frémit du danger qui pouvait menacer son enfant, au milieu d'une ville infectée par la contagion et dans le sein d'une communauté religieuse où ne pénétraient pas facilement les secours de l'art. Elle eût voulu, pour rassurer sa tendresse, protéger de ses regards maternels cette jeune tête, sur laquelle reposaient tant d'espérances, mais des ordres sévères de la cour ne permettaient à personne de venir de Paris à Saint-Germain, et elle se fût exposée à une disgrâce en même temps qu'à la perte de sa charge, si elle avait essayé de s'absenter pour se rendre auprès de sa fille. Une de ses amies, madame d'Urtis, était dans une position identique: mademoiselle Thérèse d'Urtis, qui avait à peu près l'âge de mademoiselle de La Garde, élevée dans le même couvent qu'elle, devait être également séparée de sa mère, par des obstacles résultant de la charge de celle-ci dans la maison de la reine. Les deux mères se confièrent donc leurs inquiétudes, et tinrent conseil pour les faire cesser, en écartant leurs enfants du foyer de l'épidémie.