Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants

Chapter 11

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Scarron, accoutumé au spectacle de cette pauvreté mobilière, qu'il admirait, comme un témoignage de l'insouciance d'un petit maître, entra brusquement dans le taudis, où Pierrefuges, assis la tête dans ses mains, devant un feu presque éteint, paraissait livré à de tristes réflexions. L'arrivée de son cher Paul ne dérangea pas sa rêverie maussade, et lorsque celui-ci se fut jeté dans un fauteuil vacant, Pierrefuges se leva en silence, pour allumer, aux dernières étincelles du foyer, une chandelle de suif, qui n'éclairait pas tous les soirs son coucher.

--Armand, ou plutôt monseigneur de Pierrefuges! dit le jeune homme, avec cette hilarité sardonique et bouffonné, qui éclatait dans tous ses propos. Que fais-tu là, ainsi acoquiné dans la cendre froide, comme si tu préparais une lessive? Es-tu jaloux des cloches de l'église Saint-Paul, qui ont la voix plus sonnante et plus argentine que la tienne? Ne songerais-tu pas que ces belles cloches, offertes en don à la paroisse par plusieurs rois de France, feraient bien mieux, ton affaire, s'il t'était permis de les faire fondre en monnaie?

--Du premier coup, mon fils, tu devines mon mal, qui n'est autre que ventre et bourse vides! reprit Armand, en clignant de l'oeil, pour inviter Scarron à remédier à ce mal dont il se plaignait souvent. Mes coquins de fermiers tardent tant à m'apporter leurs redevances, et les joueurs de lansquenet, qui me doivent sur parole, ont si rétive mémoire, que je n'ai pas une pièce blanche pour entrer au cabaret, et ce soir, je me coucherai à jeun, comme un carme déchaussé. Bien plus, ce qui m'afflige davantage, je ne puis aller à la mascarade chez la baronne de Soubise.

--Une mascarade nouvelle? interrompit Scarron, dont les yeux pétillèrent du désir d'y aller. En vérité, mon cher Armand, vous m'y mènerez, n'est-ce pas, dussions-nous voler un tailleur d'habits?

--Non, certes, je n'irai point, et je passerai la nuit à dormir sur l'oreiller de mon appétit, afin de courir la fortune en songe. Vingt écus pourtant eussent suffi à me mettre en bel équipage!

--Vingt écus, mon maître? Çà, dites-moi où ils sont, que je les prenne! Mais, à quoi bon ces vingt écus? Quand vous aurez soupé avec ces pâtisseries, que je vous apporte du buffet de mon oncle, vous vous dorloterez dans votre lit en rêvant à la mascarade. Cependant c'est une belle chose qu'une mascarade! Est-il donc si malaisé de trouver et d'inventer, à peu de frais, un déguisement? Il ne faut que vêtir votre pourpoint à l'envers et acheter un masque de façon grotesque. Parbleu! j'y veux aller avec vous!

--Allez-y, s'il vous plaît! mais certainement vous serez mal reçu, sinon chassé par les valets, car la mascarade, inventée par un des poètes les plus raffinés de la cour, représentera la naissance de la déesse Vénus et son arrivée dans l'Olympe des Dieux. Or, pour cet effet, chaque convié est tenu d'avoir la figure de son rôle. Aussi, m'avait-on assigné le rôle d'un Prince des Ténèbres, de la suite de Pluton.

--Eh bien! au lieu d'un seul prince, nous en ferons deux, pour le cortège de sa majesté infernale. Pardieu! compagnon, je suis en veine d'imagination, et voici que je vous offre de diaboliques accoutrements pour la fête.

--Lesquels? J'avais bien songé à porter seulement sur ma poitrine un écriteau indiquant mon rang et mes honneurs dans l'empire de Pluton.... Mais, non, je resterai au logis, faute d'avoir vingt louis, que j'ai perdus sur parole, en jouant avec le marquis de Senneterre et qu'il serait homme à ne pas me réclamer.

--Baste! si ce n'est que cet obstacle à vaincre, dans une heure je te procure quarante écus pour parfaire ta dette et nos menues dépenses. Écoute ce qu'il faut faire à cet effet: dès que je serai endiablé à ma guise, tu prendras bel et bien mes habits et tu les porteras chez mon oncle le chanoine, en lui racontant que je me suis noyé dans la rivière, et que les bateliers qui ont pêché mon corps demandent quarante écus pour leur récompense. Sans doute, que cette fâcheuse nouvelle mettra en deuil mon révéré et digne oncle; mais il en aura ensuite plus vive joie à me revoir sain et sauf, le lendemain.

--Voilà, pardieu, une plaisante ruse! reprit Armand, qui en augura un succès productif, et qui se mit à ramasser les pièces d'habillement que Scarron avait déjà quittées: c'est une bagatelle que quarante écus, et je pousserai la générosité de ton oncle jusqu'à cent. Ça, mon mignon, n'est-ce pas quelque fée, qui te conseille et t'inspire? Grâce à cette fée, nous allons avoir cent écus en belle monnaie trébuchante. Mais que fais-tu là? Pourquoi défaire mon lit de la sorte?

--Ce sont nos costumes de bal que j'apprête, s'il vous plaît! répliqua Scarron, qui, à moitié déshabillé déjà, commençait à découdre le lit de plume: à vous l'enveloppe de votre coite! Je me rappelle, à ce propos, le conte d'un diableteau, qui affina un grand diable dans le partage du butin et qui mangea les noix, en ne lui baillant que les coquilles. Oh! le galant diable que je ferai! A moi le reste! Jamais l'enfer n'aura vu diables plus comiques, et madame Vénus rira de l'invention, je vous assure. Mais n'avez-vous plus de ce bon miel, que je tirai exprès pour vous de l'office de mon oncle?

--Tiens, friand! Le pot n'est pas même entamé, puisque j'ai tous les jours mangé en ville, répondit Armand, qui lui désignait dans un coin le vase de faïence rempli de miel.

--C'est bien, mon galant seigneur. Je vous laisse la toile du matelas, pour en faire une robe traînante et un turban, et je me charge de dessiner, avec de l'encre, sur cette toile, une foule de dessins diaboliques. Il ne faudra, après, que nous charbonner le museau, pour paraître dignement dans la diablerie. Je m'en vais donc disposer nos costumes, et vous, allez vite où vous avez affaire, c'est-à-dire chez mon oncle le chanoine, tandis que j'achèverai notre mascarade; vous trouverez ici à votre retour tout ce qu'il faudra pour vous habiller à la diable. Toutefois, si vous tardez trop, je ne vous attendrai point, pour m'introduire chez madame la baronne de Soubise.

Armand de Pierrefuges pensa mourir d'un accès de folle gaieté, en voyant Scarron, qui s'était mis presque entièrement nu, se frotter de miel tout le corps, comme les athlètes de l'antiquité se frottaient d'huile pour se préparer à la lutte. Scarron accomplissait son oeuvre en silence, avec un sérieux imperturbable, que les plaisanteries et les éclats de rire ne réussirent pas à émouvoir. Cependant, il fit observer à son camarade, que le prix du lit de plume, qu'il avait mis à mal, se trouverait amplement payé avec l'argent que fournirait le chanoine, et sur ce, il le pressa de partir, pour être plus tôt revenu. Mais les rires d'Armand redoublèrent et ne cessèrent plus, lorsque Scarron, couvert des pieds à la tête d'un léger enduit de miel, s'élança parmi la plume qu'il avait entassée sur le plancher, et s'y roula en tout sens, de telle sorte qu'il se releva entièrement revêtu du duvet qui s'était collé partout sur sa peau emmiellée. Sous son enveloppe de plume, il n'avait plus rien d'humain que le visage et la voix. Il dut pourtant s'attacher solidement autour des reins une couverture de laine brune, qui lui donnait l'apparence d'un sauvage de la mer du Sud.

Enfin, pour mieux caractériser ce costume, il noircit de suie détrempée son visage, que la plume ne recouvrait pas, et planta sur sa tête une grande paire de cornes en papier doré.

Armand oubliait l'argent qu'il devait aller prendre chez le chanoine, pour examiner en détail l'étrange travestissement, auquel Scarron ajoutait encore des ornements et attributs nouveaux, outre la queue caractéristique en carton découpé, qu'il entortilla d'un vieux galon d'argent et qu'il s'attacha ensuite le plus solidement possible au bas des reins.

--Dieu fasse, lui dit son ami, que les pauvres joueurs qui ont tiré le diable par la queue, ne s'en prennent pas à la tienne, avec l'espoir de faire fortune!

--Un diable ne peut aller les mains vides, comme un donneur d'eau bénite? objecta Scarron. Trouvez-moi quelque outil qui ressemble à une fourche et qui me tienne lieu de sceptre ou de bâton d'honneur!

Armand de Pierrefuges tira de la cheminée un grand crochet de fer, qui avait servi, dit-il, dans les cuisines du roi Charles V, et dont l'extrémité, en effet, était façonnée en forme de fleur de lys. Scarron jugea l'instrument propre à l'usage qu'il comptait en faire, et se déclara très satisfait de son déguisement.

Les deux amis se donnèrent rendez-vous au bal, et Armand, qui était bien résolu à ne pas se compromettre avec un pareil masque, s'achemina, en riant de souvenir, vers le but de son expédition d'adroite fourberie, qui devait lui donner les moyens de retourner au jeu, la bourse pleine.

Scarron ayant terminé sa burlesque métamorphose, dont il ne pouvait avoir lui-même qu'une faible idée, faute de miroir où se regarder, s'arma de résolution et d'audace, pour briller dans la mascarade de madame de Soubise, qui ne le connaissait pas; l'incognito l'enhardissait, et il sortit du logis d'Armand de Pierrefuges, sans avoir été aperçu, marchant légèrement sur la pointe du pied, de peur d'éclabousser son blanc plumage. Il arriva, sans accident, dans la rue des Tournelles, où était situé l'hôtel de madame de Soubise. Dans les rues désertes, que Scarron, déguisé en diable, traversa comme une ombre, il n'avait rencontré qu'une vieille femme, qui s'enfuit et tomba presque morte de peur, au coin d'une borne, en recommandant son âme à Dieu et à tous les saints; cette femme attira, par ses gémissements, quelques voisins à qui elle conta l'effrayante apparition, que tous attribuèrent aux fumées du vin qu'elle avait bu; néanmoins, le bruit courut, dans les environs, qu'une espèce d'homme sauvage, emplumé et cornu, s'était montré à plus de dix personnes, et on en conclut que le diable était venu faire des siennes dans le quartier de l'Arsenal.

Le diable ou l'homme sauvage avait pénétré dans l'intérieur de l'hôtel de Soubise, sans autre passe-port que son étrange déguisement, auquel les valets, à moitié ivres, n'avaient pas pris garde, dans le tumulte des masques qui arrivaient de toutes parts. Le vestibule était mal éclairé par deux torches, et la diablerie de Scarron n'avait été vue ni remarquée de personne. Il monta hardiment le grand escalier, et s'introduisit d'abord dans une galerie, qui précédait la grande salle du bal, étincelante de lumières, embaumée de fleurs et retentissante de musique.

Cette musique animée, cette foule bigarrée de couleurs, cette magnificence de cérémonial, cette lumière éblouissante de chandelles de cire, ne déconcertèrent pas l'impudence de Scarron, qui se fiait à la bizarrerie de son costume fantastique, pour obtenir un succès de franche gaieté, sous les yeux de tout ce que la noblesse de cour avait de plus raffiné et de plus charmant. Ce n'étaient que Dieux et Déesses dans les costumes les plus originaux, les plus riches, les plus gracieux, au milieu d'une décoration théâtrale représentant l'Olympe, tel que les poètes anciens l'avaient décrit. L'aspect enchanteur de cet Olympe, qui eût fait envie à celui de la mythologie par la beauté des Déesses et la galanterie des Dieux, exalta encore la folâtre imagination du poète.

Il se mêla, en bondissant, à une sarabande, que dansaient Mars et les trois Grâces, Neptune et trois Tritons: un cri d'horreur signala d'abord sa présence, et tous les regards se fixèrent sur lui, pendant qu'il s'épuisait en sauts et en grimaces, quoique l'orchestre eût cessé d'accompagner sa danse turbulente; bientôt un rire universel circula dans l'assemblée, avant qu'on eût reconnu l'auteur de cette bouffonnerie et surtout la nature de son déguisement. Cependant quelques dames, que ce singulier masque emplumé avait heurtées au passage, s'étonnaient des taches gluantes qui gâtaient leurs robes de satin et de velours. On se persuada que, sous ce plumage, on trouverait plus tard certain seigneur, fameux par ses facéties, et madame de Soubise, pour amuser les Divinités de son Olympe, ordonna aux musiciens déjouer un branle, que, par hasard, Scarron dansait à merveille: il dansa donc, avec autant de souplesse que de vigueur, au bruit encourageant des rires et des applaudissements.

L'homme à plumes était donc réhabilité par sa grâce et sa légèreté de danseur; on le pria de continuer ses danses, qu'il n'interrompit que par lassitude. Les assistants lui étaient si favorables, qu'on lui fit servir une collation de fruits et de confitures, avec un flacon de vin d'Espagne. Pendant qu'il mangeait et buvait, pour réparer ses fatigues de danseur, tout le monde s'empressait autour de lui, pour admirer son costume hétéroclite et reconnaître ses traits, s'il était possible, sous un masque de suie, que ses longues moustaches et ses sourcils de duvet rendaient méconnaissables. Il était impossible d'attacher aucun nom de la cour sur ce visage, aussi hideux que malpropre, à cause des gouttes de sueur noire qui couvraient son front et qui ruisselaient sur ses joues noircies.

--Démon lutin et baladin, qui venez chez nous des rivages du Styx et de l'Achéron! lui dit madame de Soubise, qui s'était attribué le rôle de Vénus dans sa mascarade olympique, grand merci de vos danses, qui ont diverti les seigneurs et les dames de l'Olympe! Mais voici que nos Déesses s'informent de vos noms et qualités véritables, pour s'en souvenir dans le ciel ou dans l'enfer!

Scarron ne pouvait éluder cette question directe et aussi catégorique. La pensée lui vint de se faire passer pour son propre père, vieux conseiller au Parlement, qui ne devait pas être connu personnellement dans cette société toute aristocratique, mais la crainte de recevoir un démenti en face l'arrêta court, pour l'honneur de la magistrature. Cependant il fallait répondre, et son silence, en se prolongeant, quoiqu'il eût encore la bouche pleine, était de nature à diminuer la bonne opinion qu'on avait conçue de lui en raison de sa belle humeur. Comme il composait assez facilement les vers, pour sortir d'embarras par un madrigal et une cabriole, voici ceux qu'il improvisa, en les récitant d'une voix sympathique:

Je suis le diable Lucifer, Qui ne regrette point l'enfer, Trouvant bon ce siècle de fer: Quoiqu'il espère, par sa danse. Plaire à tant d'objets pleins d'appas, Son habit met en évidence Qu'en fait de cornes, il n'a pas La belle corne d'abondance.

La poésie du diable eut autant de succès que sa danse, et un poète de l'école de Malherbe, qui était là pour figurer Apollon, eut la modestie d'avouer que ce diable-là l'avait détrôné en huit rimes. Scarron, échauffé par les éloges, par le bruit, par la foule, et surtout par le vin d'Espagne, que la déesse Hébé lui versait à pleine coupe, éparpilla les madrigaux et les quatrains, avec une vivacité d'improvisation qui aurait pu lui tenir lieu de tout autre mérite; ses plus jolis vers, inspirés par un esprit galant et facétieux, coulaient de source, et les dames ne se lassaient pas de puiser à cette source vivante de douceurs, sans crainte de la tarir,» suivant l'expression d'une Précieuse, qui représentait la neuvième Muse. Quelqu'un déclara, d'enthousiasme, que le poète Théophile, mort l'année précédente, n'avait fait que changer de corps, par métempsycose, et revivait, plus gaillard que jamais, dans cet aimable improvisateur. Mais un examen plus attentif de l'accoutrement extraordinaire du diable emplumé avait fait naître de singuliers soupçons: les deux lévriers que Diane menait en laisse léchaient les jambes de Scarron, comme s'ils prenaient goût à ce régal; car le miel, fondant à la chaleur, égouttait sur ses traces et laissait à nu la peau, en quelques endroits du corps, surtout aux coudes et aux genoux; enfin, ce miel, fermenté et mêlé à des ruisseaux de sueur, exhalait une odeur acre, qui ne ressemblait pas trop à l'ambroisie.

Tout à coup, par malice ou curiosité, les neuf Muses, qui entouraient ce diable de poète, lui arrachèrent quelques plumes, assez adhérentes à la chair pour n'en être pas séparées qu'avec une cuisante douleur; Scarron cria qu'on l'écorchait vif, mais l'exemple était donné; ces plumes arrachées avaient mis à découvert une peau luisante et collante: alors ce fut à qui plumerait, de toutes mains, le malheureux: hurlant comme un véritable démon, il implorait grâce, il se débattait, il se roulait par terre, il poussait des cris, mais ses contorsions et ses clameurs ne faisaient qu'exciter les rires et les cruautés de la bande céleste, qui se ruait sur lui pour le dépouiller de son duvet postiche. La plaisanterie tourna en injures et en mauvais traitements, lorsque le pauvre homme fut complètement déplumé, et Scarron aurait peut-être été déchiré en lambeaux, ainsi qu'Orphée par les Bacchantes, si, poursuivi et haletant, il n'était parvenu à gagner le vestibule. Il eut le bonheur de ne pas tomber dans les mains de la valetaille, qui aurait imité ses maîtres, en renchérissant sur l'exemple: ceux des valets, laquais et porteurs de chaises, qui n'étaient pas étendus ivres-morts, sous le péristyle et dans les cours, ne quittaient plus des lèvres le goulot de la bouteille et n'avaient des yeux entr'ouverts que pour voir couler le vin dans leur bouche.

Scarron, tout dégouttant de miel et de sueur, avait l'épiderme irrité de brûlantes démangeaisons, et tremblait de tomber au pouvoir de quelques-uns de ses bourreaux, qui le suivaient de près avec de bruyants éclats de rire: il descendit, à tâtons, un escalier obscur, et sortit de l'hôtel, comme il y était entré, sans rencontrer personne sur son passage. Une fois dans la rue, il se préparait à prendre ses jambes à son cou, pour regagner le faubourg Saint-Michel, où demeurait son oncle, quand deux porteurs de chaise, qui attendaient leur maître pour le ramener à son hôtel, ayant la vue obscurcie par le vin et le sommeil, s'imaginèrent que c'était lui qui venait à eux, et ouvrirent la portière de la chaise, en l'invitant à se garer de l'air glacial de la nuit. Scarron, que ce brusque changement de température avait saisi, et qui grelottait déjà de tous ses membres, ne laissa pas échapper une si belle occasion de se mettre à l'abri du froid et de la bise: profitant d'un heureux quiproquo, il se jeta dans la chaise qui s'ouvrait devant lui et que les porteurs refermèrent aussitôt.

Une chaise à porteurs était une espèce de boîte, rembourrée et garnie en dedans de tapisserie ou d'étoffe, pouvant contenir une personne assise. La reine Marguerite de Valois avait mis à la mode, depuis quarante ans, ce moyen de transport, et tout le monde s'en servait, dans la société polie, avant l'adoption générale des carrosses; deux hommes, l'un devant et l'autre derrière, portaient, à l'aide de brancards et de bricoles de cuir, cette boîte fermée par une portière à vitre, qui faisait face au siège intérieur. Ce véhicule, qui était fort commode pour franchir de courtes distances, sans être incommodé par le froid ou le hâle et sans avoir à craindre la pluie ou la boue, resta en usage jusqu'à l'époque de la Révolution, où la quantité des voitures à roues n'a plus permis de l'employer dans les rues de Paris.

Les porteurs, qui croyaient avoir affaire à leur maître, n'avaient pas distingué, dans l'ombre de la nuit, quelle sorte de masque s'installait au fond de la chaise, qu'ils soulevèrent et emportèrent d'un pas lent et mesuré, en chantant des couplets bacchiques. Scarron, à peine remis de son émotion, se peletonna sur lui-même, pour rappeler la chaleur dans ses pauvres membres engourdis et endoloris, car le miel, qui couvrait sa peau et en obstruait tous les pores, lui causait de vives démangeaisons. Il s'endormit bientôt de lassitude, au bercement cadencé de la chaise, sans savoir où on le conduisait et sans s'être demandé quelle serait la fin, bonne ou mauvaise, de son aventure de carnaval. Il était, d'ailleurs, à moitié ivre et tout à fait philosophe.

Cependant Armand de Pierrefuges, toujours riant à part soi de la plaisante figure que ferait Scarron et de l'accueil qu'il recevrait chez madame de Soubise, arriva chez le bon chanoine, qui venait de se mettre au lit, après avoir sommeillé digestivement à la suite d'un copieux souper.

Les habits de Scarron, que Pierrefuges apportait, à cette heure indue, déterminèrent la gouvernante à l'introduire aussitôt dans la chambre du vieillard, qui ne s'était pas couché sans demander des nouvelles de son neveu. Il fallait qu'il fût sous l'impression d'un sinistre pressentiment, car enfin Scarron ne rentrait jamais de si bonne heure, lorsqu'il rentrait avant l'aube.

Armand, en se présentant devant le chanoine à peine éveillé, feignait de s'essuyer les yeux, qu'il avait aussi secs que le coeur; mais, à l'aspect de cette face épanouie et rubiconde, à laquelle l'inquiétude ne donnait pas même un caractère grave et sérieux, il ne put s'empêcher de rire, par un retour de pensée vers la mascarade du futur abbé Scarron, qui, en ce moment même, s'exerçait à jouer un rôle de diable. Le chanoine le regardait avec un étonnement, que ce rire intempestif augmentait encore; mais, dès qu'il reconnut les vêtements de son cher Paul, que l'inconnu étalait devant lui, il s'élança hors de son lit, les mains et les yeux levés au ciel, en se préparant à apprendre un grand malheur.

Rien n'était plus vrai que son émotion douloureuse, mais il avait, avec son costume et sa coiffure de nuit, une physionomie si bouffonne, que le rire malhonnête d'Armand de Pierrefuges en redoubla.

--Monsieur, Monsieur! disait le bon chanoine: ce pourpoint, ces chausses appartiennent à mon neveu, à mon fils, à celui que j'aime par-dessus tout! En quel lieu les avez-vous trouvés? Où donc est-il allé, mon pauvre Paul, après s'être ainsi dévêtu? Ah! Monsieur, n'aurait-il point perdu au jeu ses hardes et son trousseau, le méchant garçon? Retirez-moi d'angoisse, par pitié!

--Révérend père! répondit Armand, qui riait sous cape, quoi qu'il fît pour tourner ses idées du côté tragique de la situation; je viens vers vous tristement, pour vous annoncer l'accident le plus funeste, le plus lamentable, le plus imprévu, et pour vous prier de dépenser cent écus, en mémoire de votre infortuné neveu Paul Scarron.

--Qu'est-ce? Cent écus! reprit l'oncle, qui n'eut pas le coeur d'être avare, en présence d'un douloureux événement qu'il appréhendait plus que tout. Paul est-il mort?

--Hélas! mon digne seigneur! repartit l'imposteur, avec un interminable éclat de rire, qui simulait des sanglots étouffés: ce jeune homme, de si noble race, de si fière espérance, de savoir si précoce, d'esprit si mignard, qui avait pour vous si chaude amitié et si profonde reconnaissance.... Las! si vous l'aviez vu en cet état!...

--Bon Dieu, secourez-moi! s'écria le chanoine, trop préoccupé de sa douleur pour en être distrait par les rires inextinguibles de ce fatal messager. O ciel! qu'est-il advenu?

--Voici les habits de votre cher neveu, que je vous apporte, messire: ne les reconnaissez-vous pas? Las! c'est moi qui l'ai déshabillé, l'héroïque jeune homme, quand les bateliers ont tiré son corps de la rivière....

--Quoi! mon neveu est noyé! Mon Paul a rendu l'âme! interrompit le chanoine, en pleurant comme un enfant, pendant que le fourbe riait à se pâmer. O le malheureux sort!... Sans doute, il ne s'est pas donné la mort volontairement? Qui eût pensé que je survivrais à cet enfant chéri? Je mourrai volontiers, à présent qu'il n'est plus.

--Ça, consolez-vous, mon Père, et priez Dieu qu'il nous le ressuscite, par miracle.... Mais remettez-moi, s'il vous plaît, les cent écus, qu'il faut pour racheter le corps aux bateliers.

--Cent écus? Certes, je les donnerai, et davantage, pour lui faire un pompeux enterrement, pour les messes, pour la cire, pour les pauvres! Mais dites-moi seulement, s'est-il défait lui-même?