Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants

Chapter 10

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--Bons chrétiens que tourmente le mal de dents! disait d'une voix perçante le signor Fagottini, tandis que d'Assoucy gambadait à ses côtés en remuant les mâchoires, monsieur mon singe est mort hier, et mes marionnettes en ont pris le deuil. Avant qu'elles se soient consolées, ce qui ne sera pas de longtemps, puisque je les mène en Italie, à la cour d'un grand monarque, j'ai fait voeu d'arracher, gratis ou à petits frais, toutes les dents malsaines, puantes ou douloureuses, qui sont encore plantées dans vos bouches; cela, s'il vous plaît, pour la gratitude singulière que j'ai toujours eue à l'égard des gens de Paris. C'est pourquoi je possède un miraculeux secret, pour faire repousser sur-le-champ les dents que j'ôte, de telle sorte que, deux jours après la dent arrachée, les choses se rétablissent d'elles-mêmes en leur premier état. On peut dire avec assurance que les plus grands saints du paradis n'inventeraient pas un remède plus efficace: par exemple, une vieille édentée retrouvera de quoi mordre, et je pourrais citer un vénérable cardinal, qui onc ne perdra plus ses dents, les ayant fait enlever toutes, dût-il vivre deux fois centenaire.

Cette impertinente allocution, débitée avec une assurance emphatique, rencontra peu d'incrédules; mais si chacun se rendait bien compte, à part soi, de ce qui pouvait manquer à sa mâchoire, personne n'osait courir la chance de l'essai du fameux remède. Fagottini avait déployé ses formidables tenailles d'acier, qui firent reculer d'abord même les plus intrépides, déterminés à tenter l'aventure et sacrifier une mauvaise dent pour en avoir une bonne; il recueillit bientôt une brillante moisson d'écus blancs, comme l'expression palpable de la confiance et de l'intérêt des spectateurs. Il se rengorgeait avec suffisance, apprêtait les ustensiles de son métier, en agitant un collier de vieilles dents de cheval enfilées comme des perles: tout à coup il prit d'une main d'Assoucy par la tête, lui écarta les lèvres, avec l'autre main, et mit à découvert deux superbes rangées de dents, dont la blancheur contrastait avec la noirceur factice de son teint. L'enfant, que le menaçant appareil de l'art du dentiste avait troublé et inquiété, supposa naturellement une fâcheuse intention contre sa bouche, quand il se sentit saisi de la sorte à l'improviste par Fagottini; il ne cessa de crier et de se débattre, qu'en entendant ces paroles rassurantes du perfide Italien adressées à son auditoire:

--Messieurs et mesdames, avisez cette denture plus aiguisée que canif, et plus polie qu'ivoire. Eh bien! ce garçonnet avait de naissance toutes les dents ébréchées, gâtées et mal agencées: c'était un chaos piteusement entassé dans sa bouche; or, il nous fallut arracher toutes ces méchantes dents pour les remettre en plus bel ordre, et la nature fut si rétive, qu'elles ne revinrent dans le bel état où vous les voyez, qu'à la troisième pousse. Tenez-moi donc pour ignorant et calomniateur, si demain cette dent-ci que je vous montre et qui n'est plus bonne à rien n'a produit nouveau germe et nouvelle dent, pour le triomphe de mon art! Goûtez vous-même après, si cela fait le moindre mal à l'estomac!

Il voulut joindre l'exemple au précepte et fît semblant de tirer une grosse dent de la bouche de d'Assoucy, qui n'eut pas même le temps de se préparer à ce tour de passe-passe, et qui jeta un cri de douleur, en contradiction avec les promesses du charlatan. Celui-ci ne daigna plus s'occuper de son nègre, qui, pâle et tout en larmes, crut avoir perdu la dent et la voir toute sanglante entre les mains de l'opérateur.

Fagottini prolongeait l'effet de ce coup de théâtre imprévu, par de burlesques commentaires.

--Par sainte Appoline qui guérit les maux de dents! disait-il en se pavanant: arracher ou plutôt extraire une dent, fût-ce la plus grosse et la mieux enracinée, c'est moins que rien, et la douleur a les airs du plaisir. Voyez mon petit négrillon, qui se soucie de sa dent comme d'un cheveu, parce qu'il sait qu'elle ne tardera pas à reparaître plus belle qu'elle n'était. Or, je vous convie à venir demain voir la dent neuve, qui aura poussé, cette nuit, et si ce n'est pas assez d'une pour vous convaincre, je veux en faire sauter deux trois, l'une après l'autre, tant la graine est abondante, tant le terrain est fertile.

--N'approchez pas, abominable homme! interrompit d'Assoucy à voix basse, épouvanté du regard satanique de l'Italien qui le menaçait de ses terribles tenailles: n'approchez pas, sinon je vous mords jusqu'au sang, je vous égratigne la face et vous crève les deux yeux!

--Mon fils, quelle mouche te pique! reprit doucereusement Fagottini, qui ne voulut pas pousser à bout le désespoir du malheureux enfant, qu'il emporta dans ses bras derrière le théâtre, en lui disant, à l'oreille, de compter ses dents et de se taire. N'ayez pas peur, messires et mesdames, dit-il en reparaissant devant son public: mon nègre n'est point enragé, comme on pourrait le croire; c'est une maladie qu'il prit en nourrice, pour avoir été piqué d'un serpent; mais, dès que l'accès commence, j'ai grand soin de l'écarter du monde, afin qu'il ne blesse, ne morde et n'empoisonne personne. N'aurais-je pas plus sagement fait de lui arracher toutes les dents?

Cependant d'Assoucy jetait de tels cris, que le rusé Italien jugea prudent d'aller lui imposer silence, bon gré, mal gré, et n'essaya pas de le calmer avec de bonnes paroles: il se jeta sur lui, sans mot dire, et le serrant dans ses bras, à lui faire perdre haleine, pour l'empêcher de mordre et de crier, il le déposa évanoui dans le fond de l'échoppe; puis, avant que l'enfant eût repris sa fureur avec ses sens, il le bâillonna et le lia de fortes cordes comme un condamné à mort qu'on va mener à la potence. Après avoir pris cette cruelle précaution contre la peur et la fureur du pauvre garçon, il reparut en public et annonça que son nègre sortait à peine d'une violente crise, qu'il avait domptée, heureusement, au moyen d'un élixir, panacée souveraine contre toute espèce de maux.

L'élan était donné, et ce fut à qui viendrait tendre la bouche aux tenailles de l'impitoyable exécuteur: le fauteuil consacré aux victimes de ses actives opérations ne restait pas vide une minute, et la concurrence augmentait à mesure que les dents tombaient autour de l'impassible Fagottini, qui se surpassa en adresse et en activité; il ne déposait ses outils que pour recevoir le prix de ses services, quelquefois avec les malédictions de ses clients: quelquefois la gencive suivait la dent arrachée, ou bien, par quiproquo, la dent saine éprouvait le sort réservé à la dent malade, ou bien aucun effort ne réussissait à extirper une racine engagée profondément dans ses alvéoles; mais, en général, sauf des cris d'hommes et des pleurs de femmes, chacun s'en allait en silence, la mâchoire plus ou moins dégarnie ou ébranlée, avec la consolante persuasion de voir les dents absentes repousser, la nuit même, par la vertu de l'élixir avec lequel on devait laver la plaie.

--Par le grand saint Hubert, qui préserve de la rage! répétait Fagottini, à chaque dent enlevée: empêchez que, pendant une heure, votre salive ne mouille la plaie saignante; autrement; i'élixir que je vous baille gratuitement, par dessus le marché, serait comme nul et sans puissance; efforcez-vous aussi de retenir votre haleine, qui peut corrompre et détruire le germe de la dent à venir.

Cependant d'Assoucy, en revenant à lui, avait gémi de se trouver bâillonné et garrotté comme un criminel; son ressentiment ne fut pas diminué quand il reconnut que sa mâchoire était intacte et qu'il n'avait pas perdu une seule de ses dents, mais il ne détesta pas moins, dans son for intérieur, la barbarie tyrannique de l'arracheur de dents, qu'il eût voulu poignarder de sa propre main; il se calma pourtant, en pensant que bien d'autres seraient plus maltraités que lui, et la souffrance qu'il avait ressentie en idée était compensée par la souffrance plus réelle des imbéciles badauds qui ajoutaient foi aux grossiers mensonges de leur bourreau; il écoutait donc, en riant, les hurlements que Fagottini arrachait, avec les dents, à quelques-uns des patients. Mais il ne songea plus qu'à se dérober à de plus longs tourments, dès qu'il s'aperçut que la corde mal nouée n'entravait pas la liberté de sa main droite: il se servit de cette main pour se débarrasser de ses liens et de son bâillon. Aussitôt qu'il eut recouvré l'usage de ses membres, il oublia tous ses serments de vengeance et n'eut plus à coeur que de mettre en sûreté sa mâchoire; il s'arma d'audace et de résolution, pour traverser le théâtre où Fagottini opérait en public, et l'affluence y était si compacte et si empressée, qu'il ne fut pas même remarqué dans la foule, au milieu du bruit; déjà il se croyait sauvé, et son masque noir, qu'il avait effacé à demi avec un linge mouillé, ne pouvait plus aider à le faire reconnaître: par malheur, son cou et ses oreilles n'avaient point été débarbouillés comme sa figure.

Fagottini, qui calculait sa recette d'après le nombre de clients que lui promettait la multitude de curieux arrêtés devant ses tréteaux, distingua dans cette foule mouvante une toque à plumes jaunes, qui cachait mal des oreilles et un cou de nègre; il adjura saint Michel, vainqueur du diable, et laissant là les dents qui s'offraient à ses pinces infatigables, il s'élança au bas de son estrade, en interpellant le fugitif: il fendit la presse, et rattrapa par la manche l'infortuné d'Assoucy, qui, en se retournant à la secousse, rencontra la grimace horrible de son tyran; le pauvre enfant joignit les mains avec désespoir, et, décidé à tout, plutôt que de se soumettre à cet homme impitoyable, il lui résista de toutes ses forces.

Par le martyre de saint Étienne! disait Fagottini aux gens qui l'entouraient, toujours enclins à prendre parti pour le plus faible contre le plus fort; c'est mon valet qui a ses attaques d'épilepsie, et, si je ne l'avais appréhendé au corps, il s'allait précipiter dans la rivière. Secourez-moi, s'il vous plaît, bonnes gens, pour l'emporter précieusement, comme un saint, jusqu'à mon laboratoire, où je trouverai bien un remède à son vilain mal.

--Ne croyez pas cet imposteur! criait d'Assoucy, implorant par gestes la pitié des assistants. Il m'a noirci le visage, pour faire de moi un esclave, comme si j'étais un nègre, et il m'accable de mille duretés, ce sorcier hérétique! C'est moi qui suis le second page de musique du Savoyard; souvenez-vous de moi, mes amis! C'était moi qui jouais du luth et chantais à l'unisson avec mon maître Philippe, l'aveugle du Pont-Neuf! J'aimerais mieux être esclave chez les Algonquins, que de subir la tyrannie de ce diable, de ce païen, qui bientôt m'écorcherait vif. Holà! assistez-moi, bonnes gens, pour l'amour de Dieu, sinon il me tuera sans rémission! Dites, je vous en prie, au bon Savoyard, mon ancien maître, qu'il me tire de cet enfer.

--Mordié! dit le Savoyard, frappé de cet accent plaintif, qu'il reconnut: c'est toi, mon fils, c'est toi, fin voleur de cotignac! Dieu te garde, mon enfant! Tu n'auras point en vain appelé le Savoyard à ton aide!

En parlant ainsi, l'aveugle, qui s'était fait instruire du sujet de ce tumultueux débat, descendit de son estrade, et, guidé par les voix, s'ouvrit un chemin, à travers la foule, jusqu'aux combattants sur lesquels il fit tomber au hasard ses lourds poignets, comme des marteaux sur l'enclume; d'Assoucy, il est vrai, reçut la moitié des coups destinés au charlatan, qui était un champion indigne de l'Hercule de la chanson. Fagottini, néanmoins, ne lâchait pas l'enfant, qu'il présentait en manière de bouclier à son formidable ennemi: mais ce bouclier vivant, meurtri et contusionné, recommença ses plaintes pour intéresser les assistants à sa délivrance, déterminé qu'il était à ne jamais rentrer sous la domination de l'un ou de l'autre maître, également odieux et redoutés.

--Ayez miséricorde, et le bon Dieu vous le rendra! cria-t-il, en ne s'interrompant dans ses prières que pour éviter le choc de ce poing pesant, qui menaçait de lui briser le crâne chaque fois qu'il retombait. Sauvez-moi de ces deux ravisseurs, qui sont acharnés contre moi et qui me retiennent captif, malgré ma volonté, depuis une année de gêne, d'injustices et de privations. Je suis Charles Coypeau d'Assoucy, fils aîné d'un illustre avocat au Parlement de Paris, et peut-être ma famille croit-elle que je suis défunt à cette heure. Un écu d'or à qui s'en ira avertir messire Coypeau d'Assoucy, mon père, en la rue des Grands-Augustins, où il demeure! Compatissez à mon destin malencontreux, braves gens, si vous êtes des chrétiens, car vous voyez, sous ces guenilles de comédie, le fils d'un avocat renommé! En vérité, je vous le dis, je suis Charles Coypeau d'Assoucy.

--Est ce bien toi, mon bien-aimé Charlot? s'écria un avocat en robe, qui, revenant du Palais, vint à passer, tout chargé de sacs à procès. Certes, messieurs, c'est lui-même, c'est mon propre fils, que j'avais perdu depuis l'an dernier! Je vais, sur l'heure, dresser une procédure contre ces larrons d'enfant, et le jugement me vaudra une grosse somme pour les dommages qu'ils m'ont faits! Ah! méchants bohémiens, vous teniez à la chaîne ce gentil garçon de noble race, et vous le maltraitiez comme un âne rétif? C'est bien, mes compères: nous compterons ensemble, et il n'est pas un soufflet octroyé à mon cher fils, que je veuille rabattre sur le prix, que je vous en dois réclamer. Viens çà, mon Chariot, viens baiser ton père, qui te promet justice contre ces corsaires!

L'avocat, trempant sa plume dans le _galimard_ ou encrier pendu à sa ceinture, s'était mis en devoir de verbaliser, sur son genou, en guise de pupitre, et repoussait doucement son enfant prodigue qui l'assaillait de caresses. Le Savoyard et Fagottini, effrayés des menaces d'un personnage en robe, avaient brusquement tourné le dos, pour se soustraire au procès-verbal; mais ils n'eurent pas plutôt regagné leurs tréteaux respectifs, que le peuple, indigné de cette aventure, voulut se venger de ces voleurs d'enfant, envahit leurs théâtres et y mit le feu, après les avoir cherchés eux-mêmes pour les brûler aussi. Le charlatan et le chansonnier, qui avaient eu le bonheur de s'enfuir, n'assoupirent qu'à force d'argent une affaire qui pouvait les envoyer, comme des forçats, ramer sur les galères du roi.

L'expérience du malheur n'avait guère corrigé le jeune d'Assoucy, et sa conduite ne devint pas plus régulière, à mesure qu'il avançait en âge: il était trop paresseux pour se plaire à la profession de son père, et il préféra une existence aventurière à une vie tranquille et honorable. A l'exemple de son premier maître le Savoyard, il se fit poète et musicien, composant des airs de musique et des vers bouffons, parodiant les poèmes latins d'Ovide et de Stace, qu'il traduisit ou travestit en poèmes facétieux, jouant du luth dans les maisons des grands seigneurs et même à la cour de Louis XIII, voyageant avec son bagage poétique et musical, écrivant son histoire vagabonde, mal famé pour les désordres de ses moeurs, toujours gai et plaisant, toujours ivre et gueux, toujours en guerre avec Boileau, qui l'a immortalisé dans ses satires, comme le rival du poète Scarron et comme l'_Empereur du Burlesque_, ainsi qu'il s'était surnommé lui-même.

--Pauvre empereur du burlesque! disait d'Assoucy, dans sa vieillesse: tu n'as pas même un morceau de pain à te mettre sous la dent!

LA

MASCARADE DE SCARRON

(1627)

Paul Scarron, qui, au XVIIe siècle, acquit une bizarre réputation comme créateur du genre bouffon qu'il mit à la mode par ses ouvrages en prose et en vers, n'était pas infirme et contrefait de naissance, tel que son portrait nous le représente, avec le visage blême et amaigri, le front chauve, le cou tordu, les jambes arquées et le corps en Z, selon sa propre expression, et tel qu'il se dépeint lui-même dans une de ses lettres, où il regrette tout ce qu'il avait perdu, en disant: «Ah! si le Ciel m'eût laissé des jambes qui ont bien dansé, des mains qui ont su peindre et jouer du luth, et enfin un corps très adroit!» Il vint au monde, en 1610, sans le plus léger désagrément de nature, et son père, conseiller au Parlement de Paris, put se flatter d'avoir un successeur aussi bien fait qu'il l'était lui-même.

Le jeune Scarron fut élevé avec soin, et son esprit se développa plus rapidement que son physique; à douze ans, outre les études du collège qui ne suffisaient pas à son avidité de savoir, il rimait déjà, en style agréable excellait à peindre la miniature, dansait à merveille et jouait du luth en s'accompagnant de la voix, compléments indispensables d'une éducation de gentilhomme, à cette époque où la poésie, la peinture, la danse et la musique étaient les bien-venues à la cour et à la ville.

Scarron était d'une taille médiocre, mais élégante et gracieuse; ses cheveux blonds, ses yeux bleus et son teint de femme, donnaient à sa physionomie une douceur, que ne démentaient pas son parler et son regard caressants; il avait l'abord affable et le geste noble, avec cette exquise politesse qui était en usage dans les sociétés des beaux esprits. Malheureusement son père, dont le patrimoine avait été dévoré par d'anciennes dettes de famille, n'ayant pas les moyens de soutenir la position élevée que cet enfant était appelé à prendre dans la magistrature, fut contraint de lui ouvrir une autre carrière; il décida donc que Paul Scarron entrerait dans les ordres ecclésiastiques.

Cette décision, il est vrai, avait été sollicitée de longue date par un vieil oncle du jeune Scarron, et cet oncle, chanoine du Mans, riche de deux abbayes en Beauce, s'engageait à faire son neveu héritier de tous ses biens pourvu qu'il en fit un prêtre. Scarron, d'une humeur joviale et libertine, ne sentait aucune vocation pour les devoirs austères de la prêtrise; mais il dut obéir à l'autorité absolue de ses parents et surtout à la tendresse qu'il portait au bon chanoine, dont l'indulgente affection ne se scandalisait pas trop des espiègleries du petit mauvais sujet; d'ailleurs, celui-ci voyait, dans les commencements de sa nouvelle carrière, une occasion de se donner du bon temps, de prolonger les heures de sa liberté et de gaspiller gaiement les années de sa jeunesse, en attendant qu'il eut l'âge et les qualités d'un vrai chanoine; il s'accommoda ainsi d'un apprentissage ennuyeux de théologie, qui ne l'empêchait pas de fréquenter les réunions les plus joyeuses et les plus dissipées, tandis que l'esclavage du métier de clerc de procureur ne lui eût permis que l'école buissonnière et les divertissements crapuleux de la bazoche. Content de son sort, il n'aurait demandé ni bénéfice, ni canonicat, si cette vie de plaisir avait pu durer toujours.

Scarron n'habitait pas, à Paris, la maison paternelle, mais celle de son oncle, dans la rue d'Enfer, vis-à-vis le couvent et le vaste enclos des Chartreux, qui n'étaient pas encore enfermés dans l'enceinte des murs de la ville, laquelle ne s'étendait pas alors au delà de la place Saint-Michel. Le père de Scarron avait mis son fils sous la direction immédiate de son frère, le chanoine, excellent homme, aussi dépourvu de fermeté que de jugement, et le jeune homme était censé travailler à son instruction cléricale, en suivant les leçons d'un célèbre professeur de droit sacré au collège de Montaigu, sur la montagne Sainte-Geneviève, et en observant la règle du noviciat des Pères Feuillants, qui étaient voisins de la demeure du bon chanoine. Mais Scarron n'entrait au noviciat, que par hasard, pour troubler les novices, boire le vin de leur cave et dépouiller leur jardin de ses fleurs et de ses fruits; quant au collège de Montaigu, il n'y paraissait jamais, et lorsque son oncle venait à l'interroger sur quelque point de doctrine religieuse, le malin garçon éludait la question par un bon mot et citait les vieux auteurs français, Clément Marot et Rabelais, au lieu des Pères de l'Église. L'oncle riait en le grondant et finissait par rire sans le gronder, ce qui encourageait le neveu à continuer cette vie débauchée, qu'il passait au jeu de paume et au cabaret, rendez-vous ordinaire des seigneurs à la mode, en même temps que dans _les ruelles_ et les _bureaux d'esprit_: c'est ainsi qu'on appelait les chambres et les salons des hôtels de la place Royale, où _les beaux esprits_ et les _précieuses_ tenaient leurs assemblées. Scarron jouait et buvait, le matin et le soir; il menait de front la danse, la musique et la poésie: aussi, malgré sa jeunesse, était-il recherché pour ses talents et sa galanterie, dans ces assemblées qui composaient la belle compagnie à la mode. Il dépensait, en rubans, en passements d'or ou de soie, l'argent qu'il avait et surtout celui qu'il n'avait pas, car il empruntait sur son canonicat futur, pour avoir une toilette élégante conforme à sa bonne mine: enfin, à l'âge de dix-sept ans, il s'était déjà battu trois fois en duel.

A cette époque, le titre d'abbé, équivalant à un titre de noblesse, ne prescrivait rigoureusement rien autre chose que le célibat; on avait une abbaye comme une ferme, et un abbé pouvait être courtisan, militaire, artiste, tout enfin, excepté homme d'église. On ne distinguait les abbés dans le monde qu'à leur petit collet et à leur costume noir. Il en était de même pour certaines abbesses, que la possession d'une abbaye n'empêchaient pas de vivre dans le monde plus librement que dans leur abbaye.

Le roi nommait seul aux bénéfices, qu'il distribuait selon son bon plaisir, sans tenir compte de la position sociale ni du caractère personnel du postulant. Cette singularité, passée en usage, ne scandalisait pas même les gens d'une piété sincère.

Paul Scarron devait la plupart de ses mauvaises habitudes à l'exemple pernicieux d'un ami, qu'il imitait en toute chose, comme un modèle parfait. Armand de Pierrefuges était une sorte de chevalier d'industrie, qui se disait noble à trente-six quartiers, et qui, à la faveur d'un nom sonore, se glissait dans les maisons les plus distinguées, où il se faisait remarquer par ses airs de gentilhomme, bien que le velours de son manteau, la soie de son pourpoint, et les rubans de ses chausses, n'eussent pas trop la fraîcheur irréprochable réclamée par la mode; mais il suppléait de son mieux aux désavantages de sa toilette par une belle prestance, des manières recherchées et un verbiage spirituel. Il n'avait pas d'autre revenu que celui du jeu, et encore ne gagnait-il pas toujours, s'il trichait souvent. C'était lui qui endoctrinait son jeune ami; lui, qui puisait dans la bourse de l'oncle par le canal du neveu; lui, qui conduisait Scarron au bal, à la comédie et dans les tavernes; lui qui l'avait rendu habile dans l'art de manier les cartes ou l'épée; lui qui le présentait comme son élève, en mauvaise compagnie, et comme son cousin, dans les cercles de la place Royale. Scarron remplissait également bien tous les rôles qu'on voulait lui donner.

Un soir du mois d'octobre de l'année 1627, Scarron, s'étant échappé du logis de son oncle qui dormait après souper, vint en courant au quartier de l'Arsenal, rue Beautreillis, où Armand de Pierrefuges s'était logé, pour être au centre de la noblesse du Marais, qu'il fréquentait assidûment. Son logement, qui se composait de deux petites chambres hautes dans une maison de chétive apparence, était loin de répondre à la condition qu'il s'attribuait: deux vieux fauteuils délabrés, une table branlante, un coffre de bois et un lit de plume sur un misérable grabat, sans tapisserie et sans rideaux, tels étaient les meubles uniques dont Armand avait la jouissance locative. Encore ne payait-il pas toujours exactement son loyer, pour mieux ressembler aux débiteurs du bel air, qui s'amusaient aux dépens de leurs créanciers et qui ne les payaient jamais.