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Chapter 3

Chapter 33,959 wordsPublic domain

Tout le long du repas, la dame des Écus-Sonnants ne fit que regarder Perlino; la convoitise lui brûlait le coeur. La marquise habitait un château digne des fées: les pierres en étaient d'or et les pavés d'argent. Dans ce château il y avait une galerie où l'on avait rassemblé toutes les curiosités de la terre: une pendule qui sonnait toujours l'heure qu'on désirait, un élixir qui guérissait la goutte et la migraine, un philtre qui changeait le chagrin en joie, une flèche de l'amour, l'ombre de Scipion, le coeur d'une coquette, la religion d'un médecin, une sirène empaillée, trois cornes de licorne, la conscience d'un courtisan, la politesse d'un enrichi, l'hippogriffe d'_Orlando_, toutes choses qu'on n'a jamais vues et qu'on ne verra jamais autre part; mais à ce trésor il manquait un rubis: c'était ce chérubin de Perlino.

On n'était pas au dessert que la dame avait résolu de s'emparer de lui. Elle était fort avare; mais ce qu'elle désirait, il le lui fallait sur l'heure et à tout prix. Elle achetait tout ce qui se vend, et même tout ce qui ne se vend pas; pour le reste, elle le volait, bien certaine qu'à Naples la justice n'est faite que pour les petites gens. De médecin ignorant, de mule rechignée et de femme méchante, _libera nos, Domine_, dit le proverbe. Dès qu'on se fut levé de table, la dame s'approcha de Perlino, qui, né depuis trois jours, n'avait pas encore ouvert les yeux sur la malice du monde; elle lui conta tout ce qu'il y avait de beau et de riche dans le château des Écus-Sonnants:

«Viens avec moi, cher petit ami, lui disait-elle, je te donnerai dans mon palais la place que tu voudras: choisis; te plaît-il d'être page, avec des habits d'or et de soie; chambellan, avec une clef en diamants au milieu du dos; suisse, avec une hallebarde d'argent et un large baudrier d'or qui te fera une poitrine plus brillante que le soleil? Dis un mot, tout est à toi.»

Le pauvre innocent était tout ébloui; mais si peu qu'il eût respiré l'air natal, il était déjà Napolitain, c'est-à-dire le contraire d'une bête.

«Madame, répondit-il naïvement, on dit que travailler c'est le métier des boeufs; il n'est rien de plus sain que de se reposer. Je voudrais un état où il n'y eût rien à faire et beaucoup à gagner, comme font les chanoines de Saint-Janvier.

--Quoi! dit la dame des Écus-Sonnants, à ton âge veux-tu déjà être...?

--Justement, Madame, interrompit Perlino, et plutôt deux fois qu'une, pour avoir double traitement.

--Qu'a cela ne tienne, reprit la marquise; en attendant, viens que je te montre ma voiture, mon cocher anglais et mes six chevaux gris.»

Et elle l'entraîna vers le perron.

«Et Violette? dit faiblement Perlino.

--Violette nous suit,» répondit la dame en tirant l'imprudent, qui se laissait faire.

Une fois dans la cour, elle lui fit admirer ses chevaux, qui, en piaffant, secouaient de beaux filets de soie rouge parsemés de clochettes d'or; puis elle le fit monter dans la voiture pour essayer les coussins et se mirer dans les glaces.

Tout d'un coup elle ferme la portière: fouette, cocher; les voilà partis pour le château des Êcus-Sonnants.

Violette cependant recevait avec une grâce parfaite les compliments de l'assemblée; bientôt, étonnée de ne plus voir son fiancé, qui ne la quittait guère plus que son ombre, elle court dans toutes les salles: personne; elle monte sur le toit de la maison pour voir si Perlino n'y avait pas été chercher le frais: personne. Dans le lointain on apercevait un nuage de poussière, et un carrosse qui s'enfuyait vers les montagnes au galop de six chevaux. Plus de doute, on enlevait Perlino. A cette vue, Violette sentit son coeur faiblir. Aussitôt, sans penser qu'elle était nu-tête, en coiffure de mariée, en robe de dentelles, en souliers de satin, elle sortit de la maison de son père et se mit à courir après la voiture, appelant à grands cris Perlino et lui tendant les bras.

Vaines paroles qu'emportait le vent. L'ingrat était tout entier aux paroles mielleuses de sa nouvelle maîtresse; il jouait avec les bagues qu'elle portait aux doigts et croyait déjà que le lendemain il se réveillerait prince et seigneur. Hélas! il y en a de plus vieux que lui qui ne sont pas plus sages! Quand sait-on qu'au logis bonté et beauté valent mieux que richesse? C'est quand il est trop tard, et qu'on n'a plus de dents pour ronger les fers qu'on s'est mis aux mains.

V

LA NUIT ET LE JOUR

La pauvre Violette courut tout le jour; fossés, ruisseaux, halliers, ronces, épines, rien ne l'arrêtait; qui souffre pour l'amour ne sent pas la peine. Quand vint le soir, elle se trouva dans un bois sombre, accablée de fatigue, mourant de faim, les pieds et les mains en sang. La frayeur la prit; elle regardait autour d'elle sans remuer; il lui semblait que du milieu de la nuit sortaient des milliers d'yeux qui la suivaient en la menaçant. Tremblante, elle se jeta au pied d'un arbre, appelant à voix basse Perlino pour lui dire un dernier adieu.

Comme elle retenait son haleine, ayant si grand'peur qu'elle n'osait respirer, elle entendit les arbres du voisinage qui parlaient entre eux. C'est le privilège de l'innocence, qu'elle comprend toutes les créatures de Dieu.

«Voisin, disait un caroubier à un olivier qui n'avait plus que l'écorce, voilà une jeune fille qui est bien imprudente de se coucher à terre. Dans une heure, les loups sortiront de leur tanière; s'ils l'épargnent, la rosée et le froid du matin lui donneront une telle fièvre qu'elle ne se relèvera pas. Que ne monte-t-elle dans mes branches; elle y pourrait dormir en paix, et je lui offrirais volontiers quelques-unes de mes gousses pour ranimer ses forces épuisées.

--Vous avez raison, voisin, répondait l'olivier. L'enfant ferait mieux encore si, avant de se coucher, elle enfonçait son bras dans mon écorce. On y a caché les habits et la zampogne[1] d'un _pifferaro_. Quand on brave la fraîcheur des nuits, une peau de bique n'est pas à dédaigner; et, pour une fille qui court le monde, c'est un costume léger qu'une robe de dentelles et des souliers de satin.»

[Note 1: Espèce de cornemuse.]

Qui fut rassurée? Ce fut Violette. Quand elle eut cherché à tâtons la veste de bure, le manteau de peau de chèvre, la zampogne et le chapeau pointu du pifferaro, elle monta bravement sur le caroubier, mangea tics fruits sucrés, but la rosée du soir, et, après s'être bien enveloppée, elle s'arrangea entre deux branches du mieux qu'elle put. L'arbre l'entoura de ses bras paternels, des ramiers sortant de leurs nids la couvrirent de feuilles, le vent la berçait comme un enfant, et elle s'endormit en songeant à son bien-aimé.

En s'éveillant le lendemain, elle eut peur. Le temps était calme et beau; mais, dans le silence des bois, la pauvre enfant sentait mieux la solitude. Tout vivait, tout s'animait autour d'elle; qui songeait à la pauvre délaissée? Aussi se mit-elle à chanter pour appeler à son secours tout ce qui passait auprès d'elle sans la regarder.

O vent, qui souffles de l'aurore, N'as-tu pas vu mon bien-aimé, Parmi les fleurs qu'a fait éclore La nuit au silence embaumé? A-t-il pleuré de mon absence? A-t-il prié pour mon retour? Rends-moi la joie et l'espérance, Dis-moi sa peine et son amour.

Gai papillon, légère abeille, Poursuivez l'ingrat qui me fuit; La grenade la plus vermeille, Le jasmin le plus frais, c'est lui! Il est plus pur que la verveine, Son front est blanc comme le lis; La violette a son haleine; Ses yeux sont bleus comme l'iris.

Cherche-le-moi, bonne hirondelle, Cherchez-le-moi, petits oiseaux, Parmi le thym et l'asphodèle, Au fond des bois, au bord des eaux. Loin de lui je souffre et je pleure, Je tremble de crainte et d'émoi; Si vous ne voulez pas que je meure, O chers amis, rendez-le-moi!

Le vent passa en murmurant; l'abeille partit pour chercher son butin; l'hirondelle poursuivit les mouches jusqu'au haut des cieux; les oiseaux, criant et chantant, s'agacèrent dans la feuillée; personne ne s'inquiéta de Violette. Elle descendit de l'arbre en soupirant et marcha tout droit devant elle, se fiant à son coeur pour retrouver Perlino.

VI

LES TROIS RENCONTRES

Il y avait un torrent qui tombait de la montagne; son lit était à demi séché; ce fut le chemin que prit Violette. Déjà les lauriers-roses sortaient du fond de l'eau leurs têtes recouvertes de fleurs; la fille de Cecco s'enfonça dans cette verdure, suivie par les papillons, qui voltigeaient autour d'elle comme autour d'un lis qu'agite le vent. Elle marchait plus vite qu'un banni qui rentre au logis; mais la chaleur était lourde; vers midi il lui fallut s'arrêter.

En approchant d'une flaque d'eau pour y rafraîchir ses pieds brûlants, elle aperçut une abeille qui se noyait. Violette allongea son petit pied; la bestiole y monta. Une fois à sec, l'abeille resta quelque temps immobile comme pour reprendre haleine, puis elle secoua ses ailes mouillées; puis, passant sur tout son corps ses pattes plus fines qu'un fil de soie, elle se sécha, se lissa et, prenant son vol, vint bourdonner autour de celle qui lui avait sauvé la vie.

«Violette, lui dit-elle, tu n'as pas obligé une ingrate. Je sais où tu vas; laisse-moi t'accompagner. Quand je serai fatiguée, je me reposerai sur ta tête. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement: _Nabuchodonosor; la paix du coeur vaut mieux que l'or;_ peut-être pourrai-je te servir.

--Jamais, pensa Violette, je ne pourrai dire: _Nabuchodonosor_....

--Que veux-tu? demanda l'abeille.

--Rien, rien, reprit la fille de Cecco, je n'ai besoin de toi qu'auprès de Perlino.»

Elle se remit en route, le coeur plus léger; au bout d'un quart d'heure, elle entendit un petit cri: c'était une souris blanche qu'avait blessée un hérisson et qui ne s'était sauvée de son ennemi que tout en sang et à demi morte. Violette eut pitié de la pauvre bête. Si pressée qu'elle fût, elle s'arrêta pour lui laver ses blessures et lui donner une des caroubes qu'elle avait gardées pour son déjeuner.

«Violette, lui dit la souris, tu n'as pas obligé une ingrate. Je sais où tu vas. Mets-moi dans ta poche avec le reste de tes caroubes. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement: _Tricchè varlacchè, habits dorés, coeurs de laquais_; peut-être pourrai-je te servir.»

Violette glissa la souris dans sa poche pour qu'elle y pût grignoter tout à l'aise, et continua de remonter le torrent. Vers la brune elle approchait de la montagne, quand tout à coup, du haut d'un grand chêne, tomba à ses pieds un écureuil, poursuivi par un horrible chat-huant. La fille de Cecco n'était pas peureuse; elle frappa le hibou avec sa zampogne et le mit en fuite; puis, elle ramassa l'écureuil, plus étourdi que blessé de sa chute; à force de soins, elle le ranima.

«Violette, lui dit l'écureuil, tu n'as pas obligé un ingrat; je sais où tu vas. Mets-moi sur ton épaule et cueille-moi des noisettes pour que je ne laisse pas mes dents s'allonger. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement: _Patati patata, regarde bien et tu verras_; peut-être pourrai-je te servir.» Violette fut un peu étonnée de ces trois rencontres; elle ne comptait guère sur cette reconnaissance en paroles; que pouvaient faire pour elle de si faibles amis? Qu'importe! pensa-t-elle, le bien est toujours le bien. Advienne que pourra: j'ai eu pitié des malheureux.

A ce moment la lune sortit d'un nuage, et sa blanche lumière éclaira le vieux château des Écus-Sonnants.

VII

LE CHATEAU DES ECUS-SONNANTS

La vue du château n'était pas faite pour rassurer. Sur le haut d'une montagne qui n'était qu'un amas de roches éboulées, on apercevait des créneaux d'or, des tourelles d'argent, des toits de saphir et de rubis, mais entourés de grands fossés pleins d'une eau verdâtre, mais défendus par des ponts-levis, des herses, des parapets, d'énormes barreaux et des meurtrières d'où sortait la gueule des canons, tout l'attirail de la guerre et du meurtre. Le beau palais n'était qu'une prison. Violette grimpa péniblement par des sentiers tortueux, et arriva enfin, par un passage étroit, devant une grille de fer armée d'une énorme serrure. Elle appela: point de réponse; elle tira une cloche; aussitôt parut une espèce de geôlier, plus noir et plus laid que le chien des enfers.

«Va-t-en, mendiant, cria-t-il, ou je t'assomme! La pauvreté ne gîte point ici. Au château des Écus-Sonnants on ne fait l'aumône qu'à ceux qui n'ont besoin de rien.»

La pauvre Violette s'éloigna tout en pleurs.

«Du courage! lui dit l'écureuil, tout en cassant une noisette, joue de la zampogne.

--Je n'en ai jamais joué, répondit la fille de Cecco.

--Raison de plus, dit l'écureuil; tant qu'on n'a pas essayé d'une chose, on ne sait pas ce qu'on peut faire. Souffle toujours.»

Violette se mit à souffler de toutes ses forces, en remuant les doigts et en chantant dans l'instrument. Voici la zampogne qui se gonfle et qui joue une tarentelle à faire danser les morts. A ce bruit, l'écureuil saute à terre, la souris ne reste pas en arrière; les voilà qui dansent et sautent comme de vrais Napolitains, tandis que l'abeille tourne autour d'eux en bourdonnant. C'était un spectacle à payer sa place un carlin, et sans regret.

Au bruit de cette agréable musique, on vit bientôt s'ouvrir les noirs volets du château. La dame des Écus-Sonnants avait auprès d'elle ses filles d'honneur, qui n'étaient pas fâchées de regarder de temps en temps si les mouches volaient toujours de la même façon. On a beau n'être pas curieuse, ce n'est pas tous les jours qu'on entend une tarentelle jouée par un pâtre aussi joli que Violette.

«Petit, disait l'une, viens par ici!

--Berger, criait l'autre, viens de mon côté!

Et toutes de lui envoyer des sourires, mais la porte restait fermée.

«Damoiselles, dit Violette en ôtant son chapeau, soyez aussi bonnes que vous êtes belles: la nuit m'a surpris dans la montagne; je n'ai ni gîte ni souper. Un coin dans l'écurie et un morceau de pain; mes petits danseurs vous amuseront toute la soirée.

Au château des Écus-Sonnants, la consigne est sévère. On y craint tellement les voleurs que, passé la brune, on n'ouvre à personne. Ces demoiselles le savaient bien; mais, dans cette honnête maison, il y a toujours de la corde de pendu. On en jeta un bout par la fenêtre. En un instant Violette fut hissée dans une grande chambre avec toute sa ménagerie. Là il lui fallut pendant de longues heures, et danser, souffler et chanter, sans qu'on lui permit d'ouvrir la bouche pour demander où était Perlino.

N'importe; elle était heureuse de se sentir sous le même toit; il lui semblait qu'à ce moment le coeur de son bien-aimé devait battre comme battait le sien. C'était une innocente: elle croyait qu'il suffit d'aimer pour qu'on vous aime. Dieu sait quels beaux rêves elle fit cette nuit-là!

VIII

NABUCHODONOSOR

Le lendemain, de grand matin, Violette, qu'on avait couchée au grenier, monta sur les toits et regarda autour d'elle; mais elle eut beau courir de tous les côtés, elle ne vit que des tours grillées et des jardins déserts. Elle descendit tout en larmes, quoi que fissent ses trois amis pour la consoler.

Dans la cour, toute pavée d'argent, elle trouva les filles d'honneur assises en rond et filant des étoupes d'or et de soie.

«Va-t'en, lui crièrent-elles; si Madame voyait tes haillons, elle nous chasserait. Sors d'ici, vilain joueur de zampogne et ne reviens jamais, à moins que tu ne sois prince ou banquier.

--Sortir! dit Violette; pas encore, belles demoiselles: laissez-moi vous servir; je serai si doux, si obéissant, que vous ne regretterez jamais de m'avoir gardé près de vous.»

Pour toute réponse, la première demoiselle se leva: c'était une grande fille maigre, sèche, jaune, pointue; d'un geste elle montra la porte au petit pâtre et appela le geôlier, qui s'avança en fronçant les sourcils et en brandissant sa hallebarde.

«Je suis perdue, s'écria la pauvre fille, je ne reverrai jamais mon Perlino!

--Violette, dit gravement l'écureuil, on éprouve l'or dans la fournaise et les amis dans l'infortune.

--Tu as raison, s'écria la fille de Cecco: _Nabuchodonosor, la paix du coeur vaut mieux que l'or._»

Aussitôt l'abeille s'envole, et voilà qu'au milieu de la cour il entre, je ne sais par où, un beau carrosse de cristal, avec un timon en rubis et des roues d'émeraude. L'équipage était tiré par quatre chiens noirs, gros comme le poing, qui marchaient sur leurs oreilles. Quatre grands scarabées, montés en jockeys, conduisaient d'une main légère cet attelage mignon. Au fond du carrosse, mollement couchée sur des carreaux de satin bleu, s'étendait une jeune bécasse coiffée d'un petit chapeau rose et vêtue d'une robe de taffetas si ample qu'elle débordait sur les deux roues. D'une patte, la dame tenait un éventail, de l'autre un flacon ainsi qu'un mouchoir brodé à ses armes et garni d'une large dentelle. Auprès d'elle, à demi enseveli sous les flots de taffetas, était un hibou, l'air ennuyé, l'oeil mort, la tête pelée, et si vieux que son bec croisait comme des ciseaux ouverts. C'était de jeunes mariés qui faisaient leurs visites de noce, un ménage à la mode, tel que les aime la dame des Écus-Sonnants.

A la vue de ce chef-d'oeuvre, un cri de joie et d'admiration éveilla tous les échos du palais. D'étonnement le geôlier en laissa choir sa pipe, tandis que les demoiselles couraient après le carrosse, qui fuyait au galop de ses quatre épagneuls, comme s'il emportait l'empereur des Turcs ou le diable en personne. Ce bruit étrange inquiéta la dame des Écus-Sonnants, qui craignait toujours d'être pillée; elle accourut, furieuse, et résolue de mettre toutes ses filles d'honneur à la porte. Elle payait pour être respectée et voulait en avoir pour son argent.

Mais quand elle aperçut l'équipage, quand le hibou l'eut saluée d'un signe de bec et que la bécasse eut trois fois remué son mouchoir avec une adorable nonchalance, la colère de la dame s'évanouit en fumée.

«Il me faut cela! cria-t-elle. Combien le vend-on?»

La voix de la marquise effraya Violette, mais l'amour de Perlino lui donnait du coeur; elle répondit que, si pauvre qu'elle fût, elle aimait mieux son caprice que tout l'or du monde; elle tenait à son carrosse et ne le vendrait pas pour le château des Écus-Sonnants.

«Sotte vanité des gueux! murmura la dame. Il n'y a vraiment que les riches qui aient le saint respect de l'or et qui soient prêts à tout faire pour un écu. Il me faut cette voiture! dit-elle d'un ton menaçant; coûte que coûte, je l'aurai.

--Madame, reprit Violette fort émue, c'est vrai que je ne veux pas le vendre, mais je serais heureuse de l'offrir en don à Votre Seigneurie, si elle voulait m'honorer d'une faveur.

--Ce sera cher, pensa la marquise. Parle, dit-elle à Violette; que demandes-tu?

--Madame, dit la fille de Cecco, on assure que vous avez un musée où toutes les curiosités de la terre sont réunies; montrez-le-moi; s'il y a quelque chose de plus merveilleux que ce carrosse, mon trésor est à vous.»

Pour toute réponse, la dame des Écus-Sonnants haussa les épaules et mena Violette dans une grande galerie qui n'a jamais eu sa pareille. Elle lui fit regarder toutes ses richesses: une étoile tombée du ciel, un collier fait avec un rayon de la lune, natté et tressé à trois rangs, des lis noirs, des roses vertes, un amour éternel, du feu qui ne brûlait pas, et bien d'autres raretés; mais elle ne montra pas la seule chose qui touchât Violette: Perlino n'était pas là.

La marquise cherchait dans les yeux du petit pâtre l'admiration et l'étonnement; elle fut surprise de n'y voir que l'indifférence.

«Eh bien, dit-elle, toutes ces merveilles sont autre chose que tes quatre toutous: le carrosse est à moi.

--Non, Madame, dit Violette. Tout cela est mort, et mon équipage est vivant. Vous ne pouvez pas comparer des pierres et des cailloux à mon hibou et à ma bécasse, personnages si vrais, si naturels, qu'il semble qu'on vient de les quitter dans la rue. L'art n'est rien auprès de la vie.

--N'est-ce que cela? dit la marquise; je te montrerai un petit homme fait de sucre et de pâtes d'amandes, qui chante comme un rossignol et raisonne comme un académicien.

--Perlino! s'écria Violette.

--Ah! dit la dame des Écus-Sonnants, mes filles d'honneur ont parlé.»

Elle regarda le joueur de zampogne, avec l'instinct de la peur.

«Toute réflexion faite, ajouta-t-elle, sors d'ici, je ne veux plus de tes jouets d'enfants.

--Madame, dit Violette toute tremblante, laissez-moi causer avec ce miracle de Perlino, et prenez le carrosse.

--Non, dit la marquise; va-t-en et emporte tes bêtes avec toi.

--Laissez-moi seulement voir Perlino.

--Non! non! répondit la dame.

--Seulement coucher une nuit à sa porte, reprit Violette tout en larmes. Voyez quel bijou vous refusez, ajouta-t-elle, en mettant un genou en terre et en présentant la voiture à la dame des Écus-Sonnants.»

A cette vue, la marquise hésita, puis elle sourit; en un instant elle avait trouvé le moyen de tromper Violette et d'avoir pour rien ce qu'elle convoitait.

«Marché conclu, dit-elle en saisissant le carrosse; tu coucheras ce soir à la porte de Perlino, et même tu le verras; mais je te défends de lui parler.»

Le soir venu, la dame des Écus-Sonnants appela Perlino pour souper avec elle. Quand elle l'eut fait bien manger et bien boire, ce qui était aisé avec un garçon d'humeur facile, elle versa d'excellent vin blanc de Capri dans une coupe de vermeil, et tirant de sa poche une botte de cristal, elle y prit une poudre rougeâtre qu'elle jeta dans le vin.

«Bois cela, mon enfant, dit-elle à Perlino, et donne-moi ton goût.»

Perlino, qui faisait tout ce qu'on lui disait, avala la liqueur d'un seul trait.

«Pouah! s'écria-t-il, ce breuvage est abominable, c'est une odeur de boue et de sang, c'est du poison.

--Niais! dit la marquise, c'est de l'or potable; qui en a bu une fois en boira toujours. Prends ce second verre, tu le trouveras meilleur que le premier.»

La dame avait raison; à peine l'enfant eut-il vidé la coupe, qu'il fut pris d'une soif ardente.

«Encore! disait-il, encore!

Il ne voulait plus quitter la table. Pour le décider à se coucher, il fallut que la marquise lui fit un grand cornet de cette poudre merveilleuse, qu'il mit soigneusement dans sa poche, comme un remède à tous les maux.

Pauvre Perlino! c'était bien un poison qu'il avait pris, et le plus terrible de tous. Qui boit de l'or potable, son coeur se glace tant que le fatal breuvage est dans l'estomac. On ne connaît plus rien, on n'aime plus rien, ni père, ni mère, ni femme, ni enfants, ni amis, ni pays; on ne songe plus qu'a soi; on veut boire, et on boirait tout l'or et tout le sang de la terre sans étancher une soif que rien ne peut assouvir.

Cependant que faisait Violette? Le temps lui semblait aussi long qu'au pauvre un jour sans pain. Aussi, dès que la nuit eut mis son masque noir pour ouvrir le bal des étoiles, Violette courut-elle à la porte de Perlino, bien sûre qu'en la voyant Perlino se jetterait dans ses bras. Comme son coeur battait quand elle l'entendit monter! quel chagrin quand l'ingrat passa devant elle sans même la regarder!

La porte fermée à double tour et la clef retirée, Violette se jeta sur une natte qu'on lui avait donnée par pitié; là elle se mit à fondre en larmes, se fermant la bouche avec les mains pour étouffer ses sanglots. Elle n'osait se plaindre, de crainte qu'on ne la chassât; mais, quand vint l'heure où les étoiles seules ont les yeux ouverts, elle gratta doucement à la porte et chanta à demi-voix:

Perlino, m'entends-tu? C'est moi qui te délivre, Ouvre-moi! Viens vite, je t'attends: ami je ne puis vivre Loin de toi. Ouvre-moi! mon coeur te désire; Je brûle, j'ai froid, je soupire; Tout le jour C'est d'amour, Et la nuit C'est d'enni.