Contes et nouvelles

Chapter 2

Chapter 24,007 wordsPublic domain

Voila mon histoire; elle n'est ni longue, ni curieuse, je la donne telle qu'on me l'a contée il y a douze ans. Depuis lors tout a changé dans la maison de la rue du Helder. Mme Remy s'est retirée dans son pays, trop vieille pour veiller plus longtemps dans sa loge, et n'ayant pas réalisé son rêve d'une oie grasse tous les jours, encore bien que ma cousine lui fasse une pension qui la mette au-dessus du besoin. Mlle Rose n'a pu rester dans une maison où l'on frayait avec les petites gens; elle a épousé un cocher anglais, qui, dit-on, la bat quelquefois, mais qui l'a fait entrer au service d'une duchesse; elle porte des dentelles à son bonnet, ce qui, avec son nez pointu et sa figure sèche, lui donne plus que jamais la figure d'un oiseau. La mansarde du sixième est vide; mais il y a, à l'entresol, une jeune blanchisseuse en dentelles qui répond au nom de Julie. Elle occupe deux ouvrières, et on commence à parler, dans le quartier, du mariage possible de la jolie blanchisseuse avec un dessinateur en broderies qui a un bon établissement dans les environs.

Quant à ma cousine Marie, qui a trente ans maintenant, elle n'a pas voulu se marier, au grand regret de ses parents; ils ne peuvent se consoler d'avoir auprès d'eux une fille attentive et charmante qui leur fait oublier les ennuis de la vieillesse. Tout entière à ses oeuvres de charité, Marie a reculé devant le mariage, se trouvant trop laide, dit-elle gaiement, pour faire la joie d'un galant homme, et ayant trop d'enfants à soigner chez les autres pour avoir le temps de s'occuper de ceux que le Ciel lui donnerait. Pour l'aider dans son ministère, car c'est un vrai ministère qu'elle exerce, elle a auprès d'elle un gardien fidèle, une espèce de Cerbère qui porte au loin la terreur, c'est Madeleine, que le temps n'a pas calmée. Un pauvre vient-il demander Mlle de la Guerche, Madeleine se fait aussi douce que le lui permet sa nature emportée; il n'est pas de jour qu'elle ne monte seule, ou avec Mademoiselle, dans tous les greniers du quartier, et toujours avec joie. Mais vienne une visite mondaine, vienne un curieux, vienne surtout quelque femme de chambre du voisinage, Madeleine montre les dents. Elle est jalouse de sa maîtresse, et ne la cède qu'aux pauvres et aux malheureux. Pour moi, cependant, elle fait une exception. Quand j'arrive, et qu'il y a là d'autres personnes, Madeleine me sourit du regard, tout en faisant sa grosse voix pour chasser les importuns. Quelquefois, je me laisse prendre à sa rudesse et je veux sortir; mais sa main me prend le bras, comme dans un étau, et elle me dit d'une voix brusque et comme un chien qui aboie: «Entrez, je sais que vous l'aimez.» Rien ne peut distraire Madeleine de sa passion pour sa maîtresse, quelquefois elle en rudoie sa fille; Marie est obligée de lui reprocher sa dureté; mais on ne changera pas Madeleine; son plaisir sera de gronder jusqu'à son dernier jour. Personne ne comprend l'attachement de ma cousine pour une femme aussi désagréable. Cependant, quand je vois de quels yeux Madeleine contemple sa maîtresse, comme elle la couve du regard, comme elle devine tout ce que désire Mademoiselle, je lui pardonne jusqu'à ses fureurs. On voit que toute sa vie appartient à celle qui est venue s'asseoir au foyer désolé de la veuve et de la mère pour y apporter ce que l'or ne donne pas, et ce qui est plus nécessaire au pauvre que le pain même: un peu de respect et d'amitié.

PERLINO

CONTE NAPOLITAIN

--Mère grand, pourquoi riez-vous si fort? --Parce que j'ai envie de pleurer, mon enfant. (_Le Petit Chaperon rouge_, version bulgare.)

I

LA SIGNORA PALOMBA

Caton, ce vrai sage, a dit, je ne sais où, qu'en toute sa vie il s'était repenti de trois choses: la première, c'était d'avoir confié son secret à une femme; la seconde, d'avoir passé un jour entier sans rien faire; la troisième, d'être allé par mer quand il pouvait prendre un chemin plus solide et plus sûr. Les deux premiers regrets de Caton, je les laisse à qui veut s'en charger; il n'est jamais prudent de se mettre mal avec la plus douce moitié du genre humain, et médire de la paresse n'appartient pas à tout le monde; mais la troisième maxime, on devrait l'écrire en lettres d'or sur le pont de tous les navires comme un avis aux imprudents. Faute d'y songer, je me suis souvent embarqué; l'expérience d'autrui ne nous sert pas plus que la nôtre. Mais à peine sorti du port, la mémoire me revenait aussitôt; et que de fois, en mer comme ailleurs, n'ai-je pas senti, mais trop tard, que je n'étais pas un Caton!

Un jour surtout, je m'en souviens encore, je rendis pleine justice à la sagesse du vieux Romain. J'étais parti de Salerne par un soleil admirable; mais, à peine en mer, la bourrasque nous surprit et nous poussa vers Amalfi avec une rapidité que nous ne souhaitions guère. En un instant je vis l'équipage pâlir, gesticuler, crier, jurer, pleurer, prier, puis je ne vis plus rien. Battu du vent et de la pluie, mouillé jusqu'aux os, j'étais étendu au fond de la barque, les yeux fermés, le coeur malade, oubliant tout à fait que je voyageais pour mon plaisir, quand une brusque secousse me rappelant à moi-même, je me sentis saisi par une main vigoureuse. Au-dessus de moi, et me tirant par les épaules, était le patron, l'air réjoui, le regard enflammé. «Du courage, Excellence, criait-il en me remettant sur pied, la barque est a terre; nous sommes à Amalfi. Debout! un bon dîner vous remettra le coeur; l'orage est passé; ce soir nous irons à Sorrente!»

Le temps, la mer, le fou, la femme et la fortune Tournent comme le vent, changent comme la lune.

Je sortis du bateau plus ruisselant qu'Ulysse après son naufrage, et, comme lui, très disposé à baiser la terre qui ne bouge pas. Devant moi étaient les quatre matelots, la rame à l'épaule, prêts à m'escorter en triomphe jusqu'à l'auberge de la Lune, qu'on apercevait sur la hauteur. Ses murs, blanchis à la chaux, brillaient aux feux du jour comme la neige sur les montagnes. Je suivis mon cortège, mais non pas avec la fierté d'un vainqueur; je montais tristement et lentement un escalier qui n'en finissait pas, regardant les vagues qui se brisaient au rivage, comme furieuses de nous avoir lâchés. J'entrai enfin dans l'_osteria_; il était midi: tout dormait, la cuisine même était déserte; il n'y avait pour me recevoir qu'une couvée de poulets maigres qui, à mon approche, se prirent à crier comme les oies du Capitole. Je traversai leur bande effrayée pour me réfugier sur une terrasse en arceaux, toute pleine de soleil; là, m'emparant d'une chaise que j'enfourchai, et appuyant mes bras et ma tête sur le dossier, je me mis, non pas à réfléchir, mais à me sécher, tandis que la maison, et la ville, et la mer, et les cieux eux-mêmes, continuaient à danser autour de moi.

Je me perdais dans mes rêveries, quand la patronne de l'osteria s'avança vers moi, traînant ses pantoufles avec la noblesse d'une reine. Qui a visité Amalfi n'oubliera jamais l'énorme et majestueuse Palomba.

«Que désire Votre Excellence? me dit-elle d'une voix plus aigre que de coutume; et faisant elle-même la demande et la réponse: Dîner? c'est impossible: les pêcheurs ne sont pas sortis par ce temps de malheur; il n'y a pas de poisson.

--Signora, lui répondis-je sans lever la tête, donnez-moi ce que vous voudrez, une soupe, un macaroni, peu importe; j'ai plus besoin de soleil que de dîner.

La digne Palomba me regarda avec un étonnement mêlé de pitié.

«Pardon, Excellence, me dit-elle; au livre rouge qui sortait de votre poche je vous prenais pour un Anglais. Depuis que ce maudit livre, qui dit tout, a recommandé le poisson d'Amalfi, il n'y a pas un milord qui veuille dîner autrement que ce papier ne le lui ordonne. Mais puisque vous entendez la raison, nous ferons de notre mieux pour vous plaire. Ayez seulement un peu de patience.»

Et aussitôt l'excellente femme, attrapant au passage deux des poulets qui criaient autour de moi, leur coupa le cou sans que j'eusse le temps de m'opposer à cet assassinat, dont j'étais complice; puis, s'asseyant près de moi, elle se mit à plumer les deux victimes avec le sang-froid d'un grand coeur.

«Signor, dit-elle au bout d'un instant, la cathédrale est ouverte, tous les étrangers vont l'admirer avant dîner.»

Pour toute réponse, je soupirai.

«Excellence, ajouta la digne Palomba, que sans doute je gênais dans ses préparatifs culinaires, vous n'avez pas visité la route nouvelle qui conduit à Salerne? Il y a une vue magnifique sur la mer et les îles.

--Hélas! pensai-je, c'est ce matin et en voiture qu'il fallait prendre cette route! et je ne répondis pas.

--Excellence, dit d'une voix très forte la patronne, très décidée à se débarrasser de moi, le marché se tient aujourd'hui. Beau spectacle, beaux costumes! Et des marchandes qui ont la langue si bien pendue; et des oranges! on en a douze pour un carlin!»

Peine perdue; je ne me serais pas levé pour la reine de Naples en personne!

«Hé donc! s'écria l'hôtesse, à qui la patience échappait; vous voilà plus endormi que Perlino quand il buvait son or potable.

--Perlino de qui? Perlino de quoi? murmurai-je en ouvrant un oeil languissant.

--Quel Perlino? reprit Palomba. Y en a-t-il deux dans l'histoire? et quand on ne trouverait pas ici un enfant de quatre ans qui ne connût ses aventures, est-ce un homme aussi instruit que Votre Excellence qui peut les ignorer?

--Faites comme si je ne savais rien, contez-moi l'histoire de Perlino, excellente Palomba; je vous écoute avec le plus vif intérêt.»

La bonne femme commença, avec la gravité d'une matrone romaine. L'histoire était belle; peut-être la chronologie laissait-elle un peu à désirer; mais, dans ce récit touchant, la sage Palomba faisait preuve d'une si parfaite connaissance des choses et des hommes, que peu à peu je levai la tête et, fixant les yeux sur celle qui ne me regardait plus, j'écoutai avec attention ce qui suit.

II

VIOLETTE

Si l'on en croyait nos anciens, Paestum n'aurait pas toujours été ce qu'il est aujourd'hui. Il n'y a maintenant, disent les pêcheurs, que trois vieilles ruines où l'on ne trouve que la fièvre, des buffles et des Anglais; autrefois c'était une grande ville, habitée par un peuple nombreux. Il y a bien longtemps de cela, comme qui dirait au siècle des patriarches, quand tout le pays était aux mains des païens grecs, que d'autres nomment Sarrasins.

En ce temps-là, il y avait à Paestum un marchand bon comme le pain, doux comme le miel, riche comme la mer. On l'appelait Cecco; il était veuf, et n'avait qu'une fille qu'il aimait comme son oeil droit, Violette, c'était le nom de cette enfant chérie, était blanche comme du lait et rose comme la fraise. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux plus bleus que le ciel, une joue veloutée comme l'aile d'un papillon, et un grain de beauté juste au coin de la lèvre. Joignez à cela l'esprit du démon, la grâce d'une Madeleine, la taille de Vénus et des doigts de fée. Vous comprendrez qu'à la première vue, jeunes et vieux ne pouvaient se défendre de l'aimer.

Quand Violette eut quinze ans, Cecco songea à la marier. C'était pour lui un grand souci. L'oranger, pensait-il, donne sa fleur sans savoir qui la cueillera; un père met au monde une fille, et, pendant de longues années, la soigne comme la prunelle de ses yeux pour qu'un beau jour un inconnu lui vole son trésor, sans même le remercier. Où trouver un mari digne de ma Violette? N'importe, elle est assez riche pour choisir qui lui plaira; belle et fine comme elle est, elle apprivoiserait un tigre, si elle s'en mêlait.

Souvent donc le bon Cecco essayait adroitement de parler mariage à sa fille; autant eût valu jeter ses discours à la mer. Dès qu'il touchait cette corde, Violette baissait la tête et se plaignait d'avoir la migraine; le pauvre père, plus troublé qu'un moine qui perd la mémoire au milieu de son sermon, changeait aussitôt de conversation, et tirait de sa poche quelque cadeau qu'il avait toujours en réserve. C'était une bague, un chapelet, un dé d'or; Violette l'embrassait, et le sourire revenait comme le soleil après la pluie.

Un jour cependant que Cecco, plus avisé, avait commencé par où il finissait d'ordinaire, et que Violette avait dans les mains un si beau collier qu'il lui était difficile de s'affliger, le bonhomme revint à la charge. «O amour et joie de mon coeur, lui disait-il en la caressant, bâton de ma vieillesse, couronne de mes cheveux blancs, ne verrai-je jamais l'heure où l'on m'appellera grand-père? Ne sens-tu pas que je deviens vieux? ma barbe grisonne et me dit chaque jour qu'il est temps de te choisir un protecteur. Pourquoi ne pas faire comme toutes les femmes? Vois-tu qu'elles en meurent? Qu'est-ce qu'un mari? C'est un oiseau en cage, qui chante tout ce qu'on veut. Si ta pauvre mère vivait encore, elle te dirait qu'elle n'a jamais pleuré pour faire sa volonté; elle a toujours été reine et impératrice au logis. Je n'osais souffler devant elle, pas plus que devant toi, et je ne puis me consoler de ma liberté.

--Père, dit Violette en lui prenant le menton, tu es le maître, c'est à toi de commander. Dispose de ma main, choisis toi-même. Je me marierai quand tu voudras et à qui tu voudras. Je ne te demande qu'une seule chose.

--Quelle qu'elle soit, je te l'accorde, s'écria Cecco, charmé d'une sagesse à laquelle on ne l'avait pas habitué.

--Eh bien! mon bon père, tout ce que je désire, c'est que le mari à qui tu me donneras n'ait pas l'air d'un chien.

--Voilà une idée de petite fille, s'écria le marchand rayonnant de joie. On a raison de dire que beauté et folie vont souvent de compagnie. Si tu n'avais pas tout l'esprit de ta mère, dirais-tu de pareilles sottises? Crois-tu qu'un homme de sens comme moi, crois-tu que le plus riche marchand de Paestum sera assez niais pour accepter un gendre à face de chien? Sois tranquille, je te choisirai, ou plutôt tu te choisiras le plus beau et le plus aimable des hommes. Te fallût-il un prince, je suis assez riche pour te l'acheter.»

A quelques jours de là, il y eut un grand dîner chez Cecco; il avait invité la fleur de la jeunesse à vingt lieues à la ronde. Le repas était magnifique; on mangea beaucoup, on but davantage; chacun se mit à l'aise et parla dans l'abondance de son coeur. Quand on eut servi le dessert, Cecco se retira dans un coin de la salle, et prenant Violette sur ses genoux:

«Ma chère enfant, lui dit-il tout bas, regarde-moi ce joli jeune homme aux yeux bleus, qui a une raie au milieu de la tête. Crois-tu qu'une femme serait malheureuse avec un pareil chérubin?

--Vous n'y pensez pas, mon père, dit Violette en riant; il a l'air d'une levrette.

--C'est vrai, s'écria le bon Cecco, une vraie tête de levrette! Où avais-je les yeux, pour ne pas voir cela? Mais ce beau capitaine qui a le front ras, le cou serré, les yeux à fleur de tête, la poitrine bombée, c'est un homme celui-là, qu'en dis-tu?

--Mon père, il ressemble à un dogue; j'aurais toujours peur qu'il me mordît.

--Il est de fait qu'il a un faux air de dogue, répondit Cecco en soupirant. N'en parlons plus. Peut-être aimeras-tu mieux un personnage plus grave et plus mûr. Si les femmes savaient choisir, elles ne prendraient jamais un mari qui eût moins de quarante ans. Jusque-là les femmes ne trouvent que des fats qui se laissent adorer; ce n'est vraiment qu'après quarante ans qu'un homme est mûr pour aimer et pour obéir. Que dis-tu de ce conseiller de justice qui parle si bien et qui s'écoute en parlant? Ses cheveux grisonnent, qu'importe! avec des cheveux gris on n'est pas plus sage qu'avec des cheveux noirs.

--Père, tu ne tiens pas ta parole. Tu vois bien qu'avec ses yeux rouges et les boucles blanches qui lui frisent sur les oreilles, ce seigneur a la mine d'un caniche.»

De tous les convives il en fut de même, pas un n'échappa à la langue de Violette. Celui-ci, qui soupirait en tremblant, ressemblait à un chien turc; celui-là, qui avait de longs cheveux noirs et des yeux caressants, avait la figure d'un épagneul; personne ne fut épargné. On dit, en effet, que, parmi vous autres hommes, il n'en est pas un qui n'ait l'air d'un chien quand on lui met la main sous le nez, en lui cachant la bouche et le menton; vous devez le savoir, vous autres signori, qui êtes tous des savants, car on dit que si vous remuez les pierres de notre Italie, c'est pour demander à nos morts la sagesse qui, à mon avis, ne doit pas être une marchandise commune dans votre pays.

«Violette a trop d'esprit, pensa Cecco, je n'en viendrai jamais à bout par la raison.»

Sur quoi il entra dans une colère blanche; il l'appela ingrate, tête de bois, fille de sot, et finit en la menaçant de la mettre au couvent pour le reste de sa vie. Violette pleura; il se jeta à ses genoux, lui demanda pardon, et lui promit de ne jamais plus lui parler de rien. Le lendemain il se leva sans avoir dormi, embrassa sa fille, la remercia de n'avoir pas les yeux rouges, et attendit que le vent qui tourne les girouettes soufflât du coté de sa maison.

Cette fois, il n'avait pas tort. Avec les femmes il arrive plus de choses en une heure qu'en dix ans avec les hommes, et ce n'est jamais pour elles qu'il est écrit: _On ne passe pas par ce chemin_.

III

NAISSANCE ET FIANÇAILLES DE PERLINO

Un jour qu'il y avait fête aux environs, Cecco demanda à sa fille ce qu'il pourrait lui apporter pour lui faire plaisir.

«Père, dit-elle, si tu m'aimes, achète-moi un demi-_cantaro_ de sucre de Palerme et autant d'amandes douces; joins-y cinq ou six bouteilles d'eau de senteur, un peu de musc et d'ambre, une quarantaine de perles, deux saphirs; une poignée de grenats et de rubis; apporte-moi aussi vingt écheveaux de fil d'or, dix aunes de velours vert, une pièce de soie cerise, et surtout, n'oublie pas une auge et une truelle d'argent.»

Qui fut étonné de ce caprice? ce fut le marchand; mais il avait été trop bon mari pour ne pas savoir qu'avec les femmes il est plus court d'obéir que de raisonner; il rentra le soir à la maison avec une mule toute chargée. Que n'eût-il pas fait pour un sourire de son enfant?

Aussitôt que Violette eut reçu tous ces présents, elle monta dans sa chambre et se mit à faire une pâte de sucre et d'amande en l'arrosant d'eau et de jasmin. Puis, comme un potier ou un sculpteur, elle pétrit cette pâte avec sa truelle d'argent, et en moula le plus beau petit jeune homme qu'on eût jamais vu. Elle lui fit les cheveux avec des fils d'or, les yeux avec des saphirs, les dents avec des perles, la langue et les lèvres avec des rubis. Après quoi elle l'habilla de velours et de soie, et le baptisa Perlino, parce qu'il était blanc et rose comme la nacre de la perle.

Quand elle eut fini son chef-d'oeuvre, qu'elle avait placé sur une table, Violette battit des mains, et se mit à danser autour de Perlino; elle lui chantait les airs les plus tendres, elle lui disait les paroles les plus douces, elle lui envoyait des baisers à échauffer un marbre: peine perdue, la poupée ne bougeait pas. Violette en pleurait de dépit, quand elle se souvint à propos qu'elle avait une fée pour marraine. Quelle marraine, surtout quand elle est fée, rejette le premier voeu qu'on lui adresse? Et voici ma jeune fille qui pria tant et tant, que sa marraine l'entendit de deux cents lieues et en eut pitié. Elle souffla; il n'en faut pas davantage aux fées pour faire un miracle. Tout a coup Perlino ouvre un oeil, puis deux; il tourne la tête à droite, à gauche, puis il éternue comme une personne naturelle; puis, tandis que Violette riait et pleurait de plaisir, voilà mon Perlino qui marche sur la table, gravement, a petits pas, comme une douairière qui revient de l'église ou un bailli qui monte au tribunal.

Plus joyeuse que si elle eût gagné le royaume de France à la loterie, Violette emporta Perlino dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues, le plaça doucement à terre, puis, prenant sa robe des deux mains, elle se mit à danser autour de lui en chantant:

Danse, danse avec moi, Cher Perlino de mon âme,

Danse, danse avec moi, Si tu veux m'avoir pour femme; Danse, danse avec moi, Je serai la reine, et tu seras le roi. Nous sommes tous deux à la fleur de l'âge, Plaisir de mes yeux, entrons on ménage.

Courir et sauter, Danser et chanter. Voilà toute la vie! Si tu fais toujours tout ce que je veux, Mon petit mari, tu seras heureux A donner envie Aux dieux Des cieux.

Danse, danse avec moi: Cher Perlino de mon âme Danse, danse avec moi, Si tu veux m'avoir pour femme; Danse, danse avec moi, Je serai la reine et tu seras le roi.

Cecco, qui refusait le compte de ses marchandises, parce qu'il lui semblait dur de ne gagner qu'un million de ducats dans l'année, entendit de son comptoir le bruit qu'on faisait au-dessus de sa tête. «_Per Baccho!_ s'écria-t-il, il se passe là-haut quelque chose d'étrange; il me semble qu'on se querelle.

Il monta, et, poussant la porte, vit le plus joli spectacle du monde. En face de sa fille, rouge de plaisir, était l'Amour en personne, l'Amour en pourpoint de velours et de soie. Les deux mains dans les mains de sa petite maîtresse, Perlino, sautant des deux pieds à la fois, dansait, dansait, comme s'il ne devait jamais s'arrêter.

Aussitôt que Violette aperçut l'auteur de ses jours, elle lui fit une humble révérence, et lui présenta son bien-aimé.

«Mon seigneur et père, lui dit-elle, tu m'as toujours dit que tu désirais me voir mariée. Pour t'obéir et te plaire, j'ai choisi un mari suivant mon coeur.

--Tu as bien fait, mon enfant, répondit Cecco, qui devina le mystère; toutes les femmes devraient prendre exemple sur toi. J'en connais plus d'une qui se couperait un doigt de la main, et non pas le plus petit, pour se fabriquer un mari à son goût, un petit mari tout confit de sucre et de fleur d'oranger. Donne-leur ton secret, tu sècheras bien des larmes. Il y a deux mille ans qu'elles se plaignent et dans deux mille ans elles se plaindront encore d'être incomprises et sacrifiées.»

Sur quoi il embrassa son gendre, le fiança sur l'heure, et demanda deux jours pour préparer la noce. Il n'en fallait pas moins pour inviter tous les amis à la ronde et dresser un dîner qui ne fût pas indigne du plus riche marchand de Paestum.

IV

L'ENLÈVEMENT DE PERLINO

Pour voir un mariage si nouveau, on vint de bien loin: de Salerne et de la Cava, d'Amalfi et de Sorrente, même d'Ischia et de Pouzzoles. Riches ou pauvres, jeunes ou vieux, amis ou jaloux, chacun voulut connaître Perlino. Par malheur il ne s'est jamais fait de noces sans que le diable ne s'en mêle; la marraine de Violette n'avait pas prévu ce qui devait arriver.

Parmi les invités, on attendait une personne considérable; c'était une marquise des environs, qui s'appelait la dame des Écus-Sonnants. Elle était aussi méchante et aussi vieille que Satan; elle avait la peau jaune et ridée, les yeux caves, les joues creuses, le nez crochu, le menton pointu; mais elle était si riche, si riche, que chacun l'adorait au passage et se disputait l'honneur de lui baiser la main. Cecco la salua jusqu'à terre, et la fit asseoir à sa droite, heureux et fier de présenter sa fille et son gendre à une femme qui, ayant plus de cent millions, lui faisait la grâce de manger son dîner.