Chapter 4
Hélas! elle eut beau chanter, rien ne bougea dans la chambre. Perlino ronflait comme un mari de dix ans et ne rêvait qu'à sa poudre d'or. Les heures se traînèrent lentement, sans apporter d'espérance. Si longue et si douloureuse que fut la nuit, le matin fut plus triste encore. La dame des Écus-Sonnants arriva dès le point du jour.
--Te voilà content, beau joueur de zampogne, lui dit-elle avec un malin sourire, le carrosse est payé le prix que tu m'as demandé.
--Puisses-tu avoir un pareil contentement tous les jours de ta vie! murmura la pauvre Violette, j'ai passé une si mauvaise nuit que je ne l'oublierai de sitôt.»
IX
TRICCHÈ VARLACCHÈ
La fille de Cecco se retira tristement; plus d'espoir, il fallait retourner chez son père et oublier celui qui ne l'aimait plus. Elle traversa la cour, suivie par les demoiselles d'honneur, qui la raillaient de sa simplicité. Arrivée près de la grille, elle se retourna comme si elle attendait un dernier regard; en se voyant seule, le courage l'abandonna; elle fondit en larmes et cacha sa tête dans ses mains.
«Sors donc, misérable gueux! lui cria le geôlier, en saisissant Violette au collet et en la secouant d'importance.
--Sortir! dit Violette, jamais! _Tricchè varlacchè!_ cria-t-elle, _habits dorés, coeurs de laquais!_»
Et voila la souris qui se jette au nez du geôlier, le mord jusqu'au sang; puis, devant la grille même s'élève une volière grande comme un pavillon chinois. Les barreaux en sont d'argent, les mangeoires de diamant; au lieu de millet, il y a des perles; au lieu de colifichets, des ducats enfilés dans des rubans de toutes les couleurs. Au milieu de cette cage magnifique, sur un bâton en échelle qui tourne à tous les vents, sautent et gazouillent des milliers d'oiseaux de toute taille et de tous pays: colibris, perroquets, cardinaux, merles linottes, serins et le reste; tout ce monde emplumé sifflait le même air, chacun dans son jargon. Violette, qui entendait le langage des oiseaux comme celui des plantes, écouta ce que disaient toutes ces voix, et traduisit la chanson aux filles d'honneur, bien étonnées de trouver une si rare prudence chez les perroquets et les serins.
Voici ce que chantait le choeur des oiseaux:
Fi de la liberté! Vive la cage! Quand on est sage: On est ici bien nourri, bien traité, Bien renté, Au chaud en hiver, au frais en été; On paye en ramage L'hospitalité. Vive la cage! Fi de la liberté!
Après ces cris joyeux, il se fit un grand silence; un vieux perroquet rouge et vert, à l'air grave et sérieux, leva la patte, et, tout en tournant, chanta d'un ton nasillard ou plutôt croassa ce qui suit:
Le rossignol est un monsieur vêtu de noir, Fort déplaisant à voir, Qui ne sort que le soir, Pour chanter à la lune;
C'est un orgueilleux Qui vit comme un gueux Et se dit heureux; Sa voix nous importune. On devrait, entre nous, Clouer à quatre clous, Comme des hiboux, Ces fous Qui n'adorent pas la fortune!
Et tous les oiseaux, ravis de cette éloquence, se mirent à siffler d'une voix perçante:
Fi de la liberté! Vive la cage! etc., etc.
Pendant qu'on entourait la volière magique, la dame des Écus-Sonnants était accourue; comme on le pense bien, elle ne fut pas la dernière à convoiter cette merveille.
«Petit, dit-elle au joueur de zampogne, me vends-tu cette cage au même prix que le carrosse?
--Volontiers, Madame, répondit Violette, qui n'avait d'autre désir.
--Marché conclu! dit la dame, il n'y a que les gueux pour se permettre de pareilles folies.»
Le soir, tout se passa comme la veille. Perlino, ivre d'or potable, entra dans sa chambre sans même lever les yeux; Violette se jeta sur sa natte, plus misérable que jamais.
Elle chanta comme le premier jour; elle pleura à fendre les pierres: peine inutile. Perlino dormait comme un roi détrôné; les sanglots de sa maîtresse le berçaient comme eût fait le bruit de la mer et du vent. Vers minuit, les trois amis de Violette, affligés de son chagrin, tinrent conseil:
«Il n'est pas naturel que cet enfant dorme de la sorte, disait compère l'écureuil.
--Il faut entrer et l'éveiller, disait la souris.
--Comment entrer? disait l'abeille, qui avait inutilement cherché une fente tout le long du mur.
--C'est mon affaire, dit la souris.
Et vite, et vite, elle ronge un petit coin de la porte; ce fut assez pour que l'abeille se glissât dans la chambre de Perlino.
Il était là tranquillement endormi sur le dos, ronflant avec la régularité d'un chanoine qui fait la sieste. Ce calme irrita l'abeille, elle piqua Perlino sur la lèvre; Perlino soupira et se donna un soufflet sur la joue, mais il ne s'éveilla point.
«On a endormi, l'enfant dit l'abeille, revenue auprès de Violette pour la consoler. Il y a de la magie. Que faire?
--Attendez, dit la souris, qui n'avait pas laissé rouiller ses dents, je vais entrer à mon tour; je l'éveillerai, dussé-je lui manger le coeur.
--Non, non, dit Violette, je ne veux pas qu'on fasse de mal à mon Perlino.»
La souris était déjà dans la chambre. Sauter sur le lit, s'insinuer sous la couverture, ce fut un jeu pour la cousine des rats. Elle alla droit à la poitrine de Perlino; mais, avant d'y faire un trou, elle écouta; le coeur ne battait pas; plus de doute! Perlino était enchanté.
Comme elle rapportait cette nouvelle, l'aurore éclairait déjà le ciel; la méchante dame arriva, toujours souriante. Violette, furieuse d'avoir été jouée, et qui de colère se mangeait les mains, n'en fit pas moins une belle révérence à la marquise en disant tout bas:
«A demain!»
X
PATATI, PATATA
Cette fois, Violette descendit avec plus de courage. L'espoir lui revenait. Comme la veille, elle trouva les filles d'honneur dans la cour, toujours filant leurs étoupes.
«Allons, beau joueur de zampogne, lui crièrent-elles en riant, fais-nous encore un tour de ton métier?
--Pour vous plaire, belles demoiselles, répondit Violette: _Patati, patata_, dit-elle, _regarde bien et tu verras._»
A l'instant, compère l'écureuil jette à terre une de ses noisettes; aussitôt on voit paraître un théâtre de marionnettes. Le rideau se tire; la scène représente une audience de justice, l'audience de Rominagrobis. Au fond, sur un trône tendu de velours rouge et tout étoilé de griffes d'or, est le bailli, un gros chat à mine respectable, quoiqu'il y ait un reste de fromage sur ses longues moustaches. Toujours recueilli en lui-même, les mains croisées dans ses longues manches, les yeux fermés, on dirait qu'il dort, si jamais la justice dormait dans le royaume des chats.
De côté est un banc de bois où sont enchaînées trois souris, auxquelles par précaution on a rogné les dents et coupé les oreilles. Elles sont soupçonnées, ce qui à Naples veut dire convaincues, d'avoir regardé de trop près une couenne de vieux lard. En face des coupables est un dais de drap noir, au front duquel on a inscrit en lettres d'or cette sentence du grand poète et magicien Virgile:
Écrase les souris et ménage les chats.
Sous le dais se tient debout le fiscal; c'est une belette au front fuyant, aux yeux rouges, à la langue pointue; elle a la main sur son coeur et fait une belle harangue pour demander la loi d'étrangler les souris. Sa parole coule comme l'eau d'une fontaine; c'est d'une voix si tendre, si pénétrante, que la bonne dame implore et sollicite la mort de ces affreuses petites bêtes, qu'en vérité on s'indigne de leur endurcissement. Il semble qu'elles manquent à tous leurs devoirs en n'offrant pas elles-mêmes leurs têtes criminelles pour calmer l'émotion et sécher les pleurs de cette excellente belette, qui a tant de larmes dans le gosier.
Quand le fiscal eut fini son oraison funèbre, un jeune rat, à peine sevré, se leva pour défendre les coupables. Déjà il avait assuré ses lunettes, ôté son bonnet et secoué ses manches, quand, par respect pour la libre défense et dans l'intérêt des accusées, le chat lui interdit la parole. Alors, et d'une voix solennelle, maître Rominagrobis gourmanda les accusées, les témoins, la société, le ciel, la terre et les rats; puis, se couvrant, il fulmina un arrêt vengeur, et condamna ces bêtes criminelles à être pendues et écorchées séance tenante, avec confiscation des biens, abolition de la mémoire et condamnation en tous les frais, la contrainte par corps limitée toutefois à cinq années; car il faut être humain, même avec les scélérats.
La farce est jouée, la toile se ferma.
«Comme cela est vivant! s'écria la dame des Écus-Sonnants. C'est la justice des chats prise sur le fait. Pâtre ou sorcier, qui que tu sois, vends-moi ta chambre étoilée.
--Toujours au même prix, Madame, répondit Violette.
--A ce soir donc! reprit la marquise.
--A ce soir!» dit Violette.
Et elle ajouta tout bas:
«Puisses-tu me payer tout le mal que tu m'as fait!»
Pendant qu'on donnait la comédie dans la cour, l'écureuil n'avait pas perdu son temps. A force de trotter sur les toits, il avait fini par découvrir Perlino, qui mangeait des figues dans le jardin. Du toit, maître écureuil avait sauté sur un arbre, de l'arbre sur un buisson. Toujours dégringolant, il arriva jusqu'à Perlino, qui jouait à la _morra_[1] avec son ombre, moyen sûr de toujours gagner.
[Note 1: Dans le jeu de la _morra_, chacun des joueurs ouvre un ou plusieurs doigts; c'est ce nombre de doigts ouverts que l'adversaire doit deviner.]
L'écureuil fit une cabriole et s'assit devant Perlino avec la gravité d'un notaire.
«Ami, lui dit-il, la solitude a des charmes; mais tu n'as pas l'air de beaucoup t'amuser en jouant tout seul; si nous faisions ensemble une partie?
--Peuh! dit Perlino en bâillant, tu as les doigts trop courts, et tu n'es qu'une bête.
--Des doigts courts ne sont pas toujours un défaut, reprit l'écureuil; j'en ai vu pendre plus d'un dont le crime était d'avoir les doigts trop longs; et si je suis une bête, seigneur Perlino, au moins suis-je une bête éveillée. Cela vaut mieux que d'avoir tant d'esprit et de dormir comme un loir. Si jamais le bonheur frappe à ma porte pendant la nuit, au moins serai-je debout pour lui ouvrir.
--Parle clairement, dit Perlino; depuis deux jours il se passe en moi quelque chose d'étrange. J'ai la tête lourde et le coeur chagrin; je fais de mauvais rêves. D'où cela vient-il?
--Cherche! dit l'écureuil. Ne bois point, tu ne dormiras pas; ne dors pas, tu verras bien des choses. A bon entendeur, salut!»
Sur ce, l'écureuil grimpa sur une branche et disparut.
Depuis que Perlino vivait dans la retraite, la raison lui venait; rien ne rend méchant comme de s'ennuyer à deux, rien ne rend sage comme de s'ennuyer tout seul. Au souper, il étudia la figure et le sourire de la dame des Écus-Sonnants; il fut aussi gai convive que d'habitude; mais chaque fois qu'on lui présenta la coupe d'oubli, il s'approcha de la fenêtre pour admirer la beauté du soir et chaque fois il jeta de l'or potable dans le jardin. Le poison tomba, dit-on, sur des vers blancs qui perçaient la terre; c'est depuis ce temps-là que les hannetons sont dorés.
XI
LA RECONNAISSANCE
En entrant dans sa chambre, Perlino remarqua le joueur de zampogne qui le regardait tristement; mais il ne fit point de questions; il avait hâte d'être seul pour voir si le bonheur frapperait à sa porte et sous quelle figure il entrerait. Son inquiétude ne fut pas de longue durée. Il n'était pas encore au lit qu'il entendit une voix douce et plaintive; c'était Violette qui, dans les termes les plus tendres, lui rappelait comment elle l'avait fait et pétri de ses propres mains, comment c'était à ses prières qu'il devait la vie, et pourtant il s'était laissé séduire et enlever, tandis qu'elle avait couru après lui avec une peine que Dieu veuille épargner à tout le monde. Violette lui disait encore, avec un accent douloureux et plus pénétrant, comment, depuis deux nuits elle veillait à sa porte; comment pour obtenir cette faveur, elle avait donné des trésors dignes des rois sans tirer de lui un seul mot; comment cette dernière nuit était la fin de ses espérances et le terme de sa vie.
En écoutant ces paroles qui lui perçaient l'âme, il semblait à Perlino qu'on le tirait d'un rêve: c'était un nuage qu'on déchirait devant ses yeux. Il ouvrit doucement la porte et appela Violette; elle se jeta dans ses bras en sanglotant. Il voulait parler; elle lui ferma la bouche; on croit toujours celui qu'on aime, et il y a des instants où l'on est si heureux qu'on n'a besoin que de pleurer.
«Partons, dit Perlino; sortons de ce donjon maudit.
--Partir n'est pas aisé, seigneur Perlino, répondit l'écureuil; la dame des Écus-Sonnants ne lâche pas volontiers ce qu'elle tient; pour vous éveiller nous avons usé tous nos dons; il faudrait un miracle pour vous sauver.
--Peut-être ai-je un moyen, dit Perlino, à qui l'esprit venait comme la sève aux arbres du printemps.»
Il prit le cornet qui contenait la poudre magique et gagna l'écurie, suivi de Violette et des trois amis. Là il sella le meilleur cheval, et, marchant tout doucement, il arriva jusqu'à la loge où dormait le geôlier, les clefs à la ceinture. Au bruit des pas, l'homme s'éveilla et voulut crier; il n'avait pas ouvert la bouche, que Perlino y jetait l'or potable, au risque de l'étouffer; mais, loin de se plaindre, le geôlier se mit à sourire, à rire, et retomba sur sa chaise en fermant les yeux et en tendant les mains. Se saisir du trousseau, ouvrir la grille, la refermer à triple tour, et jeter dans l'abîme ces clefs de perdition, pour enfermer à jamais la convoitise dans sa prison, ce fut pour Perlino l'affaire d'un instant. Le pauvre enfant avait compté sans le trou de la serrure; il n'en faut pas plus à la convoitise pour s'échapper de sa retraite et envahir le coeur humain.
Enfin les voilà en route, tous deux sur le même cheval. Perlino en avant, Violette en croupe. Elle avait passé son bras autour de son bien-aimé; elle le serrait bien fort pour s'assurer que le coeur lui battait toujours. Perlino tournait sans cesse la tête pour revoir la figure de sa chère maîtresse, pour retrouver ce sourire qu'il craignait toujours d'oublier. Adieu la frayeur et la prudence! Si l'écureuil n'avait plus d'une fois tiré la bride pour empêcher le cheval de butter ou de se perdre, qui sait si les deux voyageurs ne seraient pas encore en chemin?
Je laisse à penser la joie que ressentit le bon Cecco retrouvant sa fille et son gendre. C'était le plus jeune de la maison; il riait tout le long du jour sans savoir pourquoi et voulait danser avec tout le monde; il avait tellement perdu la tête qu'il doubla les appointements de ses commis et fit une pension à son caissier, qui ne le servait que depuis trente-six ans. Rien n'aveugle comme le bonheur. La noce fut belle, mais cette fois on eut soin de trier les amis. De vingt lieues à la ronde, il vint des abeilles qui apportèrent un beau gâteau de miel; le bal finit par une tarentelle de souris et un saltarello d'écureuils dont on parla longtemps dans Paestum. Quand le soleil chassa les invités, Violette et Perlino dansaient encore; rien ne pouvait les arrêter. Cecco, qui était plus sage, leur fit un beau sermon pour leur prouver qu'il n'étaient plus des enfants et qu'on ne se marie pas pour s'amuser; ils se jetèrent dans ses bras en riant. Un père a toujours le coeur faible: il les prit par la main et se mit à danser avec eux jusqu'au soir.
XII
LA MORALE
«Voilà l'histoire de Perlino, qui en vaut bien une autre, me dit en se levant ma grosse hôtesse, tout émue des aventures qu'elle venait de conter.
--Et la dame des Écus-Sonnants, m'écriai-je, qu'est-elle devenue?
--Qui le sait, répondit Palomba. Qu'elle ait pleuré ou qu'elle se soit arrachée un côté de cheveux, qui s'en soucie? La fourberie finit toujours par se prendre à son propre piège: c'est bien fait. La farine du diable s'en va toute en son, tant pis pour qui sert le diable, tant mieux pour les honnêtes gens!
--Et la morale?
--Quelle morale? dit Palomba, en me regardant d'un air surpris. Si Votre Excellence veut de la morale, il est deux heures; il y a un Père capucin qui prêche aux vêpres et vous voyez d'ici la cathédrale.
--C'est la morale du conte que je vous demande.
--Seigneur, me dit-elle en appuyant sur les finales, la soupe est servie, le poulet frit, le macaroni cuit. N I ni, mon histoire est finie. On berce les enfants avec des chansons et les hommes avec des contes: que voulez-vous de plus?»
Je me mis à table, mais je n'étais pas satisfait. Tout en ébréchant mon couteau sur un blanc de poulet, je dis à mon hôtesse:
«Votre histoire est touchante, et voilà un macaroni qui a un fumet admirable; mais quand je raconterai aux enfants de mon pays les aventures de Perlino, je ne leur servirai pas à dîner en même temps; ils réclameront une morale.
--Eh bien, Excellence, s'il y a chez vous de ces délicats qui n'osent pas rire, de crainte de montrer leurs dents, qu'ils viennent goûter à mon macaroni, adressez-les à Amalfi et qu'ils demandent la Lune. Nous leur servirons dans une assiette, plus de morale que n'en fournirait tout Paris.
«A propos, ajouta-t-elle, on vous attend pour partir; le vent se lève, les matelots craignent que Votre Seigneurie ne soit incommodée comme ce matin. On dirait que cette nouvelle vous attriste. Bon courage! Le mal passé n'est que songe, et quoique le mal futur ait les bras longs, il ne nous tient pas encore. Vous n'y pensiez pas tout à l'heure.
--Merci, ma bonne Palomba, vous m'avez trouvé ce que cherchais. Un moment d'oubli entre de longues peines, un peu de repos au milieu du vent et de la mer, du travail et de l'ennui, voilà ce que donnent les contes et les rêves. Bien fou qui leur en demande davantage. _Ecco la moralità._»
BLANDINE L'ESCLAVE
RÉCIT HISTORIQUE
De toutes les vertus qui honorent une femme, la plus belle et la plus précieuse, sans contredit, c'est la piété, car elle contient en soi toutes les autres: la charité, le sacrifice, la modestie, le courage, l'amour de la justice et de la vérité. Les femmes de France se sont toujours distinguées par leur piété; depuis la reine Bathilde et la mère de saint Louis jusqu'à Jeanne d'Arc, depuis sainte Geneviève jusqu'à l'épouse de Louis XV, la reine Marie Leckzinska, on peut citer auprès du trône, comme dans les conditions les plus obscures, une foule de femmes devenues célèbres par leur sainteté, non moins que par leur courage et par leur esprit. Mais parmi tous les noms qui sont venus jusqu'à nous et qu'entoure la vénération des siècles, il n'en est pas un qui mérite d'être conservé avec plus de respect que celui de la pauvre esclave Blandine, la première victime de la persécution païenne dans les Gaules, la première martyre de Lyon.
On sait que le christianisme vint du bonne heure en notre pays. Il y fut apporté par les disciples de saint Jean, venus d'Orient pour répandre la _bonne nouvelle_ dans les Gaules. Dès le milieu du second siècle après Jésus-Christ, au temps de l'empereur Marc-Aurèle, nous trouvons à Lyon une Église déjà florissante, quoique cachée; cette Église a pour chef Pontinus, vieillard de plus de quatre-vingt-dix ans, qui avait du entendre à Éphèse le disciple bien-aimé du Seigneur. Des chrétiens venus de la Grèce et d'Asie, des Romains et des Gaulois convertis, composaient la communauté nouvelle; rien n'y manquait, pas même des esclaves instruits par leur maître. C'était là le spectacle jusqu'alors inconnu que donnait le christianisme; pour la première fois l'esclave était traité comme un homme, et non plus une brute; pour la première fois, le riche et le puissant respectaient dans le pauvre et l'opprimé une âme immortelle, rachetée par Jésus-Christ.
Les chrétiens étaient odieux aux païens; leur religion, disait-on, était contraire aux lois de l'empire. Les païens ne se trompaient pas dans leur jugement. Les lois de l'empire soumettaient la conscience au prince; c'était l'empereur, c'était le sénat qui décidaient quels dieux on devait adorer. Il n'est pas douteux que les chrétiens ne reconnaissaient pas cette tyrannie; aucun d'eux ne voulait s'avilir devant ces dieux de pierre et de bois, que des gens corrompus et pervers prétendaient imposer à la crédulité populaire; les fidèles préféraient la mort au mensonge et au déshonneur; c'est pour cela qu'ils étaient saints et grands.
Un autre reproche que les païens faisaient aux chrétiens, une autre cause de haine et de mépris, c'est que les chrétiens, disaient-ils, étaient insociables. On ne les voyait jamais aux fêtes publiques; jamais ils ne prenaient part à ces spectacles que les empereurs prodiguaient au peuple pour lui faire oublier sa servitude. En ce point encore, les païens avaient raison. Ces jeux qui faisaient la joie des Romains, ces chasses du cirque où des bêtes farouches déchiraient des malheureux sans défense, ces combats de gladiateurs où des esclaves s'entre-tuaient pour amuser l'oisiveté romaine, tout cela faisait horreur aux chrétiens. Ils vivaient loin de ce monde cruel et débauché; ils se réunissaient entre eux comme des frères, communiant à la même table, ne cherchant d'autre plaisir que celui de s'entr'aimer et de servir Dieu d'un même coeur.
Ce qu'il y a de plus odieux aux hommes, et surtout aux grands, c'est qu'on ne partage ni leurs idées ni leurs amusements; on commença par dédaigner les chrétiens; on voulut bientôt les obliger de faire comme la foule et d'adorer les caprices de l'empereur. Ils résistèrent; cette résistance fut un crime de lèse-majesté; il fallait que dans l'empire il n'y eût d'autre volonté, d'autre pensée que celle du souverain. Marc-Aurèle était un grand prince, sévère avec lui-même, sobre, courageux; il avait toutes les vertus d'un soldat et d'un philosophe, mais il était empereur, et à ce titre, imbu de tous les préjugés de la puissance. La loi défendait aux chrétiens d'exister; Mare-Aurèle ne s'inquiéta pas de savoir si cette loi était injuste et cruelle; il ne doutait pas qu'il n'eût le droit d'ordonner tout ce qui lui plaisait. Il avait autour de lui de savants conseillers qui lui prêtaient chaque jour cette maxime despotique: L'empereur était dieu, le Romain n'était qu'un esclave qui devait obéir et tout sacrifier, fût-ce même sa conscience. C'est ainsi que, malgré ses belles qualités et sa douceur, Marc-Aurèle en arriva à la persécution.
Cette persécution commença à Lyon vers l'an 177; elle commença, comme de coutume, non par une accusation régulière, mais par des émeutes. La populace connaissait toujours les chrétiens; c'étaient ces gens sévères et tristes qu'on ne voyait ni dans les temples, ni aux jeux, ni aux fêtes; chacun pouvait les désigner du doigt comme des impies et des athées, car on ne les voyait jamais adorer les dieux de la patrie. On insulta les chrétiens dans la rue; on les chassa de la place publique, où, suivant l'usage romain, les citoyens se réunissaient tous les jours, et on leur interdit les bains publics: on les força de se renfermer chez eux et de se cacher comme des criminels. Si, par hasard, on les rencontrait au dehors, la foule ameutée leur jetait des pierres; on les frappait; on pillait leurs maisons; toute injure était sainte et toute violence légitime quand la victime portait le nom odieux de chrétien.