Part 9
Parmi les manuscrits de sa bibliothèque, il se rappela qu’il possédait un recueil de poésies populaires de la Galilée. Il l’avait fait venir à grands frais de Capernaüm, pour une série d’études qu’il projetait sur les déformations de la langue syrienne. Il courut le prendre, et se mit à lire les pièces qui, jadis, l’avaient le plus frappé. Mais en vain il essaya d’y retrouver leur ancienne beauté. La déformation de la langue syrienne y était décidément trop grossière et trop incorrecte: et puis quelle pauvreté d’idées, quelle absence de toute règle dans la prosodie! Barsabas avait beau mépriser les poètes grecs et latins; il voyait bien que leurs vers étaient cent fois supérieurs à ces informes complaintes. Celles-ci étaient désormais devenues plus muettes encore, pour lui, que l’_Énéide_ et les deux _Œdipe_.
Il en conclut que tous les poètes, en dépit de leur gloire, étaient de mauvais poètes. Et il entreprit d’écrire lui-même un ouvrage où il introduirait «l’harmonie» qui manquait aux leurs. Personne, assurément, n’était plus apte que lui à l’écrire. Ne connaissait-il pas l’essence de toutes les langues, l’origine des mots, leur signification, le pouvoir d’images et de rythmes qui était en eux? N’avait-il pas lu tous les poètes? Ne s’était-il pas ingénié à découvrir leurs fautes, comme aussi les moyens qu’ils auraient eus de les éviter? Il se mit donc à l’œuvre, et commença d’abord un grand poème latin. Mais il s’aperçut bientôt que la langue latine, si familière qu’elle lui fût, se prêtait mal à l’expression des nuances diverses de ses sentiments. Il s’aperçut que cette langue, dont il croyait savoir tous les secrets, avait toujours une foule de secrets impénétrables pour lui. Vainement il s’acharnait à trouver le mot juste: les mots étaient justes, dans les phrases qu’il écrivait, la syntaxe irréprochable, le rythme parfait; mais les phrases, en fin de compte, sonnaient faux, une mystérieuse malchance les empêchait toujours d’être tout à fait des phrases latines. Et Barsabas, découragé, résolut d’écrire son poème en langue syrienne. C’était sa langue natale, la seule langue qu’il _sentît_ au lieu de se borner à la _comprendre_, comme il faisait de toutes les autres. Sa compréhension des autres langues allait lui permettre de donner à celle-là une pureté, une élégance, une harmonie sans pareilles!
Hélas! cette langue-là aussi lui était devenue étrangère. Au contact des autres, elle avait perdu pour lui la couleur et la saveur qu’elle avait eues autrefois, quand elle était sa langue, l’enveloppe naturelle de toutes ses idées. Les phrases syriennes qu’il essayait d’écrire sonnaient plus faux encore que ses phrases latines: il les entremêlait malgré lui de tournures étrangères, il y donnait aux mots des sens que, peut-être, ils auraient dû avoir, mais qu’ils n’avaient pas dans l’usage courant. Il écrivait, raturait, écrivait de nouveau; et quand, ensuite, il se lisait à haute voix ce qu’il venait d’écrire, l’ensemble avait un air affecté, maladroit, bien moins harmonieux que les naïves chansons de son village natal.
Et ce n’était pas tout. A mesure qu’il peinait sur son poème syrien, il était amené à constater, tous les jours davantage, que ce n’était pas seulement la faculté d’écrire, mais aussi la faculté de penser, que la pratique des langues étrangères avait détruite en lui. Car la différence des langues,--il le découvrait davantage tous les jours,--ne consiste pas seulement à traduire une même idée en des mots différents: elle répond à une différence profonde dans les façons de concevoir ou d’ordonner les idées. Et chaque homme n’est capable que d’une seule de ces façons: de telle sorte que Barsabas, pour avoir voulu penser dans toutes les langues, était devenu incapable de penser dans aucune d’elles. Il continuait à pouvoir les parler toutes; mais dans aucune d’elles il n’avait plus rien à dire. Ses idées, peu à peu, avaient cessé de vivre, en lui. Et maintenant il s’en rendait compte; et jour et nuit il s’épuisait au travail, sans réussir à tirer de son cerveau une pensée qui ne fût point trop vague, trop terne, trop banale. Son cerveau était vide, comme si une avalanche de pierres avait écrasé toutes les fleurs qui, jadis, y avaient poussé.
Il avait bravement supporté, quinze ans auparavant, la perte de sa foi; mais la perte de son intelligence lui fut un coup terrible. Il interrompit ses leçons, n’ayant pas le courage d’enseigner à autrui une science dont lui-même avait retiré d’aussi tristes effets. Il brûla ses manuscrits, il brûla tous les livres de sa bibliothèque; et plusieurs mois durant il resta enfermé dans sa maison, tout entier au sentiment douloureux de son impuissance. Ni la fortune, ni la gloire, ni le luxe, ni la société des hommes, rien ne parvenait plus à le divertir. Il eut un moment l’idée de vendre ses biens et de voyager à travers le monde: mais les voyages lui paraissaient désormais une fatigue plus inutile encore que les autres. Il avait trop clairement acquis la certitude que jamais un homme ne peut prétendre à pénétrer l’âme d’aucun peuple, si ce n’est de celui où il est né et dont il fait partie. Sous les langues, sous les mœurs, sous les détails divers de la vie extérieure, il devinait dans chaque pays la présence d’une vie plus réelle et plus intime, à jamais insaisissable pour un étranger. Et c’est ce qu’il comprit non moins évidemment lorsque, sur le conseil d’un ami, il tenta de se mêler à la vie romaine. Huit jours passés au Forum et dans les assemblées lui suffirent pour se convaincre de l’inanité de cette tentative. La vie romaine était faite pour les Romains; elle résultait d’un très vieux fonds d’habitudes et de pensées communes, et ceux-là seuls pouvaient y prendre part que la suite des siècles y avait préparés. Il se rappela ce que lui avait dit autrefois un philosophe d’Alexandrie: que Platon devait forcément rester incompréhensible à qui n’avait pas été nourri de l’_Iliade_. Oui, et, de la même façon, la vie présente de Rome ne laissait voir son vrai sens qu’à ceux dont les pères avaient vaincu Carthage. Lui, Barsabas, il n’était qu’un étranger, à Rome aussi bien qu’à Alexandrie, en tout endroit du monde où il se trouvait! Un être impuissant, vide, incapable de toute pensée, voilà ce qu’avait fait de lui son cosmopolitisme! Et chaque jour, le sentant davantage, il en éprouvait plus de honte et plus de frayeur.
* * * * *
Or un matin d’hiver, pendant qu’il errait au hasard des rues, un pauvre homme qui passait l’aborda respectueusement. Il tenait on main un papier sur lequel était inscrite l’adresse d’un hôpital: et, par gestes, il priait Barsabas de lui montrer sa route. Et Barsabas, levant les yeux sur lui, le reconnut aussitôt. C’était un paysan de son village, celui-là même à qui jadis, devant les portes de Jérusalem, il avait annoncé sa miraculeuse mission. Il l’appela donc par son nom; après quoi, s’étant fait reconnaître, il l’interrogea sur sa présence à Rome. Le paysan n’y était arrivé que depuis quelques heures; il venait chercher son jeune frère, qui était malade; et il comptait repartir le lendemain matin.
Ses misérables vêtements tombaient en lambeaux; il paraissait épuisé d’inquiétude, de fatigue, et de froid: mais une longue habitude de bonheur se lisait dans le regard de ses bons yeux bleus. Et Barsabas, d’abord, ne put s’empêcher d’en être jaloux. Il retrouva toutefois son ancien orgueil pour répondre au paysan, lorsque celui-ci se fût enhardi à lui demander s’il avait achevé de convertir Rome à la foi du Christ.--«Sache, répondit-il, que j’ai depuis longtemps cessé de prêcher l’Évangile, ayant été promu à un emploi plus haut! Je suis maintenant un des personnages les plus considérables de Rome, et de tout l’empire. Je possède deux maisons, des centaines d’esclaves, un domaine plus vaste que Capernaüm; et il n’y a pas au monde un seul homme plus savant que moi!»
Là-dessus, se drapant dans sa toge, il fit mine de vouloir congédier son ancien ami, après lui avoir indiqué le chemin qu’il avait à suivre. Mais à peine l’eut-il vu s’éloigner, qu’il le rappela. Toute trace de sa hauteur avait soudain disparu: il tremblait, ses genoux fléchissaient, et c’est presque à voix basse qu’il demanda au paysan ce qui s’était passé dans son village, depuis vingt ans bientôt qu’il en était parti.
Oh! frère, lui répondit le paysan, nous avons été, nous aussi, parfaitement heureux! Et je t’assure que pas une fois, dans nos prières, nous n’avons manqué à implorer pour toi toutes les grâces du ciel, en récompense du bonheur que tu nous as valu! Car c’est toi qui nous as enseigné à jouir de la vie! Nous étions, jusque-là, comme des sauvages: nous avions la tête pleine de désirs trompeurs et de curiosités inutiles. C’est toi qui, par ton exemple, nous as tirés de cette barbarie, en appliquant parmi nous les leçons de ton divin maître. Et désormais, ayant appris de toi l’unique sagesse, nous mettons tout notre soin à en profiter. Que te dirai-je de plus? Tel qu’était notre village quand tu nous as laissés, tel exactement tu le retrouverais aujourd’hui. Nos journées s’écoulent lentement; et, bien qu’elles soient pareilles l’une à l’autre, chacune nous apporte quelque plaisir nouveau. Nous cultivons nos champs, nous paissons nos chèvres, nous habituons nos enfants à vivre comme nous. Le soir, réunis sur la grand-place, nous écoutons l’un de nous qui, à tour de rôle, nous raconte des fables ou nous chante des chansons; car, imagine-toi, fables et chansons fleurissent d’elles-mêmes dans nos cœurs, depuis que nous avons arraché de ceux-ci les mauvaises herbes qui les encombraient. Et puis, avant de nous endormir dans les chers bras de nos femmes, nous remercions une dernière fois Jésus de la belle fête qu’a été la journée.
«Mais, de tous les secrets que tu nous as révélés, il y en a un qui, plus encore que les autres, peut-être, nous a été précieux. Te souviens-tu que, à deux ou trois reprises, tu as refusé de sortir du village, même pour aller te joindre à tes amis chrétiens? Et nous, pareillement, nous avons pris de plus en plus l’habitude de ne jamais sortir de notre village. Nous avons borné toute notre vie aux limites des lieux où nous sommes nés, de façon à les mieux connaître, à nous sentir plus profondément en contact avec eux. Et c’est cela qui nous a permis de ne former, tous ensemble, qu’une même famille. Nous parlons tous la même langue, nous avons les mêmes rêves et les mêmes souvenirs. Si l’un de nous est triste, nous savons les moyens de le consoler. Si l’un de nous meurt, ses enfants trouvent aussitôt un autre père, tout prêt à les aimer et à les amuser. Et c’est comme si, jeunes et vieux, toutes nos pensées nous étaient communes. Seul, mon malheureux frère est venu à Rome, se figurant qu’il aurait plus de plaisir dans une grande ville: il n’y a eu que la faim et l’ennui.
«Ah! Barsabas, quel que soit le nouveau métier que tu t’es choisi, tu mérites bien les faveurs dont le ciel t’a comblé! Et grande sera la joie de tout le village, quand on saura que tu as daigné me reconnaître, humble et pauvre comme je suis! Car ton souvenir est aujourd’hui aussi présent parmi nous qu’au lendemain du jour où tu nous as quittés. Les petits enfants eux-mêmes bénissent ton nom, et n’ont pas de plus douce ambition que de te ressembler. C’est ta maison qui, le dimanche, nous sert d’église. Et ton petit âne,--te le rappelles tu?--de quels tendres soins nous l’aurions entouré, s’il avait pu survivre au chagrin de ton départ! Mais la pauvre bête n’a pas pu y survivre! Une semaine encore après être revenu de Jérusalem, je l’ai vue errer au flanc de la colline, comme si elle guettait l’heure de ton retour. Et puis, un matin, nous l’avons trouvée morte dans ton champ de figues.
--Et ma mère?... Et ma femme?--murmura Barsabas.
--Elles vivent l’une et l’autre, frère; mais je craignais de te parler d’elles. Ce sont, en vérité, deux saintes, la richesse et la gloire de tout le village. Leur exemple a, pour nous, remplacé le tien; et pas un jour ne s’est passé, depuis vingt ans, sans qu’un de nous leur ait dû un secours ou une consolation. Hélas! pourquoi faut-il que, seules d’entre nous tous, elles souffrent d’une souffrance que nous ne puissions pas soulager! Toujours prêtes à nous assister dans nos peines, elles seules ne prennent point de part à nos plaisirs. Les jeux même de nos enfants ne parviennent pas à les égayer. Et souvent nous les voyons, elles aussi, monter tristement au sommet de la colline, comme si elles conservaient l’espoir de ton retour!
Barsabas n’eut pas la force d’en entendre plus long. Il rentra chez lui, s’enferma dans sa chambre, et, tombant à genoux, il pria humblement:
--Seigneur Jésus, s’écria-t-il, béni soyez-vous d’avoir rouvert mes yeux à la vérité! Ce don des langues, que mon orgueil m’a fait prendre pour un précieux privilège, ce n’était, je le vois, qu’une épreuve que vous m’imposiez. Et, avec ce don, l’orgueil est entré en moi, pour m’aveugler l’esprit et me pourrir le cœur. J’ai abandonné mon village, le seul lieu du monde où je pouvais vivre. Je me suis cru l’égal des apôtres que vous aviez élus, je me suis assigné une mission dont je n’étais pas digne; j’ai sacrifié à de misérables chimères le souci de votre gloire et de mon bonheur. Chaque jour, depuis vingt ans, je me suis écarté du simple et droit chemin que vous m’aviez tracé. Et maintenant mes yeux se sont rouverts, et je tremble de honte au spectacle du bourbier que je suis devenu. Seigneur, mon péché est trop grand pour que je puisse rien attendre de votre indulgence! Et déjà vous m’avez châtié, mon châtiment a commencé en même temps que ma faute. Mais, si mon châtiment ne doit jamais finir, faites du moins, ô Seigneur, que ma faute finisse! Permettez-moi d’être de nouveau un chrétien? un homme dont la vie serve aux autres, au lieu de leur nuire! Rendez-moi le courage de renaître à vous! Laissez-moi vous sentir encore debout près de moi, comme jadis, quand je jouais avec les enfants à Jérusalem! Que les larmes de ma femme et de ma mère obtiennent de vous ce dernier miracle!
Ainsi pria Barsabas. Et sa prière fut, cette fois, exaucée: car lorsque, s’étant relevé, il voulut appeler ses esclaves pour prendre congé d’eux, il s’aperçut que le Seigneur l’avait rendu muet.
III
LE PÉNITENT
_Et verè bene doctus est qui Dei voluntatem facit._
(IMITATIO CHRISTI, I, 4.)
Il vécut longtemps encore, dans son village, jouissant de la grâce nouvelle qu’il avait reçue de son maître.
Il avait eu cependant une minute d’angoisse, le soir de son retour, quand il avait revu ses anciens amis. Non qu’il souffrît de ne pouvoir pas répondre à leurs questions: jamais peut-être son don des langues ne lui avait apporté un contentement aussi parfait que ce don contraire qui l’avait remplacé. Mais c’était la première fois qu’il s’apercevait d’autres changements survenus en lui, et qui n’avaient de cause que sa propre sottise. En comparaison de lui, les plus vieux des habitants du village semblaient avoir vingt ans. Une fraîche et heureuse santé rayonnait de leurs bonnes figures; leurs mouvements gardaient une aisance, une souplesse juvéniles; et lui, le pauvre Barsabas, debout parmi eux avec son dos voûté, ses mains tremblantes, son crâne chauve et les rides de son front, il était comme une maison brûlée au milieu d’une rue.
Du moins l’accueil qu’ils lui firent ne tarda-t-il pas à le consoler. Le paysan qu’il avait rencontré à Rome lui avait dit vrai: son souvenir était resté aussi vivant pour eux que si son absence n’avait duré que quelques semaines. Ils l’avaient seulement appelé d’un autre nom, en naïf témoignage de leur reconnaissance. Le «Juste», c’est ainsi qu’à présent ils le désignaient. Et il n’y avait personne, dans le village, enfant ni vieillard, qui ne fût prêt à se dépouiller de tous ses biens pour les lui offrir. Aussi, malgré l’infirmité qui l’avait frappé, le supplièrent-ils, dès son retour, de consentir à être le chef de leur communauté. Mais le Juste avait décidément perdu le goût des honneurs. Son unique ambition était, désormais, de servir: car il ne se jugeait même plus digne de vivre en égal de ces braves gens, qui le priaient de leur commander.
Et bientôt une occasion de servir ses frères se présenta à lui. Il apprit qu’une vieille femme, qui l’avait autrefois bercé sur ses genoux, était fort empêchée de mener paître ses trois chèvres et son âne. Elle était fatiguée, malade: chaque jour la marche lui devenait plus pénible. Barsabas obtint qu’elle lui remît le soin de son petit troupeau. Tous les matins, au lever du soleil, il s’en allait avec ses nouveaux compagnons, en quête de quelque creux des collines où l’herbe fût verte et la feuillée épaisse. Parfois l’âne, qui avait l’humeur fantasque, se mettait à courir, ou bien encore refusait d’avancer. Parfois l’une des chèvres tombait dans un ravin, et Barsabas était forcé d’y descendre à sa suite. Mais il acceptait en souriant ces faciles épreuves. Et, au total, revoyant ses péchés, peu s’en fallait qu’il ne s’étonnât de l’excès d’indulgence de son divin maître. Depuis longtemps, en effet, il ne se souvenait pas d’avoir connu une vie aussi heureuse: depuis le jour où il s’était cru appelé à convertir le monde.
«Quelle douce vie, songeait-il, quelle paix en moi et autour de moi! Le bleu du ciel s’argente de nuages transparents; le parfum des fleurs fait chanter les cigales; et voici mon chevreau noir qui accourt en bêlant, pour que je lui apprenne à sauter par-dessus mon bâton! De ces chères créatures confiées à ma garde, il n’y en a pas une dont les pensées ne me soient familières. Je lis dans leurs yeux comme dans un livre: et, bien que ni elles ni moi ne puissions nous parler, je pénètre en elles sans ombre d’effort; tandis qu’à Rome, avec toute ma science, l’âme de mes plus proches amis me restait fermée!» Et il voyait alors que, pour pénétrer dans l’âme d’autrui, le moyen n’était pas de connaître les langues, ni les mœurs, ni l’histoire, mais simplement de s’oublier soi-même et d’aimer autrui.
Ainsi s’écoulèrent de tranquilles années, jusqu’à ce qu’un matin Barsabas, en s’éveillant, ne se sentit plus la force de se lever de son lit. Il comprit aussitôt que son maître avait achevé de lui pardonner. Et peut-être même ce pardon lui fut-il confirmé par un autre signe: car sa femme a raconté plus tard que, au moment où elle venait près de lui, elle l’avait entendu disant à voix haute, en patois galiléen, et avec son naïf accent de jadis: «Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit béni!» Mais le fait est que, ni à sa femme, ni à sa mère, ni à ses amis accourus en foule à son chevet, il ne parla autrement que par signes; et il n’eut pas besoin d’une autre langue pour leur exprimer, de la façon la plus claire et la plus touchante, combien il était certain de se retrouver bientôt avec eux, dans un monde où Dieu ne pourrait manquer de leur concéder, à jamais, un village et des collines semblables aux leurs.
Puis il s’éteignit doucement, tranquillement, comme un enfant s’endort. Et, si les hasards d’une excursion vous conduisaient dans le village de Galilée où il a vécu les seules années vivantes de sa vie, les habitants ne manqueraient pas de vous répéter l’histoire de ce Juste à qui son divin maître, après lui avoir accordé la grâce de parler toutes les langues, avait daigné accorder la grâce, plus précieuse encore, de trouver le repos et le bonheur sans en parler aucune.
1900.
IV
LE FILS DE LA VEUVE DE NAÏM,
OU
LA MORT ET L’AMOUR,
CONTE POUR LE JOUR DES MORTS
TIBI, MARGARITÆ MEÆ.
11. Le jour suivant, Jésus vint dans une ville appelée Naïm, et ses disciples le suivaient avec une grande foule.
12. Et, comme il était près de la porte de la ville, des gens portaient en terre un mort, qui était fils unique de sa mère; et cette femme était veuve: et bon nombre de personnes de la ville l’accompagnaient.
13. Or le Seigneur, l’ayant vue, fut ému de compassion envers elle. Et il lui dit: «Ne pleure point!»
14. Puis, s’approchant, il toucha le cercueil; et ceux qui le portaient s’arrêtèrent. Alors il dit: «Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi!»
15. Aussitôt le mort se releva, s’assit, et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.
(_Évangile selon saint Luc_, VII.)
Or ceux qui conduisaient Paul l’amenèrent à Athènes et l’y laissèrent.
Et, pendant que Paul demeurait à Athènes, son esprit se soulevait d’émotion en voyant cette ville adonnée à l’idolâtrie. Il discutait à la synagogue avec les juifs; et il discutait aussi, sur la grand-place, avec tous ceux qui se trouvaient là. Et des philosophes épicuriens et stoïciens discutaient là avec lui. Et certains disaient: «Ce bavard, que veut-il?» Et d’autres: «Il paraît vouloir annoncer des dieux étrangers!» Car Paul leur prêchait Jésus et sa résurrection. On l’entraîna donc à l’Aréopage, en lui disant: «Ne pouvons-nous pas savoir quelle est cette nouvelle doctrine que tu enseignes?...»
Alors Paul, se tenant debout sur l’Aréopage, dit: «Athéniens, j’ai l’impression que vous êtes, en quelque sorte, trop religieux; car en parcourant vos temples, sur mon passage, j’y ai même trouvé un autel où était écrit: _Au Dieu inconnu_. Or ce Dieu, que vous adorez sans le connaître, c’est lui que je viens vous annoncer! Mais ce Dieu, qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, étant maître du ciel et de la terre, n’habite point dans des temples faits de main d’homme; et ce n’est point par des mains d’homme qu’il peut être servi, n’ayant besoin de rien, puisque c’est lui qui donne aux hommes la vie, le souffle, et tout ce qu’ils ont. D’un seul sang il a fait toute la race des hommes, afin qu’elle habitât la surface de la terre: ayant marqué d’avance l’ordre des saisons, et indiqué les limites où chaque peuple devait demeurer. Et il leur a ordonné de chercher Dieu, pour ainsi dire, à tâtons jusqu’à ce qu’ils l’aient trouvé. Mais, en réalité, Dieu est tout près de chacun de nous. Car c’est en lui que nous vivons, et que nous nous mouvons, et que nous sommes, comme l’ont dit déjà quelques-uns de vos poètes: puisque nous sommes tous sa progéniture.
«Or, étant la progéniture de Dieu, nous ne devons pas croire que la divinité soit pareille à de l’or, ni à de l’argent, ni à de la pierre, ni aux œuvres sculptées de l’art, ni à rien de ce que l’homme peut imaginer. Et Dieu, ayant laissé passer ces temps d’ignorance, fait maintenant annoncer à tous les hommes, en tous lieux, qu’ils sachent la vérité, et rentrent en eux-mêmes: attendu qu’il a fixé un jour où il doit faire juger les hommes, suivant la justice, par Celui qu’il a destiné à être leur juge; de quoi il nous a donné à tous une preuve manifeste en le ressuscitant d’entre les morts.»
Mais eux, quand ils entendirent parler de morts ressuscités, les uns se mirent à rire, et les antres lui dirent: «Tu nous raconteras la suite de ton histoire une autre fois!»
Et ainsi Paul sortit du milieu d’eux.
Mais quelques-uns des Athéniens se joignirent à lui et crurent: parmi lesquels Denis l’Aréopagite, et une femme nommée Damaris, et d’autres encore.
(_Actes des Apôtres_, XVII, 15-34.)
I
LA MORT
Celui qui ne demeure pas en moi sera jeté hors de la vigne comme un sarment inutile, et il séchera, et on le ramassera pour le jeter au feu.
(_Saint Jean_, XV, 6.)