Part 8
Et peut-être ces professeurs avaient-ils raison; mais c’est de quoi Barsabas, naturellement, ne pouvait convenir. Il continua donc de prêcher, ou plutôt d’argumenter, prouvant à qui désirait l’entendre la fausseté et l’incohérence de tous les systèmes. Le malheur est qu’on semblait de moins en moins désireux de l’entendre. Les philosophes étaient revenus à leurs exercices professionnels; les dames du monde s’étaient fatiguées d’une éloquence trop sèche et trop positive; et un jour arriva où le pauvre Barsabas ne trouva plus, autour de son estrade, que les matelots et les pêcheurs du port. Encore n’était-ce point, comme l’on pense, sa dialectique qui les attirait. Il était simplement, pour eux, l’homme qui parlait toutes les langues; et sans cesse, par manière de passe-temps, ils lui amenaient des Nègres et des Scythes, des esclaves sortis des régions les plus reculées, afin qu’il leur expliquât, dans leurs langues, les erreurs d’Épicure ou d’Anaxagore.
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Barsabas, cependant, n’était point d’âme à désespérer. Dès qu’il se fut convaincu qu’à Alexandrie ses efforts n’avaient décidément aucune chance de réussir, il résolut de tourner le dos à cette ville et de se rendre à Rome. Il s’y rendait, tout occupé déjà des controverses prochaines, lorsque le bateau où il s’était embarqué fit escale dans un petit port de l’île de Crète; et voici qu’en arrivant dans cette bourgade Barsabas eut l’extrême surprise de se trouver parmi des chrétiens. Des églises remplaçaient les temples des dieux; les maisons étaient surmontées de grandes croix de pierre; et tous les habitants s’empressaient autour des passagers du bateau, sans vouloir accepter d’eux aucune récompense. Ces braves gens avaient renoncé au commerce, ainsi qu’à toutes les formes du gain; ils vivaient de leur pêche, des fruits de leurs champs: si bien que Barsabas crut revoir son village, tel qu’à son départ il l’avait laissé.
Il ne tarda point, d’ailleurs, à avoir l’explication du spectacle imprévu qui s’offrait à lui. Tout en l’installant à sa table avec mille égards, l’hôte qui l’avait recueilli lui raconta que la ville entière s’était convertie, depuis deux ans déjà, après avoir entendu les discours de l’apôtre Mathias. «Ce saint homme a passé une semaine parmi nous: il a prêché sur le port; et, quand il est reparti, nous étions tous devenus chrétiens. Et comment aurions-nous hésité à le devenir, en présence d’une doctrine aussi simple et aussi belle, répondant aussi parfaitement aux désirs de nos cœurs?» L’hôte de Barsabas ajouta, cependant, que l’exemple personnel de Mathias n’avait pas été non plus sans contribuer à les convertir. «Jamais nous n’avions vu un homme pareil à celui-là! Un véritable saint, modeste, timide, doux comme un enfant!» Barsabas demanda s’il leur avait réfuté les erreurs des philosophes; mais son hôte, à cette question, éclata de rire. «Oh! non, s’écria-t-il, soyez sûr qu’il ignorait jusqu’au nom de tous ces gens-là! Il ne savait ni lire ni écrire! Il était plus illettré que le dernier de nos esclaves! Et je me rappelle que moi-même, sitôt que je l’ai entendu, j’ai jeté au feu mes volumes d’Aristote; mais l’idée ne me serait pas venue de lui en parler!»
Le bateau ne s’était arrêté que pour quelques heures. Quand Barsabas se retrouva à bord, entouré de cadeaux de toute sorte que ses frères de la petite ville l’avaient supplié d’emporter en souvenir d’eux, il se mit à réfléchir sur ce qu’il venait d’apprendre. Et tout de suite, malgré lui, le contraste lui apparut entre le succès obtenu par Mathias dans cette bourgade crétoise et son propre échec à Alexandrie. «Je n’ai pas réussi jusqu’à présent, songeait-il, les circonstances m’ont été contraires. C’est donc à Rome que je prendrai ma revanche. J’amènerai à Jésus la capitale du monde!» Mais alors il s’aperçut clairement d’une chose que, depuis longtemps, il essayait de tenir cachée au profond de son cœur. Il s’aperçut qu’il ne pouvait plus désormais espérer d’amener personne à Jésus, car lui-même avait cessé de croire en Jésus.
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Non qu’il se fût laissé convaincre par les divagations des métaphysiciens. Son robuste bon sens de paysan lui affirmait assez que tous leurs systèmes n’étaient que d’ingénieuses fantaisies, inventées pour l’amusement de quelques songe-creux. Il voyait assez que les plus subtils arguments de Platon n’empêchaient pas le monde extérieur d’exister pour l’homme, et que, même démontrée, l’hypothèse des atomes resterait toujours une absurdité. Tout cela avait maintenant, à ses yeux, juste autant de valeur que les rêveries d’Épistrate sur les habitants de la lune. Le commerce assidu des philosophes n’avait fait que le dégoûter de la philosophie; et plus que jamais il était prêt à considérer la doctrine de Jésus comme le seul système qu’un sage pût admettre. Seule, en effet, elle ne s’adressait à la raison que dans les matières qui étaient raisonnables, c’est-à-dire dans celles qui touchaient à la conduite pratique de la vie; imposant aux hommes, pour le reste toute une série de mystères où ils n’avaient qu’à croire. Mais c’est précisément à ces mystères que Barsabas n’avait plus la force de croire. Tant de systèmes différents avaient défilé sous ses yeux, se détruisant l’un l’autre, qu’une méfiance lui était venue de tous les systèmes. La réflexion avait tari en lui les sources de la foi. Elle les avait taries à tel point que si Jésus, sorti du tombeau, s’était de nouveau montré devant lui, peut-être eût-il encore gardé des doutes sur sa divinité. Et il en éprouvait certes un chagrin très vif, mais moins vif, en fin de compte, qu’il ne l’aurait craint: car déjà ses lectures, et des exemples nombreux, l’avaient préparé à voir dans les ennuis du doute la rançon fatale d’un esprit supérieur.
Il se jura du moins de conserver le culte des vertus chrétiennes, ne s’apercevant pas que, bien avant de perdre la foi, il l’avait perdu. Et, quoique son voyage à Rome fût désormais sans objet, il résolut cependant de le continuer. La vie à Alexandrie lui était devenue impossible; plus impossible encore le retour dans son village, où chacun se serait informé des résultats de sa prédication. Et puis la vérité était que, s’il se résignait à ne plus croire, il ne pouvait pas se résigner à ne plus prêcher. A force de parler tour à tour toutes les langues, il avait fini par s’y juger tenu, comme à un travail important et méritoire entre tous. Des deux dons qu’il avait reçus de son maître Jésus, et dont l’un consistait à connaître l’unique vérité et l’unique bonheur, tandis que l’autre consistait simplement à pouvoir dire tour à tour une même chose en plusieurs façons, c’était comme si ce deuxième don avait, pour lui, annulé le premier. La perspective de devoir y renoncer l’aurait désespéré.
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Il résolut donc de n’y point renoncer, mais, au contraire, d’en tirer le profit le plus grand possible. Il savait qu’à Rome une foule d’étrangers s’enrichissaient et devenaient célèbres, qui avaient pour seul métier d’enseigner aux Romains la langue du pays d’où ils étaient sortis. Il se faisait fort, lui, d’enseigner toutes les langues, dût-il dépenser encore une année ou deux à en étudier la grammaire et la littérature! Aussi bien les leçons du vieillard de Péluse avaient, autrefois, éveillé en lui le goût de ces études; et sans cesse, depuis, il s’était mieux pénétré de leur utilité. Rien ne lui était plus agréable, rien ne lui semblait plus digne de ses soins, que de comparer les manières diverses dont les divers peuples exprimaient leurs idées. N’était-ce pas, pour ainsi dire, comparer leurs âmes? Et le résultat d’une telle comparaison pouvait-il n’être pas d’un prix inestimable? Ne croyant plus à la possibilité de connaître Dieu et les voies du salut, Barsabas ne s’en trouvait que plus à l’aise pour croire à la nécessité de connaître le détail des choses d’ici-bas. Et lorsqu’enfin, après de longs mois de préparation, il ouvrit une école sur le Viminal, très sérieusement il eut conscience de remplir un devoir, d’entreprendre une tâche magnifique et sacrée.
Ses élèves, au reste, ne se firent pas faute de l’y encourager. Ils se pressèrent pour l’entendre, l’accablèrent de cadeaux, répandirent sa gloire aux quatre coins de Rome. Entraînés par son exemple, ces jeunes gens se prenaient de passion pour l’étude des langues étrangères au point d’y sacrifier tout ce qui, jusqu’alors, les avait occupés. Ils négligeaient de visiter leurs domaines, de veiller au bon ordre de leurs maisons, de bavarder et de jouer avec les jeunes filles, ils négligeaient d’être jeunes, de rêver, et d’aimer, dans leur hâte d’apprendre comment se conjuguait le passif des verbes chez les Égyptiens, ou de quels titres se nommaient les principaux ouvrages des poètes persans. Et quelques-uns d’entre eux, ayant imaginé de voyager en Égypte et en Perse pour tirer parti de leurs connaissances, avaient été d’abord un peu déçus de découvrir que leurs connaissances ne leur servaient de rien: car si le peuple des contrées qu’ils visitaient parlait bien la même langue qu’enseignait Barsabas, il la parlait avec toute sorte de menues différences d’accent et d’intonation qui la leur rendaient incompréhensible. Mais ils n’avaient pas tardé à reconnaître que le peuple de ces contrées n’avait, en somme, rien à leur dire qui valût d’être compris, et qu’eux-mêmes, n’ayant rien à lui dire, n’avaient aucun besoin de s’en faire comprendre. Si bien qu’après s’être un moment affligés de leur découverte, ils avaient presque fini par s’en enorgueillir: car ils avaient l’impression qu’eux seuls désormais, grâce aux leçons de leur maître, savaient parler avec pureté toutes les langues du monde; et leur culte pour leur maître s’était encore accru.
C’est ainsi que Barsabas, en peu d’années, devint le plus riche et le plus fameux des professeurs romains. Il eut une maison en ville et une autre aux champs, pleines toutes deux d’esclaves exotiques avec chacun desquels il aimait à s’entretenir familièrement dans sa langue. Tous les savants s’honoraient de son amitié. Un poète en vogue, qui dînait chez lui plusieurs fois par semaine, écrivit à sa louange une épigramme que la ville entière trouva délicieuse. «Divin Barsabas, disait-il dans son épigramme, ne t’étonne pas de me voir si souvent à ta table! J’ai formé le rêve, moi aussi, de suivre tes leçons, afin de pouvoir répéter dans toutes les langues possibles que c’est chez toi qu’on mange les meilleures lamproies!» Et Barsabas, recueillant tous les jours quelque marque nouvelle de la faveur publique, songeait que jamais, certainement, la prédication de l’Évangile ne lui aurait acquis de tels avantages.
Mais lui, loin de se laisser amollir par cette prompte fortune, n’en était que plus zélé à poursuivre ses études. Pendant que tout le monde s’accordait à proclamer sa science, sans cesse il était plus honteux de son ignorance. Sans cesse un problème qu’il venait de résoudre en faisait surgir un nouveau, devant lui; et tantôt c’était l’origine d’un mot qui lui échappait, tantôt il s’épuisait à vouloir saisir la cause d’une anomalie de syntaxe ou d’accentuation. Que de fois ses invités, après avoir vainement attendu qu’il vînt les recevoir, le trouvèrent marchant de long en large parmi des tas de livres, avec la mine piteuse d’un joueur qui aurait perdu son dernier enjeu!
Son unique distraction était de voyager. Encore ne voyageait-il pas, comme ses élèves, pour montrer aux étrangers qu’il savait leur langue, mais pour s’instruire auprès d’eux, pour connaître leur vie, pour essayer d’entrevoir l’âme de leur race: car il avait dû constater que l’étude des langues était loin de lui révéler cette âme autant qu’il aurait cru. Il allait donc d’un pays à l’autre, poussé par une curiosité tous les jours plus vive. Il explorait les villes et les villages, il interrogeait les habitants sur leurs mœurs, leurs traditions, sur une foule de choses qui avaient pour eux un grand intérêt, mais dont ils ne comprenaient pas qu’elles en eussent aucun pour un étranger. Lui, cependant, mettait une véritable passion à s’en informer. Et ses voyages, ainsi employés, lui auraient peut-être été parfaitement agréables, s’ils ne l’avaient trop souvent contraint à se priver d’un luxe matériel sans qui, désormais, il ne pouvait plus vivre. Il avait subi si profondément l’influence du bien-être romain qu’il ne s’accommodait plus ni d’un repas trop simple, ni d’un lit trop dur, ni de chevaux trop lents. Ou que si, d’aventure, il décidait de passer outre à ces désagréments, leur souvenir le poursuivait jusque dans ses études, lui gâtant le profit qu’il en recueillait. Mais souvent aussi il eut la surprise de rencontrer, en de lointains pays, des inventions pratiques si commodes qu’il fut désolé de ne pouvoir pas les retrouver à Rome. Et peu à peu ces voyages, qui d’abord ne lui étaient apparus que comme un passe-temps, devinrent pour lui une nécessité. A peine rentré de l’un d’eux, il souffrait de ne pouvoir pas tout de suite en commencer un autre.
C’est que, à son avis du moins, les races diverses qu’il apprenait à connaître lui communiquaient une part de leurs goûts et de leur esprit. Il avait l’impression que non seulement il pouvait parler toutes les langues, mais qu’il s’habituait aussi à penser comme les peuples dont il parlait la langue. Et comment n’aurait-il pas eu cette impression, quand il constatait que chacun de ses voyages le détachait de quelques-unes de ses idées antérieures, le délivrait de quelques-uns de ses préjugés, lui démontrait l’inanité de quelques-unes de ses certitudes ou de ses croyances? Ni par la langue, ni par la pensée, il n’appartenait plus à aucun pays: comment n’en aurait-il pas conclu qu’il réunissait en lui les façons de parler et de penser de tous les pays? Devenir vraiment un citoyen du monde, voilà quel était désormais son désir! Et pendant qu’il se lamentait, sentant combien un tel désir était lointain et difficile à réaliser, la foule de ses élèves et de ses amis le félicitait d’en avoir achevé déjà la réalisation. On déclarait que personne n’était encore parvenu aussi complètement que lui à se dépouiller de toute particularité nationale, à rompre le lien créé par la nature entre l’homme et elle. On l’appelait, respectueusement, le «cosmopolite». Et des milliers de jeunes gens, garçons et filles, s’efforçaient à partager son cosmopolitisme.
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Nous devons ajouter que Barsabas, de plus en plus absorbé par sa science, s’apercevait à peine des progrès de sa renommée. Mais il ne put se défendre d’un secret plaisir quand, un jour, la femme d’un des principaux fonctionnaires romains le fit prier de venir chez elle lui donner des leçons. Cette dame n’était plus très jeune, et Barsabas, qui avait eu déjà l’occasion de la voir, ne se souvenait pas non plus qu’elle fût bien jolie. Il se rendit pourtant à son invitation et trois leçons lui suffirent, sinon pour la transformer en _cosmopolite_, du moins pour changer d’opinion sur elle. A défaut de jeunesse, et presque de beauté, elle était infiniment élégante, gracieuse, spirituelle, experte en sourires provocants et en douces flatteries. Elle fit à son professeur un accueil où, de la façon la plus piquante du monde, le respect se tempérait de familiarité. Elle l’admira, l’amusa, lui inspira la plus haute idée d’elle-même et de lui. Et son mari, à qui ensuite elle le présenta, l’invita à venir dîner chez eux aussi souvent qu’il voudrait.
Alors s’ouvrirent pour Barsabas des semaines si heureuses, que peu s’en fallut qu’il n’oubliât, par instants, de se désoler des lacunes de sa science. Tous les soirs, assis près de son élève, il se sentait rajeunir, en même temps que son élève rajeunissait à ses yeux. Tendrement, humblement, il lui faisait l’aveu de ses ambitions et de ses déboires: et elle, en échange, avec un sourire ingénu de ses dents toutes neuves, elle lui racontait son enfance, la mort d’un petit oiseau qu’elle avait nourri. Mais surtout elle le ravissait par sa passion de s’instruire. Elle lui demanda de l’emmener avec lui, dans son prochain voyage; et bien que Barsabas, craignant pour elle les incommodités des auberges lointaines, l’eût simplement conduite en Sicile, jamais aucun de ses autres voyages ne lui parut si charmant. Il montra à son amie le berceau d’Empédocle, il lui exposa la doctrine de ce philosophe, il lui apprit à nommer, dans toutes les langues, les fleurs qu’il cueillait pour elle au bord des sentiers. De retour à Rome, où ils étaient revenus par le plus long chemin, ils se promirent de vivre désormais tout entiers l’un pour l’autre. La dame se fit faire une robe à l’égyptienne, dont elle prit le modèle sur un vase que son ami lui avait donné. Et l’ami, afin de placer ses travaux même sous l’inspiration de sa chère maîtresse, forma le projet d’étudier les formes diverses des sentiments de l’amour chez les divers peuples.
Mais le hasard voulut que cette aventure, qui avait mis le comble à sa fortune, fût aussi l’origine de tous ses malheurs. Moins de quinze jours après être revenue avec lui de Sicile, la dame lui signifia qu’elle ne pourrait plus recevoir ses leçons; et il apprit qu’elle s’était déjà choisi pour professeur un autre savant, nouvellement arrivé à Rome. C’était un jeune Grec de Chypre qui, tout comme Barsabas, possédait un don extraordinaire; mais son don, à lui, était de l’ordre mathématique: il consistait à savoir résoudre, séance tenante, les problèmes de calcul les plus compliqués. Dix chiffres à multiplier par dix autres ne semblaient rien qu’un jeu pour la prodigieuse mémoire du jeune Cypriote, qui se trouvait être, avec cela, fort bel homme, laissant voir des formes d’une admirable vigueur sous le costume bizarre dont il s’affublait. Aussi ne parlait-on que de lui; et le bruit qu’il faisait avait, dès le premier jour, indigné Barsabas, qui, certes, ne se fût jamais attendu à devoir céder à un tel homme le cœur de son élève.
Ce cœur que, la veille encore, il avait senti tout à lui, il ne se résigna pas à le perdre avant d’avoir tenté de le ressaisir. Ne pouvant plus donner de leçons à la dame, il pouvait, du moins, continuer à dîner chez elle. Il y vint dîner, le soir même; et le mari eut pour lui des prévenances qui lui rendirent courage. Mais elle, au contraire, fuyait ses regards, ou bien parfois lui lançait un rapide coup d’œil mêlé de mépris et de compassion. Il finit par l’aborder, au sortir de table. Il lui rappela ce qu’il était, la gloire et les honneurs que son savoir lui avait valus. Elle-même, souvent, ne lui avait-elle pas répété qu’il résumait en lui l’âme universelle? Ne s’était-elle pas émerveillée, chaque jour davantage, de la profondeur et de l’étendue de son cosmopolitisme? Et c’était lui qu’elle voulait maintenant sacrifier à un faux savant, à un baladin de l’espèce de ceux qui dansaient dans les foires!
Mais la dame, qui sans doute avait hâte de rejoindre son nouveau professeur, ne prit pas la peine de lui répondre en détail. «Mon pauvre ami,--lui dit-elle,--je croyais vous avoir assez payé de vos leçons; puisque vous paraissez en juger autrement, je vais donc achever de m’acquitter envers vous en vous donnant, à mon tour, deux conseils précieux. D’abord, quand vous dînerez dans une maison romaine, évitez de manger votre viande avec vos doigts: rien ne nuit autant à votre réputation de citoyen du monde! Et puis, si l’un des convives vous parle de Virgile, n’affirmez pas que c’est un mauvais poète, ainsi que vous venez de le faire tout à l’heure: avouez plutôt que, étant étranger à Rome, vous êtes hors d’état de comprendre le génie de nos poètes!» Sur quoi elle lui tourna le dos et s’enfuit dans la salle voisine, après lui avoir adressé un dernier sourire qui, seul, aurait suffi pour lui ôter toute envie de la suivre.
Mais, au reste, Barsabas n’en avait plus nulle envie, car son amour s’était éteint d’un seul coup, comme une petite flamme sous un souffle de vent. Il s’empressa de rentrer chez lui, et jusqu’au lendemain il se promena fiévreusement parmi ses livres épars, songeant à l’injustice monstrueuse des deux reproches qu’il venait d’entendre.
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Le premier de ces reproches, à dire vrai, n’était pas sans quelque fondement. Oui, en effet, malgré son cosmopolitisme, Barsabas sentait qu’il avait gardé les rudes allures d’un paysan de la Galilée. Il n’avait pu se contraindre à manger, ni à marcher, ni à se vêtir de la manière dont le faisaient, autour de lui, les véritables Romains. Ses toges avaient beau lui coûter fort cher, jamais il n’avait pu apprendre à les bien porter. Et il sentait aussi qu’il parlait trop vite, et que ses éclats de rire étaient trop bruyants. Mais, n’attachant lui-même à ces menus détails aucune importance, il n’admettait pas que personne leur en attachât; tandis que le second reproche, au contraire, l’avait atteint au vif, si au vif que c’est en l’entendant qu’il avait soudain cessé d’aimer son élève. Virgile! On osait lui reprocher de ne pas comprendre ce mauvais poète! N’avait-il pas durant six mois, l’hiver précédent, étudié en public les _Églogues_ et l’_Énéide_, au double point de vue étymologique et grammatical? N’avait-il pas soumis le texte de ces poèmes à l’analyse la plus rigoureuse, relevant à chaque vers des expressions impropres, des images forcées, des fautes de grammaire ou de prosodie?
Ce qu’il ne comprenait pas, en effet, et qui depuis longtemps déjà l’exaspérait, c’était le culte superstitieux des Romains pour Virgile. Ce même soir, au dîner, un jeune voisin de table lui avait raconté qu’il avait passé la nuit précédente à relire l’_Énéide_, et qu’il avait été plus ravi que jamais de la divine harmonie qui s’en dégageait. Pareillement, des Grecs lui avaient parlé de la volupté que leur causait «l’harmonie» de Sophocle; et dans tous ses voyages il avait rencontré des lettrés qui lui avaient vanté «l’harmonie» de leurs poètes locaux. Et lui, désireux de prendre sa part de leur émotion, il avait lu et relu tous ces poètes: quelques-uns d’entre eux lui avaient paru plus ingénieux, plus savants, plus corrects que les autres; mais, chez ceux-là même, il n’avait pu découvrir aucune trace de cette mystérieuse «harmonie» que se plaisaient à leur prêter leurs compatriotes. Qu’était-ce, au surplus, que cette harmonie? A quel signe la reconnaissait-on? Et à quoi servait-elle? Et comment un Romain ou un Grec pouvait-il la trouver dans sa langue, alors que lui, Barsabas, qui savait toutes les langues, n’était parvenu à la trouver nulle part?
Et cependant, à y réfléchir, il se souvint de l’avoir, lui aussi, jadis, trouvée quelque part. Il se souvint que jadis, dans son village, rien ne lui plaisait autant que d’entendre réciter certains poèmes en patois galiléen, des récits de batailles, des fables, des prières, ou encore des plaintes d’amour toutes remplies à la fois de tristesse et de douceur. Il était alors si ignorant que le sens d’une foule de mots lui échappait, lorsque sa mère ou quelque ami lui récitait ces poèmes; mais il n’en éprouvait pas moins, à les entendre, un bonheur singulier, comme si chaque vers eût évoqué devant ses yeux mille images vivantes, et fait chanter dans son cœur une volée d’oiseaux. L’harmonie, oui, c’était le nom qui convenait le mieux pour cette beauté, secrète, mais pourtant si belle! Et Barsabas dut s’avouer que sa langue natale, tout au moins, était capable d’une telle harmonie.