Part 10
Lorsque Jésus, touché des larmes de la veuve de Naïm, ordonna à son fils de se lever dans le cercueil où, depuis la veille, on l’avait étendu, le jeune homme ouvrit les yeux, se leva, et se mit à parler. Mais ses amis, qui d’abord n’avaient pensé qu’à se réjouir du miracle glorieux de sa résurrection, s’aperçurent bientôt que quelque chose avait changé en lui. Ce que c’était au juste qui avait changé, ils n’auraient su le dire: car tous les traits de son visage étaient restés les mêmes, et déjà ils avaient repris leur ancienne apparence de fraîcheur et de force juvéniles, qu’une longue maladie leur avait enlevée. Ses traits n’avaient pas changé, mais une expression nouvelle s’y lisait, à présent, dont ses amis furent épouvantés. Ils eurent le sentiment qu’une autre âme, profonde, obscure, douloureuse, s’était substituée à la simple petite âme d’enfant qu’ils avaient aimée. En vain le jeune homme leur parlait, en vain il les appelait par leurs noms: ils ne parvenaient pas à le reconnaître. Et, quand ils l’eurent ramené jusque devant sa maison, aucun d’eux ne s’offrit à y entrer avec lui.
* * * * *
Ce que c’était au juste qui avait changé, dans son visage, sa mère seule l’avait vu dès le premier moment. Rentrée chez elle, la vieille femme installa son fils à la place où elle-même avait coutume de s’asseoir; après quoi elle s’agenouilla près de lui, et, le regardant jusqu’au fond des yeux: «Thomas, lui dit-elle, pourquoi ne me souris-tu plus comme tu as toujours fait? Je me rappelle que, le jour de ta naissance, ton père t’a déposé un instant dans mes bras: aussitôt tu as cessé de crier et tu m’as souri. Plus tard, pendant les dix-huit ans que nous avons vécu ensemble, ton sourire a été mon soutien et ma consolation. Et tu me souriais encore, avant-hier, à l’heure où déjà tes membres commençaient à se refroidir. Pourquoi donc ne me souris-tu plus, mon enfant, maintenant que ce jeune dieu t’a rendu à moi?» Thomas lui prit les mains, et elle vit qu’il remuait les lèvres, s’efforçant de leur donner la forme d’un sourire. Mais ni ses lèvres, ni ses yeux, ne consentirent à secouer l’expression de tristesse que le doigt de la mort y avait laissée. Et la pauvre femme sentit que son cœur se déchirait de nouveau.
Puis elle se souvint que son fils n’avait pas mangé: peut-être était-ce la faim qui l’épuisait? Elle courut au marché, acheta du lait, des œufs, des gâteaux, tout ce qu’elle savait qu’il aimait le mieux. Et Thomas ne refusa pas de manger, ce dont elle se réjouit comme d’un second miracle: car elle en était arrivée à se demander, en revoyant son visage immobile, si ce n’était pas seulement l’ombre de son fils qu’un adroit magicien avait ranimée. Et, après qu’il eut mangé, il lui parla doucement. Il la questionnait sur ce qui s’était passé dans la petite ville, sur ce qu’avaient dit les uns et les autres, sur l’argent que sa maladie avait dû coûter. Il parlait; mais elle retrouvait dans sa voix la même tristesse que dans son regard. L’âme semblait absente des mots qu’il disait. Son âme n’avait-elle pas encore achevé de se réveiller? Ou bien avait-elle rapporté, du royaume mystérieux d’où elle revenait, l’empreinte de quelque effroyable vision que, jamais plus, elle ne pourrait oublier? Il y avait eu autrefois, dans un village voisin de Naïm, un berger qui se vantait d’avoir su pénétrer au séjour des morts: il avait vu des diables, avec de longues queues, occupés à piler des âmes dans des mortiers de fer rouge. Était-ce à des spectacles comme celui-là qu’avait assisté Thomas? et allait-il en garder toujours l’image au fond de ses yeux?
La vieille femme n’osa pas l’interroger, à peine osa-t-elle lui parler, aussi longtemps qu’ils restèrent assis l’un près de l’autre, sous le soir tombant. Mais vingt fois, pendant la nuit, elle se releva, ralluma la lampe, s’approcha avec précaution du lit de son fils, espérant le trouver endormi. Non, toujours il la regardait tristement, de ses grands yeux vides. Enfin elle n’eut plus la force de se contenir davantage.
--Mon enfant, lui dit-elle, je suis ta mère, aie pitié de moi! Permets-moi du moins de partager ton angoisse, à supposer même que je n’aie pas le moyen de la consoler! Et puis, crois-moi, j’en ai le moyen! Ce que tu as vu, là-bas où tu es allé, ce que tu t’imagines avoir vu, et dont le souvenir t’empêche de vivre, ce ne sont rien que des cauchemars, pareils à ceux qui te tourmentaient pendant ta maladie. Tu te réveillais tout en sueur, tremblant, effrayé; mais, dès que tu m’avais raconté ton rêve, il se dissipait. Il se dissipera cette fois encore, avec l’aide de Dieu! Efforce-toi seulement de l’oublier, après me l’avoir dit, et, plutôt, pense à la réalité qui se rouvre devant toi! Tu as dix-huit ans, ton jeune corps rayonne de vigueur et de santé! Tout à l’heure, les plus belles filles de Naïm se retourneront quand tu passeras dans la rue. Crois-moi, laisse aux vieux le souci de la mort! Ces oiseaux qui s’éveillent et chantent, dans notre jardin, ce soleil qui met des reflets roses aux branches de ton cher mûrier, tout cela, c’est la vie qui t’appelle, mon enfant! Ne l’entends-tu pas?
--Je l’entends, répondit Thomas, et de là surtout me vient mon angoisse: car je crains d’avoir à jamais perdu le goût de la vie. Où suis-je allé, durant ces deux jours? Qu’ai-je vu? Qu’ai-je fait? Aucun souvenir ne m’en reste, et je n’ai aucun rêve à te raconter. Je garde simplement la sensation d’avoir été tiré d’un profond sommeil, si profond et si reposant que tout mon être n’aspire qu’à s’y replonger. Et quant à ce que tu nommes la réalité, en vain je m’efforcerais d’y prendre plaisir! Les choses qui m’entourent m’apparaissent enveloppées d’une brume monotone et funèbre. J’ai dans la bouche une saveur étrange, répugnante, une saveur de mort. J’ai dans les narines une odeur de mort. C’est,--figure-toi!--comme si j’étais seul vivant parmi des cadavres. Ah! pourquoi ce Galiléen...
Le jeune homme releva les yeux et se tut, en apercevant le visage consterné de sa mère. Mais, ni ce jour-là ni jamais, pendant les deux années qui suivirent, il ne put chasser l’immense et pesant dégoût dont il était envahi. Sa vue ne découvrait partout que laideur. Tout l’ennuyait, la conversation de ses amis, les jeux, qu’autrefois il avait adorés, les promenades dans les bois ou au long des ruisseaux. L’inutilité des occupations humaines le remplissait d’épouvante. Il comparait les hommes à un écureuil qu’un de ses voisins avait enfermé dans une cage, et qui, du matin au soir, grimpait sur une roue tournant sur elle-même. «La pauvre bête espère toujours trouver une issue, songeait-il. Si elle se rendait compte que la roue la ramène, chaque fois, à son point de départ, elle se jetterait dans un coin de la cage, et ne bougerait plus.» Et tantôt il plaignait l’écureuil, tantôt il l’enviait.
Des amis l’engageaient à se chercher une distraction dans l’étude. Sa mère vendit un champ qu’elle avait, et lui acheta des livres, les derniers ouvrages d’illustres savants de Jérusalem. Il les lut avec le courage héroïque d’un malade qui, pour guérir, se soumet aux plus cruelles fantaisies des médecins. Mais ces livres, au lieu, de le guérir, ne firent que lui aggraver la conscience de son mal. «A quoi bon, se disait-il, nous fatiguer à connaître les secrets d’un monde où nous ne faisons que passer, et qui passe lui-même éternellement?» Et d’ailleurs il sentait bien que les secrets du monde n’étaient pas dans les livres. Ce qu’était la vérité, il ne le savait pas, son esprit ayant perdu toute trace des deux jours où il avait été admis à la contempler mais, contre les prétendues vérités que lui enseignaient les savants, une voix intérieure protestait, en lui. Elle lui disait que c’étaient là de grossiers mensonges, des contes comme ceux qu’inventent les nourrices pour effrayer les enfants. Elle lui disait que tout n’était qu’illusion et chimère; que, du désordre infini des choses, personne ne pouvait prétendre à déduire des lois; et qu’il n’y avait point pour l’homme d’aussi dangereuse folie que de vouloir échapper à son ignorance. De telle sorte qu’il finit par jeter ses livres au feu, physique, et philosophie, algèbre, grammaire, histoire naturelle, terrifié de l’influence funeste qui s’en dégageait: après quoi, il se trouva plus misérable encore qu’avant de les lire, plus seul, plus éloigné des hommes, plus accablé de l’affreux goût de mort qu’il avait dans la bouche.
* * * * *
Cependant il continuait à vivre, par égard pour sa vieille mère qui ne vivait que de lui. Des journées entières il se tenait assis devant sa maison, inerte et muet; ou bien il errait au hasard dans les rues de Naïm, et, chacun, dès qu’il l’apercevait, s’écartait de lui comme d’un fantôme. Ainsi s’écoulèrent deux longues années, au bout desquelles sa mère tomba malade et mourut. Elle non plus n’avait guère souri, la pauvre femme depuis le jour où, ivre de bonheur, d’espoir, et de reconnaissance, elle avait reçu dans ses bras son fils ressuscité. Mais, la nuit même de sa mort, elle eut une vision qui la réconforta. Thomas, qui d’ordinaire restait près d’elle, était allé, cette nuit-là, dormir quelques heures dans un autre coin de la chambre. Lorsqu’il se réveilla, elle lui souriait affectueusement; et ce fut d’une voix tranquille, presque joyeuse, qu’elle lui dit adieu. Elle lui avoua que jamais, malgré son chagrin, elle n’avait cessé de remercier le mage de Nazareth, pour la grâce surnaturelle qu’il lui avait accordée. «Il ne t’a point rendu à moi tel que tu étais, mais du moins il m’a permis de te revoir, d’entendre de nouveau le son de ta voix, de t’avoir aujourd’hui à mon chevet pour me fermer les yeux! Et pas une fois durant ces deux ans je n’ai cessé d’implorer son aide, dans le secret de mon cœur. J’étais certaine qu’après avoir eu compassion de moi, il l’aurait de toi, et qu’un jour, bientôt, il reviendrait compléter son miracle. Or, tout à l’heure, tandis que tu dormais, il est revenu! Il est entré je ne sais comment, sans que la porte s’ouvrît, il m’a fait signe de ne point parler, et puis il s’est penché sur toi, et il t’a considéré avec une expression de tendre sollicitude qui, d’un seul coup, m’a délivrée de tout mon souci. Il voulait--vois-tu?--m’assurer qu’il ne t’abandonnerait pas quand je ne serais plus là!»
Elle respirait avec peine, ses mots devenaient indistincts. Mais soudain elle se redressa sur son lit, et, attirant à elle la tête de son fils, elle lui murmura dans l’oreille, tout bas, comme si elle avait un peu honte du grand sacrifice qu’elle lui demandait: «Mon enfant, si tu m’aimes, jure-moi qu’en souvenir de moi, tu supporteras la vie quelque temps encore!» Il jura, incapable de lui rien refuser en un tel moment. Elle le baisa au front, se laissa retomber sur l’oreiller, et mourut, heureuse. Mais lui, quand il comprit qu’elle était morte, tout son être se souleva dans un cri de douleur. Il se jeta à genoux et fondit en larmes. C’était la première fuis qu’il pleurait, depuis son retour à la vie.
La promesse qu’il venait de faire, toutefois, ne lui parut pas aussi pénible à tenir qu’elle lui aurait paru les jours précédents. Non pas que, ainsi que se l’était imaginé sa mère, Jésus eût dès lors «complété son miracle». Le cœur du jeune homme restait vide de désirs, le spectacle des choses continuait à l’importuner, et ses sens étaient toujours imprégnés d’une sensation de mort. Mais, sans doute sous l’influence de ses larmes, sa tristesse avait pris en lui une forme nouvelle. Il ne s’affligeait plus, maintenant, de l’inutilité des autres vies; c’était celle de sa propre vie qui le désolait. Lui-même se faisait l’effet d’être un cadavre, parmi des vivants. Est-ce que sa mère, par exemple, avait simplement tourné une roue, comme l’écureuil dans sa cage? Il se la rappelait veillant sur lui, depuis son enfance, se privant de manger pour lui acheter un manteau de soie dont il avait envie. Jamais elle n’avait cessé de travailler, de se sacrifier, de souffrir pour lui: et cependant, jusque dans sa souffrance, il se rappelait qu’elle avait eu la joie de se sentir vivre. Non, pas un de ses jours n’avait été perdu! Loin d’avoir passé comme une ombre vaine, elle avait accompli une œuvre réelle et sérieuse, une œuvre nécessaire! Et Thomas, en songeant à elle, en revoyant le beau sourire qui l’avait transfigurée sur son lit de mort, se disait que la vie des hommes devait avoir une raison qu’il ne connaissait pas, une signification mystérieuse et féconde, un secret qui, peut-être, se découvrirait à lui s’il savait le chercher.
Ce secret faillit lui être révélé quelques jours plus tard, à Jérusalem, où il avait eu l’idée de venir demeurer. Un matin, le hasard de ses pas l’avait conduit au Temple; et voici qu’en y entrant il aperçut, devant lui, le Nazaréen qui l’avait ressuscité. Debout sur un banc, le jeune mage prêchait à une foule de Juifs, dont la plupart d’ailleurs ne l’écoutaient que pour tourner en moquerie toutes ses paroles. Et Thomas entendit qu’il disait, de cette voix sonore et douce qu’il n’avait pu oublier: «_Je vous apporte un commandement nouveau, qui est d’aimer. Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés: car il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime. A votre amour seulement tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples!_» Mais l’âme du ressuscité de Naïm n’était pas mûre encore pour l’amour. Toute sa haine, au contraire, s’était ranimée, en présence de l’homme qui, depuis deux ans, le condamnait à vivre. Il aurait voulu crier aux Juifs que cet homme mentait, qu’il ne songeait qu’à les perdre, qu’avec sa douce voix et la flamme de ses yeux il n’était qu’un ténébreux sorcier, exerçant jusque sur les morts son œuvre malfaisante. Il ne dit rien, pourtant, retenu tout à coup par la pensée de sa mère. Mais il s’enfuit du temple, il s’enfuit de Jérusalem. La petite somme que lui avait procurée la vente de sa maison, il résolut de l’employer à parcourir le monde, en quête d’un lieu où il pût se distraire, peut-être, du souvenir obsédant de sa destinée.
II
LA RÉSURRECTION
Le voleur ne vient vers le troupeau que pour voler, pour égorger, ou pour perdre; mais, moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, et l’aient plus abondamment.
(_Saint Jean_, X, 10.)
C’est par une claire après-midi de printemps qu’il débarqua dans le port d’Athènes. Un marchand juif de Gaza, son compagnon de traversée, lui désigna du doigt, au sommet d’une montagne dominant la ville, un édifice de forme rectangulaire dont les colonnes peintes se détachaient nettement sur le bleu du ciel. «Tenez, lui dit-il, puisque vous n’avez rien de mieux à faire, allez donc voir ce bâtiment-là! C’est, je crois, un temple, et l’on m’a affirmé qu’il contenait une grande statue, toute d’ivoire et d’or, dont la tête vaudrait, à elle seule, des milliers de mines.» Or, Thomas, en effet, n’avait «rien de mieux à faire». Chaque jour, depuis son départ de Jérusalem, son ennui l’avait accablé davantage; chaque jour il s’était senti plus seul et plus inutile. Il gravit lentement la montagne; et, en chemin, il songeait que, lorsque la journée serait finie, une autre suivrait, et d’autres pareilles indéfiniment. Il se disait que, cette même après-midi, dans l’énorme ville blanche et rose qui s’étendait à ses pieds, de plus heureux que lui pourraient s’endormir du bon sommeil sans fin, et qu’il y en avait aussi qui, obligés de vivre, sauraient du moins se donner l’illusion de profiter de leur vie: tandis que lui, spectre lamentable, il allait essayer d’oublier un instant la sienne en évaluant le prix d’une tête de statue!
Arrivé devant le temple, il vit qu’on y avait prodigué les statues. On en avait mis jusque sous le toit: un long triangle de figures couchées ou assises, avec des têtes de chevaux aux deux extrémités. Au centre du triangle se dressait une jeune femme en armure, qui semblait être sortie toute vêtue du crâne entr’ouvert d’un gros homme, assis derrière elle. Et non moins extraordinaires étaient les scènes sculptées, en demi-relief, sur un ruban de marbre qui entourait le temple; elles représentaient les divers épisodes d’un combat entre des hommes entiers et des moitiés d’hommes, monstres barbus dont le ventre s’achevait en croupe de cheval. Thomas, d’ailleurs, ne s’arrêta pas à les considérer. Il se hâta de pénétrer à l’intérieur du temple, où était la statue toute d’ivoire et d’or. Il regarda l’ivoire, il regarda l’or, s’étonnant qu’on pût dépenser à de tels usages ces matières précieuses; et puis, avant de redescendre vers Athènes, il s’assit un moment sous la colonnade.
Au-dessus des colonnes intérieures, en face de lui, on avait encore sculpté des statues. Celles-là devaient représenter une procession; et Thomas, les ayant devant les yeux, s’occupait machinalement à les examiner. Il voyait d’abord un cortège de jeunes filles; debout, vêtues de robes flottantes, elles semblaient attendre un signal pour se mettre en marche. Puis c’étaient de jeunes hommes, causant entre eux; plus loin, un vieillard achevait de plier un linge que lui tendait un enfant, tandis que deux femmes apportaient, sur leur tête, des corbeilles remplies d’étoffes brodées. Le Galiléen, cette fois, ne s’étonnait plus. Tout cela était simple et aisé à comprendre: une fête religieuse, du genre de celles qu’on célébrait à Naïm après la moisson.
* * * * *
Ainsi Thomas, pour divertir son ennui, s’employait à considérer un à un les détails de la fête, lorsqu’il eut soudain l’impression qu’un voile lui tombait des yeux. Au contact d’une réalité supérieure, le brouillard qui, depuis deux ans, lui cachait la vue des choses s’était dissipé. Et ce n’était pas assez de dire qu’il admirait les formes délicates taillées dans le marbre: la beauté jaillissait d’elles sur lui comme d’une source, baignant toute son âme d’un flot voluptueux. Ses oreilles l’entendaient et ses mains la touchaient: sa poitrine se soulevait pour l’aspirer plus à fond. Les figures immobiles lui semblaient s’être changées en un monde vivant, un monde infiniment plus vivant que les vagues fantômes humains qu’il voyait errer à l’entour. Il les reconnaissait toutes, les vieillards et les enfants, les prêtres, les musiciens, la troupe joyeuse des cavaliers: il les retrouvait seulement agrandies, purifiées, promues par un mystérieux sortilège à une vérité plus parfaite.
Et comme, après de longues heures de contemplation, il se résignait à sortir du temple, un nouveau spectacle lui apparut qui, de nouveau, l’emporta dans un grand élan de surprise et de joie. Car si hommes et dieux, sur la colonnade intérieure, étaient restés pour lui des êtres d’une nature pareille à la sienne, une image enfin réelle et vivante de son humanité, c’était à présent l’assemblée même des dieux qu’il voyait devant lui. Ils étaient là, au fronton, assis ou couchés en des attitudes éternelles, dominant de leur majesté le temple, la ville et l’univers entier. Thomas se demandait comment il avait pu, tout à l’heure, lever les yeux sur eux sans les adorer. Qu’importaient leurs noms et l’étrangeté de leurs attributs, quand tout en eux, depuis l’expression du regard jusqu’aux plis des draperies, attestait glorieusement leur divinité? Et il les considérait, frémissant d’extase. Il considérait un groupe de trois déesses, dont deux se tenaient assises, la main dans la main, pendant que la troisième, doucement accoudée sur les genoux de sa sœur, présentait aux caresses du soleil couchant la courbe nonchalante de son jeune corps. Celle-là était la Grâce; et l’athlète étendu non loin d’elle était, sans doute, le dieu de la Force. Chacun d’eux laissait voir, dans l’ensemble de sa personne, un caractère qui, n’appartenant qu’à lui, révélait aussitôt sa mission spéciale. Mais tous avaient surtout la mission d’être des dieux. Oui, à mesure qu’il les considérait, Thomas cessait, de plus en plus, d’être frappé de leurs différences pour admirer la surnaturelle beauté qui leur était commune. La beauté, c’était elle qui les faisait dieux; ce n’était que par elle qu’ils régnaient sur le monde! Et le jeune Galiléen lui aussi, dut subir le charme puissant qui émanait d’elle. Agenouillé devant la grande figure de guerrière qui, souriante et sereine, se dressait orgueilleusement au centre du fronton, il joignit les mains, se recueillit, et pria:
«Déesse dont j’ignore le nom, disait-il, déesse de la Beauté, permets à un barbare de t’apporter son hommage! Je dormais, et tu m’as éveillé. J’errais tristement dans la nuit, et tu as surgi à mes yeux comme une étoile enchantée, pour m’indiquer la route que je devais suivre. Le secret que, depuis deux ans, je me fatiguais à chercher, d’un geste de ta main divine tu me l’as découvert. Car voici que j’ai achevé de comprendre, en face de toi, combien j’étais fou de vouloir m’intéresser à la vie des hommes! Cette vie n’est que laideur et souffrance, elle est l’œuvre d’un dieu méchant, qui met tout son plaisir à nous tourmenter. Mais toi, bienfaisante déesse, au-dessus du désordre des misères humaines, tu nous offres un asile immuable et sûr. Toi seule nous apaises et nous divertis, toi seule nous aides à rompre les chaînes d’une réalité mensongère. Daigne maintenant, ô déesse, me garder près de toi, après m’avoir accueilli! Prolonge pour moi le miracle que tu viens d’accomplir! Fais en sorte que je puisse toujours, de plus en plus, oublier les autres et m’oublier moi-même, pour ne vivre que du parfum de la pure beauté!»
Les dernières ombres du soleil couchant s’étaient effacées et la nuit avait pris possession du temple, pendant que le Galiléen priait sur l’Acropole. Il se releva, essaya de revoir une dernière fois les déesses endormies, et descendit en courant vers la ville, qui brillait au-dessous de lui comme un immense palais d’or, dans les ténèbres bleues. Et quand ensuite, sur son lit d’auberge, le souvenir le ressaisit du vide profond qu’il avait en lui, peu s’en fallut qu’il ne réussît à le chasser, jusqu’au lendemain, en évoquant un mélange harmonieux de chevaux et de cavaliers, des vierges vêtues de blanc qui souriaient à leurs rêves, et les contours fluides d’une jeune Grâce de marbre, mollement étendue près de ses deux sœurs.
* * * * *
Le lendemain et les jours suivants, dès l’aube, il explorait avec une curiosité fiévreuse les monuments d’Athènes. Partout il rencontrait des temples, des fontaines, des portiques, où se conservait intacte l’âme des vieux maîtres. Il apprit à retenir les noms de ces maîtres, à distinguer leurs styles, à comparer le degré de leur science et de leur adresse. Et peu à peu cette contemplation obstinée de la beauté fit naître en lui le désir de créer, lui aussi, de belles œuvres d’art.
Ce n’était peut-être là, d’ailleurs, qu’un de ses goûts d’enfant qui se réveillait: car il se rappela qu’à douze ans, après avoir vu une guirlande de fleurs sculptée sur la porte du temple de Capernaüm, il n’avait pas laissé de repos à ses parents qu’ils ne lui eussent procuré un ciseau et de la terre glaise. Mais il se rappelait en même temps que l’ardeur de sa jeune vocation n’avait pas tardé à s’éteindre, dans une misérable bourgade galiléenne où lui manquaient également modèles et professeurs; tandis que maintenant, à Athènes, Phidias lui offrait pour modèles les deux frontons du temple de Minerve, et toutes les rues étaient remplies de maîtres excellents.