Part 6
--«Je réside dans ce damné vieux cimetière que vous voyez là-haut, à deux ou trois pâtés de maisons d’ici, dans la rue,--allons bon! j’étais sûr que ce cartilage allait partir,--la troisième côte en partant du bas, cher Monsieur, attachez-le par le bout à mon épine dorsale, avec une ficelle, si vous en avez une sur vous. Un bout de fil d’argent serait à vrai dire beaucoup plus seyant, et plus durable, et plus agréable, quand on l’entretient bien reluisant. Penser qu’on s’en va ainsi par morceaux, à cause de l’indifférence et de l’abandon de ses descendants!» Et le pauvre spectre grinça des dents, d’une façon qui me secoua et me fit frissonner, car l’effet est puissamment accru par l’absence de chair et de peau pour l’atténuer.--«J’habite donc ce vieux cimetière, depuis trente ans. Et je vous assure que les choses ont bien changé depuis le jour où je vins reposer là ma vieille carcasse usée, et me retirer des affaires, et où je me couchai pour un long sommeil, avec la sensation exquise d’en avoir fini pour toujours et pour toujours avec les soucis, les ennuis, les troubles, le doute, la crainte. Mon impression de confortable et de satisfaction s’accroissait à entendre le bruit du fossoyeur au travail, depuis le choc précurseur de la première pelletée de terre sur le cercueil, jusqu’au murmure atténué de la pelle disposant à petits coups le toit de ma nouvelle maison,--délicieux! Je voudrais, mon cher, que vous éprouviez, cette nuit même, cette impression!» Et pour me tirer de ma rêverie, le défunt m’appliqua une claque de sa rude main osseuse.
--«Oui, Monsieur, il y a trente ans, je me couchai là, et je fus heureux. C’était loin dans la campagne, alors, loin dans les grands vieux bois de brises et de fleurs. Le vent paresseux babillait avec les feuilles. L’écureuil batifolait au-dessus et près de nous. Les êtres rampants nous visitaient. Les oiseaux charmaient de leur voix la solitude paisible. On aurait donné dix ans de sa vie pour mourir à ce moment-là. Tout était parfait. J’étais dans un bon voisinage, car tous les morts qui vivaient à côté de moi appartenaient aux meilleures familles de la cité. Notre postérité paraissait faire le plus grand cas de nous. Nos tombes étaient entretenues dans les meilleures conditions; les haies toujours bien soignées; les plaques d’inscription peintes ou badigeonnées, et remplacées aussitôt qu’elles se rouillaient ou s’abîmaient; les monuments tenus très propres; les grilles solides et nettes; les rosiers et les arbustes, échenillés, artistement disposés, sans défaut; les sentiers ratissés et ensablés. Ces jours ne sont plus. Nos descendants nous ont oubliés. Mon petit-fils habite la somptueuse demeure construite des deniers amassés par ces vieilles mains que voilà. Et je dors dans un tombeau abandonné, envahi par la vermine qui troue mon linceul pour en construire ses nids! Moi et mes amis qui sont là, nous avons fondé et assuré la prospérité de cette superbe cité, et les opulents marmots de nos cœurs nous laissent pourrir dans un cimetière en ruines, insultés de nos voisins, et tournés en dérision par les étrangers. Voyez la différence entre le vieux temps et le temps présent. Nos tombes sont toutes trouées; les inscriptions se sont pourries et sont tombées. Les grilles trébuchent d’ici et de là, un pied en l’air, d’après une mode d’invraisemblable équilibre. Nos monuments se penchent avec lassitude. Nos pierres tombales secouent leurs têtes découragées. Il n’y a plus d’ornements, plus de roses, plus de buissons, plus de sentiers ensablés, plus rien pour réjouir les yeux. Même les vieilles barrières en planches déteintes qui avaient l’air de nous protéger de l’approche des bêtes et du mépris des pas insouciants ont vacillé jusqu’au moment où elles se sont abattues sur le bord de la rue, paraissant ne plus servir qu’à signaler la présence de notre lugubre champ de repos pour attirer sur nous les railleries. Et nous ne pouvons plus songer à cacher notre misère et nos haillons dans les bois amis, car la cité a étendu ses bras flétrissants au loin et nous y a enserrés. Tout ce qui reste de la joie de notre séjour ancien, c’est ce bouquet d’arbres lugubres, qui se dressent, ennuyés et fatigués du voisinage de la ville, avec leurs racines en nos cercueils, regardant là-bas dans la brume, et regrettant de n’y être pas. Je vous dis que c’est désolant!
«Vous commencez à comprendre. Vous voyez la situation. Tandis que nos héritiers mènent une vie luxueuse avec notre argent, juste autour de nous dans la cité, nous avons à lutter ferme pour garder ensemble crâne et os. Dieu vous bénisse! il n’y a pas un caveau dans le cimetière qui n’ait des fuites,--pas un. Chaque fois qu’il pleut, la nuit, nous devons escalader notre fosse pour aller percher sur les arbres; parfois même, nous sommes réveillés en sursaut par l’eau glacée qui ruisselle dans le dos de notre cou. C’est alors, je vous assure, une levée générale hors des vieux tombeaux, une ruée de squelettes vers les arbres. Ah! malheur! vous auriez pu venir ces nuits-là, après minuit. Vous auriez vu une cinquantaine de nous perchés sur une jambe, avec nos os heurtés d’un bruit lugubre et le vent soufflant à travers nos côtes! Souvent nous avons perché là trois ou quatre mortelles heures, puis nous descendions, raidis par le froid, morts de sommeil, obligés de nous prêter mutuellement nos crânes pour écoper l’eau de nos fosses. Si vous voulez bien jeter un coup d’œil dans ma bouche, pendant que je tiens la tête en arrière, vous pouvez voir que ma boîte crânienne est à moitié pleine de vieille boue desséchée. Dieu sait combien cela me rend balourd et stupide, à certains moments! Oui, Monsieur, s’il vous était arrivé parfois de venir ici juste avant l’aurore, vous nous auriez trouvés en train de vider l’eau de nos fosses et d’étendre nos linceuls sur les haies pour les faire sécher. Tenez, j’avais un linceul fort élégant. On me l’a volé comme cela. Je soupçonne du vol un individu nommé Smith, qui habite un cimetière plébéien par là-bas; je le soupçonne parce que la première fois que je le vis il n’avait rien sur le corps qu’une méchante chemise à carreaux, et à notre dernière rencontre (une réunion corporative dans le nouveau cimetière), il était le cadavre le mieux mis de l’assemblée. Il y a ceci, en outre, de significatif, qu’il est parti quand il m’a vu. Dernièrement, une vieille femme a aussi perdu son cercueil. Elle le prenait d’ordinaire avec elle, quand elle allait quelque part, étant sujette à s’enrhumer et à ressentir de nouvelles attaques du rhumatisme spasmodique dont elle était morte, pour peu qu’elle s’exposât à l’air frais de la nuit. Elle s’appelait Hotchkiss, Anne Mathilde Hotchkiss. Peut-être vous la connaissez. Elle a deux dents à la mâchoire supérieure, sur le devant; elle est grande, mais très courbée. Il lui manque une côte à gauche, elle a une touffe de cheveux moisis sur la gauche de la tête, deux autres mèches, l’une au-dessus, l’autre en arrière de l’oreille droite; sa mâchoire inférieure est ficelée d’un côté, car l’articulation jouait; il lui manque un morceau d’os à l’avant-bras gauche, perdu dans une dispute; sa démarche est hardie et elle a une façon fort délurée d’aller avec ses poings sur les hanches, et le nez à l’air. Elle a dû être jolie et fort gracieuse, mais elle est tout endommagée et démolie, à tel point qu’elle ressemble à un vieux panier d’osier hors d’usage. Vous l’avez probablement rencontrée?»
--«Dieu m’en préserve!» criai-je involontairement. Car je ne m’attendais pas à cette question, qui me prit à l’improviste. Mais je me hâtai de m’excuser de ma rudesse, et dis que je voulais seulement faire entendre «que je n’avais pas eu l’honneur...»--«car je ne voudrais pas me montrer incivil en parlant d’une amie à vous... Vous disiez qu’on vous avait volé... C’est honteux, vraiment... On peut conjecturer par le morceau de linceul qui reste qu’il a dû être fort beau dans son temps. Combien...»
Une expression vraiment spectrale se dessina graduellement sur les traits en ruine et les peaux desséchées de la face de mon interlocuteur. Je commençais à me sentir mal à l’aise, et en détresse, quand il me dit qu’il essayait seulement d’esquisser un aimable et gai sourire, avec un clignement d’œil pour me suggérer que, vers le temps où il acquit son vêtement actuel, un squelette du cimetière à côté perdit le sien. Cela me rassura, mais je le suppliai dès lors de s’en tenir aux paroles, parce que son expression faciale était ambiguë. Même avec le plus grand soin, ses sourires risquaient de faire long feu. Le sourire était ce dont il devait le plus se garder. Ce qu’il croyait honnêtement devoir obtenir un brillant succès n’était capable de m’impressionner que dans un sens tout différent. «Je ne vois pas de mal, ajoutai-je, à ce qu’un squelette soit joyeux, disons même décemment gai, mais je ne pense pas que le sourire soit l’expression convenable pour son osseuse physionomie.»
--«Oui, mon vieux, dit le pauvre squelette, les faits sont tels que je vous les ai exposés. Deux de ces vieux cimetières, celui où je résidais, et un autre, plus éloigné, ont été délibérément abandonnés par nos descendants actuels, depuis qu’on n’y enterre plus. Sans parler du déconfort ostéologique qui en résulte,--et il est difficile de n’en pas parler en cette saison pluvieuse,--le présent état de choses est ruineux pour les objets mobiliers. Il faut nous résoudre à partir ou à voir nos effets abîmés et détruits complètement. Vous aurez peine à le croire, c’est pourtant la vérité: il n’y a pas un seul cercueil en bon état parmi toutes mes connaissances. C’est un fait absolu. Je ne parle pas des gens du commun, qui viennent ici dans une boîte en sapin posée sur un brancard; mais de ces cercueils fashionables, montés en argent, vrais monuments qui voyagent sous des panaches de plumes noires en tête d’une procession et peuvent choisir leur caveau. Je parle de gens comme les Jarvis, les Bledso, les Burling et autres. Ils sont tous à peu près ruinés. Ils tenaient ici le haut du pavé. Maintenant, regardez-les. Réduits à la stricte misère. Un des Bledso a vendu dernièrement son marbre à un ancien cafetier contre quelques copeaux secs pour mettre sous sa tête. Je vous jure que le fait est significatif. Il n’y a rien qui pour un cadavre ait autant de prix que son monument. Il aime à relire l’inscription. Il passe des heures à songer sur ce qui est dit de lui; vous pouvez en voir qui demeurent des nuits assis sur la haie, se délectant à cette lecture. Une épitaphe ne coûte pas cher, et procure à un pauvre diable un tas de plaisirs après sa mort, surtout s’il a été malheureux vivant. Je voudrais qu’on en usât davantage. Maintenant, je ne me plains pas, mais je crois, en confidence, que ce fut un peu honteux de la part de mes descendants de ne me donner que cette vieille plaque de pierre, d’autant plus que l’inscription n’était guère flatteuse. Il y avait ces mots écrits:
«Il a eu la récompense qu’il méritait.»
Je fus très fier, au premier abord, mais avec le temps, je remarquai que lorsqu’un de mes vieux amis passait par là, il posait son menton sur la grille, allongeait la face, et se mettait à rire silencieusement, puis s’éloignait, d’un air confortable et satisfait. J’ai effacé l’inscription pour faire pièce à ces vieux fous. Mais un mort est toujours orgueilleux de son monument. Voilà que viennent vers nous une demi-douzaine de Jarvis, portant la pierre familiale. Et Smithers vient de passer, il y a quelques minutes, avec des spectres embauchés pour porter la sienne.--Eh! Higgins! bonjour, mon vieux!--C’est Meredith Higgins,--mort en 1844,--un voisin de tombe, vieille famille connue,--sa bisaïeule était une Indienne--je suis dans les termes les plus intimes avec lui.--Il n’a pas entendu, sans quoi il m’aurait bien répondu. J’en suis désolé. J’aurais été ravi de vous présenter. Il eût fait votre admiration. C’est le plus démoli, le plus cassé, le plus tors vieux squelette que vous ayez jamais vu, mais plein d’esprit. Quand il rit, vous croiriez qu’on râcle deux pierres l’une sur l’autre, et il s’arrête régulièrement avec un cri aigu qui imite à s’y méprendre le grincement d’un clou sur un carreau.--Hé! Jones!--C’est le vieux Colombus Jones. Son linceul a coûté quatre cents dollars. Le trousseau entier, monument compris, deux mille sept cents. C’était au printemps de 1826. Une somme énorme pour ce temps-là. Des morts vinrent de partout, depuis les monts Alleghanies, par curiosité. Le bonhomme qui occupait le tombeau voisin du mien se le rappelle parfaitement. Maintenant regardez cet individu qui s’avance avec une planche à épitaphe sous le bras. Il lui manque un os de la jambe au-dessus du genou. C’est Barstow Dalhousie. Après Colombus Jones, c’était la personne la plus somptueusement mise qui entra dans notre cimetière. Nous partons tous. Nous ne pouvons pas supporter la manière dont nous traitent nos descendants. Ils ouvrent de nouveaux cimetières, mais nous abandonnent à notre ignominie. Ils entretiennent les rues, mais ne font jamais de réparations à quoi que ce soit qui nous concerne ou nous appartienne. Regardez ce mien cercueil. Je puis vous assurer que dans son temps c’était un meuble qui aurait attiré l’attention dans n’importe quel salon de la ville. Vous pouvez le prendre si vous voulez. Je ne veux pas faire les frais de remise à neuf. Mettez-y un autre fond, changez une partie du dessus, remplacez la bordure du côté gauche, et vous aurez un cercueil presque aussi confortable que n’importe quel objet analogue. Ne me remerciez point. Ce n’est pas la peine. Vous avez été civil envers moi, et j’aimerais mieux vous donner tout ce que je possède que de paraître ingrat. Ce linceul est lui aussi quelque chose de charmant dans l’espèce. Si vous le désirez... Non... très bien... comme vous voudrez... Je ne disais cela que par correction et générosité. Il n’y a rien de bas chez moi. Au revoir, mon cher. Je dois partir. Il se peut que j’aie un bon bout de chemin à faire cette nuit, je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je suis en route pour l’exil et que je ne dormirai jamais plus dans ce vieux cimetière décrépit. J’irai jusqu’à ce que je rencontre un séjour convenable, quand même je devrais marcher jusqu’à New-Jersey. Tous les gars s’en vont. La décision a été prise en réunion publique, la nuit dernière, d’émigrer, et au lever du soleil il ne restera pas un os dans nos vieilles demeures. De pareils cimetières peuvent convenir à mes amis les vivants, mais ils ne conviennent pas à la dépouille mortelle qui a l’honneur de faire ces remarques. Mon opinion est l’opinion générale. Si vous en doutez, allez voir comment les spectres qui partent ont laissé les choses en quittant. Ils ont été presque émeutiers dans leurs démonstrations de dégoût. Hé là!--Voilà quelques-uns des Bledso; si vous voulez me donner un coup de main pour mon marbre, je crois bien que je vais rejoindre la compagnie et cheminer cahin-caha avec eux.--Vieille famille puissamment respectable, les Bledso. Ils ne sortaient jamais qu’avec six chevaux attelés à leur corbillard, et tout le tralala, il y a cinquante ans, quand je me promenais dans ces rues de jour. Au revoir, mon vieux.»
Et avec sa pierre sur l’épaule, il rejoignit la procession effrayante, traînant derrière lui son cercueil en lambeaux, car bien qu’il me pressât si chaleureusement de l’accepter, je refusai absolument son hospitalité. Je suppose que durant deux bonnes heures ces lugubres exilés passèrent, castagnettant, chargés de leurs affreux bagages, et, tout le temps je restai assis, à les plaindre. Un ou deux des plus jeunes et des moins démolis s’informaient des trains de nuit, mais les autres paraissaient ignorants de ce mode de voyager, et se renseignaient simplement sur les routes publiques allant à telle ou telle ville, dont certaines ne sont plus sur les cartes maintenant, et en disparurent, et de la terre, il y a trente ans, et dont certaines jamais n’ont existé que sur les cartes, et d’autres, plus particulières, seulement dans les agences de terrains à constructions futures.--Et ils questionnaient sur l’état des cimetières dans ces villes, et sur la réputation des citoyens au point de vue de leur respect pour les morts.
Tout cela m’intéressait profondément et excitait aussi ma sympathie pour ces pauvres gens sans maison. Tout cela me paraissait réel, car je ne savais pas que ce fût un rêve. Aussi j’exprimai à l’un de ces errants en linceul une idée qui m’était venue en tête, de publier un récit de ce curieux et très lamentable exode. Je lui avouai en outre que je ne saurais le décrire fidèlement, et juste suivant les faits, sans paraître plaisanter sur un sujet grave, et montrer une irrévérence à l’égard des morts, qui choquerait et affligerait, sans doute, leurs amis survivants.--Mais cet aimable et sérieux débris de ce qui fut un citoyen se pencha très bas sur mon seuil et murmura à mon oreille:
--«Que cela ne vous trouble pas. La communauté qui peut supporter des tombeaux comme ceux que nous quittons peut supporter quoi que l’on dise sur l’abandon et l’oubli où l’on laisse les morts qui y sont couchés.»
Au moment même, un coq chanta. Et le cortège fantastique s’évanouit, ne laissant derrière lui ni un os ni un haillon. Je m’éveillai et me trouvai couché avec la tête hors du lit penchée à un angle considérable. Cette position est excellente pour avoir des rêves enfermant une morale, mais aucune poésie[C].
SUR LA DÉCADENCE DANS L’ART DE MENTIR
(Essai lu et présenté à une réunion du Cercle d’Histoire et d’Antiquité, à Hartford.)
Tout d’abord, je ne prétends pas avancer que la _coutume_ de mentir ait souffert quelque décadence ou interruption. Non, car le mensonge, en tant que vertu et principe, est éternel. Le mensonge, considéré comme une récréation, une consolation, un refuge dans l’adversité, la quatrième grâce, la dixième muse, le meilleur et le plus sûr ami de l’homme, est immortel et ne peut disparaître de la terre tant que ce Cercle existera. Mes doléances ont trait uniquement à la décadence dans l’_art_ de mentir. Aucun homme de haute intelligence et de sentiments droits ne peut considérer les mensonges lourds et _laids_ de nos jours sans s’attrister de voir un art noble ainsi prostitué. En présence de vous, vétérans, j’aborde naturellement le sujet avec circonspection. C’est comme si une vieille fille voulait donner des conseils de nourrice aux matrones d’Israël. Il ne me conviendrait pas de vous critiquer, messieurs; vous êtes presque tous mes aînés,--et mes supérieurs à ce point de vue. Ainsi, que je vous paraisse le faire ici ou là, j’ai la confiance que ce sera presque toujours plutôt pour admirer que pour contredire. Et vraiment, si le plus beau des beaux-arts avait été partout l’objet du même zèle, des mêmes encouragements, _de la même_ pratique consciencieuse et progressive, que ce Cercle lui a dévoués, je n’aurais pas besoin de proférer cette plainte ou de verser un seul pleur. Je ne dis point cela pour flatter. Je le dis dans un esprit de juste et loyale appréciation. (J’avais l’intention, à cet endroit, de citer des noms et des exemples à l’appui, mais des conseils dont je devais tenir compte m’ont poussé à ne pas faire de personnalités et à m’en tenir au général.)
Aucun fait n’est établi plus solidement que celui-ci: Il y a des circonstances où le mensonge est nécessaire. Il s’ensuit, sans qu’il soit nécessaire de l’ajouter, qu’il est alors une vertu. Aucune vertu ne peut atteindre son point de perfection sans une culture soigneuse et diligente. Il va donc sans dire que celle-là devrait être enseignée dans les écoles publiques, au foyer paternel, et même dans les journaux. Quelle chance peut avoir un menteur ignorant et sans culture, en face d’un menteur instruit et d’expérience? Quelle chance puis-je avoir, par exemple, contre M. Per..., contre un homme de loi? Ce qu’il nous faut, c’est un mensonge judicieux. Je pense parfois qu’il serait même meilleur et plus sûr de ne pas mentir du tout que de mentir d’une façon peu judicieuse. Un mensonge maladroit, non scientifique, est souvent aussi fâcheux qu’une vérité.
Voyons maintenant ce que disent les philosophes. Rappelez-vous l’antique proverbe: Les enfants et les fous disent _toujours_ la vérité. La déduction est claire. Les adultes et les sages ne la disent _jamais_. L’historien Parkman prétend quelque part: «Le principe du vrai peut lui-même être poussé à l’absurde.» Dans un autre passage du même chapitre, il ajoute: «C’est une vieille vérité que la vérité n’est pas toujours bonne à dire. Ceux qu’une conscience corrompue entraîne à violer habituellement ce principe sont des sots dangereux.» Voilà un langage vigoureux et juste. Personne ne pourrait vivre avec celui qui dirait habituellement la vérité. Mais, grâce à Dieu, on ne le rencontre jamais. Un homme régulièrement véridique est tout bonnement une créature impossible. Il n’existe pas. Il n’a jamais existé. Sans doute, il y a des gens qui croient ne mentir jamais. Mais il n’en est rien. Leur ignorance est une des choses les plus honteuses de notre prétendue civilisation. Tout le monde ment. Chaque jour. A chaque heure. Éveillé. Endormi. Dans les rêves, dans la joie, dans le deuil. Si la langue reste immobile, les mains, les pieds, les yeux, l’attitude cherchent à tromper--et de propos délibéré. Même dans les sermons..., mais cela est une platitude.
Dans un pays lointain, où j’ai vécu jadis, les dames avaient l’habitude de rendre des visites un peu partout, sous le prétexte aimable de se voir les unes les autres. De retour chez elles, elles s’écriaient joyeusement: «Nous avons fait seize visites, dont quatorze où nous n’avons rien trouvé», ne voulant pas signifier par là qu’elles auraient voulu trouver quelque chose de fâcheux. C’était une phrase usuelle pour dire que les gens étaient sortis. Et la façon de dire indiquait une intense satisfaction de ce fait. Le désir supposé de voir ces personnes, les quatorze d’abord, puis les deux autres, chez qui l’on avait été moins heureux, n’était qu’un mensonge sous la forme habituelle et adoucie, que l’on aura suffisamment définie en l’appelant une vérité détournée. Est-il excusable? Très certainement. Il est beau. Il est noble. Car il n’a pas d’autre but et d’autre profit que de faire plaisir aux seize personnes. L’homme véridique, à l’âme de bronze, dirait carrément ou ferait entendre qu’il n’avait nul besoin de voir ces gens. Il serait un âne, il causerait une peine tout à fait sans nécessité. Ainsi les dames de ce pays. Mais n’ayez crainte. Elles avaient mille façons charmantes de mentir, inspirées par leur amabilité, et qui faisaient le plus grand honneur à leur intelligence et à leur cœur. Laissez donc dire les gens.
Les hommes de ce pays lointain étaient tous menteurs, sans exception. Jusqu’à leur «Comment allez-vous?» qui était un mensonge. Car ils ne se souciaient pas du tout de savoir comment vous alliez, sinon quand ils étaient entrepreneurs des pompes funèbres. La plupart du temps aussi, on mentait en leur répondant. On ne s’amusait pas, avant de répondre, à faire une étude consciencieuse de sa santé, mais on répondait au hasard presque toujours tout à faux. Vous mentiez par exemple à l’entrepreneur, et lui disiez que votre santé était chancelante. C’était un mensonge très recommandable, puisqu’il ne vous coûtait rien, et faisait plaisir à l’autre. Si un étranger venait vous rendre visite et vous déranger, vous lui disiez chaleureusement: «Je suis heureux de vous voir», tandis que vous pensiez tout au fond du cœur: «Je voudrais que tu fusses chez les cannibales et que ce fût l’heure du dîner.» Quand il partait vous disiez avec regret: «Vous partez déjà!» et vous ajoutiez un «Au revoir!» mais il n’y avait là rien de mal. Cela ne trompait et ne blessait personne. La vérité dite, au contraire, vous eût tous les deux rendus malheureux.