Part 5
Je vais lire cet article moi-même, et voir s’il y avait quelque raison de faire tant de tapage. Si oui, l’auteur entendra parler de moi.
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Je l’ai lu et je crois pouvoir dire qu’il paraît un peu embrouillé à première vue. D’ailleurs je vais le relire.
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Je l’ai relu. Et réellement il me semble un peu plus obscur qu’avant.
* * * * *
Je l’ai lu cinq fois. Mais si j’y comprends un mot, je veux être richement récompensé. Il ne supporte pas l’analyse. Il y a des passages incompréhensibles. Il ne dit pas ce qu’est devenu William Schuyler. Il en dit juste assez sur lui pour intéresser le lecteur à ce personnage, puis le laisse de côté. Qui est-ce, en somme, William Schuyler? Dans quelle partie de South Park habitait-il? S’il descendit en ville, à six heures, s’y arrêta-t-il? Si oui, que lui arriva-t-il? Est-ce lui, l’individu qui fut victime du désastreux accident? Considérant le luxe minutieux de détails qu’on observe dans cet article, il me semble qu’il devrait donner plus de renseignements qu’il ne fait. Au contraire, il est obscur. Non pas seulement obscur, tout à fait incompréhensible. La fracture de la jambe de M. Schuyler, quinze ans auparavant, est-ce là le désastreux accident qui plongea M. Bloque dans une affliction indescriptible, et le fit venir ici, à la nuit noire, pour suspendre notre tirage afin de communiquer au monde cet événement?--Ou bien, le «désastreux accident» est-ce la destruction des propriétés de la belle-mère de M. Schuyler, dans les temps anciens?--Ou encore la mort de cette dame, qui eut lieu il y a trois ans (bien qu’il ne paraisse pas qu’elle soit morte d’un accident)? En un mot, en quoi consiste le «désastreux accident»? Pourquoi cet âne bâté de Schuyler se plaça-t-il dans le sillage d’un cheval emporté, en criant et gesticulant, s’il prétendait l’arrêter? Et comment diable fit-il pour être renversé par un cheval qui était déjà devant lui? Et quel est l’exemple dont nous devons faire notre profit? Et comment cet extraordinaire chapitre d’absurdités peut-il renfermer un enseignement? Et, par-dessus tout, qu’est-ce que le «breuvage enivrant» vient faire là? On n’a pas dit que Schuyler buvait, ou sa femme, ou sa belle-mère, ou le cheval. Pourquoi, alors, cette allusion au «breuvage enivrant»? Il me semble que si M. Bloque avait laissé lui-même tranquille le «breuvage enivrant», il ne se serait jamais tourmenté de la sorte pour cet exaspérant et fantastique accident. J’ai relu et relu cet article absurde en faisant toutes les suppositions qu’il peut permettre, jusqu’à en avoir la tête qui tourne, mais je ne puis lui trouver ni tête ni queue. Il semble certain qu’il y a eu un accident de quelque nature, mais il est impossible de déterminer de quelle nature ou à qui il arriva. Je ne veux de mal à personne, mais je suis décidé à exiger que la prochaine fois qu’il arrivera quelque chose à l’un des amis de M. Bloque il accompagne son récit de notes explicatives qui me permettent de savoir exactement quelle sorte d’accident ce fut, et à qui il arriva. J’aimerais mieux voir mourir tous ses amis, que de me trouver à nouveau devenu aux trois quarts fou, en essayant de déchiffrer le sens de quelque autre semblable production.
UN ROMAN DU MOYEN ÂGE
CHAPITRE PREMIER
LE SECRET RÉVÉLÉ
Il était nuit. Le calme régnait dans le grand vieux château féodal de Klugenstein. L’an 1222 touchait à sa fin. Là-bas, au haut de la plus haute tour, une seule clarté luisait. Un conseil secret s’y tenait. Le sévère vieux lord de Klugenstein était assis dans une chaise d’apparat et plongé dans la méditation. Bientôt il dit, avec un accent de tendresse: «Ma fille!»
Un jeune homme de noble allure, vêtu, des pieds à la tête, d’une armure de chevalier, répondit: «Parlez, mon père.»
«Ma fille, le temps est venu de révéler le mystère qui pesa sur toute votre jeunesse. Ce mystère a sa source dans les faits que je vais aujourd’hui vous exposer. Mon frère Ulrich est le grand-duc de Brandenbourg. Notre père, à son lit de mort, décida que, si Ulrich n’avait pas d’héritier mâle, la succession reviendrait à ma branche, à condition que j’eusse un fils. En outre, au cas où ni l’un ni l’autre n’aurait de fils, mais aurait des filles seulement, l’héritage reviendrait à la fille d’Ulrich, si elle pouvait prouver un nom sans tache, sinon, ma fille serait l’héritière, pourvu qu’elle témoignât d’une conduite irréprochable. Ainsi, ma vieille femme et moi, nous priâmes avec ferveur pour obtenir la faveur d’un fils. Mais nos prières furent vaines. Vous naquîtes. J’étais désolé. Je voyais la richesse m’échapper, le songe splendide s’évanouir. Et j’avais eu tant d’espoir! Ulrich avait vécu cinq ans dans les liens du mariage, et sa femme ne lui avait donné aucun héritier de sexe quelconque.
«Mais, attention, me dis-je, tout n’est pas perdu. Un plan sauveur se dessinait dans mon esprit. Vous étiez née à minuit. Seuls le médecin, la nourrice, et six servantes savaient votre sexe. Je les fis pendre successivement en moins d’une heure de temps. Au matin, tous les habitants de la baronnie devinrent fous de joie en apprenant par les hérauts qu’un fils était né à Klugenstein, un héritier au puissant Brandenbourg! Et le secret a été bien gardé. Votre propre tante maternelle vous a nourrie, et jusqu’à maintenant nous n’avons eu aucune crainte...
«Quand vous aviez déjà dix ans, une fille naquit à Ulrich. Nous fûmes peinés, mais nous espérâmes dans le secours de la rougeole, des médecins ou autres ennemis naturels de l’enfance. Hélas! nous fûmes désappointés. Elle grandit et prospéra, le ciel la maudisse! Peu importe. Nous sommes tranquilles. Car, ha! ha! n’avons-nous pas un fils? Notre fils n’est-il pas le futur duc? Notre bien-aimé Conrad, n’est-ce pas exact? Car femme de vingt-huit ans que vous êtes, mon enfant, jamais un autre nom ne vous fut donné.
«Maintenant, voici le temps où la vieillesse s’est appesantie sur mon frère et il s’affaiblit. Le fardeau de l’État pèse lourdement sur lui, aussi veut-il que vous alliez le rejoindre et prendre les fonctions de duc, en attendant d’en avoir le nom. Vos serviteurs sont prêts. Vous partez ce soir.
«Écoutez-moi bien. Rappelez-vous chacun de mes mots. Il existe une loi aussi vieille que la Germanie, que si une femme s’assied un seul instant sur le grand trône ducal avant d’avoir été dûment couronnée en présence du peuple, elle mourra. Ainsi, retenez mes paroles. Affectez l’humilité. Prononcez vos jugements du siège du premier ministre, qui est placé au pied du trône. Agissez ainsi jusqu’au jour où vous serez couronnée et sauve. Il est peu probable que votre sexe soit jamais découvert, cependant il est sage de garder toutes les précautions possibles dans cette traîtreuse vie terrestre.
--«O mon père! c’est donc pour cela que ma vie tout entière est un mensonge! Pourquoi faut-il que je dépouille mon inoffensive cousine de ses droits? Épargnez-moi, mon père, épargnez votre enfant!»
--«Quoi! méchante! Voilà ma récompense pour la haute fortune que je vous ai préparée! Par les os de mon père, vos pleurnicheries sentimentales s’accordent mal avec mon humeur. Partez pour aller trouver le duc immédiatement et prenez garde de contrarier mes projets.»
Telle fut la conversation. Qu’il suffise de savoir que les prières, les supplications et les pleurs de l’aimable enfant furent inutiles. Ni cela ni rien ne pouvait toucher l’obstiné vieux seigneur de Klugenstein. Et ainsi, enfin, le cœur gros, la jeune fille vit les portes du château se fermer derrière elle, et se trouva, chevauchant dans la nuit, entourée d’une troupe armée de chevaliers vassaux, et d’une brave suite de serviteurs.
Après le départ de sa fille, le vieux baron demeura quelques minutes silencieux, puis se tournant vers sa femme triste, il dit:
«Madame, nos affaires semblent marcher très bien. Il y a trois mois pleins que j’envoyai l’habile et beau comte Detzin, avec sa mission diabolique, à la fille de mon frère, Constance. S’il échoue, nous n’aurons pas tout gagné, mais s’il réussit, nul pouvoir au monde n’empêchera notre fille d’être duchesse, quand même la mauvaise fortune voudrait qu’elle ne soit jamais duc.»
--«Mon cœur est plein d’appréhensions. Cependant tout peut encore réussir.»
--«Fi donc! Madame! laissez croasser les chouettes. Allons nous coucher et rêver de Brandenbourg et de sa grandeur!»
CHAPITRE II
FÊTES ET PLEURS
Six jours après les événements relatés dans le précédent chapitre, la brillante capitale du duché de Brandenbourg resplendissait de pompe militaire et retentissait des cris joyeux du peuple loyal. Conrad, le jeune héritier de la couronne, était arrivé. Le cœur du vieux duc débordait de joie, car la belle prestance de Conrad et ses façons gracieuses l’avaient séduit aussitôt. Les grandes salles du palais étaient remplies de seigneurs, qui reçurent Conrad noblement. Et l’avenir s’annonçait sous des couleurs si attrayantes et si heureuses que les craintes et les soucis du duc s’évanouissaient, et faisaient place à une confortable satisfaction.
Mais dans une salle reculée du palais se passait une scène bien différente. A une fenêtre se tenait la fille unique du duc, dame Constance. Ses yeux étaient rouges et gonflés, et pleins de pleurs. Elle était seule. Elle se remit à gémir et dit à haute voix:
«Le cruel Detzin est venu,--mon beau duché a disparu--je ne l’aurais cru jamais,--hélas! ce n’est que trop vrai!--Et je l’aimais, je l’aimais,--j’ai osé l’aimer, bien que sachant--que mon père le noble duc,--ne me permettrait pas de l’épouser!--Je l’ai aimé--je le hais.--Qu’est-il arrivé de moi?--Je suis folle, folle, folle!--Tout est maintenant perdu!--»
CHAPITRE III
L’INTRIGUE SE NOUE
Quelques mois passèrent.--Tout le peuple chantait les louanges du gouvernement du jeune Conrad. Chacun célébrait la sagesse de ses jugements, la clémence de ses arrêts, la modestie avec laquelle il s’acquittait de sa haute charge. Bientôt le vieux duc abandonna toutes choses entre ses mains, et, assis à part, écoutait avec une orgueilleuse joie son héritier rendre les sentences royales du siège du premier ministre. Il semblait qu’un prince aussi aimé et applaudi de tous que l’était le jeune Conrad ne pouvait être que très heureux. Mais, chose étrange, il ne l’était pas. Car il voyait avec effroi que la princesse Constance s’était éprise de lui. L’amour du reste du monde eût été pour lui une bonne fortune, mais celui-ci était lourd de dangers. Il voyait en outre le duc joyeux d’avoir découvert de son côté la passion de sa fille, et rêvant déjà d’un mariage. Chaque jour s’évanouissaient les nuages de tristesse qui avaient assombri les traits de la jeune fille, chaque jour l’espérance et l’enthousiasme luisaient plus clairs dans ses yeux. Et peu à peu d’errants sourires visitaient son visage si troublé jusqu’alors.
Conrad fut épouvanté! Il se reprochait amèrement d’avoir cédé à la sympathie qui lui avait fait rechercher la société d’une personne de son sexe quand il était nouveau venu et étranger dans le palais; mélancolique et soupirant vers une amitié que les femmes seules peuvent désirer ou éprouver. Il tâcha d’éviter sa cousine. Cela mit les choses au pis, car, naturellement, plus il l’évitait, plus elle cherchait ses rencontres. Il s’en étonna d’abord, puis s’en effraya. Ce fut une hantise, une chasse. Elle le surprenait en tous temps et partout, la nuit et le jour. Elle semblait singulièrement anxieuse. Il y avait un mystère quelque part.
Cela ne pouvait durer. C’était le sujet des conversations de tous. Le duc commençait à paraître perplexe. La frayeur et la détresse affreuse faisaient un spectre du pauvre Conrad. Un jour qu’il sortait d’une antichambre précédant la galerie des tableaux, Constance fut devant lui, et lui prenant les mains, s’écria:
«Oh! pourquoi me fuyez-vous? Qu’ai-je fait ou qu’ai-je dit, pour détruire votre bonne opinion sur moi? Car sûrement j’eus votre amitié. Ne me méprisez pas, Conrad, prenez en pitié mon cœur torturé. Je ne puis me taire plus longtemps. Le silence me tuerait. Je vous aime, Conrad! Méprisez-moi, si vous pouvez. Ces mots devaient être dits.»
Conrad était sans voix. Constance hésita un moment, puis, se méprenant sur ce silence, une joie sauvage brilla dans ses yeux; elle lui mit les bras autour du cou, en disant:
--«Vous cédez, vous cédez enfin. Vous pouvez m’aimer. Vous voulez m’aimer! O dites que vous le voulez, mon cher, mon adoré Conrad!»
Conrad poussa un gémissement. Une pâleur mortelle envahit ses traits. Il se mit à trembler comme une feuille de tremble. Puis, désespéré, il repoussa la jeune fille, en criant:
«Vous ne savez pas ce que vous demandez! C’est à jamais impossible.» Puis il s’enfuit comme un criminel, laissant la pauvre princesse muette de stupeur. Un instant après, tandis que, restée là, elle criait et sanglotait, Conrad criait et sanglotait dans sa chambre; tous deux étaient au désespoir. Tous deux voyaient la ruine devant leurs yeux.
Après quelque temps, Constance se releva lentement, et s’éloigna en disant:
«Ah! songer qu’il méprisait mon amour, au moment même où je croyais que son cœur cruel se laissait toucher! Je le hais! Il m’a repoussée, il m’a repoussée comme un chien!»
CHAPITRE IV
L’EFFROYABLE RÉVÉLATION
Le temps passa. La tristesse fut à nouveau gravée pour toujours sur les traits de la fille du bon duc. On ne vit plus désormais ensemble elle et Conrad. Le duc s’en affligea. Mais avec les semaines successives, les couleurs revinrent aux joues de Conrad, son ancienne vivacité brilla dans ses yeux, il continua à administrer le royaume avec une sagesse lucide et mûrissante chaque jour.
Un bruit étrange, bientôt, se glissa dans le palais. Il grandit, et se propagea. Les racontars de la cité le répandirent. Il pénétra dans tout le duché. Et l’on entendait chuchoter: «La dame Constance a donné naissance à un fils?»
Quand ce bruit parvint aux oreilles du seigneur de Klugenstein, il agita par trois fois son casque à panache autour de sa tête, en criant:
«Longue vie au duc Conrad! Los! Sa couronne est sûre maintenant. Detzin s’est acquitté de sa mission. Le brave scélérat a bien mérité sa récompense!»
Il partit semer la nouvelle au large et au loin. Pendant quarante-huit heures, il n’y eut pas une âme dans la baronnie qui ne dansât et ne chantât, ne banquetât et n’illuminât, pour célébrer le grand événement, le tout aux frais généreux et gais du vieux Klugenstein.
CHAPITRE V
CATASTROPHE ÉPOUVANTABLE
Le procès était en cours. Tous les hauts seigneurs et les barons de Brandenbourg étaient assemblés dans la salle de justice du palais ducal. Pas une place inoccupée où un spectateur pût se tenir assis ou debout. Conrad, vêtu de pourpre et d’hermine, siégeait dans la chaire du ministre; de chaque côté s’alignaient les grands juges du royaume. Le vieux duc avait sévèrement commandé que le procès de sa fille fût jugé sans faveur aucune, puis avait gagné son lit le cœur brisé. Ses jours étaient comptés. Le pauvre Conrad avait supplié, comme pour sa propre vie, qu’on lui épargnât la douleur de juger le crime de sa cousine, mais en vain.
Le plus triste cœur de la nombreuse assemblée était dans la poitrine de Conrad.
Le plus joyeux dans celle de son père. Car sans être vu de sa fille Conrad, le vieux baron Klugenstein était venu; il était dans la foule des nobles, triomphant de la fortune grandissante de sa maison.
Les hérauts avaient fait les proclamations en forme. Les autres préliminaires étaient terminés. Le vénérable ministre de la justice prononça:
«Accusée, levez-vous!»
L’infortunée princesse se leva, et se tint, visage découvert, devant la foule assemblée. Le président continua:
«Très noble dame, devant les grands juges de ce royaume, il a été déposé et prouvé que, en dehors des liens sacrés du mariage, Votre Grâce a donné naissance à un fils. De par nos anciennes lois, la peine applicable est la mort. Un seul secours vous reste, dont Sa Grâce le duc régnant, notre bon seigneur Conrad, va vous faire part solennellement. Prêtez attention.»
Conrad, à contre-cœur, étendit son sceptre, en même temps que, sous sa robe, son cœur de femme s’apitoyait sur le sort de la malheureuse prisonnière. Des pleurs vinrent à ses yeux. Il ouvrit la bouche pour parler; mais le ministre de la justice lui dit précipitamment:
«Non de là, Votre Grâce, non de là! Il n’est pas légal de prononcer une sentence contre une personne de race ducale, sinon du trône ducal!»
Le cœur du pauvre Conrad frissonna. Un tremblement secoua la carcasse en fer du vieux baron de Klugenstein. Conrad n’était pas encore couronné! Oserait-il profaner le trône? Il hésita et se détourna, pâle d’effroi. Mais il le fallait. Des yeux, déjà, s’étonnaient vers lui. S’il hésitait plus longtemps, ils se changeraient en yeux soupçonneux. Il gravit les degrés du trône. Puis il étendit le sceptre et dit:
«Accusée, au nom de notre souverain seigneur Ulrich, duc de Brandenbourg, je m’acquitte de la charge solennelle qui m’a été dévolue. Écoutez-moi. De par l’antique loi de la nation, vous n’échapperez à la mort qu’en produisant et livrant au bourreau le complice de votre crime. Prenez cette chance de salut. Sauvez-vous, tant que cela vous est possible; nommez le père de votre enfant!»
Un silence solennel tomba sur la cour suprême, un silence si profond que l’on pouvait entendre battre les cœurs. La princesse lentement se tourna, les yeux brillants de haine, et pointant son index droit vers Conrad, elle dit:
«C’est toi qui es cet homme.»
La désolante conviction d’un péril sans secours et sans espoir fit passer au cœur de Conrad un frisson tel que celui de la mort. Quel pouvoir au monde pouvait le sauver? Pour se disculper, il devait révéler qu’il était une femme, et pour une femme non couronnée, s’être assise sur le trône, c’était la mort. D’un seul et simultané mouvement, lui et son farouche vieillard de père s’évanouirent et tombèrent sur le sol.
* * * * *
On ne trouvera pas ici, ni ailleurs, la suite de ce palpitant et dramatique récit, pas plus aujourd’hui que jamais.
La vérité est que j’ai placé mon héros (ou mon héroïne) dans une situation si particulièrement sans issue que je ne vois nul moyen possible de le (ou la) faire s’en sortir. Et d’ailleurs je me lave les mains de toute l’affaire. C’est à cette personne de trouver la façon de s’en tirer,--ou bien d’y rester. Je pensais d’abord pouvoir dénouer aisément cette petite difficulté, mais j’ai changé d’avis.
UN RÊVE BIZARRE
L’avant-dernière nuit, j’eus un rêve singulier. Il me parut que j’étais assis au seuil d’une porte (peut-être dans une ville indéterminée), en train de songer. Il pouvait être minuit ou une heure. La saison était embaumée et délicieuse. Aucun bruit humain dans l’air, pas même celui d’un pas. Il n’y avait nul son de quelque sorte pour accentuer le profond silence, excepté parfois le rauque aboiement d’un chien dans le voisinage, et l’écho plus faible d’un chien lointain. Tout à coup, en haut de la rue, j’ouïs un claquement d’osselets, et supposai les castagnettes d’une troupe en sérénade. Une minute plus tard, un grand squelette, encapuchonné, à moitié vêtu d’un linceul dépenaillé et moisi, dont les lambeaux flottaient sur les côtes treillagées de sa carcasse, vint vers moi à majestueuses enjambées, et disparut dans la lueur douteuse de la nuit sans lune. Il avait sur les épaules un cercueil brisé et vermoulu, et un paquet dans la main. Je compris d’où venait le claquement. C’étaient les articulations du personnage qui jouaient, et ses coudes qui, dans la marche, frappaient contre ses côtes. Je puis dire que je fus surpris. Mais avant d’avoir retrouvé mes esprits, et d’avoir pu rien conjecturer sur ce que pouvait présager cette apparition, j’en entendis un autre venir, car je reconnus le claquement. Celui-ci avait sur l’épaule deux tiers d’un cercueil, et sous le bras quelques planches de tête et de pieds. J’aurais bien voulu regarder sous son capuchon et lui parler, mais quand il se tourna pour me sourire au passage, de ses orbites caverneux et de sa mâchoire qui ricanait, je n’eus plus envie de le retenir. Il avait à peine passé, que j’entendis à nouveau le claquement, et un autre spectre sortit de la clarté douteuse. Ce dernier marchait courbé sous une lourde pierre tombale, et derrière lui, par une ficelle, tirait un cercueil sordide. Quand il fut auprès, il me regarda fixement le temps d’une ou deux minutes, puis, se retournant, me tendit le dos:
--«Un coup de main, camarade, pour me décharger, s’il vous plaît.»
Je soutins la pierre jusqu’à ce qu’elle reposât sur le sol. Et je remarquai le nom gravé: «John Baxter Copmanhurst.--Mai 1839.» C’était la date de la mort. Le défunt s’assit, épuisé, à mon côté, et prit son maxillaire inférieur pour s’essuyer l’os frontal,--sûrement, pensai-je, par vieille habitude, car je ne vis après sur le maxillaire aucune trace de sueur.
--«C’est trop, c’est trop», dit-il, ramenant sur lui les débris de son linceul, et posant pensivement sa mâchoire sur sa main. Il mit ensuite son pied gauche sur son genou, et se mit distraitement à se gratter la cheville, avec un clou rouillé qu’il tira de son cercueil.
--«Qu’est-ce qui est trop, mon ami?» dis-je.
--«Tout, tout est trop. Il y a des moments où je voudrais presque n’être jamais mort.»
--«Vous m’étonnez. Que dites-vous là? Quelque chose va-t-il mal? Quoi donc?»
--«Quoi donc? regardez ce linceul,--une ruine; cette pierre,--toute fendue; regardez cet abominable vieux cercueil! Tout ce qu’un homme possède au monde s’en va en morceaux et en débris sous ses yeux, et vous demandez: «Qu’y a-t-il? Ah! Sang et tonnerre!»
--«O mon cher, calmez-vous, dis-je. Vous avez raison. C’est trop. Je ne supposais pas, à vrai dire, que ces détails vous préoccupassent, dans votre actuelle situation.»
--«Ils me préoccupent, cher Monsieur. Mon orgueil est blessé. Mon confort, détruit, anéanti, devrais-je dire. Tenez, laissez-moi vous conter l’histoire. Je vais vous exposer mon cas. Vous comprendrez parfaitement bien si vous voulez m’écouter.»
Le pauvre squelette, ce disant, jetait en arrière le capuchon de son linceul, comme énergiquement décidé. Cela lui donna, sans qu’il s’en doutât, un air pimpant et gracieux, très peu d’accord avec son actuelle situation dans la vie,--pour ainsi parler,--et d’un contraste absolu avec sa désastreuse humeur.
--«Allons-y», fis-je.