Contes choisis

Part 4

Chapter 43,888 wordsPublic domain

MADAME MAC WILLIAMS ET LE TONNERRE

Oui, Monsieur, continua M. Mac Williams,--car il parlait depuis un moment--la crainte du tonnerre est une des plus désespérantes infirmités dont une créature humaine puisse être affligée. Elle est en général limitée aux femmes. Mais parfois on la trouve chez un petit chien, ou chez un homme. C’est une infirmité spécialement désespérante, par la raison qu’elle bouleverse les gens plus qu’aucune autre peur ne peut le faire, et qu’il ne faut pas songer à raisonner avec, non plus qu’à en faire honte à celui qui l’éprouve. Une femme qui serait capable de regarder en face le diable,--ou une souris,--perd contenance et tombe en morceaux devant un éclair. Son effroi est pitoyable à voir.

Donc, comme j’étais en train de vous dire, je m’éveillai, avec, à mes oreilles, un gémissement étouffé venant je ne savais d’où: «Mortimer! Mortimer!» Dès que je pus rassembler mes esprits, j’avançai la main dans l’obscurité, et je dis:

--«Évangeline, est-ce vous qui appelez? Qu’y a-t-il? Où êtes-vous?»

--«Enfermée dans le cabinet des chaussures. Vous devriez être honteux de rester là à dormir au milieu d’un tel orage.»

--«Bon! comment pourrait-on être honteux, si on dort? C’est peu logique. Un homme ne peut pas être honteux quand il dort, Évangeline.»

--«Vous ne voulez pas comprendre, Mortimer, vous savez bien que vous ne voulez pas.»

Je perçus un sanglot étouffé.

Cela coupa net le discours mordant que j’allais prononcer. Et je dis par contre:

--«Je suis désolé, ma chérie, je suis tout à fait désolé. Je n’avais pas la moindre intention... Revenez donc, et...»

--«Mortimer!»

--«Ciel! Qu’y a-t-il, mon amour?»

--«Prétendez-vous dire que vous êtes encore dans ce lit?»

--«Mais évidemment.»

--«Sortez du lit immédiatement. J’aurais cru que vous auriez quelque souci de votre vie, pour moi et les enfants, si ce n’est pour vous.»

--«Mais, mon amour!...»

--«Ne me parlez pas, Mortimer. Vous savez très bien qu’il n’y a pas d’endroit plus dangereux qu’un lit, au milieu d’un orage. C’est dans tous les livres. Mais vous resteriez là, à risquer volontairement votre vie, pour Dieu sait quoi, à moins que ce soit pour le plaisir de discuter et...»

--«Mais que diable, Évangeline, je ne suis pas dans le lit, maintenant. Je...»

(Cette phrase fut interrompue par un éclair soudain, suivi d’un petit cri d’épouvante de Mᵐᵉ Mac Williams, et d’un terrible coup de tonnerre.)

--«Là! vous voyez le résultat! O Mortimer, comment pouvez-vous être assez impie pour jurer à un tel moment!»

--«Je n’ai pas juré. Et ce n’est pas ce qui a causé le coup de tonnerre, dans tous les cas. Il serait arrivé pareil, si je n’avais pas dit un mot. Vous savez très bien, Évangeline, du moins vous devriez savoir, que, l’atmosphère se trouvant chargée d’électricité...»

--«Oui, raisonnez, raisonnez, raisonnez! Je ne comprends pas que vous ayez ce courage, quand vous savez qu’il n’y a pas sur la maison un seul paratonnerre, et que votre pauvre femme et vos enfants sont absolument à la merci de la Providence... Qu’est-ce que vous faites?... Vous allumez une allumette!... Mais vous êtes complètement fou!»

--«Par Dieu! Madame, où est le mal? La chambre est aussi noire que le cœur d’un mécréant, et...»

--«Soufflez cette allumette! Soufflez-la tout de suite. Êtes-vous décidé à nous sacrifier tous? Vous savez qu’il n’y a rien qui attire la foudre comme une lumière. (Fzt!--crash!--boum--bolooum--!! boum--! boum!--) Oh! entendez!... Vous voyez ce que vous faites!»

--«Pas du tout. Une allumette peut attirer la foudre. C’est après tout possible. Mais elle ne cause pas la foudre. Je parierais bien n’importe quoi. Et encore, pour l’attirer, elle ne l’attire pas pour deux sous. Si cet éclair était dirigé vers mon allumette, c’était pauvre comme adresse. Ce serait touché une fois sur un million... Vrai, à la foire, avec une adresse pareille...»

--«Par pudeur, Mortimer! C’est au moment où nous nous trouvons juste en présence de la mort, à ce moment si solennel, que vous osez parler ainsi!... Si vous ne songez pas à ce qu’il y aura après... Mortimer!»

--«Eh bien!»

--«Avez-vous dit vos prières, ce soir?»

--«Je... j’y ai pensé, mais je me suis mis à calculer combien font douze fois treize, et...»

(Fzt!...--Boum--berroum--boum! bumble--umble--bang!--pan!)

--«Oh! nous sommes perdus! plus d’espoir! Comment avez-vous pu commettre une telle négligence, en un tel moment!»

--«Mais quand je me suis couché, ce n’était pas du tout un tel moment. Il n’y avait pas un nuage au ciel. Comment aurais-je pu penser qu’il allait y avoir tout ce tapage et ce tohu-bohu pour un petit oubli comme celui-là? Et je ne trouve pas que ce soit juste à vous de faire tant d’affaires, car, après tout, c’est un accident très rare. Je n’avais pas oublié mes prières depuis le jour que j’ai amené ce tremblement de terre, vous vous rappelez, il y a quatre ans.»

--«Mortimer! Comme vous parlez! Avez-vous oublié la fièvre jaune?»

--«Ma chère, vous êtes sans cesse à me jeter à la tête la fièvre jaune, et je trouve cela tout à fait déraisonnable. On ne peut même pas envoyer directement un télégramme d’ici à Memphis, comment voulez-vous qu’un petit oubli religieux de ma part aille si loin! J’admets pour le tremblement de terre, parce que j’étais dans le voisinage. Mais que je sois pendu si je dois accepter la responsabilité de chaque damné...»

(Boum--berooum--booum--pan!)

--«O mon cher, mon cher! Je suis sûre qu’il est tombé quelque part. Mortimer! Nous ne verrons pas le jour suivant. Puissiez-vous vous rappeler, pour votre profit, quand nous serons morts, que c’est votre langage impie... Mortimer!»

--«Eh bien! quoi?»

--«J’entends votre voix qui vient de... Mortimer, seriez-vous par hasard debout devant cette cheminée ouverte?»

--«C’est exactement le crime que je suis en train de commettre.»

--«Sortez de là tout de suite! Vous paraissez décidé à nous faire tous périr. Ignorez-vous qu’il n’y a pas de meilleur conducteur de la foudre qu’une cheminée ouverte?... Où êtes-vous maintenant?»

--«Je suis ici, près de la fenêtre.»

--«Je vous en supplie, Mortimer. Êtes-vous devenu fou? Éloignez-vous vite. L’enfant à la mamelle connaît le danger de se tenir près d’une fenêtre, pendant un orage. C’est mon dernier jour, mon pauvre ami. Mortimer!»

--«Oui.»

--«Qu’est-ce qui remue comme cela?»

--«C’est moi.»

--«Que faites-vous donc?»

--«Je cherche à enfiler mon pantalon.»

--«Vite, vite, jetez-le. Vous allez tranquillement vous habiller avec un temps pareil! Et cependant, vous le savez fort bien, toutes les autorités s’accordent pour dire que les étoffes de laine attirent la foudre. O mon cher ami, n’est-ce pas assez que votre existence soit en péril par des causes naturelles, que vous fassiez tout ce qu’il est humainement possible de faire pour augmenter le danger!... Oh! Ne chantez pas!... A quoi donc pensez-vous?»

--«Bon! encore! Où est le mal?»

--«Mortimer, je vous ai dit, non pas une fois, mais cent, que le chant cause des vibrations dans l’atmosphère, et que ces vibrations détournent le courant électrique, et que... Pourquoi donc ouvrez-vous cette porte?»

--«Bonté divine! Madame! Quel inconvénient y a-t-il là?»

--«Quel inconvénient! La mort, voilà tout. Il suffit d’avoir étudié la question une seconde pour savoir que, faire un courant d’air, c’est adresser une invitation à la foudre. Cette porte est encore aux trois quarts ouverte. Fermez-la exactement. Et hâtez-vous, ou nous allons tous mourir. Oh! quelle affreuse chose d’être enfermée avec un fou dans un cas semblable!... Que faites-vous, Mortimer?»

--«Rien du tout. J’ouvre le robinet de l’eau. On étouffe. Il fait chaud et tout est fermé. Je vais me passer un peu d’eau sur la figure et les mains.»

--«Vous avez perdu tout à fait la tête. Sur cinquante fois que frappe la foudre, elle frappe l’eau quarante-neuf fois. Fermez le robinet. Oh! mon ami, rien ne peut plus nous sauver! Il me semble que... Mortimer! qu’est-ce qu’il y a?»

--«C’est ce damné... C’est un tableau que j’ai fait tomber.»

--«Alors vous êtes près du mur! Je n’ai jamais vu pareille imprudence. Vous ne savez pas que rien n’est meilleur conducteur de la foudre qu’un mur! Écartez-vous! Et vous alliez encore jurer. Oh! comment pouvez-vous être si désespérément criminel, quand votre famille est dans un tel péril! Mortimer! Avez-vous commandé un édredon, comme je vous l’avais dit?»

--«Je l’ai tout à fait oublié.»

--«Oublié! Il peut vous en coûter la vie. Si vous aviez un édredon, maintenant, vous pourriez l’étendre au milieu de la chambre et vous coucher, vous seriez tout à fait en sûreté. Venez vite ici, venez vite, avant que vous ayez l’occasion de commettre quelque nouvelle folie imprudente.»

J’essayai d’entrer dans le réduit, mais nous ne pouvions pas y tenir tous deux, la porte refermée, sans étouffer. Je fis ce que je pus pour respirer, mais je fus bientôt forcé de sortir. Ma femme me rappela:

--«Mortimer, il faut faire quelque chose pour votre salut. Donnez-moi ce livre allemand qui est sur le bord de la cheminée, et une bougie. Ne l’allumez pas. Donnez-moi l’allumette. Je vais l’allumer ici dedans. Il y a quelques instructions dans ce livre.»

J’eus le livre, au prix d’un vase et de quelques menus objets fragiles. La dame s’enferma avec la bougie. Ce fut un moment de calme. Puis elle appela:

--«Mortimer, qu’est cela?»

--«Rien que le chat.»

--«Le chat! Nous sommes perdus. Prenez-le, et l’enfermez dans le lavabo. Vite, vite, mon amour! Les chats sont pleins d’électricité. Je suis sûre que mes cheveux seront blancs quand cette nuit effroyable sera passée.»

J’entendis de nouveau des sanglots étouffés. Sans cela, je n’aurais pas remué pied ou main pour une pareille entreprise dans l’obscurité.

Cependant je vins à bout de ma tâche, par-dessus chaises et toutes sortes d’obstacles divers, tous durs, la plupart à rebords aigus; enfin je saisis le chat acculé sous la commode, après avoir fait pour plus de quatre cents dollars de frais en mobilier brisé, et aux dépens aussi de mes tibias. Alors me parvinrent du cabinet ces mots sanglotants:

--«Le livre dit que le plus sûr est de se tenir debout sur une chaise au milieu de la chambre, Mortimer. Les pieds de la chaise doivent être isolés par des corps non conducteurs. C’est-à-dire que vous devez mettre les pieds de la chaise dans des verres.»

(Fzt!--booum!--boum!--pan!)

--«Oh! écoutez! Dépêchez-vous, Mortimer, avant d’être foudroyé.»

Je m’occupai de trouver les verres. J’eus les quatre derniers, après avoir cassé tout le reste. J’isolai les pieds de la chaise, et m’enquis de nouvelles instructions.

--«Mortimer, voici le texte allemand: «Pendant l’orage, il faut garder attaché de soi... métaux... c’est... bagues, garder montres, clefs... et on ne doit jamais... ne pas... se tenir dans les endroits... où sont placés des métaux nombreux ou des corps... reliés ensemble, comme... des poêles articulés, des foyers, des grilles...»--Qu’est-ce que cela signifie, Mortimer? Veut-il dire que l’on doit garder les métaux sur soi, ou se garder d’en avoir?»

--«Ma foi, je ne sais trop. C’est un peu confus. Toutes les phrases allemandes sont plus ou moins obscures. Pourtant je crois qu’il faut lire «attaché à». La phrase est plutôt au datif, avec un petit génitif ou un accusatif piqué, çà et là, pour l’ornement. D’après moi cela signifie qu’on doit garder sur soi des métaux.»

--«Ce doit être cela. Cela saute aux yeux. C’est le même principe que pour les paratonnerres, vous comprenez. Mettez votre casque de pompier, Mortimer! C’est presque pur métal.»

Il n’y a rien de plus lourd, de plus embarrassant, de moins confortable qu’un casque de pompier sur la tête, par une nuit étouffante, dans une chambre fermée. Il faisait si chaud que mes vêtements de nuit déjà me paraissaient trop pesants.

--«Mortimer, je songe qu’il faut protéger le milieu de votre corps. Auriez-vous l’obligeance de mettre à la ceinture votre sabre de garde national?»

J’obéis.

--«Maintenant, Mortimer, il faut s’occuper de garantir vos pieds. S’il vous plaît, chaussez vos éperons.

Je chaussai les éperons, en silence, et fis mon possible pour rester calme.

--«Mortimer, voici la suite: «... il est très dangereux... il ne faut pas... ne pas sonner les cloches... pendant l’orage... le courant d’air... la hauteur du clocher... de la cloche pouvant attirer la foudre.»--Mortimer! Cela veut-il dire qu’il est dangereux de ne pas sonner les cloches des églises pendant l’orage?»

--«Il me semble que c’est bien le sens, si le participe passé est au nominatif, comme il me paraît. Cela veut dire, je pense, que la hauteur du clocher et l’absence de courant d’air font très dangereux de ne pas sonner les cloches pendant un orage. Ne voyez-vous pas, d’ailleurs, que l’expression...»

--«Peu importe, Mortimer. Ne perdez pas en paroles un temps précieux. Allez chercher la grosse cloche du dîner. Elle est dans le hall, sûrement. Vite, Mortimer, mon ami, nous sommes presque sauvés. O mon cher, nous allons enfin être en sûreté!»

Notre petit cottage est situé au sommet d’une chaîne de collines assez élevées, dominant une vallée. Il y a plusieurs fermes dans le voisinage. La plus proche est à quelque trois ou quatre cents mètres.

Il y avait une pièce de sept ou huit minutes que, monté sur une chaise, je faisais sonner cette satanée cloche, quand les volets de notre fenêtre furent soudain tirés du dehors, la clarté d’une lanterne sourde traversa la fenêtre ouverte, suivie d’une question enrouée:

--«Que diable se passe-t-il?»

L’embrasure était pleine de têtes de gens. Les têtes étaient pleines d’yeux qui regardaient avec stupeur mon accoutrement belliqueux.

Je laissai tomber la cloche, sautai tout honteux en bas de la chaise et dis:

--«Il n’y a rien du tout, mes amis; seulement un peu de trouble causé par l’orage. J’essayais d’écarter la foudre.»

--«Un orage?... La foudre?... Quoi donc, monsieur Mac Williams, avez-vous perdu l’esprit? Il fait une superbe nuit d’étoiles. Pas l’ombre d’un nuage dans le ciel.»

Je regardai au dehors, et fus si surpris que je fus un moment sans pouvoir parler.

--«Je n’y comprends rien, dis-je enfin. Nous avons vu distinctement la lueur des éclairs à travers les volets et les rideaux, et entendu le tonnerre.»

Tous les assistants, successivement, tombèrent de rire sur le sol. Deux en moururent. Un des survivants remarqua:

--«Il est malheureux que vous n’ayez pas songé à ouvrir vos jalousies et à regarder là-bas, au sommet de cette colline. Ce que vous avez entendu, c’est le canon. Ce que vous avez vu, ce sont les feux de joie. Il faut vous dire que le télégraphe a porté quelques nouvelles ce minuit. Garfield est élu. Voilà toute l’histoire.»

Enfin, monsieur Twain, comme je le disais au début, ajouta M. Mac Williams, les moyens de se préserver d’un orage sont si efficaces et si nombreux que l’on ne pourra jamais me faire comprendre comment il peut y avoir au monde des gens qui s’arrangent pour être foudroyés.

Là-dessus, il ramassa son sac et son parapluie et prit congé, car le train était à sa station.

NOTES SUR PARIS

Le Parisien voyage très peu, ne connaît pas d’autre langue que la sienne, ne lit pas d’autre littérature que la sienne[A]. Aussi a-t-il l’esprit très étroit et très suffisant. Cependant, ne soyons pas trop sévères. Il y a des Français qui connaissent une autre langue que la leur, ce sont les garçons d’hôtel. Entre autres ils savent l’anglais. C’est à dire qu’ils le savent à la façon européenne... Ils le parlent, mais ne le comprennent pas. Ils se font comprendre facilement, mais il est presque impossible de prononcer une phrase anglaise de telle sorte qu’ils puissent en saisir le sens. Ils croient le saisir. Ils le prétendent. Mais non. Voici une conversation que j’ai eue avec une de ces créatures. Je l’ai notée dans le temps, pour en avoir le texte exact:

Moi.--«Ces oranges sont fort belles; d’où viennent-elles?»

Lui.--«D’autres. Parfaitement. Je vais en chercher.»

Moi.--«Non, je n’en demande pas d’autres. Je voudrais seulement savoir d’où elles viennent, où elles ont poussé.»

Lui.--«Oui» (la mine imperturbable et le ton assuré).

Moi.--«Pouvez-vous me dire de quel pays elles viennent?»

Lui.--«Oui» (l’air aimable, la voix énergique).

Moi (découragé).--«Elles sont excellentes.»

Lui.--«Bonne nuit, Monsieur.» (Il se retire, en saluant, tout à fait satisfait de lui-même.)

Ce jeune homme aurait pu apprendre très convenablement l’anglais, en prenant la peine, mais il était Français, et ne voulait pas. Combien différents sont les gens de chez nous! Ils ne négligent aucun moyen. Il y a quelques soi-disant protestants français à Paris. Ils ont construit une jolie petite église sur l’une des grandes avenues qui partent de l’Arc de Triomphe, se proposant d’y aller écouter la bonne parole, prêchée en bonne et due forme, dans leur bonne langue française, et d’être heureux. Mais leur petite ruse n’a pas réussi. Le dimanche, les Anglais arrivent toujours là, les premiers, et prennent toute la place. Quand le ministre se lève pour prêcher, il voit sa maison pleine de dévots étrangers tous sérieux et attentifs, avec un petit livre dans les mains. C’est une bible reliée en marocain, semble-t-il. Mais il ne fait que sembler. En réalité c’est un admirable et très complet petit dictionnaire français-anglais, qui, de forme, de reliure et de dimension, est juste comme une bible. Et ces Anglais sont là pour apprendre le français[B]. Ce temple a été surnommé: l’église des cours gratuits de français.

D’ailleurs, les assistants doivent acquérir plutôt la connaissance des mots qu’une instruction générale. Car, m’a-t-on dit, un sermon français est comme un discours en français. Il ne cite jamais un événement historique, mais seulement la date. Si vous n’êtes pas fort sur les dates, vous n’y comprenez rien. Un discours, en France, est quelque chose dans ce genre:

--«Camarades citoyens, frères, nobles membres de la seule sublime et parfaite nation, n’oublions pas que le 10 août nous a délivrés de la honteuse présence des espions étrangers, que le 5 septembre s’est justifié lui-même à la face du ciel et de l’humanité, que le 18 Brumaire contenait les germes de sa propre punition, que le 14 Juillet a été la voix puissante de la liberté proclamant la résurrection, le jour nouveau, et invitant les peuples opprimés de la terre à contempler la face divine de la France, et à vivre. Et n’oublions pas nos griefs éternels contre l’homme du 2 Décembre, et déclarons sur un ton de tonnerre, le ton habituel en France, que, sans lui, il n’y aurait pas eu dans l’histoire de 17 mars, de 12 octobre, de 19 janvier, de 22 avril, de 16 novembre, de 30 septembre, de 2 juillet, de 14 février, de 29 juin, de 15 août, de 31 mai; que, sans lui, la France, ce pays pur, noble et sans pair, aurait un calendrier serein et vide jusqu’à ce jour!»

J’ai entendu un sermon français qui finissait par ces paroles éloquentes et bizarres:

--«Mes frères, nous avons de tristes motifs de nous rappeler l’homme du 13 janvier. Les suites du crime du 13 janvier ont été en justes proportions avec l’énormité du forfait. Sans lui, n’eût pas été de 30 novembre, triste spectacle! Le forfait du 16 juin n’eût pas été commis, et l’homme du 16 juin n’eût pas, lui-même, existé. C’est à lui seul que nous devons le 3 septembre et le fatal 12 octobre. Serons-nous donc reconnaissants au 13 janvier, qui soumit au joug de la mort, vous et moi, et tout ce qui respire? Oui, mes frères, car c’est à lui que nous devons aussi le jour, qui ne fût jamais venu sans lui, le 25 décembre béni!»

Il serait peut-être bon de donner quelques explications, bien que, pour beaucoup de mes lecteurs, cela soit peu nécessaire. L’homme du 13 janvier est Adam. Le crime, à cette date, fut celui de la pomme mangée. Le désolant spectacle du 30 novembre est l’expulsion de l’Éden; le forfait du 16 juin, le meurtre d’Abel; l’événement du 3 septembre, le départ en exil de Caïn pour la terre de Nod; le 12 octobre, les derniers sommets de montagnes disparurent sous les eaux du déluge. Quand vous irez à l’église, en France, emportez un calendrier,--annoté.

L’ARTICLE DE M. BLOQUE

Notre honorable ami, M. John William Bloque, de Virginia City, entra dans le bureau du journal où je suis sous-directeur, à une heure avancée, hier soir. Son attitude exprimait une souffrance profonde et poignante. En poussant un grand soupir, il posa poliment sur mon bureau l’article suivant et se retira d’un pas discret. Un moment il s’arrêta sur la porte, parut lutter pour se rendre maître de son émotion et pouvoir parler, puis remuant la tête vers son manuscrit, il dit d’une voix entrecoupée: «Mes chers amis, quelle triste chose!» et fondit en larmes. Nous fûmes si émus de sa détresse que nous ne songeâmes à le rappeler et à essayer de le consoler qu’après qu’il eut disparu. Il était trop tard. Le journal était déjà à l’impression, mais, comprenant l’importance que notre ami devait attacher à la publication de son article, et dans l’espoir que le voir imprimé apporterait quelque mélancolique consolation à son cœur désolé, nous suspendîmes le tirage, et l’insérâmes dans nos colonnes:

«Désastreux accident: Hier soir, vers six heures, comme M. William Schuyler, un vieux et respectable citoyen de South Park, quittait sa maison pour descendre en ville, suivant sa coutume constante depuis des années, à l’unique exception d’un court intervalle au printemps de 1850, pendant lequel il dut garder le lit à la suite de contusions reçues en essayant d’arrêter un cheval emporté, et se plaçant imprudemment juste dans son sillage, les mains tendues et poussant des cris, ce que faisant il risquait d’accroître l’effroi de l’animal au lieu de modérer sa vitesse, bien que l’événement ait été assez désastreux pour lui, et rendu plus triste et plus désolant par la présence de sa belle-mère, qui était là et vit l’accident, quoiqu’il soit cependant vraisemblable, sinon indispensable, qu’elle eût dû se trouver en reconnaissance dans une autre direction, au moment d’un accident, n’étant pas, en général, très alerte et très à propos, mais tout le contraire, comme fut, dit-on, feu sa mère, morte avec l’espoir confiant d’une glorieuse résurrection, il y a trois ans passés, à l’âge de quatre-vingt-six, femme vraiment chrétienne et sans artifice, comme sans propriétés, par suite de l’incendie de 1849, qui détruisit tout ce qu’elle possédait au monde. Mais c’est la vie. Faisons tous notre profit de cet exemple solennel, nous efforçant d’agir de telle sorte que nous soyons prêts à bien mourir, quand le jour sera venu. Mettons la main sur notre cœur, et engageons-nous, avec une ardeur sincère, à nous abstenir désormais de tout breuvage enivrant.»

(_Le Calédonien. 1ʳᵉ édition._)

* * * * *

Le rédacteur en chef vient d’entrer dans mon bureau, en s’arrachant les cheveux, brisant les meubles et me maltraitant comme un pickpocket. Il dit que chaque fois qu’il me confie le soin du journal pendant seulement une demi-heure, je m’en laisse imposer par le premier enfant ou le premier idiot qui se présente. Et il dit que ce désastreux article de M. Bloque n’est qu’un tissu de désastreuses stupidités, et ne rime à rien, et ne signifie rien, et n’a aucune valeur d’information, et qu’il n’était absolument pas nécessaire de suspendre le tirage pour le publier.

Voilà ce que c’est qu’avoir trop bon cœur. Si j’avais été désobligeant et désagréable, comme certaines gens, j’aurais dit à M. Bloque que je ne pouvais recevoir son article à une heure si tardive; mais non, ses pleurnichements de détresse touchèrent mon cœur, et je saisis l’occasion de soulager sa peine. Je ne lus pas même son article pour m’assurer qu’il pouvait passer, mais j’écrivis rapidement quelques lignes en tête, et je l’envoyai à l’impression. A quoi m’a servi ma bienveillance? A rien, qu’à attirer sur moi un orage de malédictions violentes et dithyrambiques.