Contes choisis

Part 3

Chapter 33,935 wordsPublic domain

--«Oh! avec plaisir, avec plaisir. J’ai une très mauvaise mémoire, mais j’espère que vous passerez là-dessus. C’est-à-dire que j’ai une mémoire irrégulière, étrangement irrégulière. Des fois, elle part au galop, d’autres fois, elle s’attardera toute une quinzaine à un endroit donné. C’est un grand ennui pour moi.»

--«Peu importe. Vous ferez pour le mieux.»

--«Entendu. Je vais m’y appliquer tout entier.»

--«Merci. Êtes-vous prêt? Je commence.»

--«Je suis prêt.»

--«Quel âge avez-vous?»

--«Dix-neuf ans, en juin.»

--«Comment! Je vous aurais donné trente-cinq ou trente-six ans. Où êtes-vous né?»

--«Dans le Missouri.»

--«A quel moment avez-vous commencé à écrire?»

--«En 1836.»

--«Comment cela serait-il possible, puisque vous n’avez que dix-neuf ans?»

--«Je n’en sais rien. Cela paraît bizarre, en effet.»

--«Très bizarre. Quel homme regardez-vous comme le plus remarquable de ceux que vous avez connus?»

--«Aaron Burr.»

--«Mais vous n’avez jamais pu connaître Aaron Burr, si vous n’avez que dix-neuf ans!»

--«Bon! si vous savez mieux que moi ce qui me concerne, pourquoi m’interrogez-vous?»

--«Oh! ce n’était qu’une suggestion. Rien de plus. Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Aaron Burr?»

«Voici. Je me trouvai par hasard un jour à ses funérailles, et il me pria de faire un peu moins de bruit, et...»

--«Mais, bonté divine, si vous étiez à ses funérailles, c’est qu’il était mort. Et s’il était mort, que lui importait que vous fissiez ou non du bruit?»

--«Je n’en sais rien. Il a toujours été un peu maniaque, de ce côté-là.»

--«Allons, je n’y comprends rien. Vous dites qu’il vous parla, et qu’il était mort.»

--«Je n’ai jamais dit qu’il fût mort.»

--«Enfin était-il mort, ou vivant?»

--«Ma foi, les uns disent qu’il était mort, et d’autres qu’il était vivant.»

--«Mais vous, que pensiez-vous?»

--«Bon! Ce n’était pas mon affaire. Ce n’est pas moi que l’on enterrait.»

--«Mais cependant... Allons, je vois que nous n’en sortirons pas. Laissez-moi vous poser d’autres questions. Quelle est la date de votre naissance?»

--«Le lundi, 31 octobre 1693.»

--«Mais c’est impossible! Cela vous ferait cent quatre-vingts ans d’âge. Comment expliquez-vous cela?»

--«Je ne l’explique pas du tout.»

--«Mais vous me disiez tout à l’heure que vous n’aviez que dix-neuf ans! et maintenant vous en arrivez à avoir cent quatre-vingts ans! C’est une contradiction flagrante.»

--«Vraiment! L’avez-vous remarqué? (Je lui serrai les mains.) Bien souvent en effet cela m’a paru comme une contradiction. Je n’ai jamais pu, d’ailleurs, la résoudre. Comme vous remarquez vite les choses!»

--«Merci du compliment, quel qu’il soit. Aviez-vous, ou avez-vous des frères et des sœurs?»

--«Eh! Je... Je... Je crois que oui, mais je ne me rappelle pas.»

--«Voilà certes la déclaration la plus extraordinaire qu’on m’aie jamais faite!»

--«Pourquoi donc? Pourquoi pensez-vous ainsi?»

--«Comment pourrais-je penser autrement? Voyons. Regardez par là. Ce portrait sur le mur, qui est-ce? N’est-ce pas un de vos frères?»

--«Ah! oui, oui, oui! Vous m’y faites penser maintenant. C’était un mien frère. William, Bill, comme nous l’appelions. Pauvre vieux Bill!»

--«Quoi! il est donc mort?»

--«Certainement. Du moins, je le suppose. On n’a jamais pu savoir. Il y a un grand mystère là-dessous.»

--«C’est triste, bien triste. Il a disparu, n’est-ce pas?»

--«Oui, d’une certaine façon, généralement parlant. Nous l’avons enterré.»

--«Enterré! Vous l’avez enterré, sans savoir s’il était mort ou vivant!»

--«Qui diable vous parle de cela? Il était parfaitement mort.»

--«Ma foi! j’avoue ne plus rien comprendre. Si vous l’avez enterré, et si vous saviez qu’il était mort...»

--«Non, non, nous pensions seulement qu’il l’était.»

--«Ah! je vois. Il est revenu à la vie.»

--«Je vous parie bien que non.»

--«Eh bien! je n’entendis jamais raconter chose pareille. Quelqu’un est mort. On l’a enterré. Où est le mystère là-dedans?»

--«Mais là justement! C’est ce qui est étrange. Il faut vous dire que nous étions jumeaux, le défunt et moi. Et un jour, on nous a mêlés dans le bain, alors que nous n’avions que deux semaines, et un de nous a été noyé. Mais nous ne savons pas qui. Les uns croient que c’était Bill. D’autres pensent que c’était moi.»

--«C’est très curieux. Et quelle est votre opinion personnelle?»

--«Dieu le sait! Je donnerais tout au monde pour le savoir. Ce solennel et terrible mystère a jeté une ombre sur toute ma vie. Mais je vais maintenant vous dire un secret que je n’ai jamais confié à aucune créature jusqu’à ce jour. Un de nous avait une marque, un grain de beauté, fort apparent, sur le dos de la main gauche. C’était _moi_. _Cet enfant est celui qui a été noyé._»

--«Ma foi, je ne vois pas, dès lors, qu’il y ait là-dedans le moindre mystère, tout considéré.»

--«Vous ne voyez pas. Moi, je vois. De toute façon, je ne puis comprendre que les gens aient pu être assez stupides pour aller enterrer l’enfant qu’il ne fallait pas. Mais chut!... N’en parlez jamais devant la famille. Dieu sait que mes parents ont assez de soucis pour leur briser le cœur, sans celui-là.»

--«Eh bien, j’ai, ce me semble, des renseignements suffisants pour l’heure, et je vous suis très obligé pour la peine que vous avez prise. Mais j’ai été fort intéressé par le récit que vous m’avez fait des funérailles d’Aaron Burr. Voudriez-vous me raconter quelle circonstance, en particulier, vous fit regarder Aaron Burr comme un homme si remarquable?»

--«Oh! un détail insignifiant. Pas une personne sur cinquante ne s’en serait aperçue. Quand le sermon fut terminé, et que le cortège fut prêt à partir pour le cimetière, et que le corps était installé bien confortable dans le cercueil, il dit qu’il ne serait pas fâché de jeter un dernier coup d’œil sur le paysage. Il se leva donc et s’en fut s’asseoir sur le siège, à côté du conducteur.»

Le jeune homme, là-dessus, me salua et prit congé. J’avais fort goûté sa compagnie, et fus fâché de le voir partir.

ROGERS

Je rencontrai le nommé Rogers, et il se présenta lui-même, dans le sud de l’Angleterre, où je résidais alors. Son beau-père avait épousé une mienne parente éloignée, qui, par la suite, fut pendue. Il paraissait croire, en conséquence, à une parenté entre nous. Il venait me voir tous les jours, s’installait et causait. De toutes les curiosités humaines sympathiques et sereines que j’ai vues, je le regarde comme la première. Il désira examiner mon nouveau chapeau haut de forme. Je m’empressai, car je pensais qu’il remarquerait le nom du grand chapelier d’Oxford Street, qui était au fond, et m’estimerait d’autant. Mais il le tourna et le retourna avec une sorte de gravité compatissante, indiqua deux ou trois défauts et dit que mon arrivée, trop récente, ne pouvait pas laisser espérer que je susse où me fournir. Il m’enverrait l’adresse de son chapelier. Puis il ajouta: «Pardonnez-moi», et se mit à découper avec soin une rondelle de papier de soie rouge. Il entailla les bords minutieusement, prit de la colle, et colla le papier dans mon chapeau de manière à recouvrir le nom du chapelier. Il dit: «Personne ne saura maintenant où vous l’avez acheté. Je vous enverrai une marque de mon chapelier, et vous pourrez l’appliquer sur la rondelle de papier.» Il fit cela le plus calmement, le plus froidement du monde, je n’ai vu de ma vie un homme plus admirable. Remarquez que, pendant ce temps, son propre chapeau était là, sur la table, au grand détriment de mon odorat. C’était un vieil éteignoir informe, fripé et déjeté par l’âge, décoloré par les intempéries et bordé d’un équateur de pommade suintant au travers.

Une autre fois, il examina mon vêtement. J’étais sans effroi, car mon tailleur avait sur sa porte: «Par privilège spécial, fournisseur de S.A.R. le prince de Galles», etc... Je ne savais pas alors que la plupart des maisons de tailleurs ont le même signe sur la porte, et que, dès le moment qu’il faut neuf tailleurs pour faire un homme, comme on dit, il en faut cent cinquante pour faire un prince. Rogers fut touché de compassion par la vue de mon vêtement. Il me donna par écrit l’adresse de son tailleur. Il ne me dit pas, comme on fait d’ordinaire, en manière de compliment, que je n’aurais qu’à mentionner mon nom de plume, et que le tailleur mettrait à confectionner mes habits ses soins les plus dévoués. Son tailleur, m’apprit-il, se dérangerait difficilement pour un inconnu (inconnu! quand je me croyais si célèbre en Angleterre! ce fut le coup le plus cruel), mais il me prévint de me recommander de lui, et que tout irait bien.

Voulant être plaisant, je dis:--«Mais s’il allait passer la nuit, et compromettre sa santé?»

--«Laissez donc, répondit Rogers, j’ai assez fait pour lui pour qu’il m’en ait quelque égard.»

J’aurais aussi bien pu essayer de déconcerter une momie avec ma plaisanterie. Il ajouta:

--«C’est là que je fais tout faire. Ce sont les seuls vêtements où l’on puisse se voir.»

Je fis une autre tentative.--«J’aurais aimé en voir un sur vous, si vous en aviez porté un.»

--«Dieu vous bénisse, n’en porté-je pas un sur moi?... Cet article vient de chez Morgan.»

J’examinai le vêtement. C’était un article acheté tout fait, à un juif de Chatham Street, sans doute possible, vers 1848. Il avait dû coûter quatre dollars, quand il était neuf. Il était déchiré, éraillé, râpé, graisseux. Je ne pus m’empêcher de lui montrer où il était déchiré. Il en fut si affecté que je fus désolé de l’avoir fait. D’abord il parut plongé dans un abîme sans fond de douleur. Il se remit, fit le geste d’écarter de lui avec ses mains la pitié d’un peuple entier, et dit, avec ce qui me parut une émotion fabriquée: «Je vous en prie. Cela n’a pas d’importance. Ne vous en tourmentez pas. Je puis mettre un autre vêtement.»

Quand il fut tout à fait remis, qu’il put examiner la déchirure et commander à ses sentiments, il dit que, ah! _maintenant_, il comprenait. Son domestique avait fait cela, sans doute, en l’habillant, ce matin.

Son «domestique»! Il y avait quelque chose d’angoissant dans une telle effronterie.

Presque chaque jour il s’intéressait à quelque détail de mon vêtement. On eût pu s’étonner de trouver cette sorte d’infatuation chez un homme qui portait toujours le même costume, et un costume qui paraissait dater de la conquête de l’Angleterre par les Normands.

C’était une ambition méprisable, peut-être, mais je souhaitais pouvoir lui montrer quelque chose à admirer, dans mes vêtements ou mes actes. Vous auriez éprouvé le même désir. L’occasion se présenta. J’étais sur le point de mon retour à Londres, et je venais de compter mon linge sale pour le blanchissage. C’était vraiment une imposante montagne dans le coin de la chambre, cinquante-quatre pièces. J’espérais qu’il penserait que c’était le linge d’une seule semaine. Je pris le carnet de blanchissage, comme pour m’assurer que tout était en règle, puis le jetai sur la table, avec une négligence affectée. Naturellement, il le prit et promena ses yeux en descendant jusqu’au total. Alors, il dit: «Vous ne devez pas vous ruiner», et le reposa sur la table.

Ses gants étaient un débris sinistre. Mais il m’indiqua où je pourrais en avoir de semblables. Ses chaussures avaient des fentes à laisser passer des noix, mais il posait avec complaisance ses pieds sur le manteau de la cheminée et les contemplait. Il avait une épingle de cravate avec un morceau de verre terne, qu’il appelait un «diamant morphylitique», quoi que cela pût signifier. Il me dit qu’on n’en avait jamais trouvé que deux. L’empereur de Chine avait l’autre.

Plus tard, à Londres, ce fut une joie pour moi de voir ce vagabond fantastique s’avancer dans le vestibule de l’hôtel avec son allure de grand-duc; il avait toujours quelque nouvelle folie de grandeur à inaugurer. Il n’y avait d’usé chez lui que ses vêtements. S’il m’adressait la parole devant des étrangers, il élevait toujours un peu la voix pour m’appeler: «Sir Richard» ou «Général» ou «Votre Honneur», et quand les gens commençaient à faire attention et à regarder avec respect, il se mettait à me demander incidemment pourquoi je ne m’étais pas rendu la veille au rendez-vous du duc d’Argyll, ou bien me rappelait que nous étions attendus le lendemain chez le duc de Westminster. Je suis persuadé qu’à ce moment-là il était convaincu de la réalité de ce qu’il disait. Il vint un jour me voir et m’invita à passer la soirée chez le duc de Warwick, à sa maison de ville. Je dis que je n’étais pas personnellement invité. Il répondit que cela n’avait aucune importance, le duc ne faisant pas de cérémonies avec lui ou ses amis. Comme je demandais si je pouvais aller comme j’étais, il dit que non, ce serait peu convenable. L’habit de soirée était exigé, le soir, chez n’importe quel gentleman. Il offrit de m’attendre pendant que je m’habillerais. Puis nous irions chez lui. Je boirais une bouteille de champagne et fumerais un cigare pendant qu’il s’apprêterait. Fort désireux de voir la fin de cela, je m’habillai et nous partîmes pour chez lui. Il me proposa d’aller à pied, si je n’y voyais pas d’inconvénient. Nous pataugeâmes environ quatre milles à travers la boue et le brouillard. Finalement nous trouvâmes son appartement. C’était une simple chambre au-dessus de la boutique d’un barbier, dans une rue écartée. Deux chaises, une petite table, une vieille valise, une cuvette et une cruche (toutes deux dans un coin sur le plancher), un lit pas fait, un fragment de miroir, et un pot de fleur avec un petit géranium rose qui s’étiolait. C’était, me dit-il, une plante «séculaire». Elle n’avait pas fleuri depuis deux cents ans. Il la tenait de feu lord Palmerston. On lui en avait offert des sommes fantastiques. Tel était le mobilier. En outre, un chandelier de cuivre avec un fragment de bougie. Rogers alluma la bougie, et me pria de m’asseoir et de me considérer comme chez moi. Je devais avoir soif, espéra-t-il, car il voulait faire à mon palais la surprise d’une marque de champagne comme tout le monde n’en buvait pas. Aimais-je mieux du sherry, ou du porto? Il avait, me dit-il, du porto dans des bouteilles toutes recouvertes de toiles d’araignées stratifiées. Chaque couche représentait une génération. Pour les cigares, j’en jugerais par moi-même. Il mit la tête à la porte et appela:

--«Sackville!» Pas de réponse.

--«Hé! Sackville!» Pas de réponse.

--«Où diable peut être passé ce sommelier? Je ne permets jamais pourtant à un de mes domestiques de... Oh! l’idiot! il a emporté les clefs! Je ne puis pas aller dans les autres pièces sans les clefs.»

(J’étais justement en train d’admirer l’intrépidité avec laquelle il prolongeait la fiction du champagne, essayant de deviner comment il allait se tirer de là.)

Il cessa d’appeler Sackville et se mit à crier: «Anglesy!» Anglesy ne vint pas non plus. Il dit: «C’est la seconde fois que cet écuyer s’est absenté sans permission. Demain, je le renverrai.»

Il se mit alors à héler «Thomas!» Mais Thomas ne répondit pas. Puis «Théodore!» Pas de Théodore.

«Ma foi, j’y renonce, fit-il. Mes gens ne m’attendent jamais à cette heure-ci. Ils sont tous partis en bombe. A la rigueur on peut se passer de l’écuyer et du page, mais nous ne pouvons avoir ni vin ni cigares sans le sommelier. Et je ne puis pas m’habiller sans mon valet.»

J’offris de l’aider à s’habiller. Mais il ne voulut pas en entendre parler. D’ailleurs, dit-il, il ne se sentirait pas confortable s’il n’était arrangé par des mains expérimentées; finalement il conclut que le duc était un trop vieil ami pour se préoccuper de la manière dont il serait vêtu. Nous prîmes donc un cab, il donna quelques indications au cocher, et nous partîmes. Nous arrivâmes enfin devant une vieille maison et nous descendîmes. Je n’avais jamais vu Rogers avec un col. Il s’arrêta sous un réverbère, sortit de la poche de son vêtement un vieux col en papier, où pendait une cravate usée, et les mit. Il monta les marches et entra. Je le vis reparaître presque aussitôt; il marcha vers moi précipitamment et me dit:

--«Venez. Vite!»

Nous nous éloignâmes en hâte, et tournâmes le coin de la rue.

--«Nous voici en sûreté», fit-il.

Il quitta son col et sa cravate et les remit dans sa poche.

--«Je l’ai échappé belle», dit-il.

--«Comment cela?» fis-je.

--«Par saint Georges, la comtesse était là!»

--«Eh bien, quoi? Ne vous connaît-elle pas?»

--«Si, elle me connaît! Mais elle m’adore. J’ai pu jeter un coup d’œil avant qu’elle m’eût aperçu. Et j’ai filé. Je ne l’avais pas vue depuis deux mois. Entrer comme cela, sans la prévenir, eût été fatal. Elle n’aurait pas supporté le coup. Je ne savais pas qu’elle fût en ville. Je la croyais dans son château... Laissez-moi m’appuyer sur vous... un instant... Là, je me sens mieux; merci, grand merci. Dieu me bénisse. Quelle échappée!»

En définitive, ma visite au duc fut remise aux calendes grecques. Mais je notai la maison pour information plus ample. Je sus que c’était un hôtel de famille ordinaire, où perchaient environ un millier de gens quelconques.

Pour bien des choses, Rogers n’était nullement fou. Pour certaines, il l’était évidemment, mais sûrement il l’ignorait. Il se montrait, dans ces dernières, du sérieux le plus absolu. Il est mort au bord de la mer, l’été dernier, chez le «comte de Ramsgate».

L’INFORTUNÉ FIANCÉ D’AURÉLIA

Les faits suivants sont consignés dans une lettre que m’écrit une jeune fille habitant la belle ville de San José. Elle m’est parfaitement inconnue, et signe simplement: Aurélia-Maria, ce qui est peut-être un pseudonyme. Mais peu importe. La pauvre fille a le cœur brisé par les infortunes qu’elle a subies. Elle est si troublée par les conseils opposés de malveillants amis et d’ennemis insidieux, qu’elle ne sait à quel parti se résoudre pour se dégager du réseau de difficultés dans lequel elle semble prise presque sans espoir. Dans son embarras, elle a recours à moi, elle me supplie de la diriger et de la conseiller, avec une éloquence émouvante qui toucherait le cœur d’une statue. Écoutez sa triste histoire.

Elle avait seize ans, dit-elle, quand elle rencontra et aima, avec toute l’ardeur d’une âme passionnée, un jeune homme de New-Jersey, nommé Williamson Breckinridge Caruthers, de quelque six ans son aîné. Ils se fiancèrent, avec l’assentiment de leurs amis et parents, et, pour un temps, leur carrière parut devoir être caractérisée par une immunité de malheur au delà du lot ordinaire de l’humanité. Mais, un jour, la face de la fortune changea. Le jeune Caruthers fut atteint d’une petite vérole de l’espèce la plus virulente, et quand il retrouva la santé, sa figure était trouée comme un moule à gaufre et toute sa beauté disparue pour toujours.

Aurélia songea d’abord à rompre son engagement, mais, par pitié pour l’infortuné, elle se contenta de renvoyer le mariage à une autre saison, et laissa une chance au malheureux.

La veille même du jour où le mariage devait avoir lieu, Breckinridge, tandis qu’il était occupé à suivre des yeux un ballon, tomba dans un puits et se cassa une jambe, qu’on dut lui amputer au-dessus du genou. Aurélia, de nouveau, fut tentée de rompre son engagement, mais, de nouveau, l’amour triompha, et le mariage fut remis, et elle lui laissa le temps de se rétablir.

Une infortune nouvelle tomba sur le malheureux fiancé. Il perdit un bras par la décharge imprévue d’un canon que l’on tirait pour la fête nationale, et, trois mois après, eut l’autre emporté par une machine à carder. Le cœur d’Aurélia fut presque brisé par ces dernières calamités. Elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une profonde affliction, en voyant son amoureux la quitter ainsi morceau par morceau, songeant qu’avec ce système de progressive réduction il n’en resterait bientôt plus rien, et ne sachant comment l’arrêter sur cette voie funeste. Dans son désespoir affreux, elle en venait presque à regretter, comme un négociant qui s’obstine dans une affaire et perd davantage chaque jour, de ne pas avoir accepté Breckinridge tout d’abord, avant qu’il eût subi une si alarmante dépréciation. Mais son cœur prit le dessus, et elle résolut de tenter l’épreuve des dispositions déplorables de son fiancé encore une fois.

De nouveau se rapprochait le jour du mariage, et de nouveau se rassemblèrent les nuages de désillusion. Caruthers tomba malade de l’érysipèle, et perdit l’usage de l’un de ses yeux, complètement. Les amis et les parents de la jeune fille, considérant qu’elle avait montré plus de généreuse obstination qu’on ne pouvait raisonnablement exiger d’elle, intervinrent de nouveau, et insistèrent pour qu’elle rompît son engagement. Mais après avoir un peu hésité, Aurélia, dans toute la générosité de ses honorables sentiments, dit qu’elle avait réfléchi posément sur la question, et qu’elle ne pouvait trouver dans Breckinridge aucun sujet de blâme. Donc, elle recula de nouveau la date, et Breckinridge se cassa l’autre jambe.

Ce fut un triste jour pour la pauvre fille, que celui où elle vit les chirurgiens emporter avec respect le sac dont elle avait appris l’usage par des expériences précédentes, et son cœur éprouva cruellement qu’en vérité quelque chose de son fiancé avait encore disparu. Elle sentit que le champ de ses affections diminuait chaque jour, mais encore une fois elle répondit négativement aux instances de tous les siens, et renouvela son engagement.

Enfin, peu de jours avant le terme fixé pour le mariage, un nouveau malheur arriva. Il n’y eut, dans toute l’année, qu’un seul homme scalpé par les Indiens d’Owen River, cet homme fut Williamson Breckinridge Caruthers, de New-Jersey. Il accourait chez sa fiancée, avec la joie dans le cœur, quand il perdit sa chevelure pour toujours. Et dans cette heure d’amertume, il maudit presque la chance ironique à laquelle il dut de sauver sa vie.

A la fin, Aurélia est fort perplexe sur la conduite à tenir. Elle aime encore son fiancé, m’écrit-elle,--ou, du moins, ce qu’il en reste,--de tout son cœur, mais sa famille s’oppose de toutes ses forces au mariage; Breckinridge n’a pas de fortune et est impropre à tout travail. Elle n’a pas d’autre part des ressources suffisantes pour vivre à deux confortablement.--«Que dois-je faire?» me demande-t-elle, dans cet embarras cruel.

C’est une question délicate. C’est une question dont la réponse doit décider pour la vie du sort d’une femme et de presque les deux tiers d’un homme. Je pense que ce serait assumer une trop grave responsabilité que de répondre par autre chose qu’une simple suggestion.

A combien reviendrait-il de reconstituer un Breckinridge complet? Si Aurélia peut supporter la dépense, qu’elle achète à son amoureux mutilé des jambes et des bras de bois, un œil de verre et une perruque, pour le rendre présentable. Qu’elle lui accorde alors quatre-vingt-dix jours sans délai, et si, dans cet intervalle, il ne se rompt pas le cou, qu’elle coure la chance de l’épouser. Je ne crois pas que, faisant cela, elle s’expose à un bien grand risque, de toute façon. Si votre fiancé, Aurélia, cède encore à la tentation bizarre qu’il a de se casser quelque chose chaque fois qu’il en trouve l’occasion, sa prochaine expérience lui sera sûrement fatale, et alors vous serez tranquille, mariée ou non. Mariée, les jambes de bois et autres objets, propriété du défunt, reviennent à sa veuve, et ainsi vous ne perdez rien, si ce n’est le dernier morceau vivant d’un époux honnête et malheureux, qui essaya sa vie durant de faire pour le mieux, mais qui eut sans cesse contre lui ses extraordinaires instincts de destruction.--Tentez la chance, Maria, j’ai longuement réfléchi sur ce sujet, et c’est le seul parti raisonnable. Certainement Caruthers aurait sagement fait de commencer, à sa première expérience, par se rompre le cou. Mais puisqu’il a choisi une autre méthode, décidé à se prolonger le plus possible, je ne crois pas que nous puissions lui faire un reproche d’avoir fait ce qui lui plaisait le plus. Nous devons tâcher de tirer le meilleur parti des circonstances, sans avoir la moindre amertume contre lui.