Contes choisis

Part 7

Chapter 73,700 wordsPublic domain

Je pense que tout ce mentir courtois est un art charmant et aimable, et qui devrait être cultivé. La plus haute perfection de la politesse n’est qu’un superbe édifice, bâti, de la base au sommet, d’un tas de charitables et inoffensifs mensonges, gracieusement disposés et ornementés.

Ce qui me désole, c’est la prévalence croissante de la vérité brutale. Faisons tout le possible pour la déraciner. Une vérité blessante ne vaut pas mieux qu’un blessant mensonge. L’un ni l’autre ne devrait jamais être prononcé. L’homme qui profère une vérité fâcheuse, serait-ce même pour sauver sa vie, devrait réfléchir qu’une vie comme la sienne ne vaut pas rigoureusement la peine d’être sauvée. L’homme qui fait un mensonge pour rendre service à un pauvre diable est un de qui les anges disent sûrement: «Gloire à cet être héroïque! Il s’expose à se mettre en peine pour tirer de peine son voisin. Que ce menteur magnanime soit loué!»

Un mensonge fâcheux est une chose peu recommandable. Une vérité fâcheuse, également. Le fait a été consacré par la loi sur la diffamation.

Parmi d’autres mensonges communs, nous avons le mensonge silencieux, l’erreur où quelqu’un nous induit en gardant simplement le silence et cachant la vérité. Beaucoup de diseurs de vrai endurcis se laissent aller à cette pente, s’imaginant que l’on ne ment pas, quand on ne ment pas en paroles. Dans ce pays lointain où j’ai vécu était une dame d’esprit charmant, de sentiments nobles et élevés, et d’un caractère qui répondait à ces sentiments. Un jour, à dîner chez elle, j’exprimai cette réflexion générale que nous étions tous menteurs. Étonnée: «Quoi donc, tous?» dit-elle. Je répondis franchement: «Tous, sans exception.» Elle parut un peu offensée: «Me comprenez-vous dans le nombre, moi aussi?» «Certainement, répondis-je. Je pense même que vous y êtes en très bon rang.»--«Chut! fit-elle, les enfants...!» On changea de conversation, par égard pour la présence des enfants; et nous parlâmes d’autre chose. Mais aussitôt que le petit peuple fut couché, la dame revint avec vivacité à son sujet et dit: «Je me suis fait une règle dans la vie de ne jamais mentir, et je ne m’en suis jamais départie, jamais une fois.»--«Je n’y entends aucun mal et ne veux pas être irrespectueux, fis-je, mais réellement vous avez menti sans interruption depuis que nous sommes ici. Cela m’a fait beaucoup de peine, car je n’y suis pas habitué.» Elle me demanda un exemple, un seul. Alors, je dis:

--«Très bien. Voici le double de l’imprimé que les gens de l’hôpital d’Oakland vous ont fait remettre par la garde-malade, quand elle est venue ici pour soigner votre petit neveu dans la grave maladie qu’il a eue dernièrement. Ce papier pose toutes sortes de questions sur la conduite de cette garde-malade que l’hôpital vous a envoyée: «S’est-elle jamais endormie pendant sa garde?--A-t-elle jamais oublié d’administrer la potion?» Ainsi de suite. Il y a un avis vous priant d’être très exacte et très explicite dans vos réponses, car le bon fonctionnement du service exige que cette garde-malade soit promptement punie, soit par une amende, soit autrement, pour ses négligences. Vous m’avez dit avoir été tout à fait satisfaite de cette personne, qu’elle avait mille perfections et un seul défaut. Vous n’avez jamais pu, m’avez-vous dit, obtenir qu’elle couvrît à moitié assez votre petit Jean, pendant qu’il attendait sur une chaise froide qu’elle eût préparé son lit bien chaud. Vous avez rempli le double de ce papier et l’avez renvoyé à l’hôpital par les mains de la garde-malade. Comment répondîtes-vous à la question: «A-t-on jamais eu à reprocher à la garde quelque négligence qui aurait pu faire que l’enfant s’enrhumât?» Tenez. Ici, en Californie, on règle tout par des paris. Dix dollars contre dix centimes que vous avez menti dans votre réponse.» La dame dit:--«Non pas. _J’ai laissé la réponse en blanc._»--«Justement. Vous avez fait un mensonge silencieux. Vous avez laissé supposer que vous n’aviez aucun reproche à faire de ce côté-là.»--«Oh! me répondit la dame, était-ce un mensonge!... Comment pouvais-je relever ce défaut, le seul? Elle était parfaite, par ailleurs. Cela eût été de la cruauté.»--«Il ne faut pas craindre, répondis-je, de mentir pour rendre service. Votre intention était bonne, mais votre jugement, fautif. C’est un manque d’expérience. Maintenant, observez le résultat de cette erreur irréfléchie. Vous savez que le petit William de M. Jones est très malade. Il a la fièvre scarlatine. Très bien. Votre recommandation a été si enthousiaste que la dite garde-malade est chez eux, en train de le soigner. Toute la famille, perdue de fatigue, dort depuis hier tranquillement; ils ont confié l’enfant en toute sécurité à ces mains fatales; parce que, vous, comme le jeune Georges Washington, avez une réputa... D’ailleurs, si vous n’avez rien à faire demain, je passerai vous prendre. Nous irons ensemble à l’enterrement. Vous avez évidemment une raison personnelle de vous intéresser au jeune William, une raison aussi personnelle, si j’ose dire, que l’entrepreneur...»

Mais tout mon discours était en pure perte. Avant que je fusse à moitié, elle avait pris une voiture et filait à trente milles à l’heure vers la maison du jeune William, pour sauver ce qui restait de l’enfant, et dire tout ce qu’elle savait sur la fatale garde-malade, toutes choses fort inutiles, car William n’était pas malade. J’avais menti. Mais le jour même, néanmoins, elle envoya à l’hôpital une ligne pour remplir le blanc, et rétablir les faits, si possible, très exactement.

Vous voyez donc que la faute de cette dame n’avait pas été de mentir, mais de mentir mal à propos. Elle aurait très bien pu dire la vérité, à l’endroit voulu, et compenser avec un mensonge aimable ailleurs. Elle aurait pu dire, par exemple: «A un point de vue, cette personne est parfaite. Quand elle est de garde, elle ne ronfle jamais.» N’importe quel petit mensonge flatteur aurait corrigé la mauvaise impression d’une vérité fâcheuse à dire, mais indispensable.

Le mensonge est universel. Nous mentons tous. Nous devons tous mentir. Donc la sagesse consiste à nous entraîner soigneusement à mentir avec sagesse et à propos, à mentir dans un but louable, et non pas dans un nuisible, à mentir pour le bien d’autrui, non pour le nôtre, à mentir sainement, charitablement, humainement, non par cruauté, par méchanceté, par malice, à mentir aimablement et gracieusement, et non pas avec gaucherie et grossièreté, à mentir courageusement, franchement, carrément, la tête haute, et non pas d’une façon détournée et tortueuse, avec un air effrayé, comme si nous étions honteux de notre rôle cependant très noble. Ainsi nous affranchirons-nous de la fâcheuse et nuisible vérité qui infeste notre pays. Ainsi serons-nous grands, bons, et beaux, et dignes d’habiter un monde où la bienveillante nature elle-même ment toujours, excepté quand elle promet un temps exécrable. Ainsi..., mais je ne suis qu’un novice et qu’un faible apprenti dans cet art. Je ne puis en remontrer aux membres de ce Cercle.

Pour parler sérieusement, il me paraît très opportun d’examiner sagement à quels mensonges il est préférable et plus avantageux de s’adonner, puisque nous devons tous mentir et que nous mentons tous en effet, et de voir quels mensonges il est au contraire préférable d’éviter. C’est un soin, que je puis, me semble-t-il, remettre en toute confiance aux mains de ce Cercle expérimenté, de cette sage assemblée dont les membres peuvent être, et sans flatterie déplacée, appelés de vieux routiers dans cet art.

LE MARCHAND D’ÉCHOS

Pauvre et piteux étranger! Il y avait, dans son attitude humiliée, son regard las, ses vêtements, du bon faiseur, mais en ruines, quelque chose qui alla toucher le dernier germe de pitié demeurant encore, solitaire et perdu, dans la vaste solitude de mon cœur. Je vis bien, pourtant, qu’il avait un portefeuille sous le bras, et je me dis: Contemple. Le Seigneur a livré son fidèle aux mains d’un autre commis voyageur.

D’ailleurs, ces gens-là trouvent toujours moyen de vous intéresser. Avant que j’aie su comment il s’y était pris, celui-ci était en train de me raconter son histoire, et j’étais tout attentif et sympathique. Il me fit un récit dans ce genre:

--«J’ai perdu, hélas! mes parents, que j’étais encore un innocent petit enfant. Mon oncle Ithuriel me prit en affection, et m’éleva comme son fils. C’était mon seul parent dans le vaste monde, mais il était bon, riche et généreux. Il m’éleva dans le sein du luxe. Je ne connus aucun désir que l’argent peut satisfaire.

«Entre temps, je pris mes grades, et partis avec deux serviteurs, mon chambellan et mon valet, pour voyager à l’étranger. Pendant quatre ans, je voltigeai d’une aile insoucieuse à travers les jardins merveilleux de la plage lointaine, si vous permettez cette expression à un homme dont la langue fut toujours inspirée par la poésie. Et vraiment je parle ainsi avec confiance, et je suis mon goût naturel, car je perçois par vos yeux que, vous aussi, Monsieur, êtes doué du souffle divin. Dans ces pays lointains, je goûtai l’ambroisie charmante qui féconde l’âme, la pensée, le cœur. Mais, plus que tout, ce qui sollicita mon amour naturel du beau, ce fut la coutume en faveur, chez les gens riches de ces contrées, de collectionner les raretés élégantes et chères, les bibelots précieux; et, dans une heure maudite, je cherchai à entraîner mon oncle Ithuriel sur la pente de ce goût et de ce passe-temps exquis.

«Je lui écrivais et lui parlais d’un gentleman qui avait une belle collection de coquillages, d’un autre et de sa collection unique de pipes en écume. Je lui contais comme quoi tel gentleman avait une collection d’autographes indéchiffrables, propres à élever et former l’esprit, tel autre, une collection inestimable de vieux chines, tel autre, une collection enchanteresse de timbres-poste. Et ainsi de suite. Mes lettres, bientôt, portèrent fruit. Mon oncle se mit à chercher ce qu’il pourrait bien collectionner. Vous savez, sans doute, avec quelle rapidité un goût de ce genre se développe. Le sien devint une fureur, que j’en étais encore ignorant. Il commença à négliger son grand commerce de porcs. Bientôt, il se retira complètement, et au lieu de prendre un agréable repos, il se consacra avec rage à la recherche des objets curieux. Sa fortune était considérable. Il ne l’épargna pas. Il rechercha d’abord les clochettes de vache. Il eut une collection qui remplissait cinq grands salons, et comprenait toutes les différentes sortes de clochettes de vache qu’on eût jamais inventées,--excepté une. Celle-là, un vieux modèle, dont un seul spécimen existait encore, était la propriété d’un autre collectionneur. Mon oncle offrit des sommes énormes pour l’avoir, mais l’autre ne voulut jamais la vendre. Vous savez sûrement la suite forcée. Un vrai collectionneur n’attache aucun prix à une collection incomplète. Son grand cœur se brise, il vend son trésor, et tourne sa pensée vers quelque champ d’exploration qui lui paraît vierge encore.

«Ainsi fit mon oncle. Il essaya d’une collection de briques. Après en avoir empilé un lot immense et d’un intense intérêt, la difficulté précédente se représenta. Son grand cœur se rebrisa. Il se débarrassa de l’idole de son âme au profit du brasseur retiré qui possédait la brique manquante. Il essaya alors des haches en silex et des autres objets remontant à l’homme préhistorique. Mais, incidemment, il découvrit que la manufacture d’où le tout provenait fournissait à d’autres collectionneurs dans d’aussi bonnes conditions qu’à lui. Il rechercha dès lors les inscriptions aztèques, et les baleines empaillées. Nouvel insuccès, après des fatigues et des frais incroyables. Au moment où sa collection paraissait parfaite, une baleine empaillée arriva du Groenland, et une inscription aztèque du Condurado, dans l’Amérique Centrale, qui réduisaient à zéro tous les autres spécimens. Mon oncle fit toute la diligence pour s’assurer ces deux joyaux. Il put avoir la baleine, mais un autre amateur prit l’inscription. Un Condurado authentique, peut-être le savez-vous, est un objet de telle valeur que, lorsqu’un collectionneur s’en est procuré un, il abandonnera plutôt sa famille que de s’en dessaisir. Mon oncle vendit donc et vit ses richesses fuir sans espoir de retour. Dans une seule nuit, sa chevelure de charbon devint blanche comme la neige.

«Alors, il se prit à réfléchir. Il savait qu’un nouveau désappointement le tuerait. Il se décida à choisir, pour sa prochaine expérience, quelque chose qu’aucun autre homme ne collectionnât. Il pesa soigneusement sa décision dans son esprit, et une fois de plus descendit en lice, cette fois pour faire collection d’échos.»

--«De quoi?» dis-je.

--«D’échos, Monsieur. Son premier achat fut un écho en Géorgie qui répétait quatre fois. Puis, ce fut un écho à six coups, dans le Maryland; ensuite, un écho à treize coups, dans le Maine; un autre, à douze coups, dans le Tennessee, qu’il eut à bon compte, pour ainsi parler, parce qu’il avait besoin de réparations. Une partie du rocher réflecteur s’était écroulée. Il pensa pouvoir faire la réparation pour quelques milliers de dollars, et, en surélevant le rocher de quelque maçonnerie, tripler le pouvoir répétiteur. Mais l’architecte qui eut l’entreprise n’avait jamais construit d’écho jusqu’alors, et abîma celui-là complètement. Avant qu’on y mît la main, il était aussi bavard qu’une belle-mère. Mais après, il ne fut bon que pour l’asile des sourds-muets. Bien. Mon oncle acheta ensuite, pour presque rien, un lot d’échos à deux coups, disséminés à travers des États et Territoires différents. Il eut vingt pour cent de remise en prenant le lot entier. Après cela, il fit l’acquisition d’un véritable canon Krupp. C’était un écho dans l’Orégon, qui lui coûta une fortune, je puis l’affirmer. Vous savez sans doute, Monsieur, que, sur le marché des échos, l’échelle des prix est cumulative comme l’échelle des carats pour les diamants. En fait, on se sert des mêmes expressions. Un écho d’un carat ne vaut que dix dollars en plus de la valeur du sol où il se trouve. Un écho de deux carats, ou à deux coups, vaut trente dollars; un écho de cinq carats vaut neuf cent cinquante dollars; un de dix carats, treize mille dollars. L’écho de mon oncle dans l’Orégon, qu’il appela l’écho Pitt, du nom du célèbre orateur, était une pierre précieuse de vingt-deux carats, et lui coûta deux cent seize mille dollars. On donna la terre sur le marché, car elle était à quatre cent milles de tout endroit habité.

«Pendant ce temps, mon sentier était un sentier de roses. J’étais le soupirant agréé de la fille unique et belle d’un comte anglais, et j’étais amoureux à la folie. En sa chère présence, je nageais dans un océan de joie. La famille me voyait d’un bon œil, car on me savait le seul héritier d’un oncle tenu pour valoir cinq millions de dollars. D’ailleurs nous ignorions tous que mon oncle fût devenu collectionneur, du moins autrement que d’inoffensive façon, pour un amusement d’art.

«C’est alors que s’amoncelèrent les nuages sur ma tête inconsciente. Cet écho sublime, connu depuis à travers le monde comme le grand Koh-i-noor, ou Montagne à répétition, fut découvert. C’était un joyau de soixante-cinq carats! Vous n’aviez qu’à prononcer un mot. Il vous le renvoyait pendant quinze minutes, par un temps calme. Mais, attendez. On apprit en même temps un autre détail. Un second collectionneur était en présence. Tous les deux se précipitèrent pour conclure cette affaire unique. La propriété se composait de deux petites collines avec, dans l’intervalle, un vallon peu profond, le tout situé sur les territoires les plus reculés de l’état de New-York. Les deux acheteurs arrivèrent sur le terrain en même temps, chacun d’eux ignorant que l’autre fût là. L’écho n’appartenait pas à un propriétaire unique. Une personne du nom de Williamson Bolivar Jarvis possédait la colline est; une personne du nom de Harbison J. Bledso, la colline ouest. Le vallon intermédiaire servait de limite. Ainsi, tandis que mon oncle achetait la colline de Jarvis pour trois millions deux cent quatre-vingt-cinq mille dollars, l’autre achetait celle de Bledso pour un peu plus de trois millions.

«Vous voyez d’ici le résultat. La plus belle collection d’échos qu’il y eût au monde était dépareillée pour toujours, puisqu’elle n’avait que la moitié du roi des échos de l’univers. Aucun des deux ne fut satisfait de cette propriété partagée. Aucun des deux ne voulut non plus céder sa part. Il y eut des grincements de dents, des disputes, des haines cordiales; pour finir, l’autre collectionneur, avec une méchanceté que seul un collectionneur peut avoir envers un homme, son frère, se mit à démolir sa colline?

«Parfaitement. Dès l’instant qu’il ne pouvait pas avoir l’écho, il avait décidé que personne ne l’aurait. Il voulait enlever sa colline, il n’y aurait plus rien, dès lors, pour refléter l’écho de mon oncle. Mon oncle lui fit l’objection. L’autre répondit: «Je possède la moitié de l’écho. Il me plaît de la supprimer. C’est à vous de vous arranger pour conserver votre moitié.»

«Très bien. Mon oncle fit opposition. L’autre en appela et porta l’affaire devant un tribunal plus élevé. On alla plus loin encore, et jusqu’à la Cour Suprême des États-Unis. L’affaire n’en fut pas plus claire. Deux des juges opinèrent qu’un écho était propriété personnelle, parce qu’il n’était ni visible ni palpable, que par conséquent on pouvait le vendre, l’acheter, et, aussi, le taxer. Deux autres pensèrent qu’un écho était bien immobilier, puisque manifestement il était inséparable du terrain, et ne pouvait être transporté ailleurs. Les autres juges furent d’avis qu’un écho n’était propriété d’aucune façon.

«Il fut décidé, pour finir, que l’écho était propriété, et les collines aussi, que les deux collectionneurs étaient possesseurs, distincts et indépendants, des deux collines, mais que l’écho était propriété indivise; donc le défendant avait toute liberté de jeter à bas sa colline, puisqu’elle était à lui seul, mais aurait à payer une indemnité calculée d’après le prix de trois millions de dollars, pour le dommage qui pourrait en résulter à l’égard de la moitié d’écho dont mon oncle était possesseur. Le jugement interdisait également à mon oncle de faire usage de la colline du défendant pour refléter sa part d’écho, sans le consentement du défendant. Il ne devrait se servir que de sa colline propre. Si sa part d’écho ne marchait pas, dans ces conditions, c’était fâcheux, très fâcheux, mais le tribunal n’y pouvait rien. La cour interdit de même au défendant d’user de la colline de mon oncle, dans le même but, sans consentement.

«Vous voyez d’ici le résultat admirable. Aucun des deux ne donna son consentement. Et ainsi ce noble et merveilleux écho dut cesser de faire entendre sa voix grandiose. Cette inestimable propriété fut dès lors sans usage et sans valeur.

«Une semaine avant mes fiançailles, tandis que je continuais à nager dans mon bonheur, et que toute la noblesse des environs et d’ailleurs s’assemblait pour honorer nos épousailles, arriva la nouvelle de la mort de mon oncle, et une copie de son testament, qui m’instituait seul héritier. Il était mort. Mon cher bienfaiteur, hélas! avait disparu. Cette pensée me fait le cœur gros, quand j’y songe, encore aujourd’hui. Je tendis au comte le testament. Je ne pouvais le lire; les pleurs m’aveuglaient. Le comte le lut, puis me dit d’un air sévère: «Est-ce là, Monsieur, ce que vous appelez être riche? Peut-être dans votre pays vaniteux. Vous avez, Monsieur, pour tout héritage une vaste collection d’échos, si on peut appeler collection une chose dispersée sur toute la surface, en long et en large, du continent américain. Ce n’est pas tout. Vous êtes couvert de dettes jusque par-dessus les oreilles. Il n’y a pas un écho dans le tas sur lequel ne soit une hypothèque... Je ne suis pas un méchant homme, Monsieur, mais je dois voir l’intérêt de mon enfant. Si vous possédiez seulement un écho que vous eussiez le droit de dire à vous, si vous possédiez seulement un écho libre de dettes, où vous puissiez vous retirer avec ma fille et que vous puissiez, à force d’humble et pénible travail, cultiver et faire valoir, et ainsi en tirer votre subsistance, je ne vous dirais pas non; mais je ne puis donner ma fille en mariage à un mendiant. Quittez la place, mon cher. Allez, Monsieur. Emportez vos échos hypothéqués, et qu’on ne vous revoie plus.»

--«Ma noble Célestine, tout en larmes, se cramponnait à moi de ses bras aimants, jurant qu’elle m’épouserait volontiers, oui, avec joie, bien que je n’eusse pas un écho vaillant. Rien n’y fit. On nous sépara, elle pour languir et mourir au bout d’un an, moi pour peiner, tout le long du voyage de la vie, triste et seul, implorant chaque jour, à chaque heure, le repos où nous serons réunis dans le royaume bienheureux. On n’y redoute plus les méchants, et les malheureux y trouvent la paix. Si vous voulez avoir l’obligeance de jeter un coup d’œil sur les cartes et les plans que j’ai là dans mon portefeuille je suis sûr que je puis vous vendre un écho à meilleur compte que n’importe quel autre commerçant. En voici un qui coûta à mon oncle dix dollars il y a trente ans. C’est une des plus belles choses du Texas. Je vous le laisserai pour...»

--«Souffrez que je vous interrompe, dis-je. Jusqu’à ce moment, mon cher ami, les commis voyageurs ne m’ont pas laissé une minute de repos. J’ai acheté une machine à coudre dont je n’avais nul besoin. J’ai acheté une carte qui est fausse jusqu’en ses moindres détails. J’ai acheté une cloche qui ne sonne pas. J’ai acheté du poison pour les mites, que les mites préfèrent à n’importe quel autre breuvage. J’ai acheté une infinité d’inventions impraticables. Et j’en ai assez de ces folies. Je ne voudrais pas un de vos échos quand même vous me le donneriez pour rien. Je n’en souffrirai pas un chez moi. J’exècre les gens qui veulent me vendre des échos. Vous voyez ce fusil? Eh bien! prenez votre collection et déguerpissez. Qu’il n’y ait pas de sang ici.»

Il se contenta de sourire doucement et tristement, et entra dans d’autres explications. Vous savez très bien que lorsqu’une fois vous avez ouvert la porte à un commis voyageur, le mal est fait, vous n’avez qu’à le subir.

Au bout d’une heure intolérable, je transigeai. J’achetai une paire d’échos à deux coups, dans de bonnes conditions. Il me donna, sur le marché, un troisième, impossible à vendre, dit-il, parce qu’il ne parlait qu’allemand. C’était autrefois un parfait polyglotte, mais il avait eu une chute de la voûte palatine.

HISTOIRE DU MÉCHANT PETIT GARÇON

Il y avait une fois un méchant petit garçon qui s’appelait Jim. Cependant, si l’on veut bien le remarquer, les méchants petits garçons s’appellent presque toujours James dans les livres de l’école du dimanche. C’était bizarre, mais on n’y peut rien. Celui-là s’appelait Jim.