Part 15
--«Qu’est-ce qui peut faire dormir le bébé si profondément?»
--«Mais, ma chère, dis-je, le bébé dort toujours comme une image.»
--«Oui, oui, mais il y a quelque chose de particulier dans son sommeil. Il me semble, il me semble respirer trop régulièrement. Oh! c’est effrayant.»
--«Mais le bébé respire toujours régulièrement.»
--«Je sais, mais aujourd’hui, il y a quelque chose d’inquiétant dans cette régularité. Sa bonne est trop jeune et sans expérience. Il faut que Maria aille avec elle, si quelque chose arrivait.»
--«Voilà une bonne idée. Mais vous n’aurez personne pour votre service.»
--«Si j’ai besoin de quelque chose, vous suffirez. D’ailleurs, je n’ai besoin de personne, à un moment comme celui-là.»
Je dis que je me reprocherais de me coucher et de dormir tandis qu’elle veillerait et souffrirait auprès de notre petite malade, toute la pénible nuit. Mais je me laissai décider. La vieille Maria partit prendre ses quartiers, comme autrefois, dans la nursery.
Pénélope toussa deux fois dans son sommeil.
--«Oh! pourquoi le docteur ne vient-il pas? Mortimer, cette chambre est certainement trop chaude. Tournez vite la clef du calorifère.»
Je tournai la clef, les yeux sur le thermomètre. Je me demandais en moi-même si 20 degrés étaient trop pour un enfant malade.
Le messager revint de la ville, annonçant que notre médecin était malade et gardait le lit. Ma femme tourna vers moi un regard mourant, et me dit d’une voix mourante:
«--Il y a là un dessein de la Providence. C’était fatal. Jamais il ne fut malade jusqu’à aujourd’hui. Jamais. Nous n’avons pas vécu comme nous aurions dû vivre, Mortimer! Je vous l’ai déjà dit souvent. Vous voyez le résultat. Notre enfant ne se rétablira pas. Vous êtes heureux si vous pouvez vous pardonner. Je ne me pardonnerai pas.»
Je répondis, sans avoir l’intention de la blesser, mais un peu à la légère, qu’il ne me paraissait pas que nous eussions mené une existence si perdue.
--«Mortimer, voulez-vous attirer la colère divine sur le bébé?»
Elle se mit à se lamenter, puis, soudain:
--«Mais le docteur doit avoir envoyé des remèdes?»
--«Certainement, dis-je. Les voilà. J’attendais qu’il me fût permis de parler.»
--«Donnez-les-moi donc! Ne savez-vous pas que chaque minute est précieuse? Mais, hélas! pourquoi envoyer des remèdes, quand il sait que tout est perdu!»
Je dis que tant qu’il y avait de la vie, il y avait de l’espoir.
--«De l’espoir! Mortimer! Vous ne savez pas plus ce que vous dites que l’enfant encore à naître. Si vous... Que je meure si l’ordonnance ne dit pas une cuillerée à thé toutes les heures! Comme si nous avions un an devant nous pour sauver l’enfant! Mortimer! dépêchez-vous! Donnez à la pauvre petite mourante une grande cuillerée, et essayez de vous hâter!»
--«Mais, ma chère, une grande cuillerée peut...»
--«Ne m’affolez pas! Là, là, là, mon chéri, mon amour! C’est bien mauvais, mais c’est bon pour Nelly, pour la petite Nelly à sa mère. Et cela va la guérir. Là, là, là, mettez sa petite tête sur le sein de sa maman, et dormez, vite... O Mortimer! Je sais qu’elle sera morte avant demain! Une grande cuillerée toutes les demi-heures, peut-être... Il faut lui donner de la belladone aussi... et de l’aconit. Allez chercher, Mortimer!... Maintenant laissez-moi faire. Vous n’entendez rien à tout cela.»
Nous allâmes enfin nous coucher, plaçant le petit lit près de l’oreiller de ma femme.
Tout ce tracas m’avait harassé. En deux minutes j’étais aux trois quarts endormi. Ma femme me secoua:
--«Mon ami, avez-vous retourné la clef du calorifère?»
--«Non.»
--«C’est bien ce que je pensais. Allez-y, je vous en prie. Cette chambre est froide.»
J’y allai, puis me rendormis. Je fus réveillé une fois de plus:
--«Mon ami, voudriez-vous mettre le lit de l’enfant de votre côté? Il est trop près du calorifère.»
Je déplaçai le petit lit. Mais je trébuchai sur le tapis, et j’éveillai l’enfant. Je m’assoupis une fois de plus, pendant que ma femme apaisait la malade. Mais à travers les nuages de mon assoupissement me parvinrent ces paroles:
--«Mortimer, il nous faudrait de la graisse d’oie. Voulez-vous sonner?»
Je sautai du lit tout endormi et je marchai sur un chat, qui miaula de protestation, et que j’aurais calmé d’une correction si une chaise n’avait pas reçu le coup à sa place.
--«Mortimer, quelle idée avez-vous d’allumer le gaz, pour réveiller encore l’enfant?»
--«Je veux voir si je me suis blessé, Caroline.»
--«Bon. Regardez aussi la chaise. Elle doit être en morceaux. Pauvre chat! Supposez que...»
--«Je ne suppose rien du tout à propos du chat. Cela ne serait pas arrivé si vous aviez dit à Maria de rester ici et de veiller à des choses qui sont de sa compétence et non de la mienne.»
--«Mortimer, vous devriez rougir de faire de telles réflexions. C’est une pitié que vous refusiez de rendre ces petits services, à un moment aussi pénible, quand votre enfant...»
--«Là, là, je ferai ce que vous voudrez. Mais j’aurai beau sonner, personne ne viendra. Tout le monde dort. Où est la graisse d’oie?»
--«Sur la cheminée de la nursery. Vous n’avez qu’à y aller, et demander à Maria...»
Je pris la graisse d’oie et revins me coucher.
--«Mortimer, je regrette tant de vous déranger, mais la chambre est vraiment trop froide pour appliquer le remède. Voulez-vous allumer le feu? Il est préparé. Une allumette, seulement.»
Je me traînai encore hors du lit, j’allumai le feu, puis m’assis inconsolable.
--«Mortimer, ne restez pas là assis, à prendre un rhume mortel. Venez dans le lit.»
Je me levai. Elle dit:--«Attendez un moment. Voulez-vous donner à l’enfant une cuillerée de potion?»
Ainsi fis-je. C’était une potion qui plus ou moins réveillait l’enfant. Ma femme profitait de ces moments pour la frotter avec la graisse d’oie, et l’enduire de partout. Je fus bientôt réendormi, puis réveillé:
--«Mortimer! je sens un courant d’air. Il n’y a rien de plus dangereux dans ces maladies. Mettez, je vous prie, le berceau de l’enfant en face du feu.»
En changeant le berceau de place, j’eus encore une collision avec la descente de lit. Je la pris et la jetai dans le feu. Ma femme sauta du lit, la retira, et nous eûmes quelques mots. Je pus ensuite dormir d’un sommeil insignifiant, puis, dus me lever pour construire un cataplasme de farine de lin. On le plaça sur la poitrine de l’enfant où il fut laissé pour produire son effet calmant.
Un feu de bois n’est pas une chose éternelle. Toutes les vingt minutes, je devais me lever pour entretenir le nôtre; cela donna à ma femme un prétexte à raccourcir de dix minutes les intervalles de la potion. Ce fut pour elle une grande joie. Par-ci, par-là, entre temps, je reconstruisais des cataplasmes, j’appliquais des sinapismes et autres vésicatoires partout où je pouvais trouver une place inoccupée sur l’enfant. Vers le matin, le bois manqua, et ma femme me demanda de descendre au cellier pour en chercher d’autre.
--«Ma chère, dis-je, c’est tout un travail. L’enfant doit avoir assez chaud. Elle est couverte extraordinairement. Ne pourrions-nous pas lui poser une autre couche de cataplasmes, et...»
Je n’eus pas le temps d’achever. Il n’y eut plus qu’à descendre et monter le bois pendant quelque temps. Puis je revins à mon lit et m’assoupis, et me mis à ronfler comme un homme dont toute la force a disparu et dont la vie est épuisée. Il faisait grand jour quand je sentis sur mon épaule un contact qui me réveilla soudain. Ma femme penchée vers moi haletait. Dès qu’elle put parler:
--«Tout est perdu, cria-t-elle. Tout est perdu! l’enfant transpire! Qu’allons-nous faire?»
--«Dieu merci! m’avez-vous fait peur! Je ne sais que décider. Peut-être si nous la changions de place, pour la remettre dans le courant d’air...»
--«O l’idiot! Ne perdons pas un moment. Allez chercher le médecin. Allez vous-même. Dites-lui qu’il faut qu’il vienne, mort ou vivant.»
J’allai tirer le pauvre diable hors de son lit et le traînai chez nous. Il regarda l’enfant et dit qu’elle n’était pas mourante. Ce fut pour moi une joie indicible, mais ma femme en devint furieuse comme d’un affront personnel.
Il affirma que la toux de l’enfant était uniquement causée par une légère irritation ou quelque chose de semblable dans la gorge. A ce moment, il me parut que ma femme avait grande envie de lui montrer la porte. Il ajouta qu’il allait faire tousser l’enfant plus fort, pour expulser la cause du trouble. Il lui fit prendre quelque chose qui lui donna un accès de toux, et aussitôt on vit apparaître comme un petit morceau de bois.
--«Cet enfant n’a pas le croup, dit-il. Elle a mâché un bout de bois de pin ou autre, et quelque fragment s’est logé dans la gorge. Elle n’en mourra pas.»
--«Je le crois, dis-je. Et même la térébenthine que contient ce bois est salutaire dans certaines maladies enfantines. Ma femme pourra vous le dire.»
Mais ma femme ne parla pas. Elle se tourna d’un air dédaigneux et quitta la chambre. Et depuis ce moment, il y a dans notre existence un épisode auquel nous ne faisons jamais allusion. Aussi le flot de nos jours coule-t-il dans une profonde et introublable sérénité.
Très peu d’hommes mariés se sont trouvés dans les circonstances de M. Mac Williams. L’auteur a pensé que peut-être la nouveauté de l’histoire lui donnerait un intérêt palpitant aux yeux du lecteur.
HISTOIRE DE L’INVALIDE
J’ai l’air d’un homme de soixante ans et marié, mais cette apparence est due à ma misérable condition et à mes malheurs, car je suis célibataire et n’ai que quarante et un ans. Vous aurez de la peine à croire que moi, qui ne suis maintenant qu’une ombre, j’étais, il y a deux ans à peine, robuste et bien portant, un homme de fer, un athlète. C’est pourtant la vérité vraie. Mais plus étrange encore est la façon dont j’ai perdu la santé. Je l’ai perdue en prenant soin d’une caisse de fusils, dans un voyage de deux cents milles en chemin de fer, par une nuit d’hiver. Voilà les faits exactement. Je vais vous les raconter.
J’habite à Cleveland, dans l’Ohio. Un soir d’hiver, il y a deux ans, je rentrais chez moi juste à la nuit tombée, au milieu d’une tempête de neige, et la première chose que j’appris en arrivant, ce fut que mon vieil ami et camarade de collège, John B. Hackett, était mort la veille. Ses dernières paroles avaient été pour exprimer le désir que je prisse le soin de transporter ses restes chez ses pauvres vieux parents dans le Wisconsin. Je fus tout à fait bouleversé et peiné. Mais il n’y avait pas de temps à perdre en émotions. Je devais partir aussitôt. Je pris avec moi l’adresse: «Le pasteur Levi Hackett, Bethléhem, Wisconsin», et filai à travers les tourbillons de neige vers la station. Là je trouvai la longue caisse de sapin qu’on m’avait décrite. Je clouai la carte sur la caisse, m’assurai qu’on la portait sur le train, et allai ensuite au buffet chercher des sandwichs et des cigares. Quand je rentrai dans la salle d’attente, mon cercueil _s’y trouvait de nouveau_, et à côté un jeune homme, regardant autour de lui, avec, dans la main, une carte, un marteau et des clous. Je fus tout stupéfait. Il commença à clouer sa carte et je courus vers le train, dans un état d’âme extraordinaire, pour demander des explications. Mais non, ma caisse était là, bien tranquille, dans le wagon. Elle n’avait pas bougé. La vérité était que, sans que je pusse le soupçonner, une confusion étrange s’était opérée. Je venais de prendre avec moi une caisse de fusils que ce jeune homme avait déposée dans la salle, à destination d’une compagnie de carabiniers à Péoria, dans l’Ohio, et lui avait pris mon cercueil! Le conducteur cria: «En voiture!» Je montai dans le train et dans le fourgon, et je m’assis confortablement sur des ballots. Le conducteur était là, tout à son ouvrage, un brave homme de cinquante ans, avec une figure simple, honnête, joviale. Son allure générale était alerte et bienveillante. Comme le train se mettait en marche, un étranger sauta dans le wagon et déposa sur le bout de mon cercueil (je veux dire ma caisse de fusils) un paquet de fromages de Limburger, de dimensions et d’odeur respectables. C’est-à-dire que je sais maintenant que c’étaient des fromages de Limburger, mais à ce moment-là je n’avais de ma vie entendu parler d’objet de cette nature, et j’étais dans la plus profonde ignorance de ses qualités. Bon. Nous allions à grande vitesse à travers la nuit désolée. La tempête faisait rage autour de nous. Une tristesse profonde m’envahit. Mon cœur était tout découragé. Le conducteur fit deux ou trois remarques pleines d’à-propos sur la tempête et la saison polaire que nous traversions. Puis il tira hermétiquement les portes sur leurs rails, mit les verroux, ferma la fenêtre avec soin; ensuite il s’occupa des bagages, ici, là, un peu plus loin, mettant les paquets en place, fredonnant tout le temps d’un air satisfait, la chanson: «Doux souvenir...» à voix basse, avec des bémols. Cependant je commençais à sentir une odeur désagréable et pénétrante qui montait dans l’air glacé. Cela m’affecta encore plus, car j’attribuais cette odeur à mon pauvre ami défunt. Il y avait quelque chose de lugubre dans le fait de se rappeler à mon souvenir de cette émouvante façon. J’eus de la peine à retenir mes pleurs. En outre je m’effrayai au sujet du vieux conducteur. Il était à craindre qu’il sentît l’odeur. Cependant, il continuait à fredonner tranquillement, sans rien laisser paraître. Je bénis le ciel. Mais je n’en étais pas moins mal à l’aise, et mon malaise croissait à chaque minute, car à chaque minute l’odeur devenait plus forte, et plus insupportable. Quand le conducteur eut terminé ses arrangements, il prit du bois et se mit à allumer dans son poêle un feu d’enfer. Cela me désola plus que je ne saurais dire. C’était une erreur lamentable. J’étais sûr que l’effet serait désastreux pour mon pauvre ami défunt. Thompson--le conducteur s’appelait Thompson, comme je l’appris dans le courant de la nuit,--se mit à fureter dans le wagon, ramassant tous les bouts de combustible qu’il pouvait trouver, et faisant cette remarque intéressante que peu importait la température extérieure; il voulait que nous fussions confortables à l’intérieur. Je ne dis rien, mais je pensai en moi-même qu’il ne prenait pas le bon moyen. Pendant ce temps, il continuait à fredonner. Et pendant ce temps, aussi, le poêle devenait plus chaud et plus chaud, ainsi que l’atmosphère du wagon. Je me sentais pâlir et je commençais à avoir mal au cœur. Mais je ne dis rien, et souffris en silence. Bientôt, je m’aperçus que le «Doux souvenir...» s’affaiblissait peu à peu. Enfin, il cessa tout à fait. Il y eut un silence effrayant. Après un moment, Thompson dit:
--«Hum! Ce ne doit pas être avec du cinnamone que j’ai bourré ce poêle.»
Il respira deux ou trois fois, puis se dirigea vers le cer..., vers la caisse de fusils, s’arrêta un moment près de la boîte de Limburgers, et s’en revint s’asseoir à côté de moi, l’air très impressionné. Après quelque rêverie il me dit, en désignant la caisse:
--«Un de vos amis?»
--«Oui», dis-je avec un soupir.
--«Il a l’air rudement mûr, n’est-ce pas?»
Nous gardâmes le silence deux ou trois minutes, absorbés dans nos réflexions. Puis Thompson dit d’une voix basse et craintive:
--«Des fois, on ne sait pas sûrement s’ils sont bien morts. Ils paraissent morts, n’est-ce pas? mais le corps est tiède, les articulations souples, et ainsi, bien que pensant qu’ils sont morts, vous n’avez pas une certitude absolue. J’en ai transporté comme cela. C’est tout à fait effrayant, parce que vous ne savez pas à quel moment ils vont se lever et vous regarder en face.»
Après un autre silence, levant le coude dans la direction du cercueil:--«Mais pour lui il n’y a pas de danger. Je parierais bien qu’il est mort.»
Nous demeurâmes quelque temps sans plus parler, méditant, à écouter le vent et le bruit du train. Thompson dit alors, d’un air animé:
--«Bah! nous devons tous partir un jour, il n’y a rien à y faire. L’homme né de la femme est de peu de jours sur la terre et sa fin est prompte, dit l’Écriture. Vous avez beau réfléchir là-dessus. C’est terriblement solennel et curieux. Personne n’y changera rien. Tout un chacun doit y passer. Un jour vous êtes vaillant et fort (ici il se leva, brisa un carreau, et mit son nez dehors une ou deux minutes, puis vint se rasseoir; tandis que je me levais, et allais mettre mon nez à la même place et nous alternâmes ainsi, tout en causant) et le lendemain vous êtes fauché comme l’herbe, et les endroits qui vous ont connu ne vous connaissent plus, comme dit l’Écriture. C’est tout à fait terriblement solennel et curieux. Mais nous devons tous partir un jour ou l’autre. On n’y peut rien.»
Il y eut une autre longue pause.
--«De quoi est-il mort?»
--«Je l’ignore.»
--«Y a-t-il longtemps qu’il est mort?»
Il me parut judicieux d’élargir les faits pour rendre plus explicable ce qui se passait:
--«Deux ou trois jours.»
Mais ce fut en pure perte. Thompson eut un regard incrédule qui signifiait clairement: «Vous voulez dire deux ou trois ans.» Et il continua, affectant placidement d’ignorer ce que je venais d’établir, insistant longuement sur les inconvénients de funérailles trop tardives. Il alla ensuite vers la caisse, s’arrêta un moment, et s’en revint au petit trot vers la fenêtre, en observant:
--«On aurait mieux fait, tout examiné, de l’enterrer l’été dernier.»
Il s’assit et ensevelit sa face dans un grand mouchoir rouge, et se mit à se remuer et se balancer comme quelqu’un qui fait tous ses efforts pour supporter quelque chose d’intolérable. Pendant ce temps, l’odeur, si ce mot d’odeur est suffisant, devenait suffocante, presque à mourir. La face de Thompson était livide. La mienne n’avait plus aucune sorte de couleur. Cependant, Thompson posa son front sur sa main gauche et son coude gauche sur son genou, et fit le geste de remuer son mouchoir avec l’autre main, vers le cercueil, et dit:
--«J’en ai transporté des tas, quelques-uns considérablement avancés. Mais, Seigneur! il les dépasse tous, et sans efforts. Capitaine, le plus avancé était de l’héliotrope auprès de lui.»
Bientôt, il devint évident qu’il fallait prendre un parti. Je suggérai des cigares. Thompson approuva l’idée. Il dit:
--«Peut-être que cela va le modifier un peu.»
Nous tirâmes énergiquement sur nos cigares pendant un moment et essayâmes de nous persuader que cela allait mieux. Mais, inutile. Au bout d’un moment, sans nous être consultés, nous laissâmes ensemble tomber nos cigares de nos doigts défaillants. Thompson soupira:
--«Non, capitaine, cela ne le modifie pas du tout. Au contraire, l’odeur du tabac le rend pire, et semble exciter son émulation. Que pensez-vous qu’on puisse faire?»
Je n’avais aucune idée. J’étais en train d’opérer des mouvements de déglutition et ne me souciais pas de parler. Thompson se mit à maugréer, d’une voix morne et par intervalles, sur les malheureuses circonstances de cette nuit. Il s’adressait à mon pauvre ami, lui donnant divers titres, tantôt militaires, tantôt civils, et je remarquais qu’à mesure que croissait l’impression produite par le cadavre, Thompson lui accordait une promotion correspondante et un titre supérieur. A la fin il dit:
--«J’ai une idée. Si nous prenions le cercueil et si nous poussions le colonel vers l’autre extrémité du wagon, à une dizaine de pieds de nous, par exemple. Il n’aurait pas autant d’influence. Ne pensez-vous pas?»
Je trouvai le plan excellent. Nous prîmes donc une bonne gorgée d’air au carreau brisé, pour en avoir jusqu’au bout. Puis nous nous penchâmes sur le fromage mortel et saisîmes la caisse en dessous. Thompson balança. «Tout est prêt.» Et nous partîmes avec toute notre énergie. Mais Thompson glissa et s’étala, le nez sur le fromage. Il en perdit la respiration. Je le vis haleter convulsivement, puis se précipiter vers la porte qu’il secoua, cherchant de l’air, et me disant d’une voix rauque: «Vite, vite, laissez-moi passer. Je meurs. Laissez-moi passer!» Une fois sur la plate-forme, au vent froid, je m’assis et lui tins la tête. Il reprit ses sens. Bientôt il dit:
--«Croyez-vous que nous ayons porté loin le général?»
Je dis que non. Nous l’avions à peine vu remuer.
--«Bon, voilà une idée abandonnée. Il nous faut trouver autre chose. Il se trouve bien où il est, je suppose. Et si c’est sa façon de penser, et s’il a mis dans sa tête de ne pas être dérangé, il en viendra à ses fins. Il vaut mieux le laisser tranquille, aussi longtemps qu’il voudra. Il a tous les atouts dans son jeu. Et alors il tombe sous les sens qu’à vouloir contrarier ses idées on sera toujours battu.»
Nous ne pouvions cependant rester dehors dans cette tempête furieuse. Nous serions morts de froid. Il fallut donc rentrer et fermer la porte, et souffrir, et nous succéder à la vitre brisée de la fenêtre. Cependant, comme nous venions de quitter une station où nous avions eu un court arrêt, Thompson entra tout joyeux en s’écriant:
--«Tout va bien. Je crois que nous tenons le commodore, cette fois. Il me semble que j’ai mis la main sur l’arme qu’il faut pour le battre.»
C’était de l’acide phénique. Il en avait un bidon. Il en répandit partout, autour de nous, il inonda la caisse à fusils, le fromage et tout. Puis nous nous assîmes, pleins d’espoir. Ce ne fut pas long. Les deux parfums s’amalgamèrent, et alors, oui,--rapidement nous précipitâmes-nous vers la porte. Une fois dehors, Thompson s’essuya le front avec son mouchoir, et dit d’une voix défaillante:
--«Tout est inutile. Nous ne pouvons rien contre lui. Il se sert de tout ce dont nous essayons pour le modifier, lui donne son parfum et nous le renvoie. Capitaine, il est cent fois plus terrible maintenant qu’au commencement. Je n’ai jamais vu personne s’échauffer ainsi à la besogne et y mettre un si infernal intérêt. Non, Monsieur, jamais, depuis que je voyage sur la ligne. Et j’en ai transporté plus d’un, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire.»
Nous rentrâmes, avant d’être tout à fait gelés. Mais on ne pouvait y tenir. Dès ce moment, nous ne fîmes que courir du dedans au dehors et réciproquement, alternativement gelés, chauffés, suffoqués. Au bout d’une heure vint une autre station. Au départ Thompson entra avec un sac et dit:
--«Capitaine, je vais essayer autre chose. C’est la dernière tentative. Si nous n’en venons pas à bout cette fois, nous n’avons plus qu’à jeter l’éponge et à nous retirer de la lutte. Essayons.»
Il avait apporté un paquet de plumes de volailles, des pommes sèches, des feuilles de tabac, des chiffons, des vieux souliers, du souffre, de l’assa fœtida, un tas d’objets. Il les empila sur une plaque de fer au milieu du wagon et y mit le feu. Quand le tout fut bien allumé, je ne pus comprendre comment le cadavre lui-même pouvait supporter cette odeur. Tout ce que nous avions senti jusque-là, par comparaison, était une poésie. Mais sachez que le parfum primitif persistait aussi énergique qu’avant. Bien mieux. Les autres odeurs semblaient lui donner du ton. Je ne fis pas ces réflexions sur place, je n’en eus pas le temps, mais sur la plate-forme. En faisant irruption au dehors, Thompson tomba suffoqué. Quand nous revécûmes, il dit d’une voix mourante:
--«Il nous faut rester dehors, capitaine. Il le faut. Il n’y a pas autre chose à faire. Le gouverneur veut voyager seul. C’est son idée et nous ne pouvons aller à l’encontre.»
Puis il ajouta:
--«Et savez-vous? Nous sommes empoisonnés. C’est notre dernier voyage. Vous pouvez en faire votre deuil. Le résultat de tout cela sera une fièvre typhoïde. Je la sens venir. Oui, Monsieur, nous sommes élus, aussi vrai que je suis né.»