Contes choisis

Part 14

Chapter 143,793 wordsPublic domain

--«Que tous les mouvements se fassent dans le plus grand secret. Dès que vous aurez d’autres hommes disponibles, prévenez-moi.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Allez.»

--«Oui, Monsieur.»

«A ce moment arrivait un autre télégramme.

«Sage Corners, N. Y., 10 h. 30 matin.

«J’arrive. L’éléphant passé ici à 8 h. 15. Tous les habitants de la ville ont pris la fuite, sauf un policeman. Il semble que l’éléphant ait attaqué non pas le policeman, mais un réverbère. Tué tous les deux. J’ai ai mis de côté un morceau du policeman comme indice.

«STUMM, détective.»

--«Ainsi l’éléphant a tourné à l’ouest, dit l’inspecteur. D’ailleurs il ne peut échapper. J’ai des hommes partout.»

«Le télégramme suivant disait:

«Glovers, 11 h. 15 matin.

«J’arrive. Le village est abandonné. Restent les malades et les vieillards. Éléphant passé ici il y a trois quarts d’heure. La société de protestation contre les buveurs d’eau était réunie en séance, il a passé sa trompe par la fenêtre et l’a vidée dans la salle; la trompe était pleine d’eau de puits, quelques assistants l’ont avalée et sont morts, d’autres ont été noyés. Les détectives Cross et O’Shaughnessy ont traversé la ville, mais allant au sud, ont manqué l’éléphant. Tout le pays à plusieurs milles à la ronde saisi de terreur. Les gens désertent leurs maisons, fuyant partout, mais partout ils rencontrent l’éléphant. Beaucoup de tués.

«BRANT, détective.»

«J’aurais voulu répandre des larmes, tant ces ravages me consternaient, mais l’inspecteur se contenta de dire:

--«Vous voyez que nous nous rapprochons; il sent notre présence, le voilà de nouveau à l’est.»

«Mais d’autres nouvelles sinistres nous étaient préparées. Le télégraphe apporta ceci:

«Hoganport, 12 h. 19.

«Arrive à l’instant. Éléphant passé ici il y a une demi-heure. Semé partout terreur et désolation. Course furieuse à travers les rues. Deux plombiers passant, un tué, l’autre blessé, regrets unanimes.

«O’FLAHERTY, détective.»

--«Enfin, le voilà au milieu de mes hommes, dit l’inspecteur, rien ne peut le sauver.»

«Alors ce fut une série de télégrammes expédiés par des détectives disséminés entre New-Jersey et la Pensylvanie et qui suivaient des traces, granges ravagées, usines détruites, bibliothèques scolaires dévorées, avec grand espoir, espoir valant certitude.

--«Je voudrais, dit l’inspecteur, pouvoir être en communication avec eux et leur donner l’ordre de prendre le nord, mais c’est impossible. Un détective ne va au bureau du télégraphe que pour envoyer son rapport, puis il repart et vous ne savez jamais où mettre la main sur lui.»

«Alors arriva une dépêche ainsi conçue:

«Bridge-port, Ct., 12 h. 15.

«Barnum offre 4,000 dollars par an pour le privilège exclusif de se servir de l’éléphant comme moyen d’annonce ambulante, à partir d’aujourd’hui jusqu’au moment où les détectives le trouveront. Voudrait le couvrir d’affiches de son cirque. Demande réponse immédiate.

«BOGGS, détective.»

--«C’est absurde!» m’écriai-je.

--«Sans doute, dit l’inspecteur. Évidemment M. Barnum, qui se croit très fin, ne me connaît pas. Mais je le connais.»

«Et il dicta la réponse à la dépêche:

«Offre de M. Barnum refusée. 7,000 dollars ou rien.

«Inspect. chef, BLUNT.»

--«Voilà, nous n’aurons pas à attendre longtemps la réponse. M. Barnum n’est pas chez lui, il est dans le bureau du télégraphe, c’est son habitude quand il traite une affaire. Dans trois...»

«Affaire faite. P.-T. BARNUM...» interrompit l’appareil télégraphique en cliquetant.

«Avant que j’eusse le temps de commenter cet extraordinaire épisode, la dépêche suivante changea désastreusement le cours de mes idées:

«Bolivia, N. Y., 12 h. 50.

«Éléphant arrivé ici, venant du sud, a passé se dirigeant vers la forêt à 11 h. 50, dispersant un enterrement et diminuant de deux le nombre des suiveurs. Des citoyens lui ont tiré quelques balles, puis ont pris la fuite. Le détective Burke et moi sommes arrivés dix minutes trop tard, venant du nord. Mais des traces fausses nous ont égarés, et nous avons perdu du temps. A la fin, nous avons trouvé la vraie trace et l’avons suivie jusqu’à la forêt. A ce moment nous nous sommes mis à quatre pattes, et avons relevé les empreintes attentivement. Nous avons aperçu l’animal dans les broussailles. Burke était devant moi. Malheureusement l’éléphant s’est arrêté pour se reposer. Burke, qui allait la tête penchée, les yeux sur la piste, buta contre les jambes postérieures de l’animal avant de l’avoir vu. Il se leva aussitôt, saisit la queue, et s’écria joyeusement: «Je réclame la pri...» Mais avant qu’il eût achevé, un simple mouvement de la trompe jeta le brave garçon à bas, mort et en pièces. Je fis retraite, l’éléphant se retourna et me poursuivit de près jusqu’à la lisière du bois, à une allure effrayante. J’aurais été pris infailliblement, si les débris de l’enterrement n’étaient miraculeusement survenus pour détourner son attention. On m’apprend qu’il ne reste rien de l’enterrement. Ce n’est pas une perte sérieuse. Il y a ici plus de matériaux qu’il n’en faut pour un autre. L’éléphant a disparu.

«MULROONEY, détective.»

«Nous n’eûmes plus de nouvelles, sinon des diligents et habiles détectives dispersés, dans le New-Jersey, la Pensylvanie, le Delaware, la Virginie, qui, tous, suivaient des pistes fraîches et sûres. Un peu après deux heures, vint ce télégramme:

«Baxter centre, 2 h. 15 soir.

«Éléphant passé ici, tout couvert d’affiches de cirque. A dispersé une conférence religieuse, frappant et blessant un grand nombre de ceux qui étaient venus là pour le bien de leurs âmes. Les citoyens ont pu le saisir et l’ont mis sous bonne garde. Quand le détective Brown et moi arrivâmes, peu après, nous entrâmes dans l’enclos, et commençâmes à identifier l’animal avec les photographies et descriptions. Toutes les marques concordantes étaient reconnues, sauf une, que nous ne pouvions pas voir, la marque à feu sous l’aisselle. Pour la voir, Brown se glissa sous l’animal, et eut aussitôt la tête broyée; il n’en resta pas même les débris. Tous prirent la fuite, et aussi l’éléphant, portant à droite et à gauche des coups meurtriers.--Il s’est sauvé, mais a laissé des traces de sang, provenant des boulets de canon. Nous sommes sûrs de le retrouver. Traverse dans la direction du sud une forêt épaisse.»

«Ce fut le dernier télégramme. A la tombée du soir, il y eut un brouillard si opaque que l’on ne pouvait distinguer les objets à trois pas. Il dura toute la nuit. La circulation des bateaux et des omnibus fut interrompue.

III

Le lendemain matin, les journaux étaient pleins d’opinions de détectives. Comme auparavant on racontait toutes les péripéties de la tragédie par le menu et l’on ajoutait beaucoup d’autres détails reçus des correspondants télégraphiques particuliers. Il y en avait des colonnes et des colonnes, un bon tiers du journal avec des titres flamboyants en vedette et mon cœur saignait à les lire. Voici le ton général:

L’ÉLÉPHANT BLANC EN LIBERTÉ! IL POURSUIT SA MARCHE FATALE! DES VILLAGES ENTIERS ABANDONNÉS PAR LEURS HABITANTS FRAPPÉS D’ÉPOUVANTE! LA PÂLE TERREUR LE PRÉCÈDE! LA DÉVASTATION ET LA MORT LE SUIVENT! PUIS VIENNENT LES DÉTECTIVES! GRANGES DÉTRUITES! USINES SACCAGÉES! MOISSONS DÉVORÉES! ASSEMBLÉES PUBLIQUES DISPERSÉES! SCÈNES DE CARNAGE IMPOSSIBLES A DÉCRIRE! OPINION DE TRENTE-QUATRE DÉTECTIVES LES PLUS ÉMINENTS DE LA DIVISION DE SÛRETÉ. OPINION DE L’INSPECTEUR EN CHEF BLUNT.

--«Voilà, dit l’inspecteur Blunt, trahissant presque son enthousiasme; voilà qui est magnifique! La plus splendide aubaine qu’ait jamais eue une administration de la sûreté. La renommée portera le bruit de nos exploits jusqu’aux confins de la terre. Le souvenir s’en perpétuera jusqu’aux dernières limites du temps et mon nom avec lui.»

«Mais, personnellement, je n’avais aucune raison de me réjouir; il me semblait que c’était moi qui avais commis tous ces crimes sanglants et que l’éléphant n’était que mon agent irresponsable. Et comme la liste s’était accrue! Dans un endroit il était tombé au milieu d’une élection et avait tué cinq scrutateurs. Acte de violence manifeste suivi du massacre de deux pauvres diables nommés O’Donohue et Mac Flannigan, qui avaient «trouvé un refuge dans l’asile des opprimés de tous les pays la veille seulement et exerçaient pour la première fois le droit sacré des citoyens américains en se présentant aux urnes, quand ils avaient été frappés par la main impitoyable du fléau du Siam». Dans un autre endroit, il avait attaqué un vieux fou prêcheur qui préparait pour la prochaine campagne son attaque héroïque contre la danse, le théâtre et autres choses immorales, et il avait marché dessus. Dans un autre endroit encore il avait tué un agent préposé au paratonnerre, et la liste continuait de plus en plus sanglante, de plus en plus navrante: il y avait soixante tués et deux cent quarante blessés. Tous les rapports rendaient hommage à la vigilance et au dévouement des détectives et tous se terminaient par cette remarque que le monstre avait été vu par trois cent mille hommes et quatre détectives, et que deux de ces derniers avaient péri.

«Je redoutais d’entendre de nouveau cliqueter l’appareil télégraphique. Bientôt la pluie de dépêches recommença; mais je fus heureusement déçu: on ne tarda pas à avoir la certitude que toute trace de l’éléphant avait disparu.

«Le brouillard lui avait permis de se trouver une bonne cachette où il restait à l’abri des investigations. Les télégrammes de localités les plus absurdement éloignées les unes des autres annonçaient qu’une vaste masse sombre avait été vaguement aperçue à travers le brouillard, à telle ou telle heure, et que c’était indubitablement «l’éléphant». Cette vaste masse sombre aurait été aperçue vaguement à New-Haven et New-Jersey, en Pensylvanie, dans l’intérieur de l’État de New-York, à Brooklyn et même dans la ville de New-York; mais chaque fois la vaste masse sombre s’était évanouie et n’avait pas laissé de traces. Chacun des détectives de la nombreuse division répandue sur cette immense étendue de pays envoyait son rapport d’heure en heure; et chacun d’eux avait relevé une piste sûre, épiait quelque chose et le talonnait.

«Le jour se passa néanmoins sans résultat.

«De même, le jour suivant.

«Et le troisième.

«On commençait à se lasser de lire dans les journaux des renseignements sans issue, d’entendre parler de pistes qui ne menaient à rien, et de théories dont l’intérêt, l’amusement et la surprise s’étaient épuisés.

«Sur le conseil de l’inspecteur, je doublai la prime.

«Suivirent quatre jours encore de morne attente. Le coup le plus cruel frappa alors les pauvres détectives harassés. Les journalistes refusèrent de publier plus longtemps leurs théories, et demandèrent froidement quelque répit.

«Quinze jours après le vol, j’élevai la prime à 75,000 dollars, sur le conseil de l’inspecteur. C’était une somme importante, mais je compris qu’il valait mieux sacrifier toute ma fortune personnelle que perdre mon crédit auprès de mon gouvernement. Maintenant que les détectives étaient en mauvaise posture, les journaux se tournèrent contre eux, et se mirent à leur décocher les traits les plus acérés. Le théâtre s’empara de l’histoire. On vit sur la scène des acteurs déguisés en détectives, chassant l’éléphant de la plus amusante façon. On fit des caricatures de détectives parcourant le pays avec des longues-vues, tandis que l’éléphant, derrière eux, mangeait des pommes dans leurs poches. Enfin on ridiculisa de cent façons les insignes des détectives.

«Vous avez vu l’insigne imprimé en or au dos des romans sur la police. C’est un œil grand ouvert avec la légende: «Nous ne dormons jamais.» Quand un agent entrait dans un bar, le patron facétieux renouvelait une vieille plaisanterie: «Voulez-vous qu’on vous ouvre un œil?» Il y avait partout des sarcasmes dans l’air.

«Mais un homme demeurait calme, immuable, insensible à toutes les moqueries. C’était ce cœur de chêne, l’inspecteur. Pas une fois son regard limpide ne se troubla, pas une fois sa confiance ne fut ébranlée. Il disait:

--«Laissez-les faire et dire. Rira bien qui rira le dernier.»

«Mon admiration pour cet homme devint un véritable culte. Je ne quittai plus sa société. Son bureau m’était devenu un séjour de moins en moins agréable. Cependant, puisqu’il se montrait si héroïque, je me faisais un devoir de l’imiter, aussi longtemps du moins que je le pourrais. Je venais régulièrement et m’installais. J’étais le seul visiteur qui parût capable de cela. Tout le monde m’admirait. Parfois il me semblait que j’aurais dû renoncer. Mais alors je contemplais cette face calme et apparemment insoucieuse, et je demeurais.

«Trois semaines environ après le vol de l’éléphant, je fus un matin sur le point de dire que j’allais donner ma démission et me retirer. A ce moment même, pour me retenir, le grand détective me soumit un nouveau plan génial.

«C’était une transaction avec les voleurs. La fertilité de ce génie inventif surpassait tout ce que j’avais jamais vu, et pourtant j’ai été en relations avec les esprits les plus distingués. Il me dit qu’il était sûr de pouvoir transiger pour cent mille dollars, et de me faire avoir l’éléphant. Je répondis que je croyais pouvoir réunir cette somme, mais je demandai ce que deviendraient ces pauvres détectives qui avaient montré tant de zèle.

--«Dans les transactions, m’assura-t-il, ils ont toujours la moitié.»

«Cela écartait ma seule objection. L’inspecteur écrivit deux billets ainsi conçus:

«Chère Madame,

«Votre mari peut gagner une forte somme d’argent (et compter absolument sur la protection de la loi) en venant me voir immédiatement.

«BLUNT, chef inspecteur.»

«Il envoya un de ces billets à la femme supposée de Brick Duffy, l’autre à celle de Rouge Mac Fadden.

«Une heure après arrivèrent ces deux réponses insolentes:

«Vieux hibou, Brick Mac Duffy est mort depuis deux ans.»

«BRIDGET MAHONEY.»

«Vieille chauve-souris, Rouge Mac Fadden a été pendu il y a dix-huit mois. Tout autre âne qu’un détective sait cela.

«MARY O’HOOLIGAN.»

--«Je m’en doutais depuis longtemps, dit l’inspecteur. Ce témoignage prouve que mon flair ne m’a pas trompé.»

«Dès qu’une ressource lui échappait, il en trouvait une autre toute prête. Il envoya aussitôt aux journaux du matin une annonce dont je gardai la copie.

«A--XWBLV, 242, N, Tjd--Fz, 328 wmlg. Ozpo--2m!

«OGW MUM.»

«Il me dit que si le voleur était encore vivant, cela le déciderait à venir au rendez-vous habituel; il m’expliqua que ce rendez-vous était dans un endroit où se traitaient tous les compromis entre détectives et criminels. L’heure fixée était minuit sonnant.

«Nous ne pouvions rien faire jusque-là. Je quittai le bureau sans retard, heureux d’un moment de liberté.

«A onze heures du soir, j’apportai les 100,000 dollars en billets de banque et les remis entre les mains du chef détective. Peu après, il me quitta, avec dans le regard la lueur d’espérance et de confiance que je connaissais bien. Une heure s’écoula, presque intolérable. Puis j’entendis son pas béni. Je me levai tout ému et chancelant de joie, et j’allai vers lui. Quelle flamme de triomphe dans ses yeux! Il dit:

--«Nous avons transigé. Les rieurs déchanteront demain. Suivez-moi.»

«Il prit une bougie et descendit dans la vaste crypte qui s’étendait sous la maison, et où dormaient continuellement soixante détectives, tandis qu’un renfort de vingt autres jouaient aux cartes pour tuer le temps. Je marchais sur ses pas. Il alla légèrement jusqu’au bout de la pièce sombre, et au moment précis où je succombais à la suffocation et me préparais à m’évanouir, je le vis trébucher et s’étaler sur les membres étendus d’un objet gigantesque. Je l’entendis crier en tombant:

--«Notre noble profession est vengée. Voici l’éléphant!»

«On me transporta dans le bureau. Je repris mes sens en respirant de l’éther.

«Tous les détectives accoururent. Je vis une scène de triomphe comme je n’en avais jamais vu encore. On appela les reporters. On éventra des paniers de champagne. On porta des toasts. Il y eut des serrements de mains, des congratulations, un enthousiasme indicible et infini. Naturellement le chef fut le héros du moment et son bonheur était si complet, il avait si patiemment, si légitimement, si bravement remporté la victoire que j’étais heureux moi-même de le voir ainsi, quoique je ne fusse plus pour ce qui me concernait qu’un mendiant sans feu ni lieu: le trésor inappréciable qu’on m’avait confié était perdu et ma position officielle m’échappait par suite de ce que l’on considérait toujours comme une négligence coupable dans l’accomplissement de ma grande mission. Bien des regards éloquents témoignèrent leur profonde admiration pour le chef, et plus d’un détective murmurait à voix basse:

--«Voyez-le, c’est le roi de la profession; il ne lui faut qu’un indice et il n’y a rien de caché qu’il ne puisse retrouver.»

«Le partage des 50,000 dollars fit grand plaisir, et quand il fut achevé, le chef fit un petit discours après avoir mis sa part dans sa poche.

--«Jouissez-en, mes garçons, car vous l’avez bien gagné, et, ce qui vaut mieux, vous avez acquis à la profession de détective une renommée impérissable.»

«A ce moment arriva un télégramme.

«Monroe, Mich., 10 h. soir.

«Trouvé ici bureau télégraphique pour la première fois depuis trois semaines. Ai suivi trace de pas à cheval à travers les forêts sur une distance d’un millier de milles. Empreintes plus fortes, plus grandes et plus fraîches de jour en jour. Ne vous impatientez pas, dans une semaine l’éléphant sera à moi. Absolument sûr.

«DARLEY, détective.»

«Le chef ordonna une triple salve d’applaudissements pour Darley, un des plus fins limiers de la sûreté, puis il lui fit télégraphier de revenir pour recevoir sa récompense.

«Ainsi se termina le merveilleux épisode du vol de l’éléphant blanc.

«Les journaux du lendemain se répandirent une fois de plus en protestations élogieuses; il n’y eut qu’une exception insignifiante.

«La feuille ironique disait:

«Le détective est grand! Il peut être un peu lent à trouver de petites choses comme un éléphant égaré; il peut le chasser toute la journée et dormir toute la nuit à côté de la carcasse pourrie pendant trois semaines, mais il finira par le trouver s’il peut mettre la main sur l’homme qui lui indiquera le bon endroit.»

«Le pauvre Hassan était perdu pour moi; les boulets de canon l’avaient blessé mortellement; il s’était réfugié dans le souterrain au-dessous du bureau de police pendant le brouillard et, là, entouré de ses ennemis, en danger constant d’être découvert, il avait souffert de la faim jusqu’à ce que la mort vînt lui donner le repos éternel.

«La transaction me coûtait 100,000 dollars. Les autres frais 42,000 dollars de plus. Je ne pouvais pas songer à obtenir un autre emploi de mon gouvernement. Je suis un homme ruiné et un vagabond sur la terre. Mais mon admiration pour cet homme, le plus éminent policier que le monde ait jamais connu, demeure entière à ce jour et restera telle jusqu’à la fin.»

MADAME MAC WILLIAMS ET LE CROUP

(Récit fait à l’auteur par M. Mac Williams, un aimable gentleman de New-York rencontré par hasard en voyage.)

Donc, pour revenir à ce que je disais, avant de faire une digression pour vous expliquer comment cet effroyable et incurable fléau membraneux ravageait la ville et rendait toutes les mères folles de terreur, j’appelai l’attention de Mᵐᵉ Mac Williams sur la petite Pénélope, en disant:

--«Ma chérie, si j’étais vous, je ne laisserais pas l’enfant mâcher ce bout de bois de pin.»

--«Vraiment! où est le mal?» dit-elle, tout en se disposant à enlever à l’enfant le bout de bois, car les femmes ne peuvent recevoir la plus raisonnable insinuation sans discuter--j’entends les femmes mariées.

Je répliquai:--«Mon amour, il est de notoriété publique que le bois de pin est le moins nourrissant de tous ceux que peuvent manger les enfants.»

La main de ma femme s’arrêta, au moment de prendre le bout de bois, et retourna sur ses genoux. Elle faisait des efforts visibles pour se contenir.

--«Naïf que vous êtes! vous savez bien le contraire. Tous les médecins vous diront que la térébenthine que contient ce bois est excellente pour fortifier le dos et les reins.»

--«Ah! excusez mon erreur. Je ne savais pas que l’enfant eût les reins ou la colonne vertébrale malades, et que le médecin de la famille eût recommandé...»

--«Qui dit que la colonne vertébrale ou les reins de Pénélope soient malades?»

--«Ma chérie, c’est vous qui l’insinuez.»

--«Quelle idée! Je n’ai jamais rien voulu faire entendre de pareil.»

--«Ma chère amie, il n’y a pas deux minutes que vous avez dit...»

--«Au diable ce que j’ai dit. Peu importe ce que j’ai dit. Il n’y a pas de mal à ce que l’enfant mâche un bout de bois de pin, si cela lui plaît; vous le savez aussi bien que moi. Et elle continuera à le mâcher. Voilà.»

--«Pas un mot de plus, mon amour. Je vois la force de votre raisonnement. Je vais aller commander deux ou trois fagots du meilleur bois de pin possible. Aucun de mes enfants n’en manquera tant que...»

--«Oh! je vous en prie, allez à votre bureau et laissez-moi quelque repos. On ne peut faire la plus simple réflexion sans que vous en preniez prétexte pour raisonner, raisonner, raisonner, jusqu’à ce que vous ne sachiez plus ce que vous dites. Vous ne le savez d’ailleurs jamais.»

--«Très bien! Comme vous voudrez. Cependant il y a dans votre dernière remarque un manque de logique qui...»

Mais déjà elle était partie en fredonnant sans attendre la fin, et avait emmené l’enfant. Le soir de ce jour, au dîner, je la vis paraître avec une figure aussi blanche qu’un linge:

--«O Mortimer, voilà bien autre chose! Le petit Georges Gordon est pris.»

--«Le croup?»

--«Le croup.»

--«Y a-t-il quelque espoir?»

--«Plus au monde le moindre espoir. Hélas! que va-t-il advenir de nous?»

A ce moment, on apporta la petite Pénélope pour nous souhaiter la bonne nuit, et faire sa prière comme de coutume aux genoux de sa mère. Au milieu du «maintenant, mon Dieu, je vais m’endormir», elle toussa légèrement. Ma femme eut une secousse comme quelqu’un frappé d’un coup mortel. Mais une minute après, elle était debout, toute pleine de l’activité que la terreur inspire.

Elle commanda que le petit lit de l’enfant fût porté de la nursery dans notre chambre. Elle-même surveilla l’exécution. Je dus l’accompagner, naturellement. Elle fit faire au plus vite. Un lit pliant fut mis pour la bonne dans le cabinet de toilette. Mais soudain Mᵐᵉ Mac Williams s’aperçut que nous serions trop loin de l’autre bébé. Qu’arriverait-il, s’il avait les symptômes pendant la nuit? A cette pensée, la pauvre femme repâlit.

Nous reportâmes donc le lit de l’enfant et celui de la bonne dans la nursery, et nous installâmes un lit pour nous-mêmes dans une chambre voisine.

Après cela, Mᵐᵉ Mac Williams supposa que le bébé attrapait le croup de Pénélope. Cette pensée frappa son âme d’une terreur nouvelle. Toute la tribu dut s’empresser pour enlever le lit de la nursery, pas assez vite pour la satisfaire quoiqu’elle aidât elle-même à l’ouvrage, et mît presque le petit lit en pièces dans sa frénétique fureur.

Nous redescendîmes, mais en bas il n’y avait pas de place pour la bonne, et Mᵐᵉ Mac Williams dit que l’expérience de cette personne nous était d’un secours inestimable. Nous retournâmes donc, armes et bagages, à notre chambre une fois de plus. Et nous eûmes une grande joie, comme des oiseaux ballottés par la tempête qui ont retrouvé leur nid.

Mᵐᵉ Mac Williams alla voir à la nursery comment les choses marchaient. Elle revint en hâte, à nouveau épouvantée.