Contes choisis

Part 13

Chapter 133,776 wordsPublic domain

--«Vous savez en quel honneur l’éléphant blanc du Siam est tenu par les peuples de ce pays. Vous savez qu’il est consacré aux rois, que les rois seuls peuvent le posséder, et que, d’une certaine façon, il est au-dessus des rois puisqu’il reçoit non seulement des honneurs, mais un culte. Très bien. Il y a cinq ans, quand il y eut des difficultés de frontières entre la Grande-Bretagne et le Siam, il fut démontré manifestement que c’était le Siam qui avait tort. Les réparations nécessaires furent donc accordées promptement; le représentant de l’Angleterre se déclara satisfait, et oublieux du passé. Le roi de Siam s’en réjouit fort, et, partie par gratitude, partie pour effacer les dernières traces de mécontentement de l’Angleterre à son égard, il voulut envoyer un présent à la reine, seul moyen de se concilier la faveur d’un ennemi, d’après les idées orientales. Ce présent devait être non seulement royal, mais transcendantalement royal. Dès lors, que pouvait-on trouver de mieux qu’un éléphant blanc? Ma position dans l’administration de l’Inde me fit juger particulièrement digne de l’honneur de porter le présent à Sa Majesté. On fréta un vaisseau pour moi et ma suite, pour les officiers et les serviteurs de l’éléphant et en dû temps j’arrivai à New-York, et logeai ma royale commission dans un superbe local à Jersey-City. Il fallait s’arrêter quelque temps, pour permettre à l’animal de reprendre des forces avant de continuer le voyage.

«Tout alla bien pendant quinze jours, puis mes infortunes commencèrent. On avait volé l’éléphant blanc! Je fus éveillé en pleine nuit pour apprendre l’affreux malheur. Pendant un moment, je demeurai éperdu de terreur et d’anxiété. Nul espoir ne me restait. Puis je me calmai un peu et rassemblai mes esprits. Je vis ce qu’il y avait à faire, car il n’y avait qu’une seule chose à faire pour un homme intelligent. Quoiqu’il fût tard, je courus à New-York, et je dis à un policeman de me conduire à la direction générale du service des détectives.

«Par bonheur, j’arrivai à temps, quoique le chef de la sûreté, le fameux inspecteur Blunt, fût précisément sur le point de s’en aller chez lui. C’était un homme de taille moyenne et d’une charpente ramassée, et, quand il réfléchissait profondément, il avait une manière à lui de froncer les sourcils et de se taper le front avec les doigts qui vous donnait tout de suite la conviction que vous vous trouviez en présence d’un personnage comme il y en a peu. Du premier coup d’œil il m’inspira de la confiance et me donna de l’espoir.

«Je lui exposai l’objet de ma visite. Ma déclaration ne l’émut en aucune façon, elle n’eut pas plus d’effet apparent sur son sang-froid de fer, que si j’étais venu lui dire simplement qu’on m’avait volé mon chien; il m’offrit une chaise, et me dit avec calme:

--«Permettez-moi de réfléchir un moment, je vous prie.»

«Cela dit, il s’assit à son bureau et resta la tête appuyée sur la main. Des commis écrivaient à l’autre bout de la pièce: le grattement de leurs plumes fut le seul bruit que j’entendis pendant les six ou sept minutes qui suivirent. Entre temps l’inspecteur était enseveli dans ses pensées. Enfin il leva la tête, et la fermeté des lignes de son visage me prouva que dans son cerveau il avait achevé son travail, que son plan était arrêté. Alors, d’une voix basse mais impressive:

--«Ce n’est pas un cas ordinaire. Chaque pas que nous allons faire doit être fait avec prudence et il ne faut pas risquer un second pas avant d’être sûr du premier. Il faut garder le secret, un secret profond et absolu. Ne parlez à personne de cette affaire, pas même aux reporters. Je me charge d’eux et j’aurai soin de ne leur laisser connaître que juste ce qu’il entre dans mes vues de leur faire savoir.»

«Il toucha un timbre. Un garçon entra:

--«Alaric, dites aux reporters d’attendre.»

«Le garçon se retira.

--«Maintenant, en besogne et méthodiquement. On ne fait rien dans notre métier sans une méthode stricte et minutieuse.»

«Il prit une plume et du papier.

--«Voyons. Le nom de l’éléphant?»

--«Hassan-ben-Ali-ben-Sélim-Abdalah-Mohamed-Moïse-Alhallmall -Jamset-Jejeeboy-Dhuleep-Sultan-Ebou-Bhoudpour.»

--«Très bien. Surnom?»

--«Jumbo.»

--«Très bien. Lieu de naissance?»

--«Capitale du Siam.»

--«Les parents, vivants?»

--«Non, morts.»

--«Ont-ils eu d’autres enfants que celui-ci?»

--«Non. Il est fils unique.»

--«Parfait. Cela suffit sur ce point. Maintenant ayez l’obligeance de me faire la description de l’éléphant et n’omettez aucun détail, pas même le plus insignifiant, je veux dire le plus insignifiant à votre point de vue, car dans notre profession il n’y a pas de détails insignifiants; il n’en existe pas.»

«Je fis la description, il écrivit. Quand j’eus fini, il dit:

--«Écoutez, maintenant. Si j’ai commis des erreurs, veuillez les corriger.»

«Il lut ce qui suit:

«Hauteur, dix-neuf pieds.

«Longueur, du sommet de la tête à l’insertion de la queue, vingt-six pieds.

«Longueur de la trompe, seize pieds.

«Longueur de la queue, six pieds.

«Longueur totale, y compris la trompe et la queue, quarante-huit pieds.

«Longueur des défenses, neuf pieds et demi.

«Oreilles en rapport avec ces dimensions.

«Empreinte du pied: semblable à celle qu’on laisse dans la neige quand on culbute un tonneau.

«Couleur de l’éléphant: blanc terne.

«Un trou de la grandeur d’une assiette dans chaque oreille pour l’insertion des bijoux.

«A l’habitude, à un remarquable degré, de lancer de l’eau sur les spectateurs et de maltraiter avec sa trompe, non seulement les personnes qu’il connaît, mais celles qui lui sont absolument étrangères.

«Boite légèrement du pied droit de derrière.

«A une petite cicatrice sous l’aisselle gauche, provenant d’un ancien furoncle.

«Portait au moment du vol une tour renfermant des sièges pour quinze personnes et une couverture en drap d’or de la grandeur d’un tapis ordinaire.»

«Il n’y avait pas d’erreur. L’inspecteur sonna, donna le signalement à Alaric et dit:

--«Cinquante mille exemplaires à faire imprimer à la minute et à envoyer par la malle-poste à tous les bureaux de mont-de-piété du continent.»

«Alaric se retira.

--«Voilà pour le moment. Maintenant il nous faut une photographie de l’objet volé.»

«Je la lui donnai. Il l’examina en connaisseur et dit:

--«On s’en contentera puisque nous ne pouvons faire mieux; mais il a la trompe rentrée dans la bouche. Cela est fâcheux et pourra causer des erreurs, car, évidemment, il n’est pas toujours dans cette position.»

«Il toucha le timbre.

--«Alaric, cinquante mille exemplaires de cette photographie, demain, à la première heure, et expédiez par la malle avec les signalements.»

«Alaric se retira pour exécuter les ordres. L’inspecteur dit:

--«Il faudra offrir une récompense, naturellement. Voyons, quelle somme?»

--«Combien croyez-vous?»

--«Pour commencer, je crois que... Disons vingt-cinq mille dollars. C’est une affaire embrouillée et difficile. Il y a mille moyens d’échapper et mille facilités de recel. Ces voleurs ont des amis et des complices partout.»

--«Dieu me bénisse! vous les connaissez donc!»

«La physionomie prudente, habile à ne laisser transparaître ni les pensées ni les sentiments, ne me fournit aucun indice, pas plus que les mots suivants, placidement prononcés:

--«Ne vous occupez pas de cela. Je les connais ou je ne les connais pas. Généralement nous avons vite une idée assez nette de l’auteur par la manière dont le délit a été commis, et l’importance du profit possible pour lui. Il ne s’agit pas d’un pickpocket ou d’un voleur de foires, mettez-vous cela dans la tête. L’objet n’a pas été escamoté par un novice. Mais, comme je le disais, considérant le voyage qu’il faudra accomplir, la diligence que les voleurs mettront à faire disparaître leurs traces à mesure qu’ils avanceront, vingt-cinq mille dollars me paraissent une faible somme, à quoi nous pouvons cependant nous en tenir, pour commencer.»

«Nous partîmes donc de ce chiffre. Puis cet homme, qui n’oubliait rien de ce qui pouvait fournir une indication, me dit:

--«Il y a des cas dans les annales de la police qui démontrent que parfois des criminels ont été retrouvés par des singularités dans leur façon de se nourrir. Pouvez-vous me dire ce que mange l’éléphant, et en quelle quantité?»

--«Bon! ce qu’il mange? Il mange de tout. Il mangera un homme, il mangera une bible. Il mangera n’importe quoi compris entre un homme et une bible.»

--«C’est parfait. Un peu trop général toutefois. Il me faut quelques détails. Les détails sont la seule chose utile dans notre métier. Très bien, pour les hommes. Mais, voyons. A un repas, ou si vous préférez, en un jour, combien d’hommes mangera-t-il, viande fraîche?»

--«Il lui importera peu qu’ils soient frais ou non. En un seul repas, il pourra manger cinq hommes ordinaires.»

--«Parfait.--Cinq hommes.--C’est noté. Quelles nationalités préfère-t-il?»

--«Il est tout à fait indifférent à la nationalité. Il préfère les gens qu’il connaît, mais il n’a pas de parti pris contre les étrangers.»

--«Très bien! Maintenant, les bibles. Combien de bibles peut-il manger à un repas?»

--«Il en mangera une édition tout entière.»

--«Ce n’est pas assez explicite. Parlez-vous de l’édition ordinaire, in-octavo, ou de l’édition de famille, illustrée?»

--«Je ne crois pas qu’il se préoccupe des illustrations. C’est-à-dire je ne pense pas qu’il fasse plus de cas des éditions illustrées que des autres.»

--«Vous ne saisissez pas ma pensée. Je parle du volume. L’édition ordinaire in-octavo pèse environ deux livres et demie, tandis que la grande édition in-quarto, avec les illustrations, pèse dix ou douze livres. Combien de bibles de Doré mangerait-il à un repas?»

--«Si vous connaissiez l’animal, vous ne demanderiez pas. Il prendrait tout ce qu’on lui donnerait.»

--«Eh bien, calculez alors en dollars et en centimes. Il nous faut arriver à nous fixer. Le Gustave Doré coûte cent dollars l’exemplaire, en cuir de Russie, reliure à biseaux.»

--«Il lui faudrait une valeur d’environ cinquante mille dollars; mettons une édition de cinq cents exemplaires.»

--«Bon, c’est plus exact. J’écris. Très bien: il aime les hommes et les bibles. Ça va, qu’aime-t-il encore? Voyons... des détails...»

--«Il laissera les bibles pour des briques, il laissera les briques pour des bouteilles, il laissera les bouteilles pour du drap, il laissera le drap pour des chats, il laissera les chats pour des huîtres, il laissera les huîtres pour du jambon, il laissera le jambon pour du sucre, il laissera le sucre pour des pâtés, il laissera les pâtés pour des pommes de terre, il laissera les pommes de terre pour du son, il laissera le son pour du foin, il laissera le foin pour de l’avoine, il laissera l’avoine pour du riz qui a toujours formé sa principale alimentation; il n’y a du reste rien qu’il ne mange si ce n’est du beurre d’Europe; mais il en mangerait s’il l’aimait.»

--«Très bien, et quelle quantité en moyenne par repas?»

--«Nous disons environ... Eh bien! environ un quart de tonne à une demi-tonne.»

--«Il boit?»

--«Tout ce qui est liquide: du lait, de l’eau, du whisky, de la mélasse, de l’huile de ricin, de la térébenthine, de l’acide phénique... inutile d’insister sur les détails; indiquez tous les liquides qui vous viennent à l’esprit; d’ailleurs il boira n’importe quoi, excepté du café d’Europe.»

--«Très bien. Et quelle quantité?»

--«Mettons de cinq à quinze barriques, cela dépend de sa soif, qui varie, mais son appétit ne varie pas.»

--«Ce sont des habitudes peu ordinaires; elles serviront à nous mettre sur la piste.»

«Il sonna.

--«Alaric, faites venir le capitaine Burns.»

«Burns arriva. L’inspecteur Blunt lui expliqua l’affaire, en entrant dans tous les détails, puis il dit de ce ton clair et décisif d’un homme qui a son plan nettement arrêté dans son esprit et qui est accoutumé à commander:

--«Capitaine Burns, vous chargerez les détectives Jones, Davis, Halsey, Bates et Hackett de suivre l’éléphant comme une ombre.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Vous chargerez les détectives Moses, Dakin, Murphy, Rogers, Tupper, Higgins et Barthélemy de suivre les voleurs comme une ombre.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Vous placerez un poste de trente hommes, trente hommes d’élite avec un renfort de trente à l’endroit où l’éléphant a été volé, avec ordre de faire faction nuit et jour, et de ne laisser approcher personne, excepté les reporters, sans un ordre écrit de moi.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Des détectives en bourgeois sur le chemin de fer, les bateaux à vapeur et sur les bacs et bateaux de passeurs, et sur toutes les routes et tous les chemins qui partent de Jersey-City, avec ordre de fouiller toutes les personnes suspectes.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Vous leur donnerez à chacun des photographies avec le signalement de l’éléphant, et vous leur enjoindrez de fouiller tous les trains et tous les bateaux et navires qui sortent du port.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Si on trouve l’éléphant, vous le ferez arrêter et vous m’avertirez immédiatement par télégraphe.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Vous m’avertirez immédiatement si on trouve des empreintes de pied d’animal ou toute autre chose de même nature.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Vous vous ferez donner l’ordre enjoignant à la police du port de faire des patrouilles vigilantes devant les façades des maisons.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Vous ferez partir des détectives en bourgeois, par les chemins de fer, et ils iront au nord jusqu’au Canada, à l’ouest jusqu’à l’Ohio, au sud jusqu’à Washington.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Vous aurez des hommes sûrs et capables dans tous les bureaux de télégraphes pour lire les dépêches, avec ordre de se faire interpréter toutes les dépêches chiffrées.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Que tout cela soit exécuté dans le plus profond secret, dans le plus impénétrable secret.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Vous viendrez sans faute me faire votre rapport à l’heure habituelle.»

--«Oui, Monsieur.»

--«Allez maintenant.»

--«Oui, Monsieur.»

«Il était parti. L’inspecteur Blunt demeura silencieux et pensif un moment; le feu de son regard s’éteignit et disparut. Il se tourna vers moi et me dit d’une voix calme:

--«Je n’aime pas à me vanter. Ce n’est pas mon habitude, mais je crois pouvoir dire que nous trouverons l’éléphant.»

«Je lui pris les mains chaleureusement et le remerciai. J’étais sincère, tout ce que je voyais de cet homme me le faisait aimer davantage, et me faisait émerveiller sur les étonnants mystères de sa profession. Il était tard. Nous nous séparâmes, et je retournai chez moi le cœur autrement joyeux qu’à mon arrivée à son bureau.

II

«Le lendemain matin, les détails complets étaient dans tous les journaux. Il y avait même, en supplément, l’exposé des théories de l’agent un tel, ou un tel, sur la manière dont le coup avait été fait, sur les auteurs présumés du vol, et la direction qu’ils avaient dû prendre avec leur butin. Il y avait onze théories, embrassant toutes les possibilités. Et ce simple fait montra quels gens indépendants sont les détectives. Il n’y avait pas deux théories semblables, ou se rapprochant en quoi que ce fût, excepté sur un certain point, sur lequel les onze étaient absolument d’accord. C’était que, quoiqu’on eût bouleversé et démoli l’arrière de ma maison, et que la porte seule fût restée fermée à clef, l’éléphant n’avait pu passer par la brèche pratiquée, mais par quelque autre issue encore inconnue. Tous s’accordaient à dire que les voleurs n’avaient pratiqué cette brèche que pour induire la police en erreur. Cela ne me serait pas venu à l’idée, non plus qu’à tout homme ordinaire, mais les détectives ne s’y laissèrent pas prendre un seul instant.

«Ainsi la chose qui me paraissait la seule claire était celle où je m’étais le plus lourdement trompé. Les onze théories mentionnaient toutes le nom des voleurs supposés, mais pas deux ne donnaient les mêmes noms. Le nombre total des personnes soupçonnées était de trente-sept. Les divers comptes-rendus des journaux se terminaient par l’énoncé de l’opinion la plus importante de toutes, celle de l’inspecteur en chef Blunt. Voici un extrait de ce qu’on lisait:

«L’inspecteur en chef connaît les deux principaux coupables. Ils se nomment «Brick Duffy» et «Rouge Mac Fadden». Dix jours avant que le vol fût accompli, il en avait eu connaissance, et avait sans bruit pris les mesures pour mettre à l’ombre ces deux coquins notoires. Malheureusement on perdit leurs traces juste la nuit du rapt, et avant qu’on les eût retrouvées, l’oiseau, c’est-à-dire l’éléphant, s’était envolé.

«Duffy et Mac Fadden sont les deux plus insolents vauriens de leur profession. Le chef a des raisons de croire que ce sont les mêmes qui dérobèrent, l’hiver dernier, par une nuit glaciale, le poêle du poste de police, ce qui eut pour conséquence de mettre le chef et les hommes de police entre les mains des médecins avant l’aube, les uns avec des doigts gelés, d’autres, les oreilles, ou d’autres membres.»

«Après avoir lu la moitié de ce passage, je fus plus étonné que jamais de la merveilleuse sagacité de cet homme. Non seulement il voyait d’un œil clair tous les détails présents, mais l’avenir même ne lui était pas caché! J’allai aussitôt à son bureau, et lui dis que je ne pouvais m’empêcher de regretter qu’il n’eût pas fait tout d’abord arrêter ces gens et empêché ainsi le mal et le dommage. Sa réponse fut simple et sans réplique:

--«Ce n’est point notre affaire de prévenir le crime, mais de le punir. Nous ne pouvons pas le punir tant qu’il n’a pas été commis.»

«Je lui fis remarquer en outre que le secret dont nous avions enveloppé nos premières recherches avait été divulgué par les journaux; que non seulement tous nos actes, mais même tous nos plans et projets avaient été dévoilés, que l’on avait donné le nom de toutes les personnes soupçonnées; elles n’auraient maintenant rien de plus pressé que de se déguiser ou de se cacher.

--«Laissez faire. Ils éprouveront que, quand je serai prêt, ma main s’appesantira sur eux, dans leurs retraites, avec autant de sûreté que la main du destin. Pour les journaux, nous devons marcher avec eux. La renommée, la réputation, l’attention constante du public sont le pain quotidien du policier. Il doit rendre manifeste ce qu’il fait, pour qu’on ne suppose pas qu’il ne fait rien; il faut bien qu’il fasse connaître d’avance ses théories, car il n’y a rien d’aussi curieux et d’aussi frappant que les théories d’un détective, et rien qui lui vaille plus de respect et d’admiration. Si les journaux publient nos projets et nos plans, c’est qu’ils insistent pour les avoir, et nous ne pouvons leur refuser sans leur faire injure; nous devons constamment mettre nos agissements sous les yeux du public, sinon le public croira que nous n’agissons pas. Il est d’ailleurs plus agréable de lire dans un journal: «Voici l’ingénieuse et remarquable théorie de l’inspecteur Blunt», que d’y trouver quelque boutade de mauvaise humeur, ou pis encore, quelque sarcasme.»

--«Je vois la force de votre raisonnement, mais j’ai remarqué qu’en un passage de vos observations dans les journaux de ce matin, vous aviez refusé de faire connaître votre opinion sur un point accessoire.»

--«Oui, c’est ce que nous faisons toujours, cela fait bon effet. D’ailleurs, je n’avais pas d’opinion du tout sur ce point.»

«Je déposai une somme d’argent considérable entre les mains de l’inspecteur, pour couvrir les dépenses courantes; et je m’assis pour attendre des nouvelles: nous pouvions espérer avoir des télégrammes à chaque minute. Entre temps, je relus les journaux et notre circulaire, et je constatai que les 25,000 dollars de récompense semblaient n’être offerts qu’aux détectives seulement; je dis qu’il aurait fallu les offrir à quiconque trouverait l’éléphant, mais l’inspecteur me répondit:

--«Ce sont les détectives qui trouveront l’éléphant, par conséquent la récompense ira à qui de droit. Si la trouvaille est faite par quelque autre personne, ce ne sera jamais que parce qu’on aura épié les détectives, et qu’on aura mis à profit les indications qu’ils se seront laissé voler, et ils auront droit, de toute façon, à la récompense. Le but d’une prime de cette nature est de stimuler le zèle des hommes qui consacrent leur temps et leurs talents acquis à ces sortes de recherches, et non pas de favoriser des citoyens quelconques qui ont la chance de faire une capture sans avoir mérité la récompense par des mérites et des efforts spéciaux.»

«Cela me parut assez raisonnable. A ce moment, l’appareil télégraphique qui était dans un coin de la pièce commença à cliqueter et la dépêche suivante se déroula:

«Flower Station, New-York, 7 h. 30 matin.

«Suis sur une piste. Trouvé série de profonds sillons traversant ferme près d’ici, les ai suivis pendant deux milles direction est. Sans résultat. Crois éléphant a pris direction ouest. Je filerai de ce côté.

«DARLEY, détective.»

--«Darley est un des meilleurs hommes de la division, dit l’inspecteur; nous aurons bientôt d’autres nouvelles de lui.»

«Le télégramme nº2 arriva.

«Barker’s, N. J., 7 h. 30 matin.

«Arrive à l’instant. Effraction dans verrerie ici nuit dernière, huit cents bouteilles enlevées. Eau en grande quantité ne se trouve qu’à cinq milles d’ici; me transporte de ce côté. Éléphant probablement altéré, bouteilles vides trouvées.

«BAKER, détective.»

--«Cela promet, dit l’inspecteur, je vous avais bien dit que le régime de l’animal nous mettrait sur la trace.»

«Télégramme nº3.

«Taylorville, L. I., 8 h. 15 matin.

«Une meule de foin près d’ici disparue pendant la nuit. Probablement dévorée. Relevé et suivi la piste.

«HUBARD, détective.»

--«Quel chemin il fait! dit l’inspecteur. Je savais d’ailleurs que nous aurions du mal, mais nous l’attraperons.»

«Flower Station, N. Y., 9 h. matin.

«Relevé les traces à trois milles vers l’ouest. Larges, profondes, déchiquetées. Nous venons de rencontrer un fermier qui dit que ce ne sont pas des traces d’éléphant. Il prétend que ce sont des traces de trous où il mit des plants d’arbres lors des gelées de l’hiver dernier. Donnez-moi des indications sur la marche à suivre.

«DARLEY, détective.»

--«Ah! ah! un complice des voleurs! Nous brûlons», dit l’inspecteur.

«Il télégraphia à Darley:

«Arrêtez l’homme et forcez-le à nommer ses complices. Continuez à suivre les traces... jusqu’au Pacifique, s’il le faut.

«BLUNT, chef détective.»

«Autre télégramme.

«Coney-Point, Pa., 8 h. 45 matin.

«Effraction à l’usine à gaz pendant la nuit. Quittances trimestrielles non payées disparues. Relevé et suivi la piste.»

--«Ciel! s’exclama l’inspecteur. Mange-t-il aussi des quittances?»

--«Par inadvertance, sans doute, répondis-je. Des quittances ne peuvent être une nourriture suffisante. Du moins, prises seules.»

«Puis arriva ce télégramme émouvant:

«Ironville, N. Y., 9 h. 30 matin.

«J’arrive. Ce village est dans la consternation. Éléphant passé ici à cinq heures du matin. Les uns disent qu’il se dirige vers l’ouest; d’autres, vers le nord; quelques-uns, vers le sud. Mais personne n’est resté pour faire au moment une observation précise. Il a tué un cheval. J’en ai mis un morceau de côté comme indice. Il l’a tué avec la trompe. D’après la nature du coup, je crois qu’il a été porté à gauche. D’après la position où on a trouvé le cheval, je crois que l’éléphant se dirige au nord, suivant la ligne du chemin de fer de Berkley. Il a une avance de quatre heures et demie. Mais nous le suivons de près.

«HARVES, détective.»

«Je poussai une exclamation de joie. L’inspecteur était calme comme une image. Il toucha posément son timbre.

--«Alaric, envoyez-moi le capitaine Burns.»

«Burns entra.

--«Combien d’hommes disponibles avez-vous?»

--«Quatre-vingt-seize, Monsieur.»

--«Envoyez-les dans le nord, immédiatement. Concentration sur la ligne de Berkley, au nord d’Ironville.»

--«Oui, Monsieur.»