Part 12
_Amoureux délaissé._--«J’ai aimé, et j’aime encore, la belle Edwitha Howard, et je voulais l’épouser. Hélas! durant un court voyage que j’ai fait à Benicia, la semaine dernière, hélas! elle a épousé Jones. Mon bonheur est-il à jamais perdu? N’ai-je plus aucun recours?»
--«Certainement, vous en avez. Toute la loi, écrite ou non, est pour vous. L’_intention_ et non pas l’acte, constitue le _crime_, en d’autres termes constitue le _fait_. Si vous appelez votre meilleur ami un fou, avec l’_intention_ de l’insulter, c’est une insulte. Si vous le faites pour plaisanter, sans _intention_ offensante, _ce n’est pas_ une insulte. Si vous tirez un coup de pistolet accidentellement et tuez un homme, vous pouvez aller tranquille, vous n’avez pas commis de meurtre. Mais si vous essayez de tuer un homme, avec l’_intention_ manifeste de le tuer, et que vous le manquiez tout à fait, la loi décide cependant que l’_intention_ constitue le crime, et vous êtes coupable de meurtre. Donc, si vous aviez épousé Edwitha par _accident_, sans en avoir l’_intention_ réelle, vous ne seriez pas du tout marié avec elle, parce que l’acte du mariage ne pourrait être complet sans l’_intention_. Et donc, dans l’esprit rigoureux de la loi, puisque vous aviez l’_intention_ formelle d’épouser Edwitha, bien que vous ne l’ayez pas fait, vous l’avez épousée tout de même parce que, comme je le disais tout à l’heure, l’intention constitue le crime. Il est aussi clair que le jour qu’Edwitha est votre femme, et votre recours consiste à prendre un bâton et à taper sur Jones avec ce bâton aussi fort que vous pourrez. Tout homme a le droit de protéger sa femme contre les avances d’un étranger. Une autre alternative se présente. Vous avez été le premier mari d’Edwitha à cause de votre _intention_ formelle, et maintenant vous pouvez la poursuivre comme bigame pour avoir épousé Jones. Mais il y a un autre point de vue dans ce cas si compliqué. Vous aviez l’_intention_ d’épouser Edwitha, et en conséquence, suivant la loi, elle est votre _femme_. Il n’y a aucun doute sur ce point. Mais elle ne vous a pas épousé, et elle n’a jamais eu l’_intention_ de vous épouser. Vous n’êtes donc pas son _mari_. Donc, en épousant Jones, elle était coupable de bigamie, puisqu’elle était déjà la _femme_ d’un autre homme, ce qui est rigoureusement déduit jusque-là; mais, en même temps, remarquez-le, elle n’avait pas d’autre _mari_ quand elle a épousé Jones, puisqu’elle n’avait jamais eu l’_intention_ de vous épouser. Elle n’est donc pas bigame. Par suite de tout ce qui précède, Jones a épousé une _jeune fille_, qui était une _veuve_ en même temps, et aussi la _femme_ d’un autre homme, et qui cependant n’avait pas de _mari_ et n’en avait jamais eu, et n’avait jamais eu l’_intention_ d’en avoir un, et par conséquent, comme il est clair, n’avait jamais été _mariée_. Par le même raisonnement vous êtes _célibataire_, puisque vous n’avez jamais été le _mari_ de personne, et vous êtes _marié_ puisque vous avez une _femme_ vivante, et dans tous les cas vous êtes _veuf_, puisque vous avez perdu votre _femme_. Et vous êtes enfin un _âne_, pour être allé à Benicia dans ces conditions, alors que tout était si embrouillé. Et en même temps je me trouve moi-même si extraordinairement enlacé dans les complications de cette situation bizarre que je dois renoncer à vous donner de plus longs avis. Je m’y perdrais et deviendrais inintelligible. Je pourrais fort bien, si je voulais, reprendre l’argument où je l’ai laissé, et, en le suivant rigoureusement, démontrer, pour vous être agréable, ou que vous n’avez jamais existé, ou que vous êtes mort à l’heure actuelle, et par conséquent n’avez rien à faire de l’infidèle Edwitha. Je suis sûr que je le pourrais, si vous deviez y trouver quelque soulagement.»
_Arthur Augustus._--«Non. Vous êtes dans l’erreur. C’est la façon de lancer une brique ou un tomahawk. Mais elle ne saurait convenir pour un bouquet.»
L’HISTOIRE SE RÉPÈTE
Le suivant, je l’ai trouvé dans un journal des îles Sandwich, qui me fut envoyé par un ami, du fond de cette paisible retraite. La coïncidence entre ma propre expérience et celle dont parle ici feu M. Benton est si frappante que je ne puis m’empêcher de publier et de commenter ce paragraphe. Voici le texte du journal sandwich:
«Combien touchant, le tribut payé par feu l’honorable T. H. Benton à l’influence de sa mère!--«Ma mère me demanda de ne jamais fumer. Je n’ai jamais touché de tabac depuis ce jour-là jusqu’à aujourd’hui. Elle me demanda de ne plus jouer. Je n’ai jamais plus touché une carte. Je suis incapable quand j’ai vu jouer de dire qui a perdu. Elle me mit en garde, aussi, contre la boisson. Si j’ai quelques qualités d’endurance actuellement, si j’ai pu me rendre quelque peu utile dans la vie, je l’attribue à mon obéissance à ses vœux pieux et corrects. Quand j’avais sept ans elle me demanda de ne pas boire, et je fis alors le vœu d’abstinence absolue. Si j’y fus constamment fidèle, c’est à ma mère que je le dois.»
Je n’ai jamais rien vu de si curieux. C’est presque un bref résumé de ma propre carrière morale, en substituant simplement une grand’mère à une mère. Combien je me rappelle ma grand’mère me demandant de ne pas fumer! Vieille chère âme! «Je vous y prends, affreux roquet! Bon! Que je vous y prenne encore, à mâcher du tabac avant le dîner! Et je vous parie que je vous donne le fouet jusqu’à vous laisser pour mort.»
De ce jour à aujourd’hui, je n’ai jamais plus fumé dans la matinée.
Elle me demanda de ne pas jouer. Elle me chuchota: «Jetez-moi ces damnées cartes, tout de suite. Deux paires et un valet, idiot, et l’autre a une séquence.»
Je n’ai plus joué depuis ce jour, jamais plus, sans un jeu de rechange dans la poche. Je ne puis pas même dire qui doit perdre une partie, quand je n’ai pas fait moi-même le jeu.
Quand j’avais deux ans, elle me demanda de ne pas boire. Je fis le vœu d’abstinence complète.
Si je suis resté fidèle et si j’ai ressenti les effets bienfaisants de cette fidélité, jusqu’à ce jour, c’est à ma grand’mère que je le dois. Je n’ai jamais bu, depuis, une goutte, de quelque sorte d’eau que ce soit!
POUR GUÉRIR UN RHUME
C’est une chose sans doute excellente d’écrire pour l’amusement du public. Mais combien n’est-il pas plus beau et plus noble d’écrire pour son instruction, son profit, son bénéfice actuel et tangible. C’est le seul objet de cet article; si sa lecture apporte un soulagement à la santé de quelque solitaire souffrant de ma race, si elle ranime une fois encore le feu de l’espérance et de la joie dans ses yeux éteints, si elle réveille dans son cœur mourant les vives et généreuses impulsions des jours passés, je serai amplement récompensé de mon labeur. Mon âme sera inondée de la joie sacrée qu’un chrétien ressent, quand il a accompli un acte de bonté et d’utilité.
Ayant mené une vie pure et sans tache, j’ai le droit de croire que nul de ceux qui me connaissent ne rejettera les idées que je vais émettre, dans la crainte que j’essaye de le tromper. Que le public me fasse l’honneur de lire mes expériences pour la guérison d’un rhume, comme exposées ci-dessous, et de suivre la voie que j’ai tracée.
Quand la maison Blanche fut brûlée à Virginia-City, je perdis mon foyer, mon bonheur, ma santé, et ma malle. La perte des deux premiers articles était de peu de conséquence, puisqu’un foyer sans une mère ou une sœur, ou une jeune parente éloignée pour vous rappeler, en cachant votre linge sale ou en jetant vos chaussures à bas du manteau de la cheminée, qu’il y a quelqu’un pour penser à vous et vous chérir,--est chose aisée à retrouver. Et je me souciais fort peu de la perte de mon bonheur, car, n’étant pas un poète, la mélancolie ne pouvait séjourner longtemps auprès de moi. Mais perdre une bonne constitution et une meilleure malle sont des infortunes sérieuses. Le jour de l’incendie, ma constitution fut atteinte d’un rhume sévère, causé par le mouvement inaccoutumé que je me donnai pour essayer de me rendre utile. Tracas, d’ailleurs, bien en pure perte, car le plan que j’avais élaboré pour l’extinction du feu était si compliqué que je ne pus le terminer avant le milieu de la semaine suivante.
Dès que je commençai à éternuer, un ami me conseilla de prendre un bain de pieds chaud, et de me coucher ensuite. Peu après, un autre ami me conseilla de me lever et de prendre une douche froide. Ainsi fis-je. Avant qu’une heure fût écoulée, un autre ami me persuada qu’il était politique de nourrir un rhume et d’affamer une fièvre. J’avais les deux. Je pensai qu’il fallait commencer par me suralimenter pour le rhume, puis m’enfermer et laisser ma fièvre mourir d’inanition.
En pareil cas, je fais rarement les choses à demi. J’y vais carrément. Je donnai ma pratique à un étranger qui venait justement d’ouvrir un restaurant ce jour-là. Il demeura près de moi, dans un silence respectueux, jusqu’à ce que j’eusse fini de nourrir mon rhume, puis il me demanda s’il y avait souvent des rhumes dans Virginia-City. Sur ma réponse affirmative, il sortit et décrocha son enseigne.
Je partis pour mon bureau. En route, je rencontrai un autre ami intime, qui me conseilla de prendre un litre d’eau salée, bien chaude. Il affirma que rien au monde n’était plus efficace pour un rhume. Je croyais malaisément avoir la place de le loger. J’essayai pourtant. Le résultat fut surprenant. Je crus avoir expectoré mon âme immortelle.
Comme je relate mes expériences uniquement pour le bénéfice de ceux qui souffrent du mal dont je parle, je pense qu’ils m’approuveront de les mettre en garde contre la tendance qu’ils auraient à suivre certaines formes de traitement pour la raison qu’elles ont été inefficaces pour moi. C’est dans cette idée que je les détourne de l’eau chaude salée. Le remède est peut-être bon, mais trop violent. Si j’avais un autre rhume de cerveau, et qu’il ne me fût laissé d’autre alternative que de choisir entre ce traitement et un tremblement de terre, j’aimerais mieux courir le risque de ce dernier.
Quand la tempête déchaînée dans mon estomac se fut apaisée, et que je ne rencontrai plus sur ma route aucun bon Samaritain, je recommençai à emprunter des mouchoirs et à les mettre en pièces, comme j’avais accoutumé de le faire aux premières périodes de mon rhume, jusqu’au moment où je tombai sur une dame qui venait des plaines; elle habitait, me dit-elle, une contrée où les médecins étaient rares, et elle avait forcément acquis une certaine science dans le traitement des petites maladies usuelles. Elle devait, me parut-il, avoir en effet quelque expérience, car elle paraissait âgée d’au moins cent cinquante ans.
Elle mélangea une décoction de mélasse, d’eau-forte, de térébenthine, et d’autres drogues variées, et me prescrivit de prendre un plein verre du mélange tous les quarts d’heure. Je n’en ai jamais pris qu’une dose. Ce fut assez. Elle me dépouilla de tous mes principes moraux. Elle réveilla tous les instincts pervers de ma nature. Sous sa maligne influence, mon cerveau conçut des miracles de vilenie, mais mes mains furent trop faibles pour les exécuter. A ce moment, si ma vigueur n’avait été abattue par les assauts des remèdes infaillibles pris pour mon rhume, je suis persuadé que j’aurais essayé de voler le cimetière. Comme beaucoup de gens, j’ai souvent des idées tout à fait basses, et j’agis en conséquence. Mais avant de prendre ce médicament, je ne m’étais jamais abandonné à une dépravation si surnaturelle. J’en fus orgueilleux. Au bout de deux jours, je fus en état d’essayer de nouveaux remèdes. J’en pris quelques autres infaillibles, et, pour finir, mon rhume descendit du cerveau sur la poitrine.
Je me mis à tousser sans trêve, et ma voix baissa au-dessous de zéro. Je parlais sur un ton de tonnerre, deux octaves au-dessous de mon ton naturel. Je ne pouvais obtenir mon repos ordinaire de la nuit qu’en toussant jusqu’à perdre l’âme et me réduire à un état d’épuisement absolu, et, malgré tout, dès que je commençais à parler dans mon sommeil, ma voix discordante m’éveillait de nouveau.
Ma situation devenait plus grave de jour en jour. On me conseilla le gin pur. J’en pris. Puis le gin avec la mélasse. J’en pris aussi. Puis le gin avec des oignons. J’ajoutai les oignons et pris le tout ensemble, gin, mélasse, oignons. Aucun résultat, sinon que ma respiration devint pareille à un ronflement.
Je découvris que je devais voyager pour ma santé. J’allai jusqu’au lac Bigler, avec mon camarade reporter, Wilson. C’est une consolation pour moi de songer que nous voyageâmes en grand apparat. Nous partîmes par le coche des excursionnistes; mon ami avait avec lui tout son bagage, consistant en deux excellents mouchoirs de soie et une photographie de sa grand’mère. Nous naviguâmes, chassâmes, pêchâmes et dansâmes du matin au soir, et du soir au matin je soignai mon rhume. Ainsi faisant, je réussis à rendre plus agréable que la précédente chacune des vingt-quatre heures de la journée. Mon rhume aussi, à chaque heure, fut en progrès.
On me conseilla de m’envelopper dans un drap mouillé. Je n’avais jamais refusé un remède, et il me parut de mauvais goût de commencer alors. Je me décidai donc à prendre un bain de drap mouillé, sans avoir d’ailleurs la moindre idée de ce que cela pouvait être. On me l’administra à minuit, par une température exceptionnellement froide. On mit à nu ma poitrine et mon dos, et un drap qui me parut avoir un kilomètre de long, trempé dans l’eau glacée, fut enroulé autour de moi, jusqu’à ce que je fusse semblable à un écouvillon de canon Columbia.
C’est un procédé cruel. Quand le drap glacé touche votre peau, cela vous fait violemment sursauter, et vous vous mettez à haleter comme on respire dans l’agonie; j’eus les os glacés jusqu’à la moelle, et suspendu le battement de mon cœur. Je crus que ma dernière heure était venue.
Le jeune Wilson dit que cette circonstance lui rappelait l’aventure d’un nègre qu’on allait baptiser, et qui échappa au pasteur, et faillit être noyé. Il pataugea un moment, puis sortit de l’eau presque étouffé et furieusement en colère, et gagna le rivage, en soufflant de l’eau comme une baleine, et faisant remarquer d’un ton fort âpre que «un de ces jours, quelque gentleman risquait fort de laisser sa peau dans une satanée folie semblable».
Ne prenez jamais un bain de drap mouillé, jamais! Après le désagrément de rencontrer une dame de connaissance, qui pour des raisons connues d’elle seule ne vous voit pas quand elle vous regarde, et ne vous reconnaît pas quand elle vous voit, c’est la chose la plus inconfortable du monde.
Mais, comme je le disais, quand ce procédé fut reconnu impuissant à guérir mon rhume, une dame de mes amies me conseilla d’appliquer un cataplasme de moutarde sur ma poitrine. Je suis sûr que cela m’aurait guéri, si le jeune Wilson n’eût été là. Avant de me mettre au lit, je posai le cataplasme, un superbe, de dix-huit pouces carrés, à portée de ma main, pour le prendre quand je serais prêt. Mais pendant la nuit le jeune Wilson rentra, affamé, et... supposez ce que vous voudrez.
Après une semaine au lac Bigler, j’allai aux sources d’eaux chaudes, et, en outre des eaux, je pris là un tas des plus abominables médecines qu’on ait jamais fabriquées. Elles m’auraient guéri, mais je devais retourner à Virginia-City. De retour là, malgré les remèdes nouveaux et variés que j’absorbai chaque jour, je m’arrangeai pour aggraver mon mal par des négligences et des imprudences.
Je décidai en définitive de visiter San Francisco; le premier jour que j’y fus, une dame de l’hôtel me conseilla de prendre un litre de whisky toutes les vingt-quatre heures. Un ami que j’avais dans la ville me donna le même conseil. Cela faisait deux litres, je les pris, et suis encore vivant.
Dans la meilleure intention du monde, je soumets aux infortunés qui souffrent du même mal la série des traitements variés que j’ai suivis. Qu’ils en fassent l’expérience. Si cela ne les guérit pas, le pire qui puisse leur arriver est d’en mourir.
FEU BENJAMIN FRANKLIN
«Ne remettez jamais à demain ce que vous pouvez aussi bien faire après-demain.» B. F.
Cet individu était une de ces personnes que l’on appelle philosophes. Il était jumeau, étant né simultanément dans deux maisons différentes de Boston. Les maisons existent encore aujourd’hui, et portent des inscriptions relatant ce fait. Les inscriptions sont assez claires, et d’ailleurs, presque inutiles, car, de toute façon, les habitants appellent sur ces deux maisons l’attention des étrangers, et souvent plusieurs fois par jour. Le sujet de cette étude était de nature vicieuse, et de bonne heure prostitua ses talents à inventer des maximes et des aphorismes calculés pour tourmenter les jeunes générations des âges suivants. Même ses actes les plus simples étaient machinés pour pouvoir être offerts en exemples aux petits garçons de tous les temps, qui sans cela eussent été si heureux. C’est avec cette idée qu’il voulut être le fils d’un fabricant de savon, sans aucune autre raison probablement que de rendre suspects les efforts de tous les garçons futurs qui essayeraient d’arriver à quelque chose, et qui ne seraient pas les fils d’un fabricant de savon. Avec une malveillance unique dans l’histoire, il travaillait tout le jour, et veillait toutes les nuits, et faisait semblant d’étudier l’algèbre à la lueur d’un feu couvert, pour forcer tous les autres garçons à faire de même, s’ils ne veulent pas qu’on leur jette sans cesse à la tête Benjamin Franklin. Non content de ces procédés, il trouvait de bon goût de vivre uniquement de pain et d’eau claire, et d’étudier l’astronomie pendant les repas, chose qui a causé, depuis, le malheur de millions d’enfants, dont les pères avaient lu la pernicieuse biographie de ce personnage.
Ses maximes étaient pleines d’animosité contre les petits garçons. Encore aujourd’hui, pas un d’eux ne peut suivre un simple instinct naturel sans trébucher sur quelqu’un de ces éternels aphorismes et entendre aussitôt citer du Franklin. S’il achète deux sous de pistaches, son père lui dit: «Rappelle-toi, mon fils, le mot de Franklin: un sou par jour fait un franc par an», et tout le plaisir des pistaches est empoisonné. S’il veut jouer à la toupie quand il a fini ses devoirs, son père déclare: «La temporisation est le voleur du temps.» S’il fait une action vertueuse, il n’obtient jamais rien en retour, car «la vertu est à elle-même sa récompense». Et le pauvre enfant est harcelé jusqu’à mourir, et privé de son sommeil parce que Franklin a dit un jour dans un de ses moments d’inspiration méchante:
Se coucher et se lever tôt Rend l’homme sain, riche, et pas sot.
Comme s’il pouvait être question pour un garçon d’être en bonne santé, riche et sage, dans ces conditions! Les ennuis que cette maxime m’a valus, tout le temps que mes parents l’ont expérimentée sur moi, aucune langue ne pourra les dire. Le résultat naturel est mon état présent de débilité générale, d’indigence et de folie. Mes parents avaient l’habitude de me faire lever parfois avant neuf heures du matin, du temps que j’étais enfant. S’ils m’avaient laissé prendre le repos qu’il me fallait, où en serais-je maintenant? Je tiendrais sûrement un magasin et je serais honoré par tous.
Et quelle vieille fripouille audacieuse était l’homme dont nous racontons l’histoire! Pour s’autoriser à jouer au cerf-volant le dimanche, il avait imaginé d’accrocher une clef à la ficelle, et de faire croire qu’il pêchait à la foudre. Et le public ingénu rentrait chez soi en exaltant la sagesse et le génie de ce vieux profanateur du jour saint. Si quelqu’un le surprenait s’amusant à la toupie tout seul, alors qu’il avait plus de soixante ans, il affectait aussitôt d’être en train de calculer comment le gazon poussait, comme si cela l’eût regardé! Mon grand-père l’a bien connu: «Benjamin Franklin, disait-il, était toujours en train, toujours affairé.» Si on le trouvait, dans sa vieillesse, occupé à attraper des mouches, ou à faire des pâtés de sable, ou à patiner sur la trappe de la cave, il prenait aussitôt une mine grave, et lâchait une maxime, et s’en allait le nez en l’air et le bonnet de travers, essayant de paraître préoccupé et bizarre. C’était un rude malin.
C’est lui qui a inventé un poêle qui fume la tête d’un homme comme un jambon en quatre heures d’horloge. On devine la satisfaction diabolique qu’il a dû avoir à lui donner son nom.
Il était toujours à raconter vaniteusement comment il fit son entrée dans Philadelphie, avec pour tout potage deux shillings dans sa poche et quatre pains sous le bras. Mais, en réalité, si vous venez à examiner la chose avec un esprit critique, ce n’était rien du tout. N’importe qui aurait pu en faire autant.
C’est à lui qu’appartient l’honneur d’avoir soutenu qu’il y aurait avantage pour les soldats à se servir comme autrefois de flèches et d’arcs, au lieu de baïonnettes et de fusils. Il faisait remarquer, avec son bon sens habituel, que la baïonnette pouvait rendre des services en certains cas, mais qu’il doutait qu’on pût s’en servir à distance utilement.
Benjamin Franklin fit beaucoup de choses importantes pour son pays, pays nouveau qui devint honorablement célèbre pour avoir donné le jour à un tel fils. On ne se propose pas ici d’ignorer ou de diminuer ses mérites. Ce que l’on veut, c’est uniquement réduire à leur juste valeur les maximes prétentieuses, affectant une grande nouveauté, qu’il a fabriquées à grand renfort de banalités qui étaient déjà regardées comme d’assommantes platitudes au temps de la tour de Babel; et aussi démolir son poêle, et ses théories militaires, et ses allures indécentes pour se faire remarquer à son entrée à Philadelphie, et sa manie de jouer au cerf-volant, et de gaspiller son temps en mille sottises pareilles, quand il aurait eu mieux à faire en allant vendre son suif ou fabriquer ses bougies. J’ai voulu surtout détruire au moins en partie la désastreuse idée qui domine dans la tête des pères de famille, que Franklin a acquis son génie en se livrant à des travaux puérils, en étudiant au clair de la lune, en se levant au milieu de la nuit au lieu d’attendre le jour comme un chrétien. Et j’ai voulu m’élever contre cette idée qu’un pareil programme, rigoureusement appliqué, ferait un Franklin de chaque fils de fou. Il serait temps pour les gens de se rendre compte que toutes ces excentricités déplorables de l’instinct et de la conduite sont seulement les _preuves_ et non pas les _causes_ du génie. Je voudrais avoir été le père de mes parents assez longtemps pour leur faire comprendre cette vérité, et les disposer ainsi à laisser leur fils mener une vie plus heureuse. Quand j’étais enfant, j’ai dû fabriquer du savon, bien que mon père fût riche; j’ai dû me lever de bonne heure le matin, et étudier la géométrie à déjeuner, et m’en aller vendre des vers que j’avais composés, et agir en tout exactement comme Franklin, dans le bel espoir que je serais un jour un Franklin. Et voyez ce que je suis devenu!
L’ÉLÉPHANT BLANC VOLÉ
I
La suivante curieuse histoire me fut contée par un gentleman rencontré en chemin de fer. C’était un homme de plus de soixante-dix ans. Sa physionomie profondément bonne et honnête, son air sérieux et sincère mettaient une empreinte de vérité indiscutable sur chaque affirmation qui tombait de ses lèvres. Voici son récit: