Part 16
On nous retira de la plate-forme, une heure après, à la station suivante, glacés et insensibles; j’en eus une fièvre violente, et ne sus plus rien pendant trois semaines. J’appris alors que j’avais passé cette nuit effroyable en compagnie d’une inoffensive caisse de fusils, et d’un lot de fromages sans malice aucune, mais la vérité arriva trop tard pour me sauver. L’imagination avait fait son œuvre, et ma constitution est ruinée pour toujours. Ni les Bermudes ni aucune autre terre ne pourront me rendre la santé. C’est mon dernier voyage. Je retourne à mon foyer pour mourir.
NUIT SANS SOMMEIL
Nous fûmes au lit à dix heures, car nous devions nous lever au petit jour pour continuer notre route vers chez nous. J’étais un peu énervé, mais Harris s’endormit tout de suite. Il y a dans cet acte un je ne sais quoi qui n’est pas exactement une insulte et qui est pourtant une insolence, et une insolence pénible à souffrir. Je réfléchissais sur cette injure, et cependant j’essayais de m’endormir. Mais plus j’essayais, plus je m’éveillais. J’en vins à méditer tristement dans l’obscurité, sans autre compagnie qu’un dîner mal digéré. Mon esprit partit, peu à peu, et aborda le début de tous les sujets sur lesquels on ait jamais réfléchi. Mais sans aller jamais plus loin que le début. C’était toucher et partir. Il volait de pensée en pensée avec une prodigieuse rapidité. Au bout d’une heure ma tête était un parfait tourbillon. J’étais épuisé, fatigué à mort.
La fatigue devint si grande qu’elle commença à lutter avec l’excitation nerveuse. Tandis que je me croyais encore éveillé, je m’assoupissais en réalité dans une inconscience momentanée, d’où j’étais violemment tiré par une secousse qui rompait presque mes articulations,--l’impression du moment étant que je tombais dans quelque précipice. Après avoir dégringolé dans huit ou neuf précipices, et m’être ainsi aperçu que la moitié de mon cerveau s’était éveillée à plusieurs reprises, tandis que l’autre moitié dormait, soupçonnée de la première qui luttait pour résister, l’assoupissement complet commença à étendre son influence graduelle sur une plus grande partie de mon territoire cérébral, et je tombai dans une somnolence qui devint de plus en plus profonde, et qui était sans doute sur le point de se transformer en solide et bienfaisante stupeur, pleine de rêves, quand... Qu’y avait-il donc?
Mes facultés obscurcies furent en partie ramenées vers la conscience, et prirent une attitude réceptive. Là-bas, d’une distance immense, illimitée, venait quelque chose qui grandissait, grandissait, approchait, et qu’on put bientôt reconnaître pour un son. Au début, cela ressemblait plutôt à un sentiment. Ce bruit était à un kilomètre, maintenant. Peut-être le murmure d’une tempête. Puis, il s’approchait. Il n’était pas à un quart de mille. Était-ce le grincement étouffé d’une machine lointaine? Non. Le bruit s’approchait, plus près encore, plus près, et à la fin il fut dans la chambre même. C’était simplement une souris en train de grignoter la boiserie. Ainsi c’était pour cette bagatelle que j’avais si longtemps retenu ma respiration!
Bien. C’était une chose faite. Il n’y avait pas à y revenir. J’allais m’endormir tout de suite et réparer le temps perdu. Vaine pensée! Sans le vouloir, sans presque m’en douter, je me mis à écouter le bruit attentivement et même à compter machinalement les grincements de la râpe à muscade de la souris. Bientôt, cette occupation me causa une souffrance raffinée. Cependant j’aurais peut-être supporté cette impression pénible, si la souris avait continué son œuvre sans interruption. Mais non. Elle s’arrêtait à chaque instant. Et je souffrais bien plus en écoutant et attendant qu’elle reprît que pendant qu’elle était en train. Au bout de quelque temps, j’aurais payé une rançon de cinq, six, sept, dix dollars, pour être délivré de cette torture. Et à la fin j’offrais de payer des sommes tout à fait en disproportion avec ma fortune. Je rabattis mes oreilles, c’est-à-dire je ramenai les pavillons, et les roulai en cinq ou six plis, et les pressai sur le conduit auditif, mais sans résultat. Mon ouïe était si affinée par l’énervement que j’avais comme un microphone et pouvais entendre à travers les plis sans difficulté.
Mon angoisse devenait de la frénésie. A la fin, je fis ce que tout le monde a fait, depuis Adam, en pareil cas. Je décidai de jeter quelque chose. Je cherchai au bas du lit, et trouvai mes souliers de marche, puis je m’assis dans le lit, et attendis, afin de situer le bruit exactement. Je ne pus y parvenir. Il était aussi peu situable qu’un cri de grillon. On croit toujours qu’il est là où il n’est pas. Je lançai donc un soulier au hasard, avec une vigueur sournoise. Le soulier frappa le mur au-dessus du lit d’Harris et tomba sur lui. Je ne pouvais pas supposer qu’il irait si loin. Harris s’éveilla, et je m’en réjouis, jusqu’au moment où je m’aperçus qu’il n’était pas en colère. Alors je fus désolé. Il se rendormit rapidement, ce qui me fit plaisir. Mais aussitôt le grignotement recommença, ce qui renouvela ma fureur. Je ne voulais pas éveiller de nouveau Harris, mais le bruit continuant me contraignit à lancer l’autre soulier. Cette fois, je brisai un miroir; il y en avait deux dans la chambre. Je choisis le plus grand, naturellement. Harris s’éveilla encore, mais n’eut aucune plainte, et je fus plus triste qu’avant. Je me résolus à subir toutes les tortures humaines plutôt que de l’éveiller une troisième fois.
La souris pourtant s’éloigna, et peu à peu je m’assoupissais, quand une horloge commença à sonner. Je comptai tous les coups, et j’allais me rendormir quand une autre horloge sonna. Je comptai. Alors les deux anges du grand carillon de l’hôtel de ville se mirent à lancer de leurs longues trompettes des sons riches et mélodieux. Je n’avais jamais ouï de notes plus magiques, plus mystérieuses, plus suaves. Mais quand ils se mirent à sonner les quarts d’heure, je trouvai la chose exagérée. Chaque fois que je m’assoupissais un moment, un nouveau bruit m’éveillait. Chaque fois que je m’éveillais, je faisais glisser la couverture, et j’avais à me pencher jusqu’au sol pour la rattraper.
A la fin, tout espoir de sommeil s’enfuit. Je dus reconnaître que j’étais décidément et désespérément éveillé. Tout à fait éveillé, et en outre j’étais fiévreux et j’avais soif. Après être resté là à me tourner et me retourner aussi longtemps que je pus, il me vint l’idée excellente de me lever, de m’habiller, de sortir sur la grande place pour prendre un bain rafraîchissant dans le bassin de la fontaine, et attendre le matin en fumant et en rêvant.
Je pensais pouvoir m’habiller dans l’obscurité sans éveiller Harris. J’avais exilé mes souliers au pays de la souris, mais les pantoufles suffisaient, pour une nuit d’été. Je me levai donc doucement, et je trouvai graduellement tous mes effets, sauf un de mes bas. Je ne pouvais tomber sur sa trace, malgré tous mes efforts. Il me le fallait, cependant. Je me mis donc à quatre pattes et m’avançai à tâtons, une pantoufle au pied, l’autre dans la main, scrutant le plancher, mais sans résultat. J’élargis le cercle de mon excursion et continuai à chercher en tâtonnant. A chaque fois que se posait mon genou, comme le plancher craquait! Et quand je me heurtais au passage contre quelque objet, il me semblait que le bruit était trente-cinq ou trente-six fois plus fort qu’en plein jour. Dans ce cas-là, je m’arrêtais et retenais ma respiration pour m’assurer qu’Harris ne s’était pas éveillé, puis je continuais à ramper. J’avançais de côté et d’autre, sans pouvoir trouver le bas. Je ne rencontrais absolument pas autre chose que des meubles. Je n’aurais jamais supposé qu’il y eût tant de meubles dans la chambre au moment où je vins me coucher. Mais il en grouillait partout maintenant, spécialement des chaises. Il y avait des chaises à tous les endroits. Deux ou trois familles avaient-elles emménagé, dans l’intervalle? Et jamais je ne découvrais une de ces chaises à temps, mais je les frappais toujours en plein et carrément de la tête. Mon irritation grandissait, et tout en rampant de côté et d’autre, je commençais à faire à voix basse d’inconvenantes réflexions.
Finalement, dans un violent accès de fureur, je décidai de sortir avec un seul bas. Je me levai donc et me dirigeai, à ce que je pensais, vers la porte, et soudain je vis devant moi mon image obscure et spectrale dans la glace que je n’avais pas brisée. Cette vue m’arrêta la respiration un moment. Elle me prouva aussi que j’étais perdu et ne soupçonnais pas où je pouvais être. Cette pensée me chagrina tellement que je dus m’asseoir sur le plancher et saisir quelque chose pour éviter de faire éclater le plafond sous l’explosion de mes sentiments. S’il n’y avait eu qu’un miroir, peut-être aurait-il pu me servir à m’orienter. Mais il y en avait deux, et c’était comme s’il y en avait eu mille. D’ailleurs, ils étaient placés sur les deux murs opposés. J’apercevais confusément la lueur des fenêtres, mais dans la situation résultant de mes tours et détours, elles se trouvaient exactement là où elles n’auraient pas dû être, et ne servaient donc qu’à me troubler au lieu de m’aider à me retrouver.
Je fis un mouvement pour me lever, et je fis tomber un parapluie. Il heurta le plancher, dur, lisse, nu, avec le bruit d’un coup de pistolet. Je grinçai des dents et retins ma respiration. Harris ne remua pas. Je relevai doucement le parapluie et le posai avec précaution contre le mur. Mais à peine eus-je retiré la main que son talon glissa sous lui et qu’il tomba avec un autre bruit violent. Je me recroquevillai et j’attendis un moment, dans une rage muette. Pas de mal. Tout était tranquille. Avec le soin le plus scrupuleux et le plus habile, je redressai le parapluie une fois de plus, retirai la main... et il tomba de nouveau.
J’ai reçu une éducation excellente, mais si la chambre n’avait pas été plongée dans une sombre, solennelle et effrayante tranquillité, j’aurais sûrement proféré une de ces paroles qu’on n’eût pu mettre dans un livre de l’école du dimanche sans en compromettre la vente. Si mes facultés mentales n’avaient été depuis longtemps réduites à néant par l’épuisement où je me trouvais, je n’aurais pas essayé une minute de faire tenir un parapluie debout, dans l’obscurité, sur un de ces parquets allemands, polis comme une glace. En plein jour, on échouerait une fois sur cinq. J’avais une consolation, pourtant: Harris demeurait calme et silencieux. Il n’avait pas bronché.
Le parapluie ne pouvait me donner aucune indication locale. Il y en avait quatre dans la chambre, et tous pareils. Je pensai qu’il serait pratique de suivre le mur, en essayant de trouver la porte. Je me levai pour commencer mon expérience, et je décrochai un tableau. Ce n’était pas un grand tableau, mais il fit plus de bruit qu’un panorama. Harris ne bougea pas: mais je compris qu’une autre tentative picturale l’éveillerait sûrement. Il valait mieux renoncer à sortir. Le mieux était de retrouver au milieu de la chambre la table ronde du roi Arthur--je l’avais déjà rencontrée plusieurs fois,--et de m’en servir comme point de départ pour une exploration vers mon lit. Si je pouvais atteindre mon lit, je retrouverais mon pot à eau, je calmerais ma soif dévorante et me coucherais. Je repartis donc à quatre pattes. J’allais plus vite de cette façon et aussi plus sûrement, sans risquer de rien renverser. Au bout d’un moment, je trouvai la table, avec ma tête, me frottai un peu le front, puis me levai et partis, les mains allongées et les doigts écartés, pour tenir mon équilibre. Je trouvai une chaise, puis le mur, puis une autre chaise, puis un sopha, puis un alpenstock, puis un autre sopha. Cela me troubla, car je pensais qu’il n’y avait qu’un sopha dans la chambre. Je regagnai la table pour m’orienter et repartir. Je trouvai quelques chaises de plus.
Il arriva maintenant, comme sans doute il était arrivé tout à l’heure, que la table, étant ronde, n’était d’aucune valeur comme base pour un départ d’exploration. Je l’abandonnai donc une fois de plus, et m’en allai au hasard à travers la solitude des chaises et des sophas. J’errai dans des pays inconnus, et fis tomber un flambeau de la cheminée. En cherchant le flambeau, je renversai un pot à eau, qui fit un fracas terrible, et je dis en moi-même: «Vous voilà enfin. Je pensais bien que vous étiez par là.» Harris murmura: «Au meurtre! Au voleur!» et ajouta: «Je suis absolument trempé.» C’était l’autre pot à eau.
Le bruit avait réveillé toute la maison. M. X... entra précipitamment dans son long vêtement de nuit, tenant un bougeoir. Le jeune Z... après lui, avec un autre bougeoir. Une procession par une autre porte avec des flambeaux et des lanternes, l’hôte et deux voyageurs allemands, en robes de chambre, ainsi qu’une femme, de chambre aussi.
Je regardai. J’étais auprès du lit d’Harris, à un jour de voyage du mien. Il n’y avait qu’un sopha. Il était contre le mur. Il n’y avait qu’une chaise à ma portée. J’avais tourné autour d’elle comme une comète, la heurtant comme une comète la moitié de la nuit.
J’expliquai ce qui m’était arrivé, et pourquoi cela était arrivé; les gens de la maison se retirèrent et nous nous occupâmes du déjeuner, car l’aurore pointait déjà. Je jetai un coup d’œil furtif sur mon podomètre, et trouvai que j’avais parcouru quarante-sept milles. Mais peu importait, puisque, après tout, je voulais sortir pour faire un tour.
LES FAITS CONCERNANT MA RÉCENTE DÉMISSION
Washington, 2 décembre.
J’ai démissionné. Le gouvernement a l’air de marcher quand même, mais il a du plomb dans l’aile. J’étais employé à la commission sénatoriale de conchyliologie, et j’ai renoncé à ma situation. Je voyais trop la disposition évidente des autres membres du gouvernement à m’empêcher d’élever la voix dans les conseils de la nation! Je ne pouvais garder plus longtemps mes fonctions et m’humilier à mes yeux. Si j’avais à détailler tous les outrages qui se sont amoncelés sur ma tête durant les six jours que j’ai appartenu officiellement au gouvernement, il y faudrait un volume.
On m’avait nommé clerc de ce comité de conchyliologie, sans me donner même un secrétaire avec qui j’eusse pu jouer au billard. J’aurais supporté cela, pauvre esseulé, si triste que ce fût, si j’avais trouvé chez les autres membres du Cabinet les égards qui m’étaient dus. Mais non. Dès que je m’apercevais que la direction de quelque département allait de travers, j’abandonnais aussitôt toute occupation, pour apporter mes sages conseils, comme je devais. Jamais je n’ai eu un remerciement, jamais. J’allai trouver, avec les meilleures intentions du monde, le secrétaire de la marine:
--«Monsieur, lui dis-je, je ne vois pas que l’amiral Farragut soit en train de faire autre chose qu’un voyage de plaisance autour de l’Europe. C’est une partie de campagne. Il est possible que ce soit très bien. Mais je ne pense pas ainsi. S’il n’a pas l’occasion de livrer bataille, faites-le revenir. Un homme n’a pas besoin d’une flotte entière pour un voyage d’agrément. C’est trop cher. Notez que je n’interdis pas les voyages d’agrément aux officiers de marine, les voyages d’agrément qui sont raisonnables, les voyages d’agrément qui sont économiques. Mais ils pourraient parfaitement fréter un radeau et aller sur le Mississipi...»
Vous auriez entendu éclater l’orage. On aurait cru que je venais de commettre un crime. Peu m’importait. Je répétai que c’était bon marché, d’une simplicité bien républicaine, et très sûr. Je dis que, pour une paisible excursion d’agrément, rien ne valait un radeau.
Alors le secrétaire de la marine me demande qui j’étais. Quand je lui dis que j’étais attaché au gouvernement, il me demanda en quelle qualité. Je dis que, sans relever ce qu’avait d’étrange une semblable question, venant d’un membre du même gouvernement, je pouvais lui apprendre que j’étais employé de la commission sénatoriale de conchyliologie. C’est alors que la tempête fit rage. Il finit par m’ordonner de quitter la place, et de me borner strictement, dans l’avenir, à m’occuper de mon propre travail. Mon premier mouvement fut de le faire révoquer. Mais je réfléchis que cette mesure pourrait nuire à d’autres que lui, et ne me causerait aucun profit. Je le laissai donc.
J’allai ensuite trouver le ministre de la guerre. Il refusa de me recevoir tant qu’il ne sut pas que j’étais attaché au gouvernement. Je pense que, si je n’avais été un personnage important, on ne m’eût jamais introduit. Je lui demandai du feu (il était en train de fumer) et je lui dis que je n’avais rien à reprendre à sa défense des stipulations verbales du général Lee et de ses soldats, mais que je ne pouvais approuver sa méthode d’attaque contre les Indiens des plaines. Je dis que l’on faisait des engagements trop dispersés. On devrait rassembler les Indiens davantage, les réunir tous ensemble dans quelque endroit favorable, où le ravitaillement des deux partis serait assuré, et alors procéder à un massacre général. Je dis qu’il n’y avait rien de plus convaincant pour un Indien qu’un massacre général.
S’il n’était pas partisan du massacre, le procédé le plus sûr après celui-là, pour un Indien, était le savon et l’éducation. Le savon et l’éducation ne sont pas aussi rapides qu’un massacre, mais sont plus funestes à la longue. Un Indien massacré à demi peut se rétablir, mais si vous lui donnez de l’éducation et lui apprenez à se laver, tôt ou tard il doit en mourir. Cela ruine sa constitution, et le frappe au cœur.--«Monsieur, dis-je, le temps est venu où s’impose une cruauté à glacer le sang dans les veines. Infligez du savon et un alphabet à tous les Indiens ravageurs des plaines et laissez-les mourir!»
Le ministre de la guerre me demanda si j’étais membre du Cabinet, et je dis que oui. Il s’informa de mes fonctions, et je dis que j’étais secrétaire de la commission sénatoriale de conchyliologie. Il me fit aussitôt mettre en état d’arrestation pour insultes au pouvoir, et priver de ma liberté pendant la plus grande partie du jour.
J’étais presque décidé à garder le silence désormais, et à laisser le gouvernement se tirer d’affaire comme il pourrait. Mais mon devoir m’appelait et j’obéis. J’allai trouver le secrétaire général des finances. Il me dit:
--«Que désirez-vous?»
La question me prit à l’improviste. Je répondis:
«--Du punch au rhum.»
Il dit:--«Si vous avez quelque chose à me communiquer, Monsieur, faites vite, et le plus brièvement possible.»
Je lui affirmai donc que j’étais fâché de le voir changer de conversation si soudainement. Une pareille conduite était offensante pour moi. Mais, dans les circonstances, je préférais passer outre et en venir au fait. Je me mis alors à lui adresser les plus chaleureuses observations sur la longueur extravagante de son rapport. Il était trop étendu, plein de détails oiseux, grossièrement construit. Aucune description, pas de poésie, pas de sentiment. Ni héros, ni intrigue, nul pittoresque, pas même quelques gravures. Personne ne le lirait, la chose était sûre. Je le pressai de ne pas détruire sa réputation en publiant une chose pareille. S’il avait quelque ambition littéraire, il devait mettre plus de variété dans ses ouvrages. Il devait éviter les détails trop secs. La popularité des almanachs, lui dis-je, venait surtout des poésies et des calembours. Quelques mots plaisants distribués çà et là dans son rapport financier serviraient plus à la vente que tous les raisonnements sur les revenus de l’intérieur. Je dis tout cela du ton le plus aimable. Le ministre des finances entra néanmoins en fureur. Il dit même que j’étais un âne. Il abusa de moi de la façon la plus vindicative, et ajouta que si je revenais jamais me mêler de ses affaires, il me ferait passer par la fenêtre. Je répondis que je n’avais plus qu’à prendre mon chapeau et partir, si je ne pouvais être traité avec le respect dû à mes fonctions. Ainsi fis-je. C’était exactement comme un jeune auteur. Ils croient en savoir plus que tout le monde, quand ils publient leur premier volume. On ne peut pas leur en remontrer.
Tout le temps que je fus attaché au gouvernement, il me parut que je ne pouvais faire aucune démarche officielle sans m’attirer quelque ennui. Et pourtant nul de mes actes, nulle de mes tentatives qui ne fût inspirée par le bien de l’État. Mon orgueil froissé m’a peut-être induit à des conclusions injustes et fâcheuses, mais il me parut clair cependant que le secrétaire d’État, le ministre de la guerre, celui des finances, et d’autres de mes confrères avaient conspiré dès le premier jour pour m’écarter du gouvernement. Je n’assistai qu’à une réunion du Conseil des ministres, tout ce temps-là. J’en eus assez. Le domestique à la porte de la Maison Blanche ne sembla pas disposé à m’introduire, jusqu’au moment où je demandai si les autres membres du Cabinet étaient arrivés. Il me répondit affirmativement et j’entrai. Ils étaient tous là. Mais personne ne m’offrit un siège. Ils me regardèrent absolument comme si j’étais un intrus. Le président dit:
--«Qui êtes-vous, Monsieur?»
Je lui tendis ma carte et il lut: «L’honorable Mark Twain, secrétaire de la commission sénatoriale de conchyliologie.» Là-dessus, il me toisa comme s’il n’avait jamais entendu parler de moi. Le ministre des finances dit:--«C’est cette espèce d’âne encombrant qui est venu me conseiller de mettre de la poésie et des calembours dans mon rapport, comme s’il s’agissait d’un almanach.»
Le ministre de la guerre dit:--«C’est le même fou qui est venu hier me proposer un plan pour donner à une partie des Indiens de l’éducation jusqu’à la mort, et massacrer le reste.»
Le ministre de la marine dit:--«Je reconnais ce jeune homme. C’est lui qui est venu à plusieurs reprises, cette semaine, me troubler dans mon travail. Il s’inquiète de l’amiral Farragut, qui occupe une flotte entière à une excursion d’agrément, comme il dit. Ses propositions au sujet de quelque stupide excursion sur un radeau sont trop absurdes pour être répétées.»
Je dis:--«Messieurs. Je perçois ici une disposition à discréditer tous les actes de ma carrière publique. Je perçois aussi une disposition à me priver de ma voix dans les conseils de la nation. Je n’ai pas été convoqué aujourd’hui. C’est une pure chance si j’ai su qu’il y avait une réunion du Cabinet. Mais laissons cela. Je ne veux savoir qu’une chose: est-ce ici une réunion du Conseil, ou non?»
Le président répondit affirmativement.
--«Alors, fis-je, mettons-nous tout de suite au travail, et ne perdons pas un temps précieux à critiquer les actes officiels de chacun.»
Le secrétaire d’État me dit alors, courtoisement:--«Jeune homme, vous partez d’une idée fausse. Les secrétaires des comités du Congrès ne sont pas membres du gouvernement, pas plus que les concierges du Capitole, si étrange que cela puisse vous paraître. D’ailleurs, quelque vif désir que nous éprouvions d’avoir l’appui de votre sagesse plus qu’humaine dans nos délibérations, nous ne pouvons légalement nous en avantager. Les conseils de la nation doivent se passer de vous. S’il s’ensuit un désastre, comme il est fort possible, que ce soit un baume pour votre âme désolée, d’avoir fait par geste ou parole tout votre possible pour le prévenir. Vous avez ma bénédiction. Adieu.»
Ces paroles aimables apaisèrent mon cœur troublé et je sortis. Mais les serviteurs du pays ne connaissent pas le repos.
J’avais à peine regagné ma tanière dans le Capitole, et disposé mes pieds sur la table comme un représentant du peuple, quand un des sénateurs du comité conchyliologique vint en grande fureur, et me dit:
--«Où avez-vous été tout le jour?»
Je répondis que, si cela regardait tout autre que moi, j’avais été à un conseil de Cabinet.
--«A un conseil de Cabinet! J’aimerais savoir ce que vous aviez à faire à un conseil de Cabinet.»