Constantinople

Part 7

Chapter 73,679 wordsPublic domain

Quelques maisonnettes de bois, composées de planches, de lattes et de treillages, peintes d’un rouge rendu rose par la pluie et le soleil, se groupent parmi les arbres, affaissées, déhanchées, hors d’aplomb et dans l’état de délabrement le plus favorable à l’aquarelle ou à l’illustration anglaise.

Avant de descendre la pente qui conduit à la Corne-d’Or, je m’arrêtai un instant et je contemplai l’admirable spectacle qui se déroulait devant mes yeux: le premier plan était formé par le Petit-Champ et ses déclivités plantées de cyprès et de tombes; le second par les toits de tuiles brunes et les maisons rougeâtres du quartier de Kassim-Pacha; le troisième par les eaux bleues du golfe qui s’étend de Seraï-Burnou aux eaux douces d’Europe, et le quatrième par la ligne de collines onduleuses, sur le revers desquelles Constantinople se déroule en amphithéâtre. Les dômes bleuâtres des bazars, les minarets blancs des mosquées, les arcs du vieil aqueduc de Valens se découpant sur le ciel en dentelle noire, les touffes de cyprès et de platanes, les angles des toits, variaient cette magnifique ligne d’horizon prolongée depuis les Sept-Tours jusqu’aux hauteurs d’Eyoub: tout cela argenté par une lumière blanche où flottait comme une gaze transparente la fumée des bateaux à vapeur du Bosphore chauffant pour Therapia ou Kadi-Keuï, et d’une légèreté de ton formant le plus heureux contraste avec la fermeté crue et chaude des devants.

Après quelques minutes de pensive admiration, je me remis en marche, tantôt suivant quelque vague sentier, tantôt enjambant les tombes, et j’arrivai à un lacis de ruelles bordées de maisons noires, habitées par des charbonniers, des forgerons et autres industries ferrugineuses.--J’ai dit maisons tout à l’heure, mais le mot est bien magnifique, et je le reprends. Mettez cahutes, bouges, échoppes, taudis, tout ce que vous pourrez imaginer de plus enfumé, de plus sale, de plus misérable, mais sans ces bonnes vieilles murailles empâtées, égratignées, lépreuses, chancies, moisies, effritées, que la truelle de Decamps maçonne avec tant de bonheur dans ses tableaux d’Orient, et qui donnent un si haut ragoût aux masures. De pauvres petits ânes aux oreilles flasques, à l’échine maigre et saigneuse, rasaient les noires boutiques, chargés de charbon ou de ferrailles. De vieilles mendiantes, assises sur leurs cuisses plates, reployées comme des articulations de sauterelle, tendaient piteusement vers moi, hors d’un feredgé en haillons, leur main de momie démaillotée. Leurs yeux de chouette tachaient de deux trous bruns la loque de mousseline, bossuée par l’arqûre de leur bec d’oiseau de proie, et jetée comme un suaire sur leur visage hideux; d’autres, plus ingambes, passaient, le dos voûté, la tête au milieu de la poitrine et les mains appuyées sur de grandes cannes, comme ma Mère l’Oie dans les prologues de pantomime aux Funambules.

On ne peut savoir qu’en Orient à quelle laideur fantastique arrivent les vieilles femmes qui ont renoncé franchement à leur sexe, et que ne déguisent plus les savants artifices d’une toilette laborieuse; ici même le masque ajoute à l’impression; ce que l’on voit est affreux, mais ce que l’on rêve est épouvantable. Il est fâcheux que les Turcs n’aient pas de sabbat pour y envoyer ces sorcières à cheval sur un balai.

Quelques hammals Arnautes ou Bulgares, pliant sous un faix énorme, et, comme le Dante en enfer, ne levant pas un pied que l’autre ne fût assuré, montaient ou descendaient la ruelle; des chevaux cheminaient bruyamment, tirant à chaque écart des gerbes d’étincelles du pavé inégal et raboteux de ce quartier plus laborieux que fashionable.

J’arrivai ainsi à la Corne-d’Or, où je débouchai près des bâtiments blancs de l’arsenal, élevés sur de vastes substructions et couronnés d’une tour en forme de beffroi. Cet arsenal, construit dans un goût civilisé, n’a rien de curieux pour un Européen, quoique les Turcs en soient très-fiers; aussi ne m’arrêtai-je pas longtemps à le contempler et gardai-je toute mon attention pour le mouvement du port, encombré de navires de toutes nations, sillonné en tous sens par les caïques, et surtout pour le merveilleux panorama de Constantinople déployé sur l’autre rive.

Cette vue est si étrangement belle, que l’on doute de sa réalité. On croirait avoir devant soi une de ces toiles d’opéra faites pour la décoration de quelque féerie d’Orient et baignées, par la fantaisie du peintre et le rayonnement des rampes de gaz, des impossibles lueurs de l’apothéose. Le palais de Seraï-Bournou avec ses toits chinois, ses murailles blanches crénelées, ses kiosques treillagés, ses jardins de cyprès, de pins parasols, de sycomores et de platanes; la mosquée du sultan Achmet, arrondissant sa coupole entre ses six minarets pareils à des mâts d’ivoire; Sainte-Sophie, élevant son dôme byzantin sur d’épais contre-forts rayés transversalement d’assises blanches et roses, et flanquée de quatre minarets; la mosquée de Bayezid, sur laquelle planent comme un nuage des bouffées de colombes; Yeni-Djami; la tour du Séraskier, immense colonne creuse qui porte à son chapiteau un stylite perpétuel guettant l’incendie à tous les points de l’horizon; la Suléimanieh avec son élégance arabe, son dôme pareil à un casque d’acier, se dessinent en traits de lumière sur un fond de teintes bleuâtres, nacrées, opalines, d’une inconcevable finesse, et forment un tableau qui semble plutôt appartenir aux mirages de la fata Morgana qu’à la prosaïque réalité. L’eau argentée de la Corne-d’Or reflète ces splendeurs dans son miroir tremblant, et ajoute encore à la magie du spectacle; des vaisseaux à l’ancre, des barques turques carguant leurs voiles ouvertes comme des ailes d’oiseaux, servent, par leurs tons vigoureux et les noires hachures de leurs agrès, de repoussoirs à ce fond de vapeur à travers laquelle s’ébauche avec les couleurs du rêve la ville de Constantin et de Mahomet II.

Je sais, par des amis qui ont fait avant moi le voyage de Constantinople, que ces merveilles ont besoin, comme les décorations de théâtre, d’éclairage et de perspective; quand on approche, le prestige s’évanouit, les palais ne sont plus que des baraques vermoulues, les minarets que de gros piliers blanchis à la chaux; les rues étroites, montueuses, infectes, n’ont aucun caractère; mais qu’importe, si cet assemblage incohérent de maisons, de mosquées et d’arbres colorés par la palette du soleil, produit un effet admirable entre le ciel et la mer? L’aspect, quoique résultant d’illusions, n’en est pas moins vraiment beau.

Je restai quelque temps sur le bord de l’eau à regarder les mouettes voler, les caïques nager avec la prestesse de dorades, et fourmiller les types de tous les peuples représentés par un ou plusieurs échantillons, carnaval perpétuel dont on ne se lasse pas; j’avais bien envie de me risquer à franchir le pont de bateaux qui rejoint les deux rives, et d’aller _cis tin polin_, comme disaient les Grecs: phrase dont les Turcs, à force de l’entendre répéter, ont fait Istamboul, nom moderne de la Byzance antique, quoique certains docteurs prétendent qu’on doive prononcer Islambol, ville de l’Islam; mais c’était vraiment là une entreprise hardie que le jour avancé déjà ne m’eût d’ailleurs pas laissé le temps d’accomplir.--Je rebroussai donc chemin, et je remontai le Petit-Champ-des-Morts pour regagner Péra. Je déviai à droite, ce qui m’amena, en suivant les anciennes murailles génoises, au pied desquelles règne un fossé tari, à moitié comblé d’immondices, où dorment les chiens et jouent les enfants, devant la tour de Galata, haute construction qu’on aperçoit de loin en mer, et qui, comme la tour du Séraskier, porte à son sommet une vigie pour l’incendie.

C’est un vrai donjon gothique, couronné d’un cercle de machicoulis et coiffé d’un toit pointu de cuivre oxydé par le temps, et qui, au lieu du croissant, pourrait porter la girouette à queue d’aronde d’un manoir féodal. Au bas de cette tour se groupe une agglomération de cahutes et de maisonnettes basses qui donnent l’échelle de son élévation, qui est fort grande. Sa construction remonte aux Génois. Ces marchands soldats avaient fait de leurs magasins des forteresses et crénelé leur quartier comme une ville de guerre; leurs comptoirs auraient pu soutenir des siéges, et ils en ont soutenu plus d’un.

Au sommet de la colline occupée par le Petit-Champ règne un large chemin bordé d’un côté de maisons qui jouissent d’une vue admirable: je le suivis jusqu’à un angle où s’élève un vieux cyprès au tronc veiné de vigoureuses nervures, et je me trouvai bientôt en face de ma rue, assez las et mourant de faim.

On me servit un dîner qu’on avait été chercher à la locanda voisine, et qui calma bien vite mon appétit, plutôt par le dégoût que par la satisfaction de ma faim, bien légitime, hélas! Je n’ai pas l’habitude de faire des élégies sur mes déceptions culinaires en voyages, et une omelette chevelue aromatisée de beurre rance est un léger malheur que je ne cherche pas à élever à l’état de catastrophe publique, comme certains touristes trop gastronomes; mais je constate ici en passant que cette première révélation de la cuisine constantinopolitaine me parut d’un triste augure pour l’avenir. L’Espagne m’a accoutumé au vin sentant le bouc de la poix, et je me résignai assez facilement au vin noir de Tenedos apporté dans une peau de chevreau; mais l’eau jaune et saumâtre, charriant la rouille des vieux aqueducs, me fit regretter les gargoulettes d’Alger et les alcarrazas de Grenade.

VII

UNE NUIT DU RAMADAN

A Paris, l’idée de se promener de huit heures à onze heures du soir dans le Père-Lachaise ou le cimetière Montmartre, en vignette des _Nuits d’Young_, paraîtrait ultrasingulière et cadavéreusement romantique; les plus courageux dandies s’en effrayeraient; quant aux femmes, la proposition seule d’une semblable partie de plaisir les ferait évanouir de peur. A Constantinople, personne n’y fait attention. Le boulevard de Gand de Péra est situé sur la crête de la colline occupée par le Petit-Champ-des-Morts. Figurez-vous, mon cher monsieur et ma belle dame, qu’assis l’été au perron de Tortoni, vous voyiez devant vous, sous la noirceur des cyprès, blanchir au clair de la lune, comme des colonnes d’argent tronquées, des milliers de cippes et de tombes, tout en taillant votre glace à facettes et en devisant d’amour ou d’autre chose.

Une frêle grille renversée en plusieurs endroits trace entre le champ funèbre et la joyeuse promenade une ligne de démarcation franchie à tout instant: une rangée de chaises ou de tables où s’accoudent les consommateurs devant une tasse de café, un sorbet ou un verre d’eau, règne d’un bout à l’autre de la terrasse, qui plus loin se contourne et va rejoindre le Grand-Champ-des-Morts, derrière le haut Péra. De vilaines maisons à cinq, six ou sept étages, de cet affreux ordre d’architecture inconnu à Vignole,--l’ordre bourgeois,--aimable mélange de la caserne et de la filature,--bordent la chaussée d’un côté et jouissent d’une admirable vue dont elles ne sont pas dignes.--Il est vrai que ces maisons passent pour les plus belles de Constantinople, et que Péra s’en enorgueillit, les jugeant dignes, avec raison, de figurer honorablement à Marseille, à Barcelone et même à Paris; elles sont en effet de la hideur la plus civilisée et la plus moderne; cependant il est juste de dire que la nuit, vaguement éclairées par le reflet des fanaux et le scintillement des étoiles ou la lueur violette de la lune qui glace leurs façades badigeonnées, elles prennent, à cause de leur masse même, un aspect assez imposant.

A chaque bout de la terrasse se trouve un café-concert, c’est-à-dire joignant aux délices de la consommation l’agrément d’un orchestre en plein vent de musiciens bohèmes qui exécutent des valses allemandes et des ouvertures d’opéras italiens.

Rien n’est plus gai que cette promenade bordée de tombeaux; la musique, qui ne s’arrête jamais, un orchestre recommençant lorsque l’autre finit, donne un air de fête à cette réunion habituelle de promeneurs, dont le chuchotement amical sert de basse aux phrases cuivrées de Verdi. Les vapeurs du latakyéh et du tombeki montent en spirales parfumées des chiboucks, des narghiléhs et des cigarettes, car tout le monde fume à Constantinople, même les femmes. Toutes ces pipes allumées piquent l’ombre de points brillants et ressemblent à des essaims de lucioles. Le cri «du feu!» retentit dans tous les idiomes possibles, et les garçons se précipitent à ces appels polyglottes brandissant un charbon rouge au bout de petites pincettes.

Les familles pérotes s’avancent en clans nombreux dans l’espace laissé libre par les consommateurs assis, habillées à l’européenne, sauf quelques modifications insignifiantes dans la coiffure et l’ajustement des femmes. Les jeunes gens sont mis comme les gravures de Jules David, à l’avant-dernier goût; on ne les distinguerait d’élégants Parisiens qu’à une fraîcheur un peu trop crue de nouveauté; ils ne suivent pas la mode, ils la devancent. Chaque pièce de leur ajustement est signée d’un fournisseur célèbre de la rue Richelieu ou de la rue de la Paix; leurs chemises sont _de chez_ Lami-Housset; leurs cannes _de chez_ Verdier; leurs chapeaux _de chez_ Bandoni; leurs gants _de chez_ Jouvin; quelques-uns cependant, de famille arménienne la plupart, portent la calotte rouge à gland de soie noire, mais c’est le petit nombre. L’Orient n’est rappelé dans cette réunion que par quelque Grec qui passe, rejetant les manches de sa veste brodée et balançant sa fustanelle blanche évasée comme une cloche, ou par quelque fonctionnaire turc à cheval, suivi de son cawas et de son porte-pipe, qui revient du Grand-Champ et regagne Constantinople en se dirigeant vers le pont de Galata.

Les mœurs turques ont déteint sur les mœurs européennes, et les femmes de Péra vivent très-renfermées,--réclusion volontaire, bien entendu;--elles ne sortent guère que pour aller faire un tour au Petit-Champ et respirer la fraîcheur nocturne; encore en est-il beaucoup qui ne se permettent pas cette innocente distraction, ce qui ôte au voyageur l’occasion de passer en revue les types féminins du pays, comme aux Cascines, au Prado, à Hyde-Park, aux Champs-Élysées; l’homme seul semble exister en Orient, la femme y passe à l’état de mythe, et les chrétiens y partagent sur ce point les idées des musulmans.

Ce soir-là, le Petit-Champ était très-animé; le Ramadan avait commencé avec la lune nouvelle, dont l’apparition au-dessus de la cime de l’Olympe de Bithynie, guettée par de pieux astrologues et proclamée par tout l’Empire, annonce le retour du grand jubilé mahométan. Le Ramadan, comme chacun sait, est un carême doublé d’un carnaval; le jour appartient à l’austérité, la nuit au plaisir; la pénitence se complique de la débauche, comme réparation légitime. Du lever au coucher du soleil, dont l’instant précis est indiqué par un coup de canon, le Koran interdit de prendre aucun aliment, quelque léger qu’il soit. On ne peut pas même fumer, privation la plus pénible de toutes pour un peuple dont les lèvres ne quittent guère le bouquin d’ambre; étancher la soif la plus ardente par une gorgée d’eau serait un péché et détruirait le mérite de l’abstinence; mais du soir au matin tout est permis, et l’on se dédommage amplement des privations de la journée. La ville turque est en fête.

De la promenade du Petit-Champ, l’on jouissait du spectacle le plus merveilleux. De l’autre côté de la Corne-d’Or, Constantinople étincelait comme la couronne d’escarboucles d’un empereur d’Orient; les minarets des mosquées portaient à chacune de leurs galeries des bracelets de lampions, et d’une flèche à l’autre couraient, en lettres de feu, des versets du Koran, inscrits sur l’azur comme sur les pages d’un livre divin; Sainte-Sophie, Sultan-Achmet, Yeni-Djami, la Suléimanieh et tous les temples d’Allah qui s’élèvent de Seraï-Burnou aux collines d’Eyoub, resplendissaient de lumières et proclamaient en exclamations enflammées la formule de l’Islam. Le croissant de la lune, qu’accompagnait une étoile, semblait broder le blason de l’Empire sur l’étendard céleste.

L’eau du golfe multipliait, en les brisant, les reflets de ces millions de phosphorescences et paraissait rouler des torrents de pierreries à demi fondues. La réalité, dit-on, reste toujours au-dessous du rêve; mais ici le rêve était dépassé par la réalité. Les contes des _Mille et Une Nuits_ n’offrent rien de plus féerique, et le ruissellement du trésor effondré d’Haraoun al-Raschid pâlirait à côté de cet écrin colossal flamboyant sur une lieue de longueur.

Pendant le Ramadan, on jouit d’une liberté plénière; la lanterne n’est pas obligatoire comme dans les autres temps; les rues, brillamment illuminées, rendent inutile cette précaution de police. Les giaours peuvent rester à Constantinople jusqu’à ce que les dernières lumières s’éteignent, hardiesse qui ne serait pas sans danger à une autre époque. Aussi acceptai-je avec empressement la proposition que me fit un jeune Constantinopolitain, à qui j’étais recommandé, de descendre à l’échelle de Top’Hané, de fréter un caïque pour aller voir le sultan faire sa prière à Schiragan, et de finir la soirée dans la ville turque.

On descend de Péra à Top’Hané par une espèce de ruelle en montagne russe, assez semblable au lit d’un torrent à sec. Pour un pied parisien habitué aux élasticités du bitume, à la mollesse du macadam, cette dégringolade est un rude exercice. Grâce au bras que me donnait mon compagnon, très-expert dans la géographie des casse-cous de ce calvaire, j’arrivai au bas sans entorse,--résultat inespéré et surprenant. Je ne marchai même sur la patte d’aucun chien, et je ne me fis sauter aux jambes aucun de ces aimables animaux.

A mesure que nous descendions, et surtout à partir d’une petite fontaine turque à toit projeté où la rue se divise, la foule augmentait et devenait compacte; les boutiques, vivement éclairées, illuminaient la voie publique, envahie par des Turcs accroupis à terre ou sur des tabourets bas et fumant avec la volupté que donne un jour d’abstinence; c’était un va-et-vient, un fourmillement perpétuel le plus animé et le plus pittoresque du monde; car, entre ces deux rives de fumeurs immobiles, coulait un ruisseau de promeneurs de toute nation, de tout sexe et de tout âge.

Portés par le flot, nous arrivâmes sur la place de Top’Hané, en traversant la cour à arcades de la mosquée, qui, de ce côté, forme le coin, et nous nous trouvâmes en face de cette charmante fontaine de style arabe que les gravures anglaises ont rendue familière à tout le monde, et qu’on a décoiffée de son joli toit chinois, remplacé maintenant par une ignoble balustrade en fer creux.

Le _Bal masqué de Gustave_ n’offre pas une plus grande variété de costume que la place de Top’Hané pendant une nuit du Ramadan: les Bulgares, avec leur grossier sayon et leur bonnet cerclé d’une couronne de fourrure, accoutrement qui ne doit pas avoir changé depuis le paysan du Danube; les Circassiens, à la taille svelte et à la poitrine évasée, tuyautés de cartouches qui les font ressembler à des buffets d’orgue; les Géorgiens, à la courte tunique serrée d’un cercle de métal, à la casquette russe en cuir verni; les Arnautes, portant une veste brodée et sans manches sur leur torse nu; les juifs, désignés par leur robe fendue sur le côté et leur calotte noire entourée d’un mouchoir bleu; les Grecs des îles, avec leurs immenses grègues, leurs ceintures sanglées et leur tarbouch à crinière de soie; les Turcs de la réforme, en redingote droite et en fez rouge; les vieux Turcs, au turban évasé, au caftan rose, jonquille, cannelle ou bleu-de-ciel, rappelant les modes du temps des janissaires; les Persans, au grand bonnet d’agneau noir d’Astracan; les Syriens, reconnaissables à leur mouchoir rayé d’or et à leurs larges mach’las en forme de dalmatiques byzantines; les femmes turques, drapées du yachmack blanc et du feredgé de couleur claire; les Arméniennes, moins sévèrement voilées, vêtues de violet et chaussées de noir, forment pour l’œil, en groupes qui se composent et se décomposent sans cesse, le plus amusant carnaval qu’on puisse imaginer.

Des étalages en plein vent de yaourth (lait caillé), de kaimak (crème bouillie), des boutiques de confiseries, dont les Turcs sont très-friands, des comptoirs de marchands d’eau faisant tinter, par des artifices hydrauliques, leurs petits carillons de grelots, de clochettes ou de capsules de cristal, des buvettes de sorbets, de granits, d’eau de neige, sont rangés sur les bords de la place, qu’égayent leurs illuminations. Les boutiques de marchands de tabac, brillamment éclairées, sont remplies de hauts personnages qui regardent la fête en fumant du tabac de première qualité dans des pipes de cerisier ou de jasmin aux bouquins énormes. Au fond des cafés ronfle le tarbouka, frissonne le tambour de basque, glapit le rebeb et piaule la flûte de roseau; des chants monotones, nasillards, mêlés de temps à autre de portements à la tyrolienne et de cris aigus, s’élèvent du sein des nuages de fumée. Nous eûmes toutes les peines du monde à gagner, à travers cette foule qui ne se dérange pas, l’échelle de Top’Hané, où nous devions prendre un caïque.

En quelques coups de rames nous eûmes pris le large et nous pûmes voir au milieu du Bosphore les illuminations de la mosquée du sultan Mahmoud et de la fonderie de canons qui l’avoisine et donne son nom à cette échelle. (_Top_, en turc, veut dire canon; _Hané_, lieu, place, magasin.)--Les minarets de la mosquée du sultan Mahmoud passent pour les plus élégants de Constantinople et sont cités comme des types classiques d’architecture turque; ils s’élançaient sveltement dans l’atmosphère bleue de la nuit, dessinés en lignes de feu et reliés par des versets du Koran, et produisaient l’effet le plus gracieux. Devant la fonderie l’illumination figurait un gigantesque canon avec son affût et ses roues, blason enflammé de l’artillerie turque symbolisée assez exactement par ce dessin naïf.

Nous longeâmes, en suivant le Bosphore, la rive d’Europe, toute pailletée de lumière et bordée des palais d’été des vizirs et des pachas, signalés par des pièces d’illuminations montées sur des carcasses de fer et représentant des chiffres calligraphiquement compliqués, à la manière orientale, des bateaux à vapeur, des bouquets, des pots à feu, des sentences du Koran, et nous arrivâmes à la hauteur du palais de Schiragan, composé d’un corps de logis à fronton triangulaire et à colonnes grêles, dans le genre de la Chambre des députés de Paris, et de deux ailes treillissées de fenêtres et ressemblant à deux immenses cages. Le nom du sultan écrit en jambages de feu scintillait sur la façade, et par la porte ouverte on apercevait une vaste salle, où, dans l’embrasement lumineux des candélabres, se mouvaient plusieurs ombres opaques agitées de convulsions pieuses. C’était le padischah qui faisait sa prière, entouré de ses grands officiers agenouillés sur des tapis; une rumeur de psalmodie nasillarde s’échappait de la salle avec les reflets jaunes des bougies, et se répandait dans la nuit calme et bleue.

Après quelques minutes de contemplation, nous fîmes signe au caïdji de retourner, et je pus regarder l’autre rive,--la rive d’Asie, sur laquelle s’étageait Scutari, l’ancienne Chrysopolis, avec ses mosquées illuminées et ses rideaux de cyprès drapant derrière elle les plis de leurs feuillages funèbres.