Constantinople

Part 6

Chapter 63,777 wordsPublic domain

On s’arrêta un instant, mais sans faire escale, devant une ville au-dessus de laquelle flottaient les étendards des consulats de plusieurs nations, et qu’animaient les roues des moulins à vent tournant avec furie; en dehors de la ville, la plage était mamelonnée de tentes blanches et vertes sous lesquelles campaient des troupes. Je ne vous dirai pas précisément le nom de cet endroit, attendu que chaque personne à qui je l’ai demandé m’en a désigné un différent, ce qui est très-ordinaire dans un pays où, au nom grec primitif, se superpose le nom latin recouvert par le nom turc, le tout badigeonné par le nom franc pour plus grande clarté; cependant, je pense que c’était Chanak-Kalessi, que nous autres Européens nous traduisons librement par Dardanelles.

Le vent, le courant, le peu d’étendue du bassin rendaient les eaux clapoteuses, et de petites lames courtes berçaient assez rudement une barque à plusieurs rameurs qui tâchait d’accoster le _Léonidas_, arrêté pour l’attendre au milieu du Bosphore. Cette barque portait un pacha se rendant à Gallipoli, à l’entrée de la mer de Marmara. C’était un gros homme, d’encolure épaisse, à figure large et grasse, mais fine sous son empâtement. Il était vêtu de l’affreux costume du Nizam, le fez rouge et la redingote bleue boutonnée droit; une suite nombreuse s’empressait autour de lui, intendant, secrétaires, porte-pipes et autres menus officiers, sans compter les cawas et les domestiques. Tout ce monde déplia des tapis, déroula des matelas, et s’accroupit dessus; les mieux élevés s’assirent sur les bancs, et se contentèrent de tenir un de leurs pieds dans une de leurs mains, pour se donner une contenance.

Les bagages étaient curieux. C’étaient des narghilés enfermés dans des écrins de maroquin rouge, des paquets de tuyaux de cerisier et de jasmin, des corbeilles revêtues de cuir en façon de malles, gaufrées d’or autour des serrures et piquées des plus jolis dessins, des rouleaux de tapis de Perse et des tas de carreaux. Il y avait dans cette bande des types assez bizarres, entre autres un jeune garçon obèse, tout blond, tout joufflu, tout rose, qui avait l’air d’un énorme baby anglais travesti en turc, et un Grec maigre, pointu, anguleux, à museau de renard, perdu dans une longue robe de drap cannelle bordée de fourrure, comme les dolimans avec lesquels on joue Bajazet au théâtre de la rue Richelieu; ils enfermaient le gros pacha comme entre deux parenthèses et semblaient jouir, à titres différents, de la faveur du maître; les costumes de la canaille inférieure avaient conservé leur caractère: les grandes ceintures bourrées d’armes, les gilets galonnés, les vestes à soutaches et à coudes éclatants, les belles physionomies de bandits Arnautes ou Albanais qui font la joie des peintres et le désespoir des fabricants de tissus imperméables en caoutchouc et gutta-percha; ainsi vêtus, les esclaves avaient l’air de princes orientaux, et leurs maîtres de domestiques de place sans ouvrage.

Comme on était dans le Ramadan, ni maîtres ni esclaves ne touchèrent à leurs chiboucks, et se contentèrent, pour passer le temps, de dormir ou de tourner entre leurs doigts les grains de leurs chapelets.

De la mer de Marmara proprement dite, je ne saurais vous faire un grand détail, attendu qu’il faisait nuit lorsque nous la traversâmes, et que je dormais au fond de ma cabine, fatigué par une faction de quatorze heures sur le pont. Au-dessus de Gallipoli elle s’évase et s’élargit considérablement, pour s’étrangler encore à Constantinople. On déposa le pacha et sa suite à Gallipoli, dont les minarets apparaissaient confusément dans l’ombre du soir. Quand parut le jour, du côté de l’Asie, l’Olympe de Bithynie, glacé de neiges éternelles, s’élevait dans les vapeurs rosées du matin, avec des reflets de gorge-de-pigeon et des miroitements argentés.--Le rivage d’Europe, infiniment moins accidenté, était tacheté de franges de maisons blanches et de massifs de verdure, au-dessus desquelles se haussaient de longues cheminées de briques, obélisques de l’industrie, dont la brique vermeille imite assez bien, de loin, le granit rose d’Égypte. Si je ne craignais d’être accusé de vouloir faire du paradoxe, je dirais que toute cette partie m’a rappelé l’aspect de la Tamise, entre l’île des Chiens et Greenwich; le ciel, très-laiteux, très-opalin, presque blanc et noyé d’une brume transparente, ajoutait encore à l’illusion; il me semblait aller à Londres sur le paquebot de Boulogne, et il faut, pour me détromper, le pavillon rouge à croissant d’argent que nous avons hissé à notre mât depuis notre entrée dans les Dardanelles.

Dans le lointain bleuit l’Archipel des Iles-des-Princes, espèces d’Iles-d’Hyères de Constantinople, où l’on va le dimanche en partie de plaisir; encore quelques minutes, et Stamboul va nous apparaître dans toute sa splendeur. Déjà, sur la gauche, à travers la gaze d’argent du brouillard, jaillissent les flèches de quelques minarets; le Château des Sept-Tours, où l’on enfermait autrefois les ambassadeurs, hérisse ses tours massives reliées entre elles par des murailles crénelées; il baigne du pied dans la mer et s’adosse à la colline; c’est de lui que part l’ancien rempart qui entoure la ville jusqu’à Eyoub. Les Turcs l’appellent Yedi-Kulé, et les Grecs le nommaient Heptapurgon. Sa construction remonte aux empereurs byzantins. Il fut commencé par Zénon et fini par les Comnènes. Vu de la mer, il semble en mauvais état et près de tomber en ruines; toutefois il produit un bel effet avec ses formes lourdes, ses tours trapues, ses murs épais, son aspect de bastille et de forteresse.

Le _Léonidas_, ralentissant sa marche pour ne pas arriver de trop bonne heure, rase la pointe du sérail; c’est une suite de longues murailles blanchies à la chaux, découpant leurs crénelures sur des rideaux de térébinthes et de cyprès, de cabinets aux fenêtres treillissées, de kiosques aux toits en saillie, sans symétrie aucune; il y a loin de là aux magnificences des _Mille et une Nuits_ que ce seul mot de sérail fait rêver aux imaginations les plus paresseuses, et il faut avouer que ces boîtes de bois à grillages serrés, qui enferment les beautés de Géorgie, de Circassie et de Grèce, houris de ce paradis de Mahomet dont le padischa est le dieu, ressemblent furieusement à des cages à poulets. Nous confondons malgré nous l’architecture arabe et l’architecture turque, qui n’ont aucun rapport, et nous faisons involontairement de tout sérail un alhambra, ce qui est fort loin de la réalité. Ces observations refroidissantes n’empêchent pas le vieux sérail de présenter un aspect agréable, avec sa blancheur étincelante et sa verdure sombre, entre le ciel clair et l’eau bleue dont le courant rapide lave ses murailles mystérieuses.

On nous fit remarquer en passant un plan incliné jaillissant d’une ouverture de la muraille et se projetant en montagne russe au-dessus de la mer. C’est par là, dit-on, qu’on faisait glisser dans le Bosphore les odalisques infidèles ou qui avaient déplu au maître, pour un motif quelconque, enveloppées d’un sac renfermant un chat et un serpent. Combien de corps charmants a promenés cette eau bleue et profonde, au courant impétueux! Maintenant, les mœurs se sont beaucoup épurées ou adoucies, car l’on n’entend plus parler de ces barbares exécutions. Après cela, la légende est peut-être fausse, et je ne me porte nullement pour garant de son authenticité. Je la raconte sans critique; si elle n’est pas vraie, elle a du moins la couleur locale.

La pointe du sérail est doublée; le _Léonidas_ s’arrête à l’entrée de la Corne-d’Or. Un panorama merveilleux se déploie sous mes yeux comme une décoration d’opéra dans une pièce féerique. La Corne-d’Or est un golfe dont le vieux sérail et l’échelle de Top’Hané forment les deux caps, et qui s’enfonce à travers la ville, bâtie en amphithéâtre sur ses deux rives, jusqu’aux eaux douces d’Europe, et à l’embouchure du Barbysès, petit fleuve qui s’y jette. Son nom de Corne-d’Or vient sans doute de ce qu’il représente pour la ville une véritable corne d’abondance, par la facilité qu’il donne aux navires, au commerce et aux constructions navales.

En attendant que nous puissions descendre à terre, faisons un léger croquis au crayon du tableau que nous peindrons plus tard. A droite, au delà de la mer, blanchit un immense bâtiment percé régulièrement de plusieurs rangées de fenêtres et flanqué à ses angles d’espèces de tourelles surmontées de hampes de drapeaux: c’est une caserne, le bâtiment le plus considérable, mais non le plus caractéristique de Scutari, désignation turque de ce faubourg asiatique de Constantinople qui se déploie, en remontant du côté de la mer Noire, sur l’emplacement de l’ancienne Chrysopolis, dont il ne reste aucun vestige.

Un peu plus loin, au milieu de l’eau, s’élève, sur un îlot de rochers, un phare éclatant de blancheur, qu’on appelle la Tour de Léandre ou encore la Tour de la Fille, quoique l’endroit ne se rapporte en rien à la légende des deux amants célébrés par Musée. Cette tour, d’une forme assez élégante et que la pureté de la lumière fait paraître d’albâtre, se détache admirablement du ton d’azur foncé de la mer.

A l’entrée de la Corne-d’Or, Top’Hané s’avance, avec son débarcadère, sa fonderie de canons et sa mosquée au dôme hardi, aux sveltes minarets, bâtie par le sultan Mahmoud. Le palais de l’ambassade de Russie dresse, au-dessus des toits de tuiles rouges et des touffes d’arbres, sa façade orgueilleusement dominatrice, qui force le regard et semble s’emparer de la ville par avance, tandis que les palais des autres ambassades se contentent d’une apparence plus modeste. La tour de Galata, quartier occupé par le commerce franc, s’élève du milieu des maisons, coiffée d’un bonnet pointu de cuivre vert-de-grisé, et domine les anciennes murailles génoises tombant en ruines à ses pieds. Péra, la résidence des Européens, étage au sommet de la colline ses cyprès et ses maisons de pierre, qui contrastent avec les baraques de bois turques et s’étendent jusqu’au grand champ des Morts.

La pointe du Sérail forme l’autre cap, et sur cette rive se déploie la ville de Constantinople proprement dite. Jamais ligne plus magnifiquement accidentée n’ondula entre le ciel et l’eau: le sol s’élève à partir de la mer, et les constructions se présentent en amphithéâtre, les mosquées, dépassant cet océan de verdure et de maisons de toutes couleurs, arrondissent leurs coupoles bleuâtres et dardent leurs minarets blancs entourés de balcons et terminés par une pointe aiguë dans le ciel clair du matin, et donnent à la ville une physionomie orientale et féerique à laquelle contribue beaucoup la lueur argentée qui baigne leurs contours vaporeux. Un voisin officieux nous les nomme par ordre en partant du Sérail et en remontant vers le fond de la Corne d’Or: Sainte-Sophie, Saint-Iréné, Sultan-Achmet, Osmanieh, Sultan-Bayezid, Solimanieh, Sedja-Djamissi, Sultan-Mohammed II, Sultan-Selim. Au milieu de tous ces minarets, derrière la mosquée de Bayezid, se dresse, à une prodigieuse hauteur, la tour du Séraskier, d’où l’on signale les incendies.

Trois ponts de bateaux rejoignent les deux rives de la Corne-d’Or, et permettent une communication incessante entre la ville turque et ses faubourgs aux populations bigarrées.--La principale rue de Galata aboutit au premier de ces points. Mais n’anticipons pas sur ces détails, qui viendront à leur place, et bornons-nous à l’aspect général. Comme à Londres, il n’y a pas de quais à Constantinople, et la ville plonge partout ses pieds dans la mer; les navires de toutes nations s’approchent des maisons sans être tenus à distance respectueuse par un quai de granit. Près du pont, au milieu de la Corne-d’Or et au large, stationnaient des flottilles de bateaux à vapeur anglais, français, autrichiens, turcs: omnibus d’eau, watermen du Bosphore, cette Tamise de Constantinople où se concentrent tout le mouvement et toute l’activité de la ville; des myriades de canots et de caïques sillonnaient comme des poissons l’eau azurée du golfe et se dirigeaient vers le _Léonidas_, mouillé à quelque distance de la douane, située entre Galata et Top’Hané. Dans tous les pays du monde, la douane a des colonnes et un architrave dans le goût de l’Odéon. Celle de Constantinople n’a garde de manquer à l’architectonique du genre. Heureusement, les baraques qui l’avoisinent sont si délabrées, si hors d’aplomb, si projetées en avant et s’épaulent les unes contre les autres avec une nonchalance si orientale, que cela corrige l’aspect classique de la douane.

Comme à l’ordinaire, le pont du _Léonidas_ fut couvert en un instant d’une foule polyglotte: c’était un ramage à n’y rien comprendre de turc, de grec, d’arménien, d’italien, de français et d’anglais. J’étais assez embarrassé au milieu de ces charabias variés, quoique j’eusse avant de partir étudié le turc de Covielle et de la cérémonie du _Bourgeois gentilhomme_, lorsque apparut, dans un caïque, comme un ange sauveur, la personne à qui j’étais recommandé et qui parle à elle seule autant de langues que le fameux Mezzofanti; elle envoya au diable, chacune dans son idiome particulier, toutes les canailles qui m’entouraient, me fit entrer dans sa barque et me conduisit à la douane, où l’on se contenta de jeter un coup d’œil distrait sur ma maigre malle, qu’un _hammal_ chargea comme une plume sur son large dos.

Le hammal est une espèce particulière à Constantinople: c’est un chameau à deux pieds et sans bosse; il vit de concombres et d’eau, et porte des poids énormes par des rues impraticables, des montées perpendiculaires et des chaleurs accablantes. Au lieu de crochets, il porte sur les épaules un coussinet de cuir rembourré sur lequel il pose les fardeaux, sous lesquels il marche tout courbé, et prenant la force dans le col, comme les bœufs. Son costume consiste en larges grègues de toile, en une veste de grosse étoffe jaunâtre et un fez entouré d’un mouchoir. Les hammals ont le torse extrêmement développé, et souvent, chose extraordinaire, des jambes très-grêles. On conçoit à peine comment ces pauvres tibias, recouverts d’une peau tannée et semblables à des flûtes dans leur étui, peuvent soutenir des poids qui feraient plier des Hercules.

En suivant le hammal, qui se dirigeait vers le logement retenu pour moi, je m’enfonçais dans un dédale de rues et de ruelles étroites, tortueuses, ignobles, affreusement pavées, pleines de trous et de fondrières, encombrées de chiens lépreux, d’ânes chargés de poutres ou de gravats, et le mirage éblouissant que présente Constantinople de loin s’évanouissait rapidement. Le Paradis se changeait en cloaque, la poésie se tournait en prose, et je me demandais, avec une certaine mélancolie, comment ces laides masures pouvaient prendre par la perspective des aspects si séduisants, une couleur si tendre et si vaporeuse. Je gagnai, sur les talons de mon hammal et m’accrochant au bras de mon guide, la chambre qui m’était destinée chez une hôtesse smyrniote, _copa syrisca_, comme celle de Virgile, près de la grande rue de Péra, bordée de bâtisses insignifiantes mais de bon goût, dans le genre des rues de troisième ordre de Marseille ou de Barcelone.

J’étais venu de Paris en douze jours et demi, marchant aussi vite que la poste, car j’ai pour principe dans mes voyages de voler à tire-d’ailes au point le plus éloigné pour en revenir ensuite à mon aise; et je m’étais promis de consacrer cette journée à un repos que j’avais bien mérité; mais la curiosité fut la plus forte, et, après quelques bouchées avalées à la hâte, n’y pouvant plus tenir, je commençai le cours de mes pérégrinations et me lançai au hasard à travers la ville inconnue, sans avoir la précaution d’emporter une boussole pour m’orienter, comme avait coutume de le faire un de mes amis plein de sagacité et de prudence.

VI

LE PETIT CHAMP, LA CORNE-D’OR

Le logement qu’on m’avait préparé occupait le premier étage d’une maison située à l’extrémité d’une rue du quartier Franc, le seul que les Européens puissent habiter. Cette rue va de la grande rue de Péra au petit Champ-des-Morts, et je ne vous la désigne pas plus clairement, par la raison péremptoire qu’à Constantinople les rues ne portent à leurs angles aucune désignation, ni turque, ni française. En outre, les maisons ne sont pas numérotées, ce qui complique la difficulté. A travers ce dédale anonyme, chacun se conduit au juger et se retrouve au moyen de ses remarques particulières. Le fil d’Ariane ou les cailloux blancs du Petit-Poucet seraient ici fort utiles; quant à émietter son pain sur la route, il n’y faut pas penser: les chiens l’auraient bientôt mangé, à défaut des oiseaux du ciel.--A propos de chiens, mon point de repère, pour connaître mon logis pendant les premiers jours qui suivirent mon arrivée, était un grand trou creusé au milieu de la voie publique, et au fond duquel une lice rogneuse allaitait quatre ou cinq petits avec une sécurité parfaite et un complet mépris des piétons et des cavaliers. Cependant, quelques rues ont un nom traditionnel tiré du voisinage d’un khan ou d’une mosquée, et celle où je demeurais, comme je l’appris plus tard, s’appelait Dervish-Sokak; mais jamais ce nom n’est écrit et ne sert à vous guider.

Ma maison était construite en pierres, circonstance que l’on me fit beaucoup valoir et qui n’est pas à dédaigner dans une ville aussi combustible que Constantinople. Pour plus de sécurité, une porte de fer, des volets de tôle épaisse se repliant par feuilles, devaient, en cas d’incendie du quartier, intercepter les flammes et les étincelles, et l’isoler complétement. J’avais un salon aux murailles blanchies à la chaux, au plafond de bois peint en gris et rechampi de filets bleus, meublé d’un long divan, d’une table et d’un miroir de Venise dans un cadre or et noir; une chambre à coucher avec un lit de fer et une commode. Cela n’avait rien d’extrêmement oriental, comme vous voyez; pourtant mon hôtesse était Smyrniote, et sa nièce, quoique vêtue à l’européenne d’un peignoir rose, roulait, dans un masque pâle serti de cheveux d’un noir mat, des yeux langoureusement asiatiques. Une servante grecque, très-jolie sous le petit mouchoir tortillé au sommet de sa tête, complétait, avec une sorte de jocrisse des Cyclades, le personnel de la maison, et lui donnait une teinte de couleur locale. La nièce savait un peu de français, la tante un peu d’italien, au moyen de quoi nous finissions par nous entendre à peu près. Constantinople est, du reste, la vraie tour de Babel, et l’on s’y croirait au jour de la confusion des langues. La connaissance de quatre idiomes est indispensable pour les rapports ordinaires de la vie: le grec, le turc, l’italien, le français, sont parlés dans Péra par des gamins polyglottes. A Constantinople, le célèbre Mezzofanti n’étonnerait personne; nous autres Français, qui ne savons que notre langue, nous restons confondus devant cette prodigieuse facilité.

Mon habitude, en voyage, est de me lancer tout seul à travers les villes à moi inconnues, comme un capitaine Cook dans un voyage d’exploration. Rien n’est plus amusant que de découvrir une fontaine, une mosquée, un monument quelconque, et de lui assigner son vrai nom sans qu’un drogman idiot vous le dise du ton d’un démonstrateur de serpents boas; d’ailleurs, en errant ainsi à l’aventure, on voit ce qu’on ne vous montre jamais, c’est-à-dire ce qu’il y a de véritablement curieux dans le pays que l’on visite.

Coiffé d’un fez, vêtu d’une redingote boutonnée, le visage bruni par le hâle de la mer, la barbe longue de six mois, j’avais assez l’air d’un Turc de la réforme pour ne pas attirer l’attention dans les rues, et je m’avançai bravement vers le Petit-Champ-des-Morts,--notant bien la place de ma maison et le chemin que je prenais, afin de ne pas me perdre.

Le Petit-Champ-des-Morts, que, pour abrévier ou éviter une idée mélancolique, on appelle d’ordinaire le Petit-Champ, occupe le revers d’une colline qui monte de la rive de la Corne-d’Or à la crête de Péra, marquée par une terrasse bordée de hautes maisons et de cafés. C’est un ancien cimetière turc où on n’enterre plus depuis quelques années, soit parce qu’il n’y a plus de place, soit que les musulmans morts s’y trouvent trop près des giaours vivants.

Un soleil éclatant brûlait de lumière cette pente hérissée de cyprès au noir feuillage, au tronc grisâtre, sous lesquels se dressait une armée de pieux de marbre, coiffés de turbans coloriés; ces pieux, penchés les uns à droite, les autres à gauche, ceux-ci en avant, ceux-là en arrière, selon que le terrain avait cédé sous leur poids, simulaient vaguement une forme humaine, et rappelaient ces jouets d’enfants où des forgerons, dont la tête seule est indiquée, battent l’enclume avec un marteau de bois fiché dans leur ventre. En plusieurs endroits, les marbres historiés de versets du Koran avaient cédé à l’action de la pesanteur, et, négligemment scellés dans un sol friable, s’étaient renversés ou brisés en morceaux. Quelques-unes des colonnes funéraires étaient décapitées, et leurs turbans gisaient à leur base comme des têtes coupées. On dit que ces tombes tronquées recouvrent d’anciens janissaires poursuivis au delà du trépas par la rancune de Mahmoud. Aucune symétrie n’est observée dans ce cimetière diffus, qui s’avance, par une pointe de cyprès et de tombeaux, à travers les maisons de Péra, jusqu’au Tekké ou monastère des derviches tourneurs; deux ou trois chemins pavés et revêtus de soutènements faits de débris de monuments funèbres le traversent diagonalement; çà et là s’élèvent des espèces de terre-pleins, quelquefois entourés de petits murs ou de balustrades formant la sépulture réservée de quelque famille puissante ou riche. Ces enceintes renferment habituellement un pilier terminé par un turban magistral, entouré de trois ou quatre feuilles de marbre, arrondies au sommet comme un manche de cuiller, et d’une douzaine de petits cippes enfantins: c’est un pacha avec ses femmes et sa progéniture morte en bas âge, sorte de harem funèbre qui lui tient compagnie dans l’autre monde.

Aux endroits libres, des ouvriers taillent des chambranles de porte et des marches d’escalier; des oisifs dorment à l’ombre ou fument leur pipe, assis sur une tombe; des femmes voilées passent, traînant leurs bottines jaunes d’un pied nonchalant; des enfants jouent à cache-cache derrière les pierres tumulaires en poussant de petits cris joyeux; des marchands de gâteaux offrent leurs légères couronnes incrustées d’amandes. Entre les interstices des monuments dégradés, les poules picorent, les vaches cherchent quelques maigres brins d’herbe, et, à défaut de gazon, paissent des quartiers de savates et des morceaux de vieux chapeaux. Les chiens se sont installés dans les excavations produites par la pourriture des cercueils ou plutôt des planches qui soutiennent la terre autour des cadavres, et ils se sont fait de hideux terriers de ces asiles de la mort agrandis par leur voracité.

Aux endroits les plus passagers, les tombes s’usent sous les pieds insouciants des promeneurs, et s’oblitèrent peu à peu dans la poussière et les détritus de toute sorte; les piliers rompus s’éparpillent sur le sol comme les pièces d’un jeu d’onchets, et s’enterrent ainsi que les corps qu’ils désignaient, ensevelis par ces invisibles fossoyeurs qui font disparaître toute chose abandonnée, tombeau, temple ou ville; ici, ce n’est pas la solitude s’étendant sur l’oubli, mais la vie reprenant la place concédée temporairement à la mort. Des massifs de cyprès, plus compactes, ont cependant préservé quelques coins de ce cimetière profané, et lui ont conservé sa mélancolie. Les tourterelles nichent dans les noirs feuillages, et les gypaëtes planent au-dessus de leurs pointes sombres, traçant de grands cercles sur le ciel d’azur.