Constantinople

Part 5

Chapter 53,795 wordsPublic domain

Avant de rentrer dans la ville, on fit le projet d’aller visiter les ruines de l’ancien château, sur le sommet du mont Pagus, que recouvrait l’acropole de la Smyrne antique. Je me soucie assez peu des ruines, lorsque la beauté en est absente et qu’elles sont réduites à l’état de simples tas de moellons. Il me manque cette facilité de pamoison sur parole dont sont doués des voyageurs plus tendres à l’enthousiasme rétrospectif. Mais du haut d’une montagne, on a toujours une belle vue, et je ne vis aucune objection contre l’ascension du mont Pagus, où conduisent des sentiers non pas parsemés de roses, mais de pierres de toute dimension que les ânes contournent avec cette sûreté de pied qui les caractérise. Ces sentiers sont vaguement tracés, à la manière orientale, sur le flanc de la colline, et par l’entre-croisement des lignes battues, ressemblent plutôt à un filet qu’à un ruban. On traverse d’abord de vieux cimetières abandonnés qui retournent peu à peu à l’état de bois ou de champ, les tombeaux s’oblitérant sous la végétation, la poussière et l’oubli. A une certaine élévation, le coup d’œil est superbe: Smyrne s’étend sous vos pieds avec ses maisons rouges et blanches, ses toits de tuiles cannelées d’un rouge vif, ses rideaux de cyprès, ses touffes d’arbres, ses dômes et ses minarets, pareils à des mâts d’ivoire, ses campagnes aux cultures variées et sa rade, espèce de ciel liquide, plus bleu encore que l’autre, tout cela baigné d’une lumière argentée et fraîche, d’un air d’une transparence inouïe.

Le panorama suffisamment admiré, l’on redescendit par des pentes assez abruptes et des ruelles en montagnes russes, à travers des quartiers aussi peu macadamisés que pittoresques. Les maisons de Smyrne sont généralement très-basses, un rez-de-chaussée et un étage qui surplombe, voilà tout. Une peinture blanche, parsemée de filets, de rosaces, de palmettes et autres arabesques d’un bleu d’azur égaye leurs façades et leur donne un air de porcelaine anglaise très-frais et très-propre. Entre les fenêtres sont quelquefois appliquées de petites maisons de plâtre percées de plusieurs trous pour inviter les hirondelles à venir faire leur nid, hospitalité touchante que l’homme offre à l’oiseau et que celui-ci accepte avec une confiance qui n’est jamais trompée en Orient, où les idées des brahmes sur le respect de la vie des animaux, ces humbles frères de l’homme, semblent être parvenues du fond de l’Inde moins lointaine.

C’est à ces idées, sans doute, qu’est due la quantité de chiens errants qui infestent la voie publique, où ils tolèrent à peine les passants obligés de leur céder le pas. On les voit par groupes de trois ou quatre: couchés en rond au milieu de la rue et se laissant plutôt fouler aux pieds que de se lever. Il faut les contourner ou les enjamber. Les vers d’Alfred de Musset, dans Namouna, sur des mendiants «qu’on prendrait pour des dieux» peuvent s’appliquer parfaitement, avec une légère variante, aux chiens de Smyrne et de Constantinople:

Ne les dérange pas, ils t’appelleraient _homme_; Ne les écrase pas, ils te laisseraient faire.

Tout en marchant, j’admirais à l’angle des rues une jolie fontaine avec son toit évasé à la turque, ses versets du Coran sculptés en relief, ses colonnettes et ses ornements d’un rococo oriental, ou quelque petit cimetière entouré de murs percés de fenêtres à grillages par où l’on pouvait voir les poules picorant entre les tombes, les chats dormant au soleil, sur les marbres funèbres, et le linge au blanchissage se balancer d’un cyprès à l’autre. En Orient, la vie ne se sépare pas soigneusement de la mort comme chez nous, mais elles continuent de frayer ensemble comme de vieux amis: s’asseoir, dormir, fumer, manger, causer d’amour sur une tombe n’emporte ici aucune idée de sacrilége ou de profanation; les vaches et les chevaux paissent dans les cimetières ou les traversent à tout moment; on s’y promène, on s’y donne rendez-vous absolument comme si les morts n’étaient pas là à quelques pieds, ou même à quelques pouces de profondeur, occupés à pourrir, et roides sous leurs planches de bois de mélèze. Mais laissons là ce sujet, qui pourrait ne pas paraître gai à nos lecteurs et surtout à nos lectrices d’Europe; cependant Paris, au moyen âge, avait ses cimetières et ses charniers; et à Londres, la ville de la civilisation par excellence, on enterre encore autour de Westminster, de Saint-Paul et autres églises.

Les quartiers que nous avions traversés étaient assez déserts, en sorte que la figure manquait un peu au paysage. En conséquence, nous priâmes le drogman de diriger notre caravane par le Bezestin, qui, dans une ville orientale, est toujours l’endroit le plus curieux, à cause du concours de costumes et de races de tous pays, que le désir de vendre et d’acheter, ou la simple envie de flâner, y attire. L’axiome anglais «_Time is money_» n’aurait aucun sens en Orient, car chacun s’y occupe à ne rien faire avec une conscience admirable, et les gens passent la journée assis sur une natte sans faire un mouvement.

Le Bezestin se compose d’une infinité de petites rues bordées de boutiques, ou plutôt d’alcôves à mi-hauteur, dans lesquelles se tiennent des marchands accroupis ou couchés, fumant ou dormant, ou bien encore roulant sous leurs doigts le comboloio, espèce de chapelet turc formé de cent grains, qui correspondent aux cent noms ou épithètes d’Allah. Avec la main, le marchand peut atteindre à tous les angles de son magasin: les acheteurs se tiennent en dehors, et les transactions se concluent sur l’étal. Rien de moins luxueux, comme vous voyez, que ces boutiques formées d’un trou carré pratiqué dans une muraille, mais elles n’en contiennent pas moins des étoffes précieuses, de belles armes, des selles magnifiques et des chefs-d’œuvre de broderie d’or et d’argent.

De même qu’à Constantine, où ce détail m’avait frappé jadis, les rues du Bezestin sont ombragées de planches posées à plat sur des poutrelles transversales, mais avec quelque espace entre elles, autrement on n’y verrait plus. Ces interstices laissent filtrer le soleil qui zèbre le sol de barres éclatantes et produit les effets de clair-obscur les plus bizarres et les plus inattendus: un homme qui passe sous un de ces rayons reçoit une touche de lumière sur le nez comme un portrait de Rembrandt; le feredgé d’une femme s’allume comme une flamme rose, un narghilé frappé d’une paillette reluit comme un monceau d’escarboucles, et les richesses de la caverne d’Ali-Baba semblent flamboyer au fond d’une boutique de confiseur. Il est bizarre qu’on n’ait pas couvert ces rues avec des berceaux de vigne ou de plantes grimpantes; probablement le soleil trop vif les grillerait, mais des tendidos et des bannes de toile, comme en Espagne, remplaceraient avantageusement, ce me semble, ce plancher aérien.

Non loin du Bezestin s’élève une mosquée composée, comme elles le sont presque toutes, d’une agglomération de petites coupoles flanquées de minarets que je ne saurais mieux comparer qu’à des mâts de vaisseaux avec leurs huniers représentés par les balcons, du haut desquels le muezzin invite les fidèles à la prière. Près de cette mosquée, il y a une fontaine pour les ablutions, formée par une rotonde de colonnes à chapiteaux d’un corinthien barbare, grossièrement peintes en bleu et reliées par une grille d’un très-joli travail, le tout recouvert d’un toit saillant et retroussé; l’eau ruisselle à l’entour dans une rigole où les musulmans se lavent les pieds jusqu’aux genoux et les mains jusqu’aux coudes, d’après les prescriptions de Mahomet, sans parler d’une ablution plus intime que l’ampleur des vêtements orientaux permet d’accomplir avec décence, même en public.

C’était l’heure de la prière; nous montâmes l’escalier de la mosquée jusqu’au parvis, qu’il eût été dangereux de franchir. La foule était considérable, et l’enceinte, trop étroite, ne pouvait contenir tous les fidèles.--Une montagne de babouches, de souliers et de savates s’élevait à la porte du temple, et trois rangs de dévots alignés sous le portique aux arcades découpées en cœur suivaient, le visage tourné vers la Mecque, la liturgie pratiquée à l’intérieur par le mollah. Quelle que soit leur croyance, des hommes qui adorent Dieu dans la sincérité de leur âme ne doivent présenter rien de ridicule; cependant les évolutions pieuses de ces bons musulmans, exécutées comme la charge en douze temps sous le bâton d’un caporal prussien, me semblaient, malgré moi, passablement étranges.--J’avais beau me dire que nos cérémonies catholiques devaient leur paraître réciproquement baroques, j’eus bien de la peine à m’empêcher de rire lorsque, se précipitant tous le nez en avant, ils offrirent, sur trois rangs de profondeur, une perspective à charmer les matassins de Molière. Rien ne peut être grotesque aux yeux de celui qui a tout fait; mais je crois que si j’étais Dieu, mes dévots me feraient trouver mon culte si risible que je supprimerais ma religion.

Au sortir de la mosquée, nous allâmes à l’église grecque, qui était toute tendue de calicot rouge d’un effet assez affreux et barbouillée de fresques modernes peintes par des vitriers italiens. Cela ressemblait assez au salon de Momus ou à quelque salle de bal de la banlieue. Un prêtre, avec force gestes et force cris, débitait, du haut d’une chaire, un sermon en grec moderne, très-édifiant sans doute, mais dont il nous était impossible de profiter. Dans le cloître extérieur, je remarquai sur la muraille une plaque commémorative à la mémoire de Clément Boulanger, le peintre de la _Procession du Corpus domini_, de la _Tarasque_, et de la _Fontaine de Jouvence_, mort il y a quelques années dans une expédition scientifique aux ruines d’Éphèse. La tombe d’un compatriote à l’étranger a quelque chose de particulièrement triste, soit par un retour d’égoïsme humain, soit par la pensée que la terre barbare est plus lourde aux os qu’elle recouvre.--J’avais connu Clément Boulanger, et la vue inopinée de cette inscription funèbre me causa une impression plus douloureuse qu’à tout autre.

Une sortie d’opéra ou d’église est un endroit très-commode pour passer en revue le _beau sexe_ (style empire); si l’on voit force vieilles ridées, jaunies, momifiées, englouties dans des coiffes noires, on en est de loin en loin dédommagé par quelque jeune tête pure et fraîche sous son tortil de papillon, de fleurs et de gaz.--Malheureusement le costume local s’arrête là: une robe en soie de Brousse ou de Lyon, un châle mis à l’européenne, achèvent la toilette. Les élégantes ont pour chapeaux des capotes de cabriolet dont on a retiré les roues! J’ai cru, en outre, m’apercevoir que la plupart de ces dames se _maquillaient_, comme disent les actrices et les lorettes de Paris, c’est-à-dire se composaient un teint au pastel avec du blanc, du rouge, du bleu et du noir. Je ne hais pas ce badigeonnage lorsqu’il s’applique sur une figure jeune et qu’il n’est pas là pour dissimuler les rides.

En rôdant à pied à travers la ville, car nous avions renvoyé nos ânes, nous traversâmes une espèce de cour de refuge, fondée par M. le baron de Rothschild en faveur des pauvres israélites.--Un berceau, suspendu à deux arbres comme un hamac indien, mettait un peu de grâce au milieu de cet asile de la misère, de la difformité et de la vieillesse, cette infirmité incurable. L’enfant était recouvert d’un lambeau de gaze pour le préserver des mouches, et sa petite main, endormie et moite de la sueur du sommeil, passait seule hors du berceau, s’agitant comme pour saisir un hochet poursuivi en rêve.

Nous arrivâmes ainsi au marché des Esclaves,--une cour entourée d’arcades en ruines et de constructions effondrées.--Il n’y avait à vendre que deux jeunes négresses accroupies tristement sur un mauvais tapis et gardées par leur maître, un drôle à physionomie chafouine et rusée. Dès que nous mîmes le pied sur le seuil, une nuée de petits enfants en guenilles, dont les pauvres parents habitent ces décombres, accoururent au devant de nous en nous demandant l’aumône d’une voix glapissante.

L’une des deux négresses me toucha par l’expression inexprimablement nostalgique de ses yeux, et une mélancolie pour ainsi dire animale, celle d’une gazelle captive; des yeux européens ne sauraient avoir ce regard, où la douleur n’est plus une pensée, mais un instinct. Elle avait des traits assez fins et rappelant le type gracieusement camard du sphinx et des colonnes cariatides d’Égypte; un teint d’un noir bleuâtre avec une fleur sur le bord, comme les prunes de Monsieur. Je l’aurais bien achetée, si j’avais su qu’en faire, comme Victor Hugo de son petit cochon rose dans la grande rue des Boucheries de Francfort. Le marchand en voulait deux cent cinquante francs à peu près, ce qui n’était pas bien cher. Je dus me contenter de lui donner quelques piastres et des sucreries, qu’elle reçut avec un geste antique, le bras collé au corps, la paume de la main renversée; ses doigts, que j’effleurai, étaient froids et doux comme ceux d’un singe.

Fatiguée de courir, notre petite troupe s’installa devant un café dans le Bezestin, où nos circonvolutions nous avaient ramenés, et nous restâmes là à voir défiler sous nos yeux, jusqu’à l’heure du départ, la procession bigarrée des Turcs, des Persans, des Arabes de Syrie et d’Afrique, des Arméniens, des Kurdes, des Tatars, des Juifs, dans des costumes quelquefois splendides, souvent déguenillés, mais toujours pittoresques. Jamais kaléidoscope plus varié ne tourna sous un œil curieux, et nous vîmes là, en une heure, représentés par des échantillons authentiques, tous les types de l’Orient, sans en excepter l’Inde. Je vous ferais bien de chacun de ces personnages une description détaillée, si je n’avais peur de n’être pas rendu à temps à bord du _Léonidas_; mais nous les reverrons à Constantinople, où je compte faire un séjour assez prolongé.

V

LA TROADE, LES DARDANELLES

Quel regret de quitter si vite Smyrne, cette ville à la grâce asiatique et voluptueuse! Tout en me hâtant vers le canot, mon regard plongeait avidement par les portes entr’ouvertes qui laissaient voir des cours pavées de marbre, rafraîchies de fontaines comme les _patios_ d’Andalousie, et des jardins verdoyants, oasis de calme et d’ombre qu’embellissaient de charmantes jeunes filles en peignoir blanc ou de couleurs tendres, la tête ornée de l’élégante coiffure grecque, et groupées à souhait pour le peintre ou le poëte. Ce regret s’adresse aux belles rues de la ville, à la rue des Roses et à celles qui l’avoisinent; car dans le quartier juif et dans certaines portions du quartier turc règnent une misère sordide, un délabrement hideux. La justice me force de ne pas dissimuler ce revers de la médaille.

Malgré sa haute antiquité, puisqu’elle existait déjà du temps d’Homère, Smyrne ne renferme qu’un très-petit nombre de débris de sa splendeur première;--je n’y vis, pour ma part, d’autres ruines antiques que trois ou quatre grosses colonnes romaines dépassant les frêles constructions modernes qui les entouraient. Ces colonnes frustes, restes d’un temple de Jupiter ou de la Fortune, je ne sais trop lequel, sont d’un bel effet et doivent avoir exercé la sagacité des érudits; je n’ai fait que les apercevoir du haut d’un âne en passant, ce qui ne me permet pas d’émettre un avis raisonné.

Le rivage d’Asie est beaucoup moins aride que celui d’Europe, et je restai sur le pont tant que le jour me permit de distinguer les contours de la terre.

Le lendemain, quand l’aurore parut, nous avions dépassé Mételin, l’antique Lesbos, la patrie de Sapho, la Cythère de cet étrange amour dont l’homme était banni, et qui compte encore aujourd’hui plus d’une prêtresse. Une terre assez plate se déployait devant nous, à notre droite: c’était la Troade:

Campos ubi Troja fuit,

le sol même de la poésie épique, le théâtre des immortelles épopées, le lieu sacré deux fois par le génie grec et par le génie latin, par Homère et par Virgile. C’est une impression étrange de se trouver ainsi en plein poëme et en pleine mythologie. Comme Énée racontant son histoire à Didon du haut de son lit élevé, je puis dire du haut du tillac et avec plus de vérité encore:

Est in conspectu Tenedos...

car voilà l’île dont se sont élancés les serpents qui ont noué dans leurs replis l’infortuné Laocoon et ses fils, et fourni le sujet d’un des chefs-d’œuvre de la statuaire, Ténédos, sur laquelle règne puissamment Phœbus Apollon, le dieu à l’arc d’argent invoqué par Chrysès; et, plus loin, voilà la plage que Protésilas, la première victime de cette guerre qui devait détruire un peuple, teignit de son sang comme d’une libation propitiatoire. Cet amas de décombres douteux qu’on devine dans le lointain, ce sont les portes Scées, par où sortait Hector, coiffé de ce casque à l’aigrette rouge dont s’effrayait le petit Astyanax, et devant lesquelles s’asseyaient à l’ombre les vieillards par qui Homère fait saluer la beauté d’Hélène; cette montagne sombre, revêtue d’un manteau de forêts qui se dresse à l’horizon, c’est l’Ida, la scène du jugement de Pâris, où les trois déesses rivales, Hérè aux bras de neige, Pallas Athénè aux yeux vert-de-mer, et Aphrodite au ceste magique, posèrent nues devant l’heureux berger; où Anchise connut l’ivresse d’un hymen céleste, et rendit Vénus mère d’Énée. La flotte des Grecs était rangée le long de ce rivage, sur lequel s’appuyait la proue des noirs vaisseaux à moitié tirés sur le sable. L’exactitude d’Homère ressort avec évidence de chaque détail du terrain; un stratégiste y pourrait suivre, l’_Iliade_ en main, toutes les opérations du siége.

Pendant que, rappelant mes souvenirs classiques, je regarde la Troade, Stalimène, l’ancienne Lemnos, qui reçut dans sa chute Éphaïstos précipité du ciel, sort de la mer et découpe derrière moi ses promontoires jaunâtres. Je voudrais être comme Janus et avoir deux faces. C’est bien peu, vraiment, que deux yeux, et l’homme est bien inférieur sous ce rapport à l’araignée, qui en a huit mille, selon Leuvenhoeck et Swammerdam. Je détourne la tête un instant pour jeter un coup d’œil à l’île volcanique où se forgeaient les armes à l’épreuve des héros favorisés des dieux, et ces trépieds d’or, vivants esclaves de métal, qui servaient les Olympiens dans leurs demeures célestes, et voici que le capitaine me tire par la manche pour me montrer sur le rivage troyen un tertre arrondi, une colline conique dont la forme régulière atteste la main de l’homme. Ce tumulus recouvre Antiloque, fils de Nestor et d’Eurydice, le premier Grec qui tua un Troyen à l’ouverture du siége et qui périt lui-même de la main d’Hector, en parant un coup que Memnon portait à son père. Antiloque repose-t-il véritablement sous cette butte? diront sans doute les critiques épilogueurs.--La tradition l’affirme, et pourquoi la tradition mentirait-elle.

En avançant, l’on découvre encore deux _tumuli_, non loin d’un petit village appelé Yeni-Scheyr, reconnaissable à une rangée de neuf moulins à vent, pareils à ceux de Syra. Le premier en venant de Smyrne, et le plus rapproché du bord de la mer, est le tombeau de Patrocle, l’ami de cœur, le frère d’armes, le compagnon inséparable d’Achille. Là fut dressé ce bûcher gigantesque arrosé du sang d’innombrables victimes, où le héros, ivre de douleur, jeta quatre chevaux de prix, deux chiens de race et douze jeunes Troyens immolés de sa main aux mânes de son ami, et autour duquel l’armée en deuil célébra des jeux funèbres qui durèrent plusieurs jours. Le second, plus reculé dans l’intérieur des terres, est le tombeau d’Achille lui-même. Du moins, tel est le nom qu’on lui donne. D’après la tradition homérique, les cendres d’Achille furent mêlées à celles de Patrocle dans une urne d’or, et, par conséquent, les deux grands amis, inséparables dans la vie, le furent encore dans la mort. Les dieux s’émurent du trépas du héros; Thétis sortit de la mer avec un chœur plaintif de néréides; les neuf muses pleurèrent et entonnèrent des chants de douleur autour du lit funèbre, et les plus braves de l’armée exécutèrent des jeux sanglants en l’honneur du héros. Ce tumulus doit être celui de quelque autre chef grec ou troyen, d’Hector, probablement. Du temps d’Alexandre, on connaissait encore l’emplacement de la tombe du héros de l’Iliade, car le conquérant de l’Asie s’y arrêta en disant qu’Achille était bien heureux d’avoir eu un ami tel que Patrocle et un poëte tel qu’Homère. Lui n’eut qu’Éphestion et Quinte-Curce, et pourtant ses exploits dépassèrent ceux du fils de Pélée; et cette fois l’histoire l’emporta sur la mythologie.

Pendant que je discours sur la géographie homérique et les héros de l’_Iliade_, pédanterie bien innocente et bien pardonnable en face de Troie, le _Léonidas_ continue sa marche, un peu contrariée par un vent du nord soufflant de la mer Noire, et s’avance vers le détroit des Dardanelles, défendu par deux châteaux forts, l’un sur la rive d’Asie, l’autre sur la rive d’Europe. Leurs feux croisés barrent l’entrée du détroit et en rendent l’accès sinon impossible, du moins très-difficile à toute flotte ennemie. Pour en finir avec la Troade, disons qu’au delà d’Yeni-Scheyr se dégorge dans le Bosphore un cours d’eau qu’on prétend être le Simoïs, et d’autres disent le Granique.

L’Hellespont, ou mer d’Hellé, est très-étroit; on croirait plutôt naviguer sur un grand fleuve à son embouchure que sur une mer véritable. Sa largeur ne dépasse pas celle de la Tamise vers Gravesend. Comme le vent était favorable pour débusquer dans la mer Égée, nous traversions une vraie foule de navires qui venaient à nous toutes voiles dehors, et de loin ressemblaient, avec leurs bonnettes basses, à des silhouettes de femmes portant un seau de chaque main et se dandinant dans leur marche. Cette comparaison, si naturelle, qu’elle vint à la fois à plusieurs personnes sur le pont, me paraît absurde maintenant que je l’écris, et le paraîtra sans doute davantage à ceux qui me liront, et cependant elle est très-juste.

Le rivage d’Europe, que nous serrions de plus près, consiste en collines abruptes tachetées de quelques plaques de végétation d’un aspect assez aride et monotone; le rivage d’Asie est beaucoup plus riant et présente, j’ignore pourquoi, une apparence de verdure septentrionale qui, d’après les idées reçues, conviendrait plutôt à l’Europe. A un certain moment, nous étions si près du bord, que nous discernions cinq cavaliers turcs cheminant sur un petit sentier tendu au bas de la falaise comme un mince ruban jaune. Ils nous servirent d’échelle pour nous rendre compte de la hauteur de la côte, beaucoup plus élevée que nous ne l’aurions cru. C’est vers cet endroit que Xerxès fit jeter le pont destiné au passage de son armée et fouetter la mer irrespectueuse qui avait eu l’inconvenance de le rompre. Jugée sur la place, cette entreprise, citée dans tous les recueils de morale comme le comble de la folie humaine et le délire de l’orgueil, semble, au contraire, fort raisonnable. On pense aussi que Sestos et Abydos, illustrés par les amours d’Héro et de Léandre, étaient situés à peu près à cette hauteur où l’Hellespont rétréci n’a que huit cent soixante-quinze pas de large.

Lord Byron, comme on sait, renouvela sans être amoureux l’exploit natatoire de Léandre; mais, au lieu de Héro élevant sur la rive son flambeau comme un phare, il ne trouva que la fièvre. Il mit à faire le trajet une heure dix minutes, et se montrait plus fier de cette prouesse que d’avoir fait _Child-Harold_ ou le _Corsaire_, amour-propre de nageur que concevront tous ceux qui ont piqué proprement une tête au bain Deligny et pu prétendre aux honneurs du caleçon rouge.