Part 4
En mettant pied à terre, la première chose qui frappa mes yeux, ce fut une inscription en grec annonçant des bains européens et turcs. Cela fait un singulier effet de voir inscrits sur les murs les caractères d’une langue que l’on croyait morte et que l’on ne connaît guère que par le Jardin des racines grecques du père Lancelot. De mes huit ans de collége, il m’est resté juste assez de science pour lire couramment les enseignes et les noms des rues. Comme vous le voyez, je n’ai pas perdu tout à fait mon temps. Grâce à ces souvenirs classiques, je comprends que je suis dans la rue de Mercure (_odos tou Hermou_), qui mène à la place d’Othon. Au milieu de cette place s’élève un arc de triomphe de bois de charpente entrelacé de branches de laurier desséché, qui témoigne du passage récent du roi Othon, le monarque bavarois de la terre de Pélops.
Vivier, qui est descendu avec moi, déclare sentir le besoin de civiliser cette île sauvage et d’apprendre aux naturels la véritable manière de faire des bulles de savon remplies de fumée de tabac, perfectionnement qu’ils ne paraissent pas soupçonner, si l’on doit s’en rapporter à leur physionomie. Nous entrons dans un café, où Vivier demande avec un flegme imperturbable de l’eau, du savon, du papier et une pipe. Cette demande surprend un peu le cafetier, qui se dit en lui-même: «Ce voyageur est propre, il désire se laver les mains,» et apporte innocemment tout ce qui est nécessaire à la confection des bulles. A la première bulle qui s’échappe du tube, opalisée par la fumée blanche insufflée dans sa frêle enveloppe, la surprise arrête la tasse de café sur la lèvre des consommateurs. Un autre globe transparent et muni, comme un ballon, d’un parachute opaque, monte à son tour dans l’air et balance au soleil tous les reflets du prisme; alors l’admiration n’a plus de bornes: un grand cercle se forme et suit avec intérêt les bulles voltigeantes. Quand l’enthousiasme est assez surexcité, Vivier, qui sait ménager ses effets, vide les blouses du billard et lance sur le drap vert, comme pour remplacer les boules d’ivoire, un nombre égal de bulles carambolant et roulant au moindre souffle.
Regardez comme ils se civilisent, me dit Vivier en me montrant un Grec moustachu et de physionomie truculente qui tournait un morceau de savon dans un verre d’eau, saisi de la fièvre d’imitation; déjà leurs mœurs s’adoucissent.
Au bout d’un quart d’heure, l’on aurait cru le café occupé par une bande de jongleurs indiens: ce n’étaient que boules qui montaient et descendaient. Une heure après, toute l’île était occupée à souffler de l’eau de savon et de la fumée par des cornets de papier, avec toute la gravité que mérite une occupation si sérieuse.--Pourquoi s’étonner de ce que les habitants de Syra se soient amusés d’un spectacle qui a fait tenir pendant six mois le nez en l’air, sur la place de la Bourse, à tous les badauds de Paris?
Pendant que mon ami opérait ces prodiges, j’examinais l’intérieur du café blanchi à la chaux et décoré de quelques mauvaises images coloriées de la rue Saint-Jacques. Ce qu’il y avait de plus caractéristique, c’étaient deux tableaux brodés au petit point, représentant des Turcs à cheval, et signés Sophia Dapola, 1847, un chef-d’œuvre de pensionnaire.
Le quai est bordé de boutiques de toutes sortes: poissonneries, boucheries, confiseries, cafés, gargotes, tavernes, marchands de tabac, etc., et présente l’aspect le plus animé. Il y fourmille perpétuellement un monde bariolé de matelots, de portefaix, d’acheteurs et de curieux de tout pays et de tout costume. On peut du bord donner la main aux barques, et le rivage vit avec la mer dans la plus intime familiarité. Rien n’est plus amusant et plus pittoresque; à travers les cabans et les braies goudronnées, étincelle de temps à autre un beau costume grec de Pallikare ou d’Armatole théâtralement porté.
Las de ce bruit, nous allâmes nous asseoir dans une rue parallèle au port, à un café garni de divans extérieurs,--car à Syra on vit en plein air,--et l’on nous y servit des glaces au citron, infiniment supérieures à celles de Tortoni et valant celles du café de la Bolsa, à Madrid, ce qui est tout dire; là je vis passer un Grec d’une beauté admirable, en grand costume, pur de toute altération française; il n’y a pas de vêtement à la fois plus élégant et plus noble que le costume grec moderne: cette calotte rouge inondée d’une crinière de soie bleue; ces gilets et ces vestes à manches pendantes, galonnés et brodés, cette ceinture hérissée d’armes; cette fustanelle plissée et tuyautée comme une draperie de Phidias; ces guêtres pareilles aux jambards des héros homériques, forment un ensemble plein de grâce et de fierté. Les Grecs se serrent extrêmement, et plus d’un hussard ou d’une femme à la mode envierait leur corsage délié. Cette sveltesse de taille évase le buste, fait valoir la poitrine et donne de la légèreté à ce jupon blanc que la marche balance. J’ai dit tout à l’heure que ce Grec était très-beau: n’allez pas imaginer là-dessus un profil d’Apollon ou de Méléagre, un nez perpendiculaire au front comme dans les statues antiques. Les Grecs actuels ont en général le nez aquilin, et se rapprochent plus du type arabe ou juif qu’on ne se l’imagine ordinairement.--Il est possible qu’il existe encore dans l’intérieur des terres des peuplades où le caractère primitif de la race se soit maintenu. Je ne parle que de ce que j’ai vu.
Syra présente le phénomène d’une ville en ruine et d’une ville en construction, contraste assez singulier. Dans la ville basse, il y a partout des échafaudages, les moellons, et les platras encombrent les rues, on voit pousser les maisons à vue d’œil; dans la ville haute, tout s’affaisse et s’écroule, la vie quitte la tête pour se réfugier aux pieds.
Je parcourus d’abord la Syra moderne, montant de ruelle en ruelle, car l’escarpement commence presque dès le bord de la mer. Une chose me frappe, c’est le petit nombre de femmes que je rencontre;--à l’exception de quelques vieilles et de quelques petites filles que leur âge trop avancé ou trop tendre met à l’abri du soupçon, les femmes pressent le pas ou rentrent lorsque je passe. Leur costume n’a rien de caractéristique: la vulgaire robe de cotonnade anglaise et un gazillon noirâtre tortillé sur la tête, voilà tout. La réclusion orientale semble déjà commencer pour elles. On n’en voit aucune dans les boutiques, et ce sont les hommes qui vendent, vont au marché et portent les provisions.
Une joyeuse fusée d’éclats de rire part d’une maison que je côtoie; c’est un pensionnat de petites filles à qui je parais sans doute profondément ridicule, je ne sais pas pourquoi.
La maîtresse était sur la porte et me fit signe que je pouvais entrer pour examiner l’intérieur de l’école. Je vis là une belle collection d’yeux noirs, de dents blanches et de grosses nattes de cheveux, et Decamps y aurait trouvé de quoi faire un joli pendant à sa _Sortie de l’École turque_.--J’entrai aussi dans une église grecque d’une architecture très-simple, décorée à l’intérieur d’images en style byzantin passant à travers des plaques d’orfévrerie, des têtes et des mains d’une couleur bistrée, comme j’en avais déjà vues à Livourne; une espèce de portique formant cloison interdit aux fidèles la vue du sanctuaire, qui ne renferme qu’un autel recouvert d’une nappe blanche; on nous montra une croix et divers ornements du culte en vermeil, d’un travail grossier et barbare, mais ayant assez de caractère.
Une espèce de chaussée très-abrupte sépare la nouvelle Syra de l’ancienne. Ce pont franchi, l’ascension commence à travers des rues à pic pavées comme des lits de torrent. Je grimpe avec deux ou trois camarades entre des murs croulants, des masures effondrées, à travers les pierres qui roulent et les cochons qui se dérangent en glapissant et se sauvent en frottant leur dos bleuâtre à mes jambes. Par les portes entr’ouvertes, j’aperçois des mégères hagardes qui cuisent des mets inconnus à quelque feu brillant dans l’ombre; les hommes, à physionomie de brigands de mélodrame, quittent leur narghilé et regardent passer notre petite caravane d’un air très-peu gracieux.
La pente devient si roide, que nous montons presqu’à quatre pattes, par des dédales obscurs, des passages voûtés, des escaliers en ruines. Les maisons se superposent les unes aux autres, de façon que le seuil de la supérieure soit au niveau de la terrasse de l’inférieure; chaque masure a l’air, pour se hisser au haut de la montagne, de mettre le pied sur la tête de celle qu’elle précède dans ce chemin fait plutôt pour les chèvres que pour les hommes. Le mérite de l’ancienne Syra semble de n’être facilement accessible que pour les milans et les aigles. C’est un site charmant pour des nids d’oiseaux de proie, mais tout à fait invraisemblable pour des habitations humaines.
Haletants, ruisselants de sueur, nous arrivâmes enfin à l’étroite plate-forme sur laquelle s’élève l’église de Saint-Georges, plate-forme toute pavée de tombes, où reposent des morts aériens, et là nous sommes amplement dédommagés de notre fatigue par un magnifique panorama. Derrière nous se découpait la crête de la montagne sur laquelle est appliquée Syra; à droite, en tournant la face vers la mer, se creusait en abîme un immense ravin déchiré, accidenté de la façon la plus sauvagement romantique; à nos pieds s’étageaient les maisons blanches de la haute et basse Syra; plus loin brillait la mer avec ses moires lumineuses, et s’arrondissaient en cercle Délos, Mycone, Tine, Andro, revêtues par le couchant de tons roses et gorge de pigeon qui sembleraient fabuleux s’ils étaient peints.
Quand nous eûmes assez contemplé cet admirable spectacle, nous nous laissâmes rouler en avalanche jusqu’au bas de la ville, et nous allâmes achever notre soirée à une espèce de redoute située sur une pointe qui s’avance dans la mer, en fumant des cigarettes et en écoutant, devant une limonade, une bande de musiciens hongrois exécutant des morceaux d’opéras italiens. Quelques femmes, mises à la française, sauf la coiffure, se promenaient ensemble, côtoyées d’un mari ou d’un amant, sur le terre-plein entouré de tables et de chaises sur lesquelles s’étalait la fustanelle des Pallikares prenant leur café, ou faisant clapoter l’eau de leur narghilé.
En face de nous, la mer était étoilée des fanaux des navires; derrière nous, les lumières de Syra semaient de paillettes d’or la robe violette de la montagne. C’était charmant. Nos barques nous attendaient sur la jetée, et quelques coups de rames nous ramenèrent à bord du _Léonidas_, harassés mais ravis.--Le lendemain nous devions appareiller pour Smyrne, et je devais, pour la première fois, mettre le pied sur la terre d’Asie, ce berceau du monde, ce sol heureux où le soleil se lève, et qu’il ne quitte qu’à regret pour aller éclairer l’Occident.
IV
SMYRNE
A dix heures du matin, lorsque le bateau à vapeur de correspondance qui touche au Pirée eut pris les voyageurs se rendant à Athènes, le _Léonidas_ se remit paisiblement en marche par une mer superbe, aussi pure et aussi tranquille que le lac Léman.--Puisque nous venons de parler d’Athènes, disons qu’il est absurde d’avoir changé l’ancienne route et de rester à Syra vingt-quatre heures qui pourraient être beaucoup mieux employées à visiter l’Acropole et le Parthénon.
Délos, que nous longions, a une singulière cosmogonie mythologique. Je ne sais pas si quelque géologue de profession s’en est occupé scientifiquement pour démêler ce qu’il pouvait y avoir de vrai au fond de la légende; en attendant, voici l’origine de Délos telle que la fable la raconte: Neptune, d’un coup de son trident, fit sortir cette île du fond de la mer, pour assurer à Latone, persécutée par Junon, un lieu où elle pût mettre au monde Apollon et Diane; Apollon, en reconnaissance de ce qu’il y avait reçu le jour, la rendit immobile de flottante qu’elle était auparavant, et la fixa au milieu des Cyclades. Doit-on voir là une de ces éruptions volcaniques sous-marines produisant des îles, dont quelques unes périssent au bout de quelque temps, comme l’île Julia, qui rentra dans la mer d’où elle était sortie? Faut-il prendre au pied de la lettre l’épithète de flottante, en admettant que Délos fut primitivement un banc d’algues, de goëmons, de fucus et de troncs d’arbres, promené sur les eaux, arrêté ensuite sur un bas-fond, puis desséché et transformé en terre habitable par le soleil? Ou bien, croire qu’à cause de sa situation au milieu d’une pléiade d’îlots presque semblables, Délos dut être souvent manquée par les premiers navigateurs, dépourvus de moyens de direction certains, ce qui lui valut la réputation d’île vagabonde?
Ce n’est pas la place de discuter ici cette question _ex-professo_; je la soulève seulement, laissant à de plus doctes le soin de la résoudre, parce qu’elle me vint à l’esprit en passant près de l’endroit sacré où naquirent Apollon et Diane. Délos était, dans l’antiquité, l’objet d’une extrême vénération. On y voyait un autel d’Apollon, que le dieu avait élevé lui-même à l’âge de quatre ans, avec les cornes des chèvres tuées par Diane, sur le mont Cynthus, et qui passait pour une des merveilles du monde. Ce sol sacré semblait si respectable, que l’on n’y souffrait pas les chiens et qu’on emportait de l’île les malades en danger de mort, car il n’était pas permis d’inhumer personne dans cette terre divine, révérée même des barbares. Les Perses, qui ravagèrent les autres îles de la Grèce, abordèrent à Délos avec leur flotte de mille vaisseaux; mais ils s’abstinrent de toute déprédation et de toute violence. Aujourd’hui Délos n’est qu’une terre aride, où Latone aurait de la peine à trouver l’ombre d’un olivier pour protéger ses couches, seulement elle justifie encore son étymologie lumineuse, et le soleil semble la dorer avec amour.
Toutes ces Cyclades sont si petites, qu’en les rasant en bateau à vapeur on peut suivre dans la réalité les formes et les découpures indiquées sur la carte: la nature elle-même semble une carte repoussée et coloriée d’une grande échelle. Cela produit un effet bizarre de faire de la géographie palpable, de saisir tous les détails des choses comme sur un plan en relief, et de traverser en si peu de temps des lieux qui tiennent tant de place dans l’imagination et dans l’histoire.
Le canal qui sépare Tine de Mycone franchi, nous entrons dans une mer plus libre et nettoyée d’îles.--La journée s’écoule claire et sereine: la parfaite placidité de la mer permet aux estomacs les plus timorés de faire un dîner complet sans crainte et sans remords. Après avoir flâné sur le pont et remis sa montre à l’heure sur le cadran de l’habitacle, car il y a une différence d’une heure un quart de Constantinople à Paris, chacun descendit se coucher pour être levé de grand matin et voir le soleil monter à l’horizon derrière Smyrne, la ville des Roses.
Dans la nuit, on s’arrêta quelque temps à Chio,--l’île des vins,--comme dit Victor Hugo dans ses _Orientales_,--pour charger des marchandises. Le bruit des ballots roulant sur le pont et le piétinement des portefaix me réveilla. Je montai jusqu’au haut de l’escalier, mais je n’aperçus rien qu’une masse sombre sur laquelle se mouvaient des lumières pareilles à ces étincelles qui courent sur le papier brûlé.
Au petit jour, nous entrâmes dans la rade de Smyrne, courbe gracieuse au fond de laquelle s’étale la ville. Ce qui frappa d’abord mes yeux à cette distance, ce fut un grand rideau de cyprès s’élevant au-dessus des maisons et mêlant leurs pointes noires aux pointes blanches des minarets; une colline encore baignée d’ombre et surmontée d’une vieille forteresse en ruines, dont les murs démantelés se détachaient du ciel clair, s’arrondissait en amphithéâtre derrière les édifices. Ce n’était plus cet aspect âpre et désolé des rivages de la Grèce. La terre d’Asie apparaissait fraîche et souriante dans les lueurs roses du matin.
Je l’avoue à ma honte, je n’ai encore vu que deux des cinq parties du monde, l’Europe et l’Afrique. Cela me causait une joie presque puérile d’en voir une troisième, l’Asie.--Le même site sur la côte d’Europe ne m’eût pas assurément causé le même plaisir.--Quand visiterai-je l’Amérique et la Polynésie? Dieu seul le sait! Que d’années on perd stupidement dans la vie! Toute éducation ne devrait-elle pas avoir pour complément un voyage de circumnavigation autour du monde? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas un navire au service de chaque collége, qui prendrait les élèves en troisième, et leur ferait achever leurs études dans le livre universel, le livre le mieux écrit de tous, parce qu’il est écrit par le bon Dieu? Ne serait-il pas charmant d’expliquer l’_Odyssée_ et l’_Énéide_ en accomplissant les voyages du héros grec et du héros troyen?
Un canot indigène nous conduisit à terre. Il était de très-bonne heure, mais l’air de la mer est appétitif, et notre petite bande, composée de Vivier, de M. R. et de deux jeunes élèves de l’école de Rome venant d’Athènes, fut unanime sur la proposition de manger quelque chose, avant de se répandre dans l’intérieur de la ville pour remplir ses obligations de touriste. Malheureusement l’heure officielle des repas n’avait point sonné dans les hôtels, et il fallut se rabattre sur une tasse de café et un petit pain.--L’établissement où nous fîmes ce frugal repas occupait sur le bord de la mer une espèce d’estacade planchéiée d’où l’on apercevait les vaisseaux en rade et sous laquelle la vague clapotait doucement; ce café n’avait pour tout ornement que le fourneau où se cuisine la boisson noire dans une petite cafetière de cuivre jaune contenant une seule tasse, et qu’une planche sur laquelle brillait une rangée de narghilés bien écurés et bien limpides, car à Smyrne on ne fume presque que le narghilé, tandis que le chibouck est d’un usage général à Constantinople. Vers ces latitudes, le cigare commence à devenir chimérique, et les fumeurs doivent changer leurs habitudes.
Ce serait manquer aux bonnes traditions que de quitter Smyrne sans avoir visité le pont des Caravanes: un drogman juif, baragouinant un peu de français et d’italien, nous racola en quelques minutes un nombre d’ânes équivalant au nôtre, le pont des Caravanes étant à l’extrémité de la ville et le temps nous manquant pour faire cette course à pied. D’ailleurs, en Orient, monter à âne n’a rien de ridicule, et les personnages les plus graves se prélassent sur ce paisible animal, que Jésus-Christ n’a pas dédaigné pour faire son entrée triomphale dans Jérusalem; ces ânes étaient harnachés de bâts, de têtières et de croupières agrémentés de dessins en petits coquillages de différentes couleurs, et n’avaient pas la mine piteuse de nos pauvres aliborons qui se sentent plaisantés. Nous enfourchâmes prestement chacun notre bête, et nous voilà lancés à travers les rues, le drogman en tête, l’ânier en queue. Excités par les cris gutturaux que poussait ce dernier gaillard, sec, nerveux, basané, toujours courant dans la poussière après ses grisons, et occupé à bâtonner les retardataires ou les rétifs, nos ânes avaient pris une allure assez vive. Tout en courant, nous jetions un coup d’œil aux maisons, aux cimetières, aux jardins, aux passants; mais ce n’est pas ici le lieu de les décrire; hâtons-nous d’arriver au pont des Caravanes; comme il est encore matin, il est très-possible que nous y trouvions un convoi en partance.
Ce pont célèbre, qu’on a malheureusement déshonoré par une vilaine balustrade en fer fondu, enjambe une petite rivière de quelques pouces de profondeur, sur laquelle nageaient familièrement une demi-douzaine de canards, comme si le divin aveugle n’avait pas lavé ses pieds poudreux dans cette eau que trois mille ans n’ont pas tarie. Ce ruisseau, c’est le Mélès, d’où Homère a pris l’épithète de Mélésigène. Il est vrai que des savants refusent à cette rigole le nom de Mélès, mais d’autres savants, encore plus forts, prétendent qu’Homère n’a jamais existé, ce qui simplifie beaucoup la question. Moi qui ne suis qu’un poëte, j’admets volontiers la légende qui met une pensée et un souvenir dans un lieu déjà charmant par lui-même. D’immenses platanes, sous lesquels est établi un café, ombragent l’une des rives; sur l’autre, de superbes cyprès révèlent un cimetière. Que ce mot ne réveille en vous aucune idée lugubre: de jolies tombes de marbre blanc, diaprées de lettres turques dorées sur des fonds bleu-de-ciel ou vert-pomme et d’une forme toute différente des sépulcres chrétiens, brillent gaiement sous les arbres révélées par un rayon de soleil; cela n’a rien de funèbre et excite tout au plus sur ceux qui n’y sont pas habitués une légère mélancolie qui n’est pas sans charme.
A la tête du pont s’élève une espèce de douane corps de garde, occupée par quelques-uns de ces Zeibecs dont les tableaux asiatiques de Decamps ont rendu la physionomie familière à tout le monde: haut turban conique, petit caleçon de toile blanche faisant la poche par derrière, ceinture énorme montant depuis le bas des reins presque jusque sous les aisselles, formidablement hérissée de pommeaux de yatagans et de kandjars; avec cela des jambes nues couleur de cuir de Cordoue, une figure tannée aux yeux d’aigle, au nez crochu, aux moustaches de vieux grognard. Il y avait là, nonchalamment vautrés sur un banc, trois ou quatre gredins, très-honnêtes sans doute, mais qui avaient bien plus l’air de bandits que de douaniers.
Pour laisser souffler nos bêtes, nous nous étions assis sous les platanes, où l’on nous avait apporté des pipes et du mastic,--le mastic est une espèce de liqueur en usage dans le Levant, surtout dans les îles grecques, et dont le meilleur vient de Chio. La chose consiste en esprit-de-vin dans lequel on a fait fondre une sorte de gomme parfumée.--On boit ce mastic mélangé avec de l’eau qu’il rafraîchit et blanchit comme de l’eau de Cologne; c’est l’absinthe de l’Orient. Cette boisson toute locale me fit penser aux petits verres d’aguardiente que je buvais il y a douze ans sur la route de Grenade à Malaga, en allant à la course de taureaux avec l’arriero Lanza, revêtu de mon costume de majo, maintenant mangé des vers, hélas! et qui avait un si splendide pot à fleurs dans le dos.
Pendant que nous fumions et que nous buvions à petites gorgées, une file d’une quinzaine de chameaux, précédée d’un âne agitant sa sonnette, passa processionnellement sur le pont avec ce pas d’amble si singulier qu’ont aussi l’éléphant et la girafe, arrondissant leur dos, faisant onduler leur long col d’autruche. La silhouette étrange de cet animal difforme, qui semble fait pour une nature spéciale, surprend et dépayse au dernier point. Quand on rencontre en liberté de ces bêtes curieuses qu’on montre chez nous dans les ménageries, on se sent décidément loin du boulevard de Gand.--Nous vîmes aussi deux femmes soigneusement voilées qu’accompagnait un nègre à physionomie maussade, un eunuque sans doute.--L’orient commençait à se dessiner d’une façon irrécusable, et l’esprit le plus paradoxal n’aurait pu soutenir que nous étions encore à Paris.