Constantinople

Part 3

Chapter 33,844 wordsPublic domain

J’aurais désiré visiter le musée des armures, toucher ces casques rayés par les lames de Damas, ces cuirasses bosselées par la pierre des catapultes, et sous lesquelles ont battu tant de nobles cœurs: ces boucliers blasonnés de la croix de l’ordre, et où s’implantaient en tremblant les flèches sarrasines; mais, après une heure d’attente et de recherche, on me dit que le gardien était allé à la campagne et avait emporté les clefs avec lui. A cette réponse superbe, je me crus encore en Espagne, où, assis devant la porte d’un monument quelconque, j’attendais que le concierge eût fini sa sieste et voulût bien m’ouvrir. Il fallut donc renoncer à voir ces héroïques ferrailles et diriger ma course ailleurs.

Pour en finir avec les chevaliers, je me dirigeai vers l’église Saint-Jean, qui est comme le Panthéon de l’ordre. La façade, à fronton triangulaire, flanquée de deux tours terminées par des clochetons de pierre, n’ayant pour tout ornement que quatre piliers couplés et superposés, et percée d’une fenêtre et d’une porte sans sculpture et sans arabesque, ne prépare pas le voyageur aux magnificences du dedans. La première chose qui arrête la vue, c’est une immense voûte peinte à fresque qui tient toute la longueur de la nef; cette fresque, malheureusement détériorée par le temps, ou plutôt par la mauvaise qualité de l’enduit, est de Mattias Preti, dit le Calabrèse, un de ces grands maîtres secondaires qui, s’ils ont moins de génie, ont quelquefois plus de talent que les princes de l’art. Ce qu’il y a de science, d’habileté, d’esprit, d’abondance et de ressources dans cette colossale peinture, dont on parle à peine, est vraiment inimaginable.

Chaque division de la voûte renferme un sujet de la vie de saint Jean, à qui l’église est dédiée, et qui était le patron de l’ordre. Ces divisions sont soutenues, à leurs retombées, par des groupes de captifs, Sarrasins, Turcs, chrétiens ou autres, demi-nus ou couverts de quelque reste d’armure brisée, dans des poses humiliées et contraintes, espèces de cariatides barbares bien appropriées au sujet. Toute cette partie de la fresque est pleine de caractère et de ragoût, et brille par une force de couleur rare dans ce genre de peinture. Ces tons solides font valoir les tons légers de la voûte, et font fuir les _ciels_ à une grande profondeur. Je ne connais d’aussi grande machine que le plafond de Fumiani, dans l’église de Saint-Pantaléon, à Venise, représentant la vie, le martyre et l’apothéose du saint de ce nom. Mais le goût de la décadence se fait moins sentir dans l’œuvre du Calabrais que dans celle du Vénitien. Si l’on veut connaître à fond l’élève du Guerchin, c’est à Malte, à l’église Saint-Jean, qu’il faut venir. En récompense de cette œuvre gigantesque, Mattias Preti eut l’honneur d’être reçu chevalier de l’ordre, comme le Caravage.

Le pavé de l’église se compose de quatre cents tombes de chevaliers, incrustées de jaspe, de porphyre, de vert antique, de brèches de toutes couleurs, qui doivent former la plus splendide mosaïque funèbre; je dis doivent, car, au moment de ma visite, elles étaient recouvertes par ces immenses nattes de sparterie dont on tapisse les églises méridionales; usage qui s’explique par l’absence de chaises et l’habitude de s’agenouiller par terre pour faire ses dévotions. Je le regrettai vivement; mais les chapelles et la crypte contiennent assez de richesses sépulcrales pour vous dédommager. Ces chapelles, extrêmement ornées d’arabesque, de volutes, de rinceaux et de ramages de sculpture entremêlés de croix, de blasons, de fleurs de lis, le tout doré en or de ducat, surprennent par leurs richesses ceux qui ne connaissent que les églises de France, d’une nudité si sévère et d’une mélancolie si romantique. Cette profusion d’ornements, ces dorures, ces marbres variés, semblent à des Français convenir plutôt à la décoration d’un palais ou d’une salle de bal, car notre catholicisme est un peu protestant.

Le tombeau de Nicolas Cotoner, un des grands maîtres qui ont le plus contribué à la splendeur de l’ordre, et qui ont dépensé leur fortune particulière à doter Malte de monuments utiles ou luxueux, n’est pas d’un très-bon goût, mais il est riche et composé de matières précieuses. Il consiste en une pyramide appliquée au mur, que surmonte une boule croisetée qu’accompagnent une Renommée sonnant de la trompette et un petit génie tenant le blason des Cotoner. Le buste du grand maître occupe le bas de la pyramide au centre d’un trophée de casques, de canons, de mortiers, de drapeaux, de boucliers, de haches d’abordage et de piques. Deux esclaves agenouillés, les bras liés derrière le dos, et dont l’un se retourne avec un air de révolte, supportent la plinthe et forment le piédestal. J’ai décrit ce tombeau en détail, car il est comme le type des autres, où les emblèmes de la foi se mêlent aux symboles de la guerre, comme il convient à un ordre à la fois militaire et religieux. Il faut jeter aussi un coup d’œil sur le mausolée du grand maître Rohan, très-magnifique et très-coquet, et sur celui de don Ramon de Perillas, grand maître espagnol, dont les armes parlantes sont entremêlées de croix et de poires.

J’ai regardé toutes ces tombes sans autre impression que la tristesse respectueuse que donne toujours à un être vivant et pensant la pierre derrière laquelle est caché un être qui a vécu et pensé comme lui. Mais quelle n’a pas été mon émotion en rencontrant au détour d’une arcade un marbre signé Pradier, avec ces caractères demi-grecs, demi-français, et ce _sigma_ hétéroclite auquel il voulait à toute force donner la valeur d’un _epsilon_! Les dernières lignes que j’avais écrites en France, deux heures avant mon départ, déploraient la mort subite de cet artiste aimé, qui pouvait encore faire tant de chefs-d’œuvre. Je retrouvais inopinément à Malte une de ses statues les plus gracieusement mélancoliques, où il avait su conserver dans la mort tout le charme de la jeunesse, celle de l’infortuné comte de Beaujolais, que l’on a tant admirée au Salon, il y a une dizaine d’années. Le mort récent m’était rappelé par un tombeau déjà ancien, si les tombeaux ont un âge et si la pyramide de Chéops est plus vieille que la fosse fermée d’hier au Père-Lachaise. Heureux cependant celui qui lègue son nom à la plus dure matière qui soit, et s’assure par de belles œuvres l’immortalité relative dont l’homme peut disposer!

Une chapelle souterraine, assez négligée, renferme les sépultures de Villiers de l’Ile-Adam, de la Valette et d’autres grands maîtres couchés dans leurs armures sur des cippes armoriées, soutenues par des lions, des oiseaux et des chimères; les uns en bronze, les autres en marbre ou en quelque autre matière précieuse. Cette crypte n’a rien de mystérieux ni de funèbre. La lumière des pays chauds est trop vive pour se prêter aux effets de clair-obscur des cathédrales gothiques.

Avant de quitter l’église, n’oublions pas de mentionner un groupe de _Saint Jean baptisant le Christ_, du sculpteur maltais Gaffan, placé sur le maître-autel, plein de talent, quoique un peu maniéré, et un tableau d’une férocité superbe, de Michel-Ange de Carravage, ayant pour sujet la décollation du même saint. A travers la poussière de l’abandon et la fumée du temps, on démêle des morceaux d’un réalisme surprenant, des cambrures truculentes et un faire d’une énergie extraordinaire.

L’heure s’avance, et le bateau à vapeur n’attend pas les retardataires. Parcourons encore une fois la rue de Saint-Jean et de Sainte-Ursule la pittoresque, avec leurs paliers étagés, leurs balcons saillants, les boutiques qui les bordent, la foule qui monte et descend perpétuellement leurs escaliers, la Strada-Stretta, qui avait autrefois le privilége de servir de terrain aux duellistes de l’ordre, sans qu’on pût les inquiéter; jetons un coup d’œil, du haut des remparts, sur cette campagne fauve, divisée par des murs de pierre, sans ombre et sans végétation, dévorée par un âpre soleil; regardons la mer du haut de la piazza Régina, émaillée de tombeaux anglais; traversons en canot la Marse, parcourons la grande rue de la Sangle, et remontons à bord avec le regret de ne pouvoir emporter une paire de ces jolis vases en pierre de Malte, que les habitants taillent au couteau de la façon la plus ingénieuse et la plus élégante.

Il est quatre heures et demie, et le bateau lève l’ancre à cinq heures.--Un divertissement tout à fait local nous est réservé comme bouquet de notre trop court séjour à Malte. De petites barques nous entourent chargées de gamins tout nus. Les Maltais nagent comme les canards au sortir de l’œuf, et sont excellents plongeurs.--On jetait du haut du bord une pièce d’argent à la mer; l’eau est si limpide dans le port, qu’on la voyait descendre jusqu’à une vingtaine de pieds de profondeur. Les gamins guettaient la chute de la monnaie, plongeaient aussitôt après elle et la rattrapaient trois fois sur quatre, exercice non moins favorable à leur santé qu’à leur bourse. Vous m’excuserez de ne pas vous parler des catacombes, de la colline Bengemma, des restes du temple d’Hercule, de la grotte de Calypso, car les savants prétendent que Malte est l’Ogygie d’Homère: je n’ai pas eu le temps de les voir, et ce n’est pas la peine de copier ce que d’autres en ont dit.

Demain, dans la matinée, nous apercevrons les rivages de Grèce. Je ne suis pas un classique forcené, tant s’en faut, cependant cette idée me trouble. On éprouve toujours quelque appréhension à voir se formuler dans la réalité une terre entrevue dès l’enfance à travers la brume des rêves poétiques.

III

SYRA

Demain, dans la journée, nous serons en vue du cap Matapan, nom barbare qui cache l’harmonie de l’ancien nom, comme une couche de chaux empâte une fine sculpture. Le cap Ténare est l’extrême pointe de cette feuille de mûrier aux profondes découpures étalée sur la mer qu’on nomme aujourd’hui la Morée et qui s’appelait autrefois le Péloponèse. Tous les passagers étaient debout sur le pont, regardant à l’horizon, dans le sens indiqué, trois ou quatre heures avant qu’il fût possible de rien distinguer. Ce nom magique de Grèce fait travailler les imaginations les plus inertes; les bourgeois les plus étrangers aux idées d’art s’émeuvent eux-mêmes et se ressouviennent du dictionnaire de Chompré.--Enfin, une ligne violette se dessina faiblement au-dessus des flots:--c’était la Grèce; une montagne sortit sa hanche de l’eau, comme une nymphe qui se repose sur le sable après le bain, belle, pure, élégante, digne de cette terre sculpturale. «Quelle est cette montagne? demandai-je au capitaine.--Le Taygète,» me répondit-il avec bonhomie, comme s’il eût dit Montmartre. A ce nom de Taygète, un fragment de vers des _Georgiques_ me jaillit instantanément de la mémoire:

... Virginibus bacchata Lacænis Taygeta!

et se mit à voltiger sur mes lèvres comme un refrain monotone, mais qui suffisait à ma pensée. Que peut-on dire de mieux à une montagne grecque qu’un vers de Virgile?--Quoiqu’on fût au milieu du mois de juin et qu’il fît assez chaud, le sommet de la montagne était argenté de lames de neige, et je songeais aux pieds roses de ces belles filles de Laconie qui parcouraient en bacchantes le Taygète, et laissaient leur empreinte charmante sur les sentiers blancs!

Le cap Matapan s’avance entre deux golfes profonds, qu’il divise de son arête: le golfe de Coron et celui de Kolokythia; c’est une pointe de terre aride et décharnée, comme toutes les côtes de Grèce. Quand on l’a dépassé, on vous montre, sur la droite, un bloc de rochers fauves, fendillés de sécheresse, calcinés de chaleur, sans l’apparence de verdure ou même de terre végétale: c’est Cerigo, l’ancienne Cythère, l’île des myrtes et des roses, le séjour aimé de Vénus, dont le nom résume les rêves de volupté. Qu’eût dit Watteau avec son embarquement pour Cythère tout bleu et tout rose, en face de cet âpre rivage de roche effritée, découpant ses contours sévères sous un soleil sans ombre et pouvant offrir une caverne à la pénitence des anachorètes, mais non un bocage aux caresses des amants: Gérard de Nerval a du moins eu l’agrément de voir sur la rive de Cythère un pendu enveloppé de toile cirée, ce qui prouve une justice soigneuse et confortable. Le _Léonidas_ passait trop loin de terre pour que ses passagers pussent jouir d’un détail si gracieux, quand même toutes les potences de l’île eussent été garnies en ce moment.

Les anciens ont-ils menti et supposé des sites ravissants là où n’existent maintenant qu’un îlot pierreux et qu’une terre pelée? Il est difficile de croire que leurs descriptions, dont il était facile alors de vérifier l’exactitude, soient de pure fantaisie. Sans doute, ce sol fatigué par l’activité humaine s’est épuisé à la longue; il est mort avec la civilisation qu’il supportait, exténué de chefs-d’œuvre, de génie et d’héroïsme. Ce que nous en voyons n’est plus que son squelette: la peau, les muscles, tout est tombé en poussière. Quand l’âme se retire d’un pays, il meurt comme un corps,--autrement, comment expliquer une différence si complète et si générale, car ce que je viens de dire peut s’appliquer à presque toute la Grèce; cependant, ces côtes, quelque désolées qu’elles soient, ont encore de belles lignes et de pures couleurs.

On passe entre Cerigo et Servi, autre île de pierre ponce, et l’on double le cap Malia ou Saint-Ange, et l’on débusque dans l’archipel; l’horizon se peuple de voiles, les bricks, les goëlettes, les caravelles, les argosils, sillonnent l’eau bleue dans tous les sens; il fait un temps admirable; ni roulis ni tangage. Une faible brise gonfle légèrement notre misaine et aide un peu nos roues, qui fouettent de leurs palettes une mer unie comme la glace, où devraient nager les cortéges mythologiques d’Amphitrite et de Galatée, et que ne rident pas même les sauts des marsouins, ces tritons de l’histoire naturelle, qui, à distance, peuvent produire l’illusion de dieux marins. La terre a fui et ne se montre plus que comme un brouillard au bord du ciel; puisqu’il n’y a rien à voir au loin, examinons un peu les nouveaux hôtes embarqués à Malte.

Ce sont des Levantins accroupis ou couchés sur leur tapis à l’avant du bateau, près du cabas renfermant leurs provisions et du matelas roulé sur lequel ils s’étendent la nuit.--Un Levantin en voyage emporte toujours trois choses: son tapis, son chibouck et son matelas. L’un d’eux, assez âgé, est vêtu d’une pelisse pistache passée de couleur, historiée dans le dos d’une arabesque d’or, quoique le reste de son costume soit fort simple et même un peu déguenillé. Il a avec lui un jeune enfant aux yeux noirs très-vifs et très-intelligents.--Deux ou trois Grecs ont établi leur installation non loin du Levantin. Ils portent la fustanelle et une veste blanche agrémentée assez élégante; mais, chose horrible à dire et plus horrible encore à contempler, ces nobles Hellènes étaient coiffés de bonnets de coton comme des Bas-Normands!--O Grèce! terre classique! ton intention était-elle de me navrer le cœur et de me faire perdre ma dernière illusion en m’apparaissant sous la figure de deux de tes fils mitrés du casque à mèche bourgeois! Il est vrai que ces bonnets de coton, vus de près, offraient quelques passementeries de fil qui en mitigeaient un peu la triviale laideur, et qu’on peut alléguer que Pâris séduisit Hélène casqué d’un bonnet phrygien, qui n’est autre chose qu’un bonnet de coton teint de pourpre.

Sur le tillac, Vivier, le célèbre cor dont la spirituelle bizarrerie égale le talent, et que le bateau à vapeur d’Italie nous avait amené, racontait, au milieu d’un cercle d’auditeurs charmés, la prodigieuse histoire de Mastoc Riffardini et de son lieutenant Pietro, et une belle jeune fille aux yeux bleus, se rendant à Athènes avec son père, s’allongeait paresseusement sur un canapé et laissait errer son regard dans la sérénité de l’air, tout en souriant vaguement de l’histoire.

D’après l’assurance du capitaine qu’aucune île ne serait en vue avant six ou sept heures du soir, l’on consentit à descendre dîner. Quand on remonta de table, Milo et Anti-Milo étaient en vue, déjà baignées de teintes violettes par l’approche du crépuscule; l’apparence était toujours la même: des escarpements stériles, des pentes dénudées, mais qu’importe? De ce maigre terrain n’est-il pas jailli un fruit merveilleux? ce sol infertile, plus riche que celui de la Beauce et de la Touraine, ne recélait-il pas le chef-d’œuvre de l’art, le type le plus pur et le plus vivant de la forme, la radieuse Vénus, adoration des poëtes et des artistes, et qui n’a eu qu’à secouer la poussière des siècles pour reconquérir ses autels? car devant son piédestal tout le monde est païen; les temps écoulés disparaissent, et l’on se sent prêt à sacrifier des colombes et des moineaux. Quelle civilisation devait être celle des Grecs, pour qu’une île comme Milo renfermât une production si achevée? On nous a dit que, dans l’île, on contait à qui voulait l’entendre que les bras absents, objets de tant d’amoureuses lamentations, gisaient en terre auprès de la statue, avaient été exhumés, et s’étaient égarés par une fatale négligence. Je ne me porte nullement garant de ce bruit, qui pourrait raviver des regrets inutiles; mais telle est la légende qui a cours dans Milo.

Le soleil avait disparu derrière nous, mais il ne faisait pas nuit pour cela; la voie lactée rayait le ciel de sa large zone d’opale, et il fallait qu’Hercule eût mordu bien fort le sein de Junon, car d’innombrables taches blanches constellaient l’azur nocturne; les étoiles brillaient d’un éclat inconcevable, et leur reflet scintillait dans l’eau en longues traînées de feu; des millions de paillettes phosphorescentes petillaient et s’évanouissaient comme des vers luisants dans le sillage du bateau à vapeur. Ce phénomène, fréquent dans les tièdes mers du Levant et des tropiques, est produit par des myriades d’infusoires microscopiques, et l’on ne saurait rien imaginer de plus magiquement pittoresque. Cette nuit me restera dans la mémoire comme une des plus splendides de ma vie. Nous voguions entre deux abîmes de lapis-lazuli, traversés de veines d’or et poudrés de diamants. La lune, absente ou tellement mince encore que le dos de sa faucille d’argent se distinguait à peine, laissait rayonner dans toute sa magnificence cette nuit or et bleu que ses teintes d’argent eussent rendue blafarde. Deux bateaux à vapeur venant en sens contraire de notre marche contribuaient, avec leurs fanaux rouges et verts, à l’illumination générale. Presque tout le monde passa la nuit sur le pont, et ce fut le froid du matin qui nous chassa dans nos cabines.

Lorsque le jour reparut, nous passions entre Serpho et Siphanto. Serpho, que nous longions de plus près, est l’ancienne Sériphe, un lieu de déportation sous les empereurs romains; Serpho paraît encore très-propre à cette destination lugubre; rien n’est plus nu, plus sec, plus désolé, du moins vu de la mer. Des collines montagneuses, fauves, pulvérulentes, bossellent la surface de l’île. Avec la lorgnette, on distingue quelques petits murs de pierre, quelques taches noirâtres qui doivent être des enclos et des cultures; une ville ou plutôt un bourg étagé en amphithéâtre sur un escarpement se détache par sa blancheur. Tout cela, sans cet air transparent et cette admirable lumière de Grèce, aurait un aspect misérable; mais ces terres brûlées prennent, sous ce soleil, des tons superbes.

En mer, comme dans les montagnes, on se trompe souvent sur les distances et les dimensions des objets. Sur le flanc de Serpho se trouve un îlot nommé Boni ou Poloni, qui me parut avoir une vingtaine de pieds de hauteur, jusqu’à ce qu’une goëlette vînt, en le rasant, rétablir l’échelle. Cet îlot, qui me faisait l’effet d’une grosse pierre tombée dans l’eau, avait au moins deux ou trois fois la hauteur de la goëlette.

Après Serpho et Siphanto apparurent Anti-Paros et Paros, cette carrière qui a fourni aux sublimes sculpteurs de la Grèce la chair éternellement étincelante de leurs divinités, et aux architectes les blanches colonnes de leurs temples; car, dans cet archipel des Cyclades, les îles se succèdent sans interruption, et chaque tour de roue en fait surgir une nouvelle. A peine un rivage a-t-il disparu sous la mer, qu’un autre s’élève azuré d’ombre ou doré de soleil. A droite, à gauche, vous voyez toujours quelque terre ornée d’un nom sonore ou célèbre, et vous vous étonnez que tant de fable, d’histoire et de poésie, aient pu tenir dans un si petit espace. Elles sont là, assises en rond sur le tapis bleu de la mer, toutes ces îles qui ont donné naissance à quelque dieu, à quelque héros, à quelque poëte, dénuées de leurs couronnes de verdure, mais belles encore, et agissant invinciblement sur l’imagination. De chacun de ces rochers arides est sorti un poëme, un temple, une statue, une médaille, que ne pourront jamais égaler nos civilisations, qui se croient si parfaites.

Le matin nous étions devant Syra. Vue de la rade, Syra ressemble beaucoup à Alger, en petit, bien entendu. Sur un fond de montagne du ton le plus chaud, terre de Sienne ou topaze brûlée, appliquez un triangle étincelant de blancheur dont la base plonge dans la mer et dont la pointe est occupée par une église, et vous aurez l’idée la plus exacte de cette ville, hier encore tas informe de masures, et que le passage des bateaux à vapeur rendra dans peu de temps la reine des Cyclades.--Des moulins à vent à huit ou neuf ailes variaient cette silhouette aiguë; au reste, pas un arbre, pas une pointe d’herbe verte, aussi loin que l’œil pouvait s’étendre. Une grande quantité de bâtiments de toute forme et de tout tonnage dessinaient en noir leur agrès déliés sur les maisons blanches de la ville et se pressaient le long du bord; des canots allaient et venaient avec une animation joyeuse: l’eau, la terre, le ciel, tout ruisselait de lumière; la vie éclatait de toutes parts.--Des barques se dirigeaient vers notre vaisseau à force de rames et faisaient une _regatta_ dont nous étions le point de mire.

Bientôt le pont fut couvert d’une foule de gaillards au teint basané, au nez d’aigle, aux yeux flamboyants, aux moustaches féroces, qui nous offraient leurs services du ton dont on demande ailleurs la bourse ou la vie; les uns portaient des calottes grecques (ils en avaient bien le droit), d’immenses pantalons faisant la jupe et sanglés par des ceintures de laine, et des vestes de drap bleu foncé; les autres, la fustanelle, la veste blanche et le bonnet de coton, ou bien un petit chapeau de paille cerclé d’un cordon noir. L’un d’eux était superbement costumé et semblait poser pour l’aquarelle d’album; il méritait l’épithète que les harangueurs, dans Homère, adressent aux auditeurs qu’ils veulent flatter: «_Euknémidès Achaioi_» (Grecs bien bottés) car il avait les plus belles knémides piquées, brodées, historiées et floconnées de houppes de soie rouge qu’il soit possible d’imaginer; sa fustanelle, bien plissée, d’une propreté éblouissante, s’évasait en cloche; une ceinture bien ajustée étranglait sa taille de guêpe; son gilet, galonné, soutaché, enjolivé de boutons en filigrane, laissait passer les manches d’une fine chemise de toile, et sur le coin de son épaule était élégamment jetée une belle veste rouge, roide d’ornements et d’arabesques. Ce personnage si triomphant n’était autre qu’un drogman qui sert de guide aux voyageurs dans leur tournée de Grèce, et probablement il veut flatter ses pratiques par ce luxe de couleur locale, comme les belles filles de Procida et de Nisida, qui ne revêtent leurs costumes de velours et d’or que pour les touristes anglais.