Constantinople

Part 8

Chapter 83,789 wordsPublic domain

Pendant le trajet, j’eus l’occasion d’admirer l’adresse avec laquelle les rameurs de ces frêles embarcations se dirigent à travers ce tumulte d’embarcations et de courants qui rendraient la navigation du Bosphore extrêmement dangereuse pour des bateliers moins adroits. Les caïques n’ont pas de gouvernail, et les rameurs, contrairement aux gondoliers de Venise, qui regardent la proue de la gondole, tournent le dos au but vers lequel ils se dirigent, ce qui fait qu’à chaque coup de rame ils retournent la tête pour voir si quelque obstacle inattendu ne vient pas se mettre à la traverse. Ils ont aussi des cris convenus par lesquels ils s’avertissent et s’évitent avec une prestesse inconcevable.

Assis sur un coussin au fond du caïque, à côté de mon compagnon, je jouissais en silence et dans l’immobilité la plus absolue de cet admirable spectacle, car le moindre mouvement suffit pour faire chavirer ces étroites nacelles, calculées pour la gravité turque; la rosée de la nuit perlait sur nos cabans et faisait grésiller le latakyéh de nos chiboucks, car, si chaude qu’ait été la journée, les nuits sont fraîches sur le Bosphore, toujours éventé par les brises marines et les colonnes d’air déplacées par les courants.

Nous entrâmes dans la Corne-d’Or, et, rasant la pointe de Seraï-Burnou, nous vînmes débarquer, au milieu d’une flottille de caïques, entre lesquels le nôtre, après s’être retourné, s’insinuait comme un fer de hache, près d’un grand kiosque au toit chinois et aux murailles tendues de toiles vertes, pavillon de plaisir du sultan, abandonné aujourd’hui et changé en corps de garde. C’était plaisir de voir aborder les longues barques à proues dorées des pachas et des hauts personnages, qu’attendaient sur le quai de beaux chevaux barbes magnifiquement harnachés et tenus en main par des nègres, des Arnautes ou des cawas,--la foule s’écartait avec respect pour leur livrer passage.

En temps ordinaire, les rues de Constantinople ne sont pas éclairées, et chacun doit porter à la main sa lanterne, comme s’il cherchait un homme; mais, à l’époque du Ramadan, rien n’est plus joyeusement lumineux que ces ruelles et ces places habituellement noires, le long desquelles tremblote de loin en loin une étoile en papier, les boutiques, ouvertes toute la nuit, flamboient et jettent de vives traînées de lueurs que réfléchissent gaiement les maisons opposées; ce ne sont, à tous les étaux, que lampes, bougies et veilleuses nageant dans l’huile; les rôtisseries, où le mouton coupé par petits morceaux (kébab) grésille enfilé par des brochettes perpendiculaires, s’illuminent d’ardents reflets de braise; les fours, qui cuisent les galettes de baklava, ouvrent leur gueule rouge; les marchands en plein air s’entourent de petits cierges pour attirer l’attention de la pratique et faire valoir leur marchandise; des groupes d’amis soupent ensemble, autour d’une lampe à trois becs, dont l’air frais fait vaciller la flamme, ou d’une grande lanterne bariolée de couleurs vives; les fumeurs assis à la porte des cafés ravivent à chaque aspiration la paillette rouge de leur chibouck et de leur narghiléh, et sur cette foule en belle humeur la lumière tombe, rejaillit en réfractions bizarrement pittoresques.

Tout ce monde mangeait avec un appétit aiguisé par un jeûne de quatorze heures, les uns des boulettes de riz et de viande hachée enveloppées de feuilles de vigne, les autres du kébab roulé dans une espèce de crêpe, ceux-ci des rapes de maïs bouilli ou rôti, ceux-là d’énormes concombres ou des _carpous_ de Smyrne, à la peau verte, à la chair blanche; quelques-uns, plus riches ou plus sensuels, se faisaient tailler de grandes parts de baklava ou se gorgeaient de sucreries avec une avidité enfantine, risible dans de grands gaillards barbus comme des sapeurs; d’autres se régalaient plus frugalement avec des mûres blanches, entassées par monceaux aux devantures des fruitiers.

Mon ami me fit entrer dans une boutique de confiseur, qui est comme le Boissier de Constantinople, pour m’initier aux douceurs de la gourmandise turque, plus raffinée qu’on ne le pense à Paris.

Cette boutique mérite une description toute particulière: les volets, relevés en éventail, comme des sabords de navire, formaient une espèce d’auvent sculpté, quadrillé et peint en jaune et en bleu, au-dessus de grands vases de verre remplis de dragées roses et blanches, de stalactites de rahat-lokoum, espèce de pâte transparente faite avec de la fleur de farine et du sucre colorée diversement, de pots de conserves de roses et de bocaux de pistaches.

Nous entrâmes dans l’établissement, où trois personnes auraient eu de la peine à se remuer, et qui est pourtant un des plus vastes de Constantinople, et le maître, gros Turc à teint basané, à barbe noire, à physionomie bonassement féroce, nous fit servir d’un air aimablement terrible du rahat-lokoum rose et blanc, et toutes sortes de sucreries exotiques très-parfumées et très-exquises, quoique un peu trop mielleuses pour un palais parisien;--une tasse d’excellent moka vint à propos relever, par son amertume salutaire, ces douceurs écœurantes, dont j’avais abusé par amour pour la couleur locale. Au fond de la boutique, de jeunes garçons, les reins serrés par un tablier d’indienne de Rouen, un chiffon autour de la tête et les bras nus, agitaient sur un feu clair les bassines de cuivre dans lesquelles les amandes et les pistaches s’habillaient de chemises de sucre, ou roulaient sur de la poudre blanche des boudins de rahat-lokoum, ne faisant nul mystère de leurs préparations.

Assis sur un de ces tabourets bas qui forment avec les divans les seuls siéges des Turcs, je regardais passer dans la rue la foule compacte et bigarrée, sillonnée de vendeurs de sorbet, de crieurs d’eau glacée, de gâteaux, et dans laquelle un fonctionnaire à cheval, précédé de son cawas et suivi de son porte-pipe, se frayait imperturbablement son chemin sans crier gare, ou qu’entrouvrait un talika horriblement cahoté par les cailloux et les fondrières, et conduit par un cocher à pied;--je ne pouvais me rassasier de ce tableau si nouveau pour moi, et il était plus d’une heure du matin lorsque, guidé par mon compagnon, je me dirigeai vers l’embarcadère où nous attendait notre barque.

En nous en allant, nous traversâmes la cour d’Yeni-Djami, entourée d’une galerie de colonnes antiques surmontées d’arcs arabes d’un style superbe que la lune blanchissait de lumières argentées et baignait d’ombres bleuâtres; sous les arcades gisaient, avec la tranquillité de gens qui sont chez eux, plusieurs groupes de gueux roulés dans leurs guenilles. Tout musulman qui n’a pas d’asile peut s’étendre, sans crainte des rondes de nuit, sur les marches des mosquées; il y dormira aussi en sûreté qu’un mendiant espagnol sous un porche d’église.

La fête devait durer à Constantinople jusqu’au coup de canon qui annonce, avec le premier rayon de l’aurore, le retour du jeûne; mais il était temps d’aller prendre un peu de repos, et il nous restait à opérer l’ascension de Top’Hané à Péra, exercice mélancolique après une journée de fatigue physique et d’éblouissement intellectuel. Les chiens grommelaient bien un peu à mon passage, me sentant Français et nouvellement débarqué; mais ils s’apaisaient à quelques mots que mon ami leur disait en turc et me laissaient aller sans attenter à mes mollets; grâce à lui, je rentrai à mon logis vierge de leurs crocs formidables.

VIII

CAFÉS

Le café turc du boulevard du Temple a égaré bien des imaginations de Parisiens sur le luxe des cafés orientaux. Constantinople reste bien loin de cette magnificence d’arcs en cœur, de colonnettes, de miroirs et d’œufs d’autruche:--rien n’est plus simple qu’un café turc en Turquie.

Je vais en décrire un qui peut passer pour un des plus beaux et qui cependant ne rappelle en rien le luxe des féeries orientales; vous y chercheriez en vain les carreaux de faïence vernissée, les guipures de stuc, les voûtes en ruches d’abeille, les fenêtres à trèfles et le coloriage d’or, de vert et de rouge des salles de l’Alhambra, rendues célèbres par les lithographies enluminées de Girault de Prangey;--beaucoup d’établissements où l’on vend du bouillon hollandais, à Paris, ont des splendeurs équivalentes.

Figurez-vous une salle d’une douzaine de pieds carrés voûtée et peinte à la chaux, entourée d’une boiserie à hauteur d’homme et d’un divan-banquette recouvert d’une natte de paille. Au milieu, et c’est là le détail le plus élégamment oriental, une fontaine en marbre blanc à trois vasques superposées lance un filet d’eau qui retombe et grésille. Dans un angle flamboie un fourneau à hotte, où le café se fait, tasse par tasse, dans de petites cafetières de cuivre jaune, à mesure que les consommateurs le demandent.

Aux murailles sont appliquées des étagères chargées de rasoirs, où pendent de jolis petits miroirs de nacre, pareils à des écrans, dans lesquels les pratiques se regardent pour voir si elles sont accommodées à leur gré; car, en Turquie, tout café est en même temps une boutique de barbier; et, pendant que je fumais mon chibouck accroupi sur la natte, entre un gros Turc à nez de perroquet et un maigre Persan à nez d’aigle, en face de moi, un jeune Grec, un dandy du Phanar, se faisait cirer la moustache et peindre les sourcils, préalablement régularisés au moyen d’une petite pince.

L’on a l’idée, d’après la défense du Koran, que les Turcs proscrivent absolument les images, et regardent les produits des arts plastiques comme des œuvres d’idolâtrie: cela est vrai en principe, mais l’on est beaucoup moins rigoureux dans la pratique, et les cafés sont ornés de toutes sortes de gravures du goût et du choix les plus baroques, qui ne paraissent aucunement scandaliser l’orthodoxie musulmane.

Le café de la Fontaine, entre autres, renferme une galerie complète, assez grotesquement caractéristique pour que j’en transcrive ici le catalogue, relevé sur place avec le soin qu’il mérite: un turban de derviche dessiné avec des vers du Koran, et posé sur un trépied; la polka nationale; un Santon assis sur une peau de gazelle et apprivoisant un lion du cinabre le plus vif, sans doute un de ces lions rouges dont parle Henri Heine dans sa préface des Reisebilder; des études d’animaux, par Victor Adam; des guerriers du Khorassan à moustaches féroces, à cimiers barbares, brandissant des masses d’armes et montés sur des chevaux bleus à six jambes; Napoléon à la bataille de Ratisbonne; les noms d’Allah et d’Ali en beaux parafes calligraphiques, entremêlés d’arabesques et de fleurs; la jeune Espagnole, estampe de la rue Saint-Jacques, avec cette épigraphe en vers de mirliton de Saint-Cloud ou de jarretière de Temblequé:

J’ai cru voir dans tes yeux l’image du bonheur, Aussi je te confie et ma vie et mon cœur.

Des vaisseaux turcs, des bateaux à vapeur et des caïques dont les matelots sont représentés par des lettres turques aux jambages prolongés en rames; le combat de vingt-deux Français contre deux cents Arabes; des fakirs se faisant suivre dans le désert par des chèvres, des antilopes et des serpents du dessin le plus primitif; l’empereur de Russie et son auguste famille; des costumes de femmes turques; Grivas, héros grec; un Turc se faisant saigner; la bataille d’Austerlitz; le portrait de Méhemet-Ali, pacha d’Égypte, et celui d’un phénomène d’embonpoint; le ballon de Tomaski, qui a fait à Constantinople une ascension célèbre; un lion, un cerf, un angora, animaux de haute fantaisie, chimères d’histoire naturelle dont on ne trouverait les pareilles que sur des tableaux de ménageries foraines; des vues de l’Arsenal et des principales mosquées; Geneviève de Brabant, etc., etc. Tout cela bordé de petits cadres de deux sous.

Ce mélange bizarre se retrouve partout avec quelques variations de sujets; la calligraphie turque y donne amicalement la main à l’imagerie française et forme sans malice les antithèses d’idées les plus bizarres sur les murailles bénévoles, qui souffrent tout, comme le papier: les sirènes y nagent à côté des bateaux à vapeur, et les héros du Schah-Nameh y brandissent leurs haches d’armes au-dessus des grognards de l’Empire.

C’est un vrai plaisir de prendre là une de ces petites tasses de café trouble qu’un jeune drôle aux grands yeux noirs vous apporte sur le bout des doigts dans un grand coquetier de filigrane d’argent ou de cuivre découpé à jour, après une longue course dans les rues si fatigantes de Constantinople, et cela vous rafraîchit plus que toutes les boissons glacées; à la tasse de café est joint un verre d’eau, que les Turcs boivent avant et les Francs après. On raconte même à ce sujet une anecdote assez caractéristique. Un Européen, qui parlait parfaitement bien les langues de l’Orient, portait le costume musulman avec l’aisance que donne une longue habitude, et dont le teint hâlé au chaud soleil du pays avait au plus haut degré la teinte locale, fut reconnu Franc dans un petit café borgne de Syrie par un pauvre Bédouin en guenilles, incapable, assurément, de reconnaître une faute dans le pur arabe du consommateur exotique.--«A quoi as-tu pu voir que j’étais Franc?» dit l’Européen, aussi contrarié que Théophraste, appelé étranger par une marchande d’herbes, sur le marché d’Athènes, pour un accent mal placé.--«Tu as pris ton eau après ton café,» répondit le Bédouin.

Chacun apporte son tabac dans une blague, le café ne fournit que le chibouck, dont le bouquin d’ambre ne peut contracter de souillure, et le narghiléh, appareil assez compliqué qu’il serait difficile de charrier avec soi. Le prix de la tasse de café est de vingt paras (à peu près deux sous et demi); si vous donnez une piastre (quatre sous et demi), vous êtes un magnifique seigneur. L’argent se dépose dans un coffre percé d’une ouverture, comme une tirelire, et placé près de la porte.

Quoique en Turquie le premier gueux en haillons aille s’asseoir sur le divan des cafés auprès du Turc le plus somptueusement vêtu sans que celui-ci se recule pour éviter à sa manche brodée d’or le contact d’une loque effilochée et graisseuse, cependant certaines classes ont leurs lieux de réception habituels, et le café à la fontaine de marbre, situé entre Seraï-Bournou et la mosquée de Yeni-Djami, dans un des plus beaux quartiers de Constantinople, est un des mieux hantés de la ville.

Un détail charmant et tout oriental poétise ce café aux yeux d’un Européen.

Des hirondelles ont maçonné leur nid à la voûte, et, comme la devanture est toujours ouverte, elles entrent et sortent d’un rapide coup d’aile, en poussant de petits cris joyeux et en apportant des moucherons à leurs petits, sans s’effrayer autrement de la fumée des pipes et de la présence des consommateurs, dont leurs pennes brunes effleurent quelquefois le fez ou le turban. Les oisillons, la tête passée hors de l’ouverture du nid, regardent tranquillement de leurs yeux, semblables à de petits clous noirs, les pratiques qui vont et viennent, et s’endorment au ronflement de l’eau dans les carafes des narghiléhs.

C’est un spectacle touchant que cette confiance de l’oiseau dans l’homme et que ce nid dans ce café; les Orientaux, souvent cruels pour les hommes, sont très-doux pour les animaux et savent s’en faire aimer; aussi, les bêtes viennent-elles volontiers à eux. Ils ne les inquiètent pas, comme les Européens, par leur turbulence, leurs éclats de voix et leurs rires perpétuels.--Les peuples réglés par la loi du fatalisme ont quelque chose de la passivité sereine de l’animal.

Près du Tekké ou monastère des derviches tourneurs à Péra, en face d’un cimetière annexe ou prolongement du Petit-Champ-des-Morts, il y a un café fréquenté principalement par les Francs et les Arméniens. C’est une grande pièce carrée, boisée à mi-hauteur d’une boiserie jaunâtre rehaussée de filets blancs, entourée d’un divan en tapisserie, égayée de miroirs au cadre or et noir soutenus par des câbles à glands dorés, ornée de petites mains de cuivre estampé où sont accrochées des serviettes; car ce café, comme tout établissement de ce genre, à Constantinople, se complique d’une _barberie_, pour emprunter à l’espagnol ce mot utile qui manque au français. Sur une planche, au fond, sont rangés les narghiléhs en cristal taillé, en verre de Bohême, en acier damasquiné, accrochant la lumière sur leurs facettes, et enlacés comme des Laocoons par leurs flexibles tuyaux de maroquin, annelés de fils de laiton. Près des narghiléhs rayonnent, pareils à des boucliers aux flancs d’une trirème antique, de grands bassins de cuivre où le barbier savonne la tête de ses pratiques. Sur le banc adossé à la porte, l’on s’asseoit rêveusement et l’on regarde passer les négociants qui se rendent à leur comptoir de Galata, ou l’on contemple les tombes déjetées qui se penchent sur la voie publique du haut de leur terre-plein planté de cyprès.

Le café de Beschick-Tash, sur la rive européenne du Bosphore, est d’une construction plus pittoresque; il ressemble à ces cahutes soutenues par des pieux, du haut desquelles les pêcheurs guettent le passage des bancs de poissons; ombragé de touffes d’arbres, fait de treillages et de planches sur pilotis, il est baigné par le courant rapide qui lave le quai d’Arnaut Keuï, et rafraîchi par les brises de la mer Noire; vu du large, il produit un gracieux effet, avec ses lumières dont le reflet traîne sur l’eau. Une émeute perpétuelle de caïques cherchant à aborder anime les abords de ce café aérien, rappelant, mais avec plus d’élégance, ceux qui bordent le golfe de Smyrne.

Pour clore cette monographie du café constantinopolitain, citons-en un autre situé près de l’Échelle de Yeni-Djami, et qui n’est guère fréquenté que par des matelots. L’éclairage en est assez original: il consiste en verres remplis d’huile où brûle une mèche et que suspend au plafond un fil de fer tordu en spirale, comme ceux qu’on met dans les canons de bois des petits enfants pour servir de ressort. Le cawadji (maître du café) touche de temps en temps les verres, qui, par la force de l’élastique, montent et redescendent, exécutant une sorte de ballet pyrotechnique, au grand contentement de l’assemblée, mise de façon à ne pas redouter les taches. Un lustre composé d’une carcasse de fil d’archal représentant un vaisseau et garni d’une quantité de lumières qui en dessinent les lignes, complète cette illumination bizarre et fait une allusion délicate, saisie sans peine par la clientèle du café.

En voyant entrer un Franc, le cawadji donna, pour lui faire honneur, une impulsion furibonde à son luminaire; les verres se mirent à danser ainsi que des feux follets, et le lustre nautique tangua et roula comme une caravelle dans une tempête en répandant une rosée d’huile rance.

Il faudrait, pour bien rendre la physionomie des habitués de ce bouge, le crayon de Raffet ou le pinceau de Decamps; ce ne serait pas trop. Il y avait là des gaillards aux moustaches rébarbatives, au nez martelé de tons violents, au teint de cigare de Havane et de brique cuite, aux grands yeux orientaux noirs et blancs, aux tempes rasées et bleuâtres, d’une touche féroce et d’un accent extraordinaire,--de ces têtes que l’on n’oublie pas quand on les a vues une fois, et qui rendent molles toutes les sauvageries des maîtres les plus truculents.

L’incertaine clarté des veilleuses oscillantes les ébauchait dans la fumée de tabac par plans abruptes, par méplats inattendus, et de fortes ombres de momie, de terre de Sienne et de bitume relevaient énergiquement la lumière rembranesque des reliefs. Au lieu de la tranquille muraille d’un café, on leur rêvait involontairement pour fond les âpres rochers d’une gorge de montagne, ou les noires anfractuosités d’une caverne de brigands, quoique ce fussent, après tout, les plus honnêtes gens du monde; car des nez recourbés, de fortes couches de hâle, des sourcils en broussaille et des crânes à tons faisandés, ne font pas l’âme scélérate, et ces êtres d’apparence farouche humaient leur café et se livraient aux douceurs du kief avec une placidité étonnante pour des mortels si caractéristiques et si dignes de servir de modèle aux bandits de Salvator Rosa ou d’Adrien Guignet.

Leur accoutrement consistait en vieilles vestes posées à cru sur le torse, en larges culottes de toile à voile glacée de brai et de goudron, en ceintures rouges montant jusqu’aux aisselles, en tarbouches déteints, en guenilles tortillées autour de la tête, en savates éculées, en cabans grossièrement agrémentés, roidis dans l’eau de mer, confits dans le soleil, merveilleux haillons qui sont pittoresques et non misérables, défroques de lazzarone et non de pauvre, et dont les trous laissent voir des muscles d’acier et des chairs de bronze.

Presque tous ces marins avaient les bras tatoués de rouge et de bleu. L’homme le plus brut sent d’une manière instinctive que l’_ornement_ trace une ligne infranchissable de démarcation entre lui et l’animal; et, quand il ne peut pas broder ses habits, il brode sa peau. Cette coutume se retrouve partout: ce n’est pas la fille du potier Dibutade, traçant sur un mur l’ombre de son amant, mais le sauvage incrustant une arabesque dans son cuir fauve avec une arête de poisson, qui a inventé le dessin.

Je vis sur ces bras aux veines saillantes, aux biceps d’athlètes, d’abord le _mach’allah_ talismanique qui préserve du mauvais œil si redouté en Orient, puis des cœurs enflammés traversés d’une flèche, absolument comme sur des bras de tambour français ou du papier à lettre de cuisinière amoureuse, des suras du Koran, pieux souvenirs du pèlerinage de la Mecque, entrelacées de fleurs et de ramages, des ancres en sautoir, des bateaux à vapeur avec leurs roues et leur fumée en tire-bouchon.

Je remarquai surtout un fort garçon, un peu plus élégamment déguenillé que les autres, dont les bras, nus jusqu’à l’épaule, laissaient voir, dans un cadre d’arabesques, du côté droit un jeune Turc, en costume de la réforme, redingote bleue et fez rouge, tenant à la main un pot de basilic, et du côté gauche une petite danseuse en jupon court, en corset de péri, qui semblait s’arrêter au milieu d’une cabriole pour accepter l’hommage fleuri du galant. Ce chef-d’œuvre de tatouage faisait allusion, sans doute, à quelque histoire de bonne fortune dont le prudent marin avait écrit le souvenir sur sa peau pour le cas où il s’effacerait de son cœur.

Deux drôles effroyables, mais très-polis, me firent gracieusement place sur le divan de paille; et le café que je pris là était certainement meilleur que la décoction noire du plus célèbre café de Paris. L’absence d’ivrognerie rend praticables les plus basses classes de Constantinople, et les Orientaux ont une dignité naturelle inconnue chez nous.--Figurez-vous un Turc allant la nuit chez Paul Niquet!--De quelles huées gouailleuses, de quelles curiosités grossières n’eût-il pas été l’objet et la victime! C’était ma position dans ce bouge enfumé, et personne ne parut prendre garde à moi et ne se permit la plus légère inconvenance. Il est vrai que la seule boisson débitée était de l’eau colportée autour de la salle par de jeunes enfants grecs répétant d’une voix monotone et glapissante: _Crionero, crionero_ (eau à la glace), et que chez Paul Niquet on boit du _bleu_ et de l’_eau-d’aff_ par excès de civilisation.

Citons encore un café assez remarquable situé près du Vieux-Pont, à Oun-Capan, sur la Corne-d’Or, et principalement hanté par les Grecs du Phanar. On y aborde en caïque, et, tout en fumant sa pipe, on y jouit de la vue des barques qui vont et viennent, et des évolutions des goëlands rasant l’eau du bout de l’aile, ou des éperviers traçant de grands cercles dans le bleu du ciel.