Constantinople

Part 19

Chapter 193,733 wordsPublic domain

Abdul-Medjid se tint debout quelques instants sur l’escabeau: à son fez, une agrafe de diamants fixait l’aigrette de plumes de héron, signe du pouvoir suprême; une espèce de paletot large en drap bleu foncé, retenu par une boucle de brillants, sous lequel scintillaient les dorures de son uniforme, un pantalon de satin blanc, des bottes vernies où miroitait la lumière, et des gants paille très-justes, composaient ce costume d’une simplicité qui faisait pourtant pâlir toutes les chamarrures des personnages subalternes. Puis il se rassit, et les prosternations commencèrent.

J’ai déjà donné un portrait du sultan, mais rapidement crayonné et comme saisi au vol; je pourrai achever ici cette esquisse, car la cérémonie du beïram ne dure pas moins de deux heures, et j’eus tout le temps de le regarder. Sultan Abdul-Medjid Khan est né le 11e jour du mois de chaaban, l’an 1238 de l’hégire (23 avril 1823); il avait donc, lorsque je le vis en 1852, vingt-neuf ans et quelques mois. Monté à seize ans sur le trône, où il succédait à sultan Mahmoud, il avait déjà régné treize années. Sa figure immobile m’a paru profondément empreinte des satiétés suprêmes du pouvoir; un ennui fixe et intense toujours égal à lui-même, éternel comme la neige des hauts lieux, lui faisait comme un masque de marbre et solidifiait des traits assez peu réguliers. Le nez n’a pas cette courbe aquiline du type turc; les joues sont pâles et encadrées d’une barbe fine et brune, et martelées de quelques plans qui trahissent la fatigue; le front, autant que le fez le laisse voir, m’a paru large et plein; quant aux yeux, je ne puis les comparer qu’à des soleils noirs arrêtés dans un ciel de diamant; aucun objet ne semblait s’y réfléchir; comme les yeux des extatiques, on les eût crus absorbés par quelque vision insaisissable au regard vulgaire.

Cette physionomie n’était, du reste, ni sombre, ni terrible, ni cruelle; elle était extra-humaine: je ne puis trouver de meilleur mot. On sentait que ce jeune homme, assis comme un dieu sur un trône d’or, n’avait plus rien à désirer au monde; que tous les rêves les plus charmants étaient pour lui d’insipides réalités, et qu’il se glaçait lentement dans cette froide solitude des êtres uniques. En effet, du sommet de sa grandeur, il n’aperçoit la terre que comme un vague brouillard, et les têtes les plus élevées arrivent à peine au niveau de ses bottes.

Il n’y a que les plus hauts dignitaires qui aient le droit de baiser les pieds du glorieux sultan. Cette insigne faveur est réservée au vizir, aux ministres et aux pachas privilégiés.

Le vizir partit de l’angle du kiosque correspondant à la droite du sultan, décrivit un demi-cercle en suivant intérieurement la ligne des gardes du corps et des musiciens, puis, arrivé en face du trône, il s’avança jusqu’à l’escabeau après avoir fait le salut oriental, et, se courbant sur les pieds du maître, il baisa sa botte sacrée aussi révérencieusement qu’un fervent catholique peut baiser la mule du pape; la cérémonie accomplie, il se retira à reculons et fit place à un autre.

Même salut, même génuflexion, même prosternement, même promenade pour les sept ou huit premières personnes de l’empire. Pendant ces adorations, la figure du sultan restait impassible: ses prunelles fixes regardaient sans voir, comme les prunelles de marbre des statues; aucun tressaillement de muscle, aucun jeu de physionomie, rien qui pût faire croire qu’il s’aperçût de ce qui se passait; en effet, le magnifique padischa pouvait-il démêler, à la distance prodigieuse qui le sépare des humains, les humbles vermisseaux qui se tortillaient à ses pieds dans la poussière? Et cependant cette immobilité indifférente n’avait rien d’emphatique ni de tendu. C’était la négligence aristocratique et distraite du grand seigneur, recevant les honneurs qui lui sont dus sans y prendre autrement garde; la somnolence dédaigneuse du dieu fatigué par ses dévots, trop heureux qu’il veuille bien les souffrir.

Une remarque bizarre que ce défilé de pachas me mit à même de faire, c’est l’obésité énorme des personnages investis de hauts grades; ils atteignaient des proportions vraiment monstrueuses, des rotondités d’hippopotame et de poussah, qui leur rendaient l’accomplissement de l’étiquette tout à fait laborieux. On ne saurait se faire une idée des contorsions de ces gros êtres, obligés de se courber jusqu’au sol et de se relever; quelques-uns, plus larges que hauts, et semblables à des superpositions de boules, manquèrent de piquer du nez en terre et de rester étendus aux pieds du maître.

A côté de ces prodigieux Turcs, Lablache paraîtrait svelte et mignon. Cet embonpoint anormal envahit les Turcs souvent de fort bonne heure. Il nous est arrivé de rencontrer aux eaux d’Asie et d’Europe de jeune fils de pachas déjà tout bouffis de graisse à dix ou douze ans, et qui assurément devaient peser deux cents livres; ils faisaient déjà ployer le cheval barbe qui les portait, et près duquel un saïs marchait la main appuyée sur la croupe. Par un contraste qu’on prendrait pour une raillerie philosophique faite à plaisir, tous les employés inférieurs n’ont que la peau et les os: la caricature des _gras_ et des _maigres_, de Breughel, serait de circonstance en Turquie. La décroissance de l’obésité suit une proportion presque mathématique mesurée par le grade. On dirait que les fonctions sont distribuées selon le poids.

Après les pachas vint le Scheick ul-islam en caftan blanc, en turban de même couleur maintenu par une bande d’or traversant le front; le Scheick ul-islam est en quelque sorte le pape mahométan, un personnage très-puissant et très-vénéré. Aussi, lorsque, après avoir fait le salut d’usage, il fit mine de se baisser comme les autres, Abdul-Medjid sortit de son calme marmoréen, et, satisfait de cette marque de déférence, il le releva gracieusement.

Les ulémas défilèrent ensuite; mais, au lieu de baiser la botte du sultan, ils se contentaient de toucher de leurs lèvres le bord de son paletot, n’étant pas assez grands personnages pour mériter une telle faveur.--Ici un petit incident troubla la cérémonie: l’ancien schérif de la Mecque, petit vieillard à teint de cuir de Cordoue et à barbe grisonnante, destitué pour cause de fanatisme, se précipita aux pieds du sultan, qui le repoussa assez vivement pour se dérober à son hommage, et lui fit un geste impérieux de refus; deux grands jeunes gens presque mulâtres, tant ils étaient basanés, vêtus de longues pelisses vertes et coiffés de turbans à bandelettes d’or, qui paraissaient être les fils du vieillard, essayèrent aussi de se jeter aux pieds du sultan; mais ils ne furent pas mieux accueillis, et on les conduisit hors de l’enceinte tous les trois.

Aux ulémas succédèrent d’autres employés militaires ou civils d’un grade moins élevé, et qui ne pouvaient prétendre à baiser la botte ni le paletot:--un bout de la ceinture du sultan, soutenu par un pacha, offrait à leurs lèvres sa frange d’or à l’extrémité du divan.--C’était assez pour eux de toucher une chose en contact avec le maître; ils arrivaient les uns après les autres, décrivant le cercle entier, portaient la main à leur cœur et à leur front, après l’avoir descendue jusqu’à terre, effleuraient l’écharpe et passaient. Le nain, debout derrière le trône, les regardait d’un air narquois avec une grimace de gnome malfaisant.

Pendant ce temps, la musique jouait des airs de l’_Elisire d’amore_ et de la _Lucrèce Borgia_, le canon tonnait au loin, et les pigeons effrayés du sultan Bayezid s’envolaient par folles bouffées et tournoyaient au-dessus des jardins du sérail. Quand le dernier fonctionnaire eut rendu son hommage, le sultan rentra dans son kiosque, au bruit de vivats frénétiques, et nous retournâmes à Péra chercher un déjeuner dont nous avions cruellement besoin.

XXI

LE CHARLEMAGNE.--LES INCENDIES

L’on parlait depuis longtemps de l’arrivée du _Charlemagne_, qui se faisait attendre,--et il était passé à l’état de vaisseau chimérique, de navire _Argo_ ou de voltigeur hollandais,--lorsqu’un beau matin on vit, au moment où l’on n’y pensait plus, se prélasser devant l’échelle de Top’Hané, à l’entrée de la Corne-d’Or, un superbe bâtiment sous pavillon tricolore, portant à sa proue un buste d’empereur, et à sa poupe ce nom écrit en lettres d’or: _Charlemagne_. Comment était-il venu là? Par quelle magie se trouvait-il au milieu du port? A ses flancs sabordés d’une triple ligne d’embrasures de canons, nulle trace de tambour pour les roues; sur son pont, aucune apparence de tuyau; aux vergues, des voiles carguées et ficelées; aux mâts, des flammes que faisait onduler un vent contraire: c’était à n’y rien comprendre. Aussi, parmi le peuple, le bruit se répandit-il que c’était une nef magique manœuvrée par les Djinns et les Afrites.

Des difficultés diplomatiques suscitées, dit-on, par l’Autriche et la Russie s’étaient opposées à l’entrée du _Charlemagne_ dans le détroit où ne doit pénétrer aucun vaisseau de ligne sans un firman. Le firman fut enfin accordé, et, pour légitimer encore davantage la présence d’un tel navire dans les eaux de la Corne-d’Or, M. le marquis de Lavalette, ambassadeur de France, montait le _Charlemagne_; ce qui aplanissait tout. Le _Charlemagne_, c’était la France; et ainsi fut satisfaite la curiosité de Mehemet-Ali, le capitan-pacha, qui désirait voir un vaisseau mixte.

Les caïques rôdaient timidement autour du colosse marin comme des harengs autour d’une baleine, craignant quelque coup de queue ou de nageoire; enfin, quelques-uns se décidèrent à accoster ses flancs noirs, et les visiteurs enhardis se hissèrent le long des tire-veilles.--Je fus un de ceux-là. En posant le pied sur le pont, le premier visage que j’aperçus fut un visage de connaissance. Giraud me souriait amicalement derrière sa moustache rousse, et secouait en mon honneur son épaisse crinière bouclée; je lui répondis par un salamaleck à la Covielle dans la cérémonie du Bourgeois Gentilhomme, d’une couleur orientale satisfaisante. Dans mes voyages j’ai cette chance de rencontrer Giraud, aimable et spirituel compagnon s’il en fut; j’avais déjà eu ce bonheur en Espagne; je me hâtai de lui indiquer tous les quartiers affreux, toutes les ruelles abominables qui font le désespoir des amateurs de la rue de Rivoli et la joie éternelle des peintres.--J’allai ensuite rendre mes devoirs à l’ambassadeur, que j’avais l’honneur de connaître un peu, et qui me reçut avec bienveillance; puis Giraud me présenta à ses amis les officiers, et je fus promené dans les trois ponts du navire, pérégrination qui surprend toujours, même lorsqu’elle n’est pas nouvelle pour vous; car un vaisseau de guerre est une des plus prodigieuses réalisations de la puissance humaine: douze ou treize cents hommes fourmillent, mangent, dorment, manœuvrent sans le moindre désordre dans cet espace rétréci par quatre-vingts canons, une puissante machine haute comme une maison à deux étages, la soute aux poudres, la soute au charbon, la cambuse et des provisions pour plusieurs mois. C’est à la fois une ville, une forteresse et une locomotive.--Les ménagères hollandaises qui se croient propres ne sont que d’infâmes souillons à côté des marins, que nul n’égale dans l’art de balayer, de laver, de poncer, de vernir et de donner son lustre à chaque objet. Pas une souillure aux planchers, pas une tache de rouille ou de vert-de-gris aux fers ou aux cuivres; tout brille, tout reluit: les panoplies étincellent d’un éclat toujours neuf, l’acajou d’une table anglaise préparée pour le thé du matin est moins net à coup sûr que le pont d’un navire. «On pourrait y manger la soupe» comme dit une énergique locution vulgaire; et parmi tous ces cordages, qui ont chacun leur nom et s’entre-croisent comme des fils d’araignée, pas un nœud, pas un enchevêtrement, pas une erreur: tout cela joue et glisse sur ses poulies, et se rattache où il faut avec une précision et un ordre admirables.

Je revins à terre, où la discussion continuait à propos du _Charlemagne_. Son hélice, entièrement submergée, sa cheminée, dont le tuyau rentrait comme les tubes d’une lorgnette, lui laissaient toute l’apparence d’un navire à voile, et ce ne fut que plus tard, lorsqu’il fit une excursion à Thérapia, que les caïdjis, émerveillés, furent bien forcés de l’admettre comme bateau à vapeur, en voyant la fumée sortir du tuyau jailli de dessous le pont comme par enchantement, et un remous écumeux se former derrière la poupe et faire vaciller leurs frêles embarcations.

Le lendemain, l’ambassadeur fit sa descente avec le cérémonial officiel, il fut reçu à terre par les deux délégués du commerce et ce qu’à l’étranger on appelle la nation,--c’est dire tous les Français présents à Constantinople. Je pris place parmi les rangs du cortége, et nous accompagnâmes M. de la Valette jusqu’au palais de l’ambassade, situé dans la grande rue de Péra: cette cérémonie a quelque chose de touchant. Cette poignée d’hommes perdus dans cette ville immense où règne une religion différente, où se parle une langue dont les racines nous sont inconnues, où tout est différent de nos usages, lois, mœurs, costumes, se rassemblant et formant une petite patrie autour de l’ambassadeur, en qui se personnifie la France, avait une poésie sentie des moins susceptibles de ce genre d’impression.--Il y avait là des gens qui marchaient tête nue sous un soleil brûlant, et qui, certes, professaient des opinions opposées à celles du gouvernement représenté par M. de la Valette, des républicains, des exilés même; mais à cette distance toute hostilité particulière disparaît; on ne se souvient plus que de l’_alma mater_, de la sainte mère commune.--L’arrivée du _Charlemagne_ avait causé quelque effervescence parmi la population turque, et, en cas d’avanie ou d’insulte, on se serait assurément fait tuer jusqu’au dernier autour de l’ambassadeur; mais la caravane française parvint heureusement au palais, malgré les regards obliques des vieux fanatiques qui regrettent encore le temps des janissaires, et ne peuvent voir passer un Franc sans lui grommeler, sous leur moustache blanche, l’injure sacramentelle de _Chien de chrétien_!

La présence du _Charlemagne_ à Constantinople concorda avec de nombreux incendies; il n’y en eut pas moins de quatorze en une semaine, et la plupart très-considérables. A quoi fallait-il les attribuer? A l’extrême sécheresse qui faisait de ces maisons de poutrelles et de planchettes à demi pourries de vétusté autant de morceaux d’amadou prêts à s’enflammer à la moindre étincelle; aux sortiléges jetés par le mystérieux bateau à vapeur sans roue et sans cheminée, comme le croyait fermement la populace; à des corporations de charpentiers curieux de se créer de l’ouvrage, ou à une cause politique, ainsi qu’en étaient persuadés des gens bien au fait des mœurs orientales?

A la suite du Ramadan, qui, par ses jeûnes et ses exercices de piété, exalte les imaginations, il se manifeste ordinairement une recrudescence de fanatisme, et ce mouvement des esprits n’était pas favorable à Reschid-Pacha, alors ministre, accusé de pencher vers les idées européennes, et regardé presque comme un giaour par les vieux Turcs en caftan vert et en gros turbans, pareils à ces mannequins habillés que l’on conserve derrière les vitrines de l’Elbicei-Atika, ce cabinet de Curtius de l’ancienne nationalité ottomane. Quoiqu’il y ait à Constantinople un journal français très-bien dirigé par M. Noguès, comme ce journal est subventionné par l’État, l’opposition, au lieu de faire des articles, allume un quartier, manière significative de témoigner sa mauvaise humeur,--on le dit, du moins,--nous avons peine à le croire, bien que ce moyen fût employé autrefois par les janissaires mécontents; d’autres voyaient dans ces incendies qui, à peine éteints, se rallumaient sur un autre point de la ville, la torche ou du moins l’allumette chimique de la Russie essayant d’indisposer la population contre la France; mais le courage avec lequel l’équipage du _Charlemagne_ courait au feu, M. Rigaud de Genouilly en tête, grimpant, la hache en main, sur les maisons embrasées, disputant les victimes aux flammes, lui eût bientôt concilié la bienveillance générale. Reschid-Pacha fut remplacé par Fuad-Effendi, continuateur de ses idées. Cette légère concession ramena le calme dans les esprits, et les incendies s’arrêtèrent, peut-être naturellement, peut-être pour cette raison.

Avec une ville presque toute construite en bois et la négligence, résultat du fatalisme turc, l’incendie peut être considéré comme un fait normal à Constantinople. Une maison ayant une soixantaine d’années de date est une rareté. Excepté les mosquées, les aqueducs, les murailles et les fontaines, quelques maisons grecques du Phanar, quelques constructions génoises à Galata, tout est en planches; les âges disparus n’ont laissé aucun témoignage sur ce sol, perpétuellement balayé par la flamme; la face de la ville se renouvelle entièrement chaque demi-siècle, sans varier pourtant beaucoup. Je ne parle pas de Péra, Marseille d’Orient, qui, sur la place de chaque baraque de bois brûlée, élève aussitôt une solide maison de pierre, et qui sera bientôt une ville tout à fait européenne.

Au sommet de la tour du Seraskier, phare blanc d’une hauteur prodigieuse, s’élevant dans l’azur, non loin des dômes et des minarets du sultan Bayezid, tourne perpétuellement une vigie qui regarde si, dans l’immense horizon déroulé en panorama à ses pieds, quelque fumée noire, quelque langue rouge ne jaillit pas par l’interstice d’un toit. Quand la vigie aperçoit un commencement d’incendie, on suspend au haut du phare un panier si c’est le jour, une lanterne si c’est la nuit, avec une certaine combinaison de signaux qui indique le quartier de la ville; le canon tonne, et le cri lugubre: _Stamboul hiangin var!_ retentit sinistrement par les rues, tout le monde s’émeut, et les porteurs d’eau (saccas), qui sont en même temps les pompiers, s’élancent au pas de course dans la direction désignée par la vedette.

Une vigie pareille est établie sur la tour de Galata, qui fait presque face, de l’autre côté de la Corne-d’Or, à la tour du Seraskier.

Le sultan, les vizirs et les pachas sont tenus de se porter en personne aux incendies. Si le sultan est retiré au fond du harem avec une femme, une odalisque vêtue de rouge, la tête coiffée d’un turban écarlate, pénètre jusqu’à la chambre, soulève la portière et se tient debout, silencieuse et sinistre. L’apparition de ce fantôme flamboyant lui annonce que le feu est à Constantinople, et qu’il ait à faire son devoir de souverain.

J’étais un jour assis sur une tombe, occupé à griffonner quelques vers, dans le petit Champ-des-Morts de Péra, lorsque je vis monter à travers les cyprès une fumée bleuâtre qui devint jaune, puis noire, et laissa passer quelques jets de flamme étouffés par l’éclatante lumière du soleil; je me levai, je cherchai une place découverte, et j’aperçus au bas de la colline funèbre Kassim-Pacha qui brûlait. Kassim-Pacha est un quartier assez misérable, peuplé de pauvres gens: de Juifs, d’Arméniens, resserré entre le cimetière et l’arsenal.--Je descendis sa principale rue, bordée d’échoppes et de baraques, dont le milieu est occupé par un ruisseau fangeux, espèce d’égout à ciel ouvert, traversé de ponceaux; l’incendie était encore concentré aux environs d’une mosquée dont je ne saurais mieux comparer le minaret qu’à une chandelle coiffée d’un éteignoir de fer-blanc. Je craignais de voir ce minaret fondre dans les flammes, qu’un changement de vent poussa dans une autre direction, en sorte que ceux qui croyaient n’avoir rien à craindre se trouvèrent subitement menacés.

La rue était encombrée de négresses portant des matelas roulés, de hammals chargés de coffres, d’hommes sauvant leurs tuyaux de pipes, de femmes effarées traînant d’une main un enfant, et de l’autre un paquet de hardes; de cawas et de soldats armés de longs crochets, de saccas courant à travers la foule, leurs pompes sur l’épaule, d’hommes à cheval galopant pour aller chercher du renfort sans le moindre souci des piétons; tout le monde se heurtait, se bousculait, se renversait, avec des cris et des injures en toutes sortes d’idiomes. Le tumulte était à son comble. Pendant ce temps la flamme marchait en élargissant le cercle de ses ravages. Craignant d’être jeté à terre et foulé aux pieds, je regagnai la hauteur de Péra, et, me hissant sur un cippe de marbre de Marmara, je regardai, en compagnie de Turcs, de Grecs et de Francs, le triste spectacle qui se déroulait au pied de la colline.

Les rayons brûlants du midi tombaient d’aplomb sur les toits de tuiles brunes ou de planches goudronnées de Kassim-Pacha, dont les maisons s’allumaient successivement comme les fusées d’un feu d’artifice. D’abord on voyait un petit jet de fumée blanche sortir par quelque interstice, puis une mince langue écarlate suivait la fumée blanche, la maison noircissait, les fenêtres rougeoyaient, et au bout de quelques minutes tout s’effondrait dans un nuage de cendres.

Sur ce fond de vapeur enflammée se dessinaient, au bord des toits, en silhouettes noires, des hommes qui versaient de l’eau sur les planches pour les empêcher de prendre feu; d’autres, avec des haches et des crocs, abattaient des pans de murs pour circonscrire l’incendie. Des saccas, debout sur une poutre transversale restée intacte, dirigeaient le bec de leurs pompes contre ces flammes; de loin, ces pompes aux flexibles tuyaux de cuir, à l’ajustage de cuivre luisant, avaient l’air de couleuvres irritées combattant des dragons ignivomes et leur dardant des éclairs argentés. Quelquefois le dragon crachait de ses flancs noirs un tourbillon d’étincelles pour faire reculer la couleuvre; mais celle-ci revenait à la charge, sifflante et furieuse, vibrant une lance d’eau scintillante comme le diamant. Après des apaisements et des recrudescences, l’incendie s’éteignit faute de pâture; il ne resta que quelques fumées qui montaient lentement des charbons et des décombres.

Le lendemain, j’allai visiter le lieu du sinistre. Deux ou trois cents maisons avaient brûlé. C’était peu de chose si l’on considère l’extrême combustibilité des matériaux; la mosquée, protégée par ses murailles et ses cloîtres de pierre, était restée intacte. Sur l’emplacement des baraques réduites en cendres, s’élevaient seules les cheminées de briques dont les tuyaux avaient résisté à l’action du feu. Rien n’était plus bizarre que ces obélisques rougeâtres isolés des constructions qui les entouraient la veille. On eût dit un jeu d’énormes quilles plantées là pour l’amusement de Typhon ou de Briarée.

Sur les ruines chaudes et fumantes encore de leurs maisons, les anciens propriétaires s’étaient construit déjà des abris provisoires au moyen de nattes de jonc, de vieux tapis et de morceaux de toile à voile soutenus par des piquets, et fumaient leur pipe avec toute la résignation du fatalisme oriental; des chevaux étaient attachés à des pieux à la place où avait été leur écurie; des pans de cloison et des bouts de planches clouées reconstituaient le harem; un cawadji cuisinait son moka au fourneau, seul reste de sa boutique, sur l’emplacement de laquelle se tenaient accroupis, dans la cendre, tous ses fidèles clients; plus loin, des boulangers écrémaient, avec des sébiles de bois, des tas de blé dont la flamme avait grillé seulement la première couche; de pauvres diables cherchaient sous les braises mal éteintes des clous et des ferrailles, débris de leur fortune, mais sans avoir l’air autrement désolé. Je ne vis pas à Kassim-Pacha ces groupes éperdus, ululants et désespérés, qu’un événement pareil ferait se tordre, en France, sur les décombres d’un village ou d’un quartier incendié; être brûlé, à Constantinople, est une chose toute simple.