Constantinople

Part 20

Chapter 203,679 wordsPublic domain

Je suivis jusqu’à la Corne-d’Or, tout près de l’Arsenal, le chemin tracé par l’incendie. Il faisait une chaleur horrible, augmentée encore par les émanations d’un sol calciné, chaud de la flamme à peine éteinte; je marchais sur des charbons recouverts par une cendre perfide, à travers des débris à demi consumés: planches, poutres, solives, fragments de divans et de bahuts; tantôt sur des places grises, tantôt sur des places noires, à travers des fumées rousses et des réverbérations de soleil à cuire un œuf, puis je revins par une ruelle assez pittoresque, le long d’un ruisseau encombré de savates et de fragments de poterie qui fournirait, avec ses deux ponts branlants, de jolis motifs d’aquarelle à Williams Wyld ou à Tesson.

J’avais vu l’incendie de jour; il ne me manquait plus que l’incendie de nuit. Ce spectacle ne se fit pas attendre; un soir, une lueur pourprée, que je ne saurais mieux comparer qu’aux rougeurs de l’aurore boréale, teignit le ciel de l’autre côté de la Corne-d’Or; je prenais une glace sur la promenade du petit Champ, et je descendis immédiatement pour fréter un caïque et me transporter au lieu du sinistre, lorsqu’en passant près de la tour de Galata, un de mes amis de Constantinople, qui m’accompagnait, eut l’idée de monter à la tour d’où l’on découvre en effet la rive opposée du port; un bacchich eut bientôt levé les scrupules du gardien, et nous commençâmes à grimper dans l’obscurité, tâtant le mur des mains, essayant chaque marche du pied, par un escalier assez difficile, aux spirales interrompues de paliers et de portes. Nous arrivâmes ainsi jusqu’à la lanterne, et, marchant sur les lames de cuivre qui revêtent le sol, nous allâmes nous appuyer au rebord de maçonnerie dont la tour est couronnée.

C’était le magasin des huiles et des suifs qui brûlait. Ces bâtiments sont situés au bord de l’eau, qui, en reflétant les flammes, produisait par la réverbération l’aspect d’un double incendie au milieu duquel les maisons se dessinaient en silhouettes noires frappées comme à l’emporte-pièce de trous lumineux. Des traînées de feu, brisées par l’oscillation des vagues, s’allongeaient sur la Corne-d’Or, semblable à ce moment à une vaste nappe de punch; les flammes s’élevaient à une hauteur prodigieuse, rouges, bleues, jaunes, vertes, selon les matériaux qu’elles dévoraient; quelquefois une phosphorescence plus vive, une lueur plus incandescente éclatait dans l’embrasement général; des milliers de flammèches volaient en l’air comme les pluies d’or et d’argent d’une bombe d’artifice, et, malgré la distance, on entendait la crépitation de l’incendie. Au-dessus de la flamme, se contournaient d’énormes masses de fumée bleuâtres d’un côté et de l’autre roses comme les nuages au couchant. La tour du Seraskier, Yeni-Djami, la Solimanieh, la mosquée d’Achmet, celle de Selim, et plus haut, sur la crête de la colline, les arcades de l’aqueduc de Valens brillaient illuminées de reflets rougeâtres; les barques et les vaisseaux du port se découpaient en ombres chinoises sur un fond écarlate; deux ou trois péniches chauffées trop violemment prirent feu, et l’on put craindre un moment une conflagration générale dans cet encombrement de navires; mais elles s’éteignirent bientôt.

Malgré le vent froid qui nous glaçait à cette hauteur, car nous étions assez légèrement vêtus, mon compagnon et moi, nous ne pouvions nous arracher à ce spectacle désastreusement magnifique, qui nous faisait comprendre et presque excuser, par sa beauté, Néron regardant brûler Rome de sa tour du Palatin. C’était un flamboiement splendide, un feu d’artifice à la centième puissance, avec des effets que la pyrotechnie ne saura jamais atteindre; et, comme nous n’avions pas le remords de l’avoir allumé, nous pouvions en jouir en artistes, tout en déplorant un tel malheur.

A deux ou trois jours de là, Péra prit feu à son tour.--Le Tekké des derviches tourneurs fut bientôt envahi par les flammes, et là je vis un bel exemple du flegme oriental. Le chef des derviches fumait sa pipe sur un tapis que l’on reculait de temps à autre à mesure que l’incendie gagnait du terrain. Le petit bout de cimetière qui s’étend devant le Tekké s’encombra rapidement de tous les objets, ustensiles, meubles et marchandises des maisons menacées qu’on déménageait souvent par les fenêtres pour aller plus vite: les faïences les plus grotesques s’étalaient sur les tombes dans un pêle-mêle affreux et risible. La population--presque toute chrétienne--du quartier ne manifestait pas la même résignation que montrent les Turcs en pareille circonstance; les femmes criaient ou pleuraient, assises sur leurs meubles entassés.

Les vociférations se croisaient de toutes parts, le désordre et le tumulte étaient au comble. Enfin, on parvint à faire la part du feu, et, du Tekké jusqu’au bas de la colline, il ne resta debout que les cheminées. Dans les désastres les plus sérieux, il y a toujours quelques détails burlesques: je vis un homme qui manqua se faire cuire pour sauver des tuyaux de poêle; plus loin, un pauvre vieux et une pauvre vieille, qui veillaient leur fils mort dans une maison embrasée, ne voulaient pas abandonner le cher cadavre, et on fut obligé de les emporter de force. C’était le côté touchant. Comme effet pittoresque, je remarquai les cyprès du Jardin des Derviches qui se desséchaient, jaunissaient et s’allumaient comme des chandeliers à sept branches.

Trois ou quatre nuits plus tard, Péra se ralluma par l’autre bout, vers le grand Champ-des-Morts; une vingtaine de maisons de bois brûlèrent comme des allumettes, lançant dans le ciel bleu de la nuit des gerbes d’étincelles et de flammèches, malgré l’eau dont on les inondait. La grande rue de Péra présentait l’aspect le plus sinistre; les compagnies de saccas, leurs pompes sur l’épaule, la parcouraient au grand trot, renversant tout sur leur passage, comme c’est leur privilége, car ils ont ordre de ne se détourner pour qui que ce soit; des mouchirs à cheval, suivis d’une escouade de valetaille farouche, courant à pied derrière eux, comme la _Patrouille turque_ de Decamps, jetaient, à la lueur des torches, des silhouettes étranges sur les murailles; les chiens, foulés aux pieds, fuyaient par bandes en poussant des hurlements plaintifs; des hommes et des femmes passaient, ployés sous des paquets; des saïs traînaient par le licou des chevaux qui s’effaraient: c’était terrible et beau. Heureusement, quelques maisons de pierre arrêtèrent la marche de l’incendie.

Dans la même semaine, Psammathia,--un quartier grec de Constantinople,--devint la proie des flammes; deux mille cinq cents maisons brûlèrent. Puis Scutari s’alluma à son tour. A chaque instant le ciel devenait rouge dans quelque coin, et la tour du Seraskier ne faisait que hisser son panier et sa lanterne; on eût dit que le démon de l’incendie secouait sa torche sur la ville.--Enfin, tout s’éteignit, et les désastres s’oublièrent avec cette heureuse insouciance sans laquelle l’espèce humaine ne saurait vivre.

XXII

SAINTE-SOPHIE.--LES MOSQUÉES

Il serait dangereux, pour un giaour, de pénétrer dans les mosquées pendant le Ramadan, même avec un firman et sous la protection des cawas; les prédications des imans excitent chez les fidèles un redoublement de ferveur et de fanatisme; l’exaltation du jeûne échauffe les cervelles vides, et la tolérance habituelle, amenée par les progrès de la civilisation, pourrait facilement s’oublier dans ces moments-là. J’attendis donc après le beïram pour faire cette visite obligatoire.

On commence ordinairement la tournée par Sainte-Sophie, le monument le plus ancien et le plus considérable de Constantinople, qui, avant d’être une mosquée, a été une église chrétienne dédiée, non à une sainte, comme son nom pourrait le faire croire, mais à la sagesse divine «Agia Sophia,» personnifiée par les Grecs, et, selon eux, mère des trois vertus théologales.

Quand on la regarde de la place qui s’étend devant Baba-Hummayoun (porte Auguste), le dos appuyé aux délicates ciselures et aux inscriptions sculptées de la fontaine d’Achmet III, Sainte-Sophie présente un amas incohérent de constructions difformes. Le plan primitif a disparu sous une agrégation de bâtisses après coup qui oblitèrent les lignes générales et les empêchent d’être aisément discernées.--Entre les contre-forts élevés par Amurat III pour soutenir les murailles ébranlées aux secousses des tremblements de terre, se sont accrochés, comme des agarics dans les nervures d’un chêne, des tombeaux, des écoles, des bains, des boutiques, des échoppes.

Au-dessus de ce tumulte s’élève, entre quatre minarets assez lourds, la grande coupole appuyée sur des murs aux assises alternativement blanches et roses, et entourée comme d’une tiare d’un cercle de fenêtres treillissées à jour; les minarets n’ont pas l’élégante sveltesse des minarets arabes; la coupole s’épate pesamment sur ce tas de masures désordonnées, et le voyageur, dont l’imagination avait involontairement travaillé à ce nom magique de Sainte-Sophie, qui fait penser au temple d’Éphèse et à celui de Salomon, éprouve une déception qui heureusement ne se continue pas quand il a pénétré dans l’intérieur. On doit dire, à l’excuse des Turcs, que la plupart des monuments chrétiens sont aussi misérablement obstrués, et que telle cathédrale célèbre et merveilleuse a ses flancs tout rugueux d’excroissances de plâtre et de bouts de planches, et que ses flèches ouvrées en dentelle jaillissent la plupart du temps d’un chaos immonde de baraques.

Pour arriver à la porte de la mosquée, on suit une espèce de ruelle, bordée de sycomores et de turbés, dont les pierres peintes et dorées reluisent vaguement à travers les grilles, et l’on se trouve bientôt, après quelques détours, en face d’une porte de bronze dont un des battants garde encore l’empreinte d’une croix grecque. Cette porte latérale donne accès dans un vestibule percé de neuf portes. On échange ses chaussures contre des pantoufles, qu’il faut avoir soin de faire apporter par son drogman, car pénétrer avec des bottes dans une mosquée serait une inconvenance aussi grave que de garder son chapeau dans une église catholique, et qui pourrait avoir des suites beaucoup plus fâcheuses.

Au premier pas que je fis, j’éprouvai un mirage singulier, et il me sembla que j’étais à Venise, débouchant de la piazza sous la nef de Saint-Marc. Seulement les lignes s’étaient démesurément agrandies et tout avait pris des dimensions colossales; les colonnes surgissaient immenses du pavé recouvert de nattes; l’arc de la coupole s’évasait comme la sphère des cieux: les pendentifs, dans lesquels les quatre fleuves sacrés épanchent leurs flots de mosaïque, décrivaient des courbes géantes, les tribunes s’étaient élargies de manière à contenir un peuple: Saint-Marc, c’est Sainte-Sophie en miniature, une réduction sur l’échelle d’un pouce pour pied de la basilique de Justinien. Rien d’étonnant à cela, d’ailleurs: Venise, qu’une mer étroite sépare à peine de la Grèce, vécut toujours dans la familiarité de l’Orient, et ses architectes ont dû chercher à reproduire le type de l’Église qui passait pour la plus belle et la plus riche de la chrétienté. Saint-Marc a été commencé vers le dixième siècle, et ses constructeurs avaient pu voir Sainte-Sophie dans toute son intégrité et sa splendeur, bien avant qu’elle eût été profanée par Mahomet II, événement qui du reste n’arriva qu’en 1453.

La Sainte-Sophie actuelle fut élevée sur les cendres du temple consacré à la sagesse divine par Constantin le Grand, et consumé dans un incendie à la suite des troubles entre les factions des verts et des bleus; son antiquité a pour fondement une antiquité plus profonde encore. Anthemius de Tralles et Isidore de Milet en tracèrent les plans, en dirigèrent la construction. Pour enrichir la nouvelle église, on dépouilla les vieux temples païens, et l’on fit supporter la coupole du Christ aux colonnes du temple de la Diane d’Éphèse, noires encore de la torche d’Erostrate, et aux piliers du temple du Soleil, à Palmyre, tout dorés des rayons de leur astre; on prit aux ruines de Pergame deux urnes énormes de porphyre dont les eaux lustrales devinrent les eaux du baptême, puis celles des ablutions; on tapissa les murs de mosaïques d’or et de pierres précieuses, et, lorsque tout fut fini, Justinien put s’écrier dans son ravissement: Gloire à Dieu, qui m’a jugé digne d’achever un si grand ouvrage; ô Salomon! je t’ai vaincu.

Quoique l’islamisme, ennemi des arts plastiques, l’ait dépouillée d’une grande partie de ses ornements, Sainte-Sophie est encore un magnifique temple. Les mosaïques à fond d’or, représentant des sujets bibliques, comme celles de Saint-Marc, ont disparu sous une couche de badigeon. On n’a conservé que les quatre gigantesques chérubins des pendentifs, dont les six ailes multicolores palpitent à travers le scintillement des cubes de cristal doré; encore a-t-on caché les têtes qui forment le centre de ce tourbillon de plume sous une large rosace d’or, la reproduction du visage humain étant en horreur aux musulmans. Au fond du sanctuaire, sous la voûte du cul de four qui le termine, on aperçoit confusément les lignes d’une figure colossale que la couche de chaux n’a pu cacher tout à fait: c’est celle de la patronne de l’église, l’image de la Sagesse divine, ou plus exactement de la sainte Sagesse, _Agia Sophia_, et qui, sous ce voile à demi transparent, assiste impassible aux cérémonies d’un culte étranger.

Les statues ont été enlevées.--L’autel, fait d’un métal inconnu, résultant comme l’airain de Corinthe d’or, d’argent, de bronze, de fer et de pierres précieuses en fusion, est remplacé par une dalle de marbre rouge, indiquant la direction de la Mecque. Au-dessus pend un vieux tapis tout usé, guenille poussiéreuse qui a pour les Turcs ce mérite d’être un des quatre tapis sur lesquels Mahomet s’agenouillait pour faire sa prière.

D’immenses disques verts, donnés par différents sultans, sont appendus aux murailles et font reluire des surates du Koran ou des maximes pieuses écrites en énormes lettres d’or.--Un cartouche de porphyre contient les noms d’Allah, de Mahomet et des quatre premiers califes, Abu-Bekr, Omar, Osman et Ali. La chaire (nimbar) où le khetib se place pour réciter le Koran, est adossée à un des piliers qui supportent l’abside. On parvient par un escalier assez roide côtoyé de deux balustrades découpées à jour et d’un travail aussi précieux que celui de la plus fine guipure. Le khetib n’y monte que le livre de la loi d’une main et le sabre de l’autre, comme dans une mosquée conquise.

Des cordons, où pendent des houppes de soie et des œufs d’autruche, descendent des voûtes jusqu’à dix ou douze pieds du sol, soutenant des cercles de fils de fer, garnis de veilleuses, de manière à former lustre. Des pupitres croisés en X, pareils à ceux dont nous nous servons pour feuilleter les recueils de gravures, sont dispersés çà et là et soutiennent les manuscrits du Koran; plusieurs sont ornés d’élégantes nielles et de délicates incrustations de nacre, de cuivre et de burgau.--Des nattes de jonc l’été, des tapis l’hiver, recouvrent le pavé formé de dalles de marbre, dont les veines ajustées avec art semblent couler, comme trois fleuves aux ondes figées, à travers l’édifice.--Ces nattes présentent une particularité singulière: elles sont posées obliquement et contrarient les lignes architecturales,--c’est comme un plancher placé de travers et ne cadrant pas avec les murailles qui le bordent. Cette bizarrerie s’explique: Sainte-Sophie n’était pas destinée à devenir une mosquée, et par conséquent n’est pas régulièrement orientée vers la Mecque.

On le voit, les mosquées ressemblent assez, à l’intérieur, aux églises protestantes. L’art ne peut y déployer ses pompes et ses magnificences.--Des inscriptions pieuses, une chaire, des pupitres, des nattes pour s’agenouiller,--voilà tout l’ornement permis.--L’idée seule de Dieu doit remplir son temple, et elle est assez grande pour cela.--Cependant, je l’avoue, le luxe artiste du catholicisme me paraît préférable, et le danger allégué d’idolâtrie n’est à craindre que pour des peuples barbares incapables de séparer la forme du fond, l’image de la pensée.

La coupole principale, un peu écrasée dans sa courbe, est entourée de plusieurs demi-dômes comme celle de Saint-Marc, à Venise; elle est d’une hauteur immense et devait étinceler comme un ciel d’or et de mosaïque avant que la chaux musulmane eût éteint ses splendeurs. Telle qu’elle est, elle m’a produit une impression plus vive que celle du dôme de Saint-Pierre; l’architecture byzantine est à coup sûr la forme nécessaire du catholicisme. L’architecture gothique même, quelle que soit sa valeur religieuse, ne s’y approprie pas si exactement; malgré ses dégradations de toute sorte, Sainte-Sophie l’emporte encore sur toutes les églises chrétiennes que j’ai vues, et j’en ai visité beaucoup.--Rien n’égale la majesté de ces dômes, de ces tribunes portant sur des colonnes de jaspe, de porphyre, de vert antique aux chapiteaux d’un corinthien bizarre, où des animaux, des chimères, des croix, s’enlacent aux feuillages.--Le grand art de la Grèce, dégénéré, il est vrai, s’y fait encore sentir; on comprend que lorsque le Christ est entré dans ce temple, Jupiter venait d’en sortir.

Il y a quelques années, Sainte-Sophie menaçait ruine; les murailles faisaient ventre, des fissures lézardaient les dômes, le pavé ondulait, les colonnes, lasses de rester debout depuis si longtemps, chancelaient comme des hommes ivres; rien n’était d’aplomb, tout l’édifice penchait visiblement à droite; malgré les contre-forts d’Amurat, l’église-mosquée, tassée par les siècles, secouée par les tremblements de terre, semblait près de s’affaisser sur elle-même.--Un architecte tessinois très-habile, M. Fossati, accepta la tâche difficile de redresser et de raffermir l’antique monument, qu’il reprit en sous-œuvre, portion par portion, avec une prudence et une activité infatigables. Des bracelets d’airain cerclèrent les colonnes fendues, des armatures de fer maintinrent les arcades qui s’effondraient, des substructions solidifièrent les pans de murs fatigués; les fentes par où s’infiltrait l’eau des pluies furent bouchées, toutes les pierres effritées cédèrent la place à des pierres neuves; des masses de maçonnerie, adroitement dissimulées, allégèrent du poids de la coupole les piliers incapables de la soutenir, et, grâce à cette heureuse et complète restauration, Sainte-Sophie put se promettre encore quelques centaines d’années d’existence.

Pendant les travaux, M. Fossati a eu la curiosité de débarbouiller les mosaïques primitives de la couche de chaux qui les empâte, et avant de les recouvrir il les a copiées avec un soin pieux: il devrait bien faire graver et publier ces dessins d’un si haut intérêt pour l’art et qu’une occasion unique lui a permis de contempler.

Ces mosaïques sont celles de la coupole et des demi-dômes. Les autres, qui garnissaient les parois inférieures, sont dégradées et peuvent être considérées comme perdues. Les mollahs déracinent chaque jour avec leurs couteaux les petits cubes de cristal revêtu d’une feuille d’or et les vendent aux étrangers. J’en possède moi-même une demi-douzaine de morceaux détachés en ma présence; quoique je ne sois pas de ces touristes qui cassent le nez des statues pour emporter un souvenir des monuments qu’ils visitent, je ne crus pas devoir tromper l’espoir d’un léger bacchich que caressait l’honnête osmanli.

Du haut de ces tribunes, où l’on parvient par des rampes à pentes douces comme celles qui serpentent dans l’intérieur de la Giralda et du Campanile, on embrasse admirablement l’ensemble de la mosquée.--En ce moment, quelques fidèles accroupis sur les nattes faisaient dévotement leurs prosternations. Deux ou trois femmes enveloppées de leurs feredgés se tenaient près d’une porte, et, la tête appuyée sur la base d’une colonne, un hammal dormait de tout son cœur; un jour doux et tendre tombait des fenêtres élevées, et je voyais dans l’hémicycle, en face du nimbar, briller les grillages d’or de la tribune réservée au sultan.

Des espèces de plate-formes soutenues par des colonnes de marbre précieux, garnies de garde-fous découpés à jour et faisant saillie sur les lignes générales, s’avancent à chaque point d’intersection des nefs. Dans les chapelles des bas-côtés, inutiles au culte musulman, s’entassent des malles, des coffres et des paquets de toutes formes; car les mosquées, en Orient, servent de lieu de dépôt; ceux qui voyagent ou qui craignent d’être volés chez eux y mettent leurs richesses sous la garde de Dieu, et il n’y a pas d’exemple qu’un aspre ou un para ait été détourné; le vol se compliquerait alors du sacrilége; la poussière se tamise sur des masses d’or et d’effets précieux à peine enveloppés d’une toile grossière ou d’un lambeau de vieux cuir; l’araignée, si chère aux musulmans pour avoir tissé sa toile à l’entrée de la grotte où s’était réfugié Mahomet, tend paisiblement ses fils sur des serrures que personne ne touche.

Autour de la mosquée se groupent des imarets (hospices), des médressés (colléges), des bains, des cuisines pour les pauvres, car toute la vie musulmane gravite autour de la maison de Dieu; les gens sans asile y dorment sous les arcades, où jamais police ne les dérange, ils sont les hôtes d’Allah; les fidèles y prient, les femmes y rêvent, les malades s’y font porter pour guérir ou pour mourir. En Orient, la vie réelle ne se sépare pas de la religion.

J’ai vainement cherché à Sainte-Sophie la trace de la main sanglante que Mahomet II, pénétrant à cheval dans ce sanctuaire, appuya contre le mur en signe de prise de possession, alors que les femmes et les vierges éperdues s’étaient réfugiées vers l’autel, comptant, pour être sauvées, sur un miracle qui ne se fit pas. Cette rouge empreinte est-elle un fait historique ou tout simplement une légende?

Puisque je viens de prononcer le mot de légende, je vais en raconter une qui a cours dans Constantinople, et à laquelle les événements du jour donneront le mérite de l’à-propos. Lorsque les portes de Sainte-Sophie s’ouvrirent sous la pression des hordes barbares qui assiégeaient la ville de Constantin, un prêtre était à l’autel en train de dire la messe. Au bruit que firent sur les dalles de Justinien les sabots des chevaux tartares, aux hurlements de la soldatesque, au cri d’épouvante des fidèles, le prêtre interrompit le saint sacrifice, prit avec lui les vases sacrés et se dirigea vers une des nefs latérales d’un pas impassible et solennel. Les soldats brandissant leurs cimeterres allaient l’atteindre, lorsqu’il disparut dans un mur qui s’ouvrit et se referma; on crut d’abord à quelque issue secrète, une porte masquée; mais non: le mur sondé était solide, compacte, impénétrable. Le prêtre avait passé à travers un massif de maçonnerie.

Quelquefois, dit-on, l’on entend sortir de l’épaisseur de la muraille de vagues psalmodies.--C’est le prêtre toujours vivant, comme Barberousse du fond de sa caverne de Kyefhausen, qui marmotte en dormant les liturgies interrompues. Quand Sainte-Sophie sera rendue au culte chrétien, la muraille s’ouvrira d’elle-même, et le prêtre, sortant de sa retraite, viendra achever à l’autel la messe commencée il y a quatre cents ans.

Par la question d’Orient qui court, la légende, quelque invraisemblable qu’elle soit, pourrait fort bien se réaliser. 1853 verra-t-il le prêtre de 1453 traverser la nef de Sainte-Sophie et monter d’un pas de fantôme les degrés de l’autel de Justinien?