Constantinople

Part 18

Chapter 183,728 wordsPublic domain

Le terrain monte en amphithéâtre de la mer jusqu’aux remparts que nous venions de longer extérieurement, et, par-dessus des toits tumultueux des maisons turques, l’œil saisit çà et là quelque fragment de muraille crénelée, quelque arcade d’aqueduc antique qui enjambe les chétives constructions modernes, bûchers tout préparés pour l’incendie et qu’une allumette suffit à enflammer. Combien de Constantinoples ont déjà vu tomber en cendres, à leurs bases, ces vieilles pierres noircies!--Une maison turque de cent ans est une rareté à Stamboul.

Notre saïs, marchant la main appuyée sur la croupe de mon cheval, nous guidait, mon ami et moi, à travers cette foule et ce dédale, et nous eut bientôt amenés au second pont qui traverse la Corne-d’Or; il nous fit regagner, à travers Kassim-Pacha, les pentes du petit Champ-des-Morts, et nous déposa à la porte de l’hôtel de France, sans paraître fatigué de cet énorme trajet.

Quant à moi, je m’assis sur mon divan, je m’accoudai à la fenêtre et je me livrai aux douceurs du kief, un peu étourdi par la fatigue et le tabac opiacé dont j’avais chargé le lulé de ma pipe, et le soir, après le souper, qui ne se fit pas attendre longtemps, je ne fus nullement tenté d’aller me promener selon mon habitude devant les cafés du petit Champ où se réunit la société pérote.

Le lendemain, j’étais un peu courbatu et je résolus d’aller prendre un bain turc, car rien ne délasse autant, et je me dirigeai vers les bains de Mahmoud, situés près du Bazar. Ce sont les plus beaux et les plus vastes de Constantinople.

La tradition des Thermes antiques, perdue chez nous, s’est conservée en Orient.--Le christianisme, en prêchant le mépris de la matière, a peu à peu fait tomber en désuétude les soins donnés au corps périssable comme sentant trop leur paganisme. Je ne sais plus quel moine espagnol, quelque temps après la conquête de Grenade, prêchait contre l’usage des bains maures et déclarait suspects de sensualisme et d’hérésie ceux qui n’y voudraient pas renoncer.

En Orient, où la propreté du corps est d’obligation religieuse, les bains ont gardé toutes les recherches grecques et romaines: ce sont de grands édifices d’apparence architecturale, avec coupole, dômes, colonnes, qui emploient le marbre, l’albâtre, les brèches de couleur dans leur construction, et sont desservis par une armée de baigneurs, de tellacks, d’étuvistes, rappelant les strigillaires, les malaxeurs et les aliptes de Rome et de Byzance.

Une grande salle ouvrant sur la rue et fermée par un pan de tapisserie reçoit d’abord le client.--Près de la porte, le maître du bain se tient accroupi entre une caisse renfermant la recette et un bahut où il serre l’argent, les bijoux et autres objets précieux qu’on dépose en entrant et dont il répond. Autour de cette salle, d’une température à peu près égale à celle du dehors, règnent deux espèces de galeries superposées garnies de lits de camp; une fontaine darde son filet d’eau grésillant sur une double vasque au milieu du pavé de marbre miroitant d’eau. Autour de la fontaine sont rangés quelques pots de basilic, de menthe et autres plantes odoriférantes, dont les Turcs aiment beaucoup le parfum.

Des linges bleus, blancs, rayés de rose, sèchent sur des cordes ou pendent au plafond comme les drapeaux et les bannières à la voûte de Westminster ou des Invalides.

Dans les lits fument, boivent du café, prennent des sherbets, ou dorment enveloppés jusqu’au menton comme des enfants au maillot les baigneurs attendant qu’ils ne soient plus en transpiration pour reprendre leurs habits.

On me fit monter à la seconde galerie par un petit escalier de bois; on m’indiqua un lit; et, lorsque je fus débarrassé de mes vêtements, deux tellacks m’entortillèrent autour de la tête une serviette blanche en forme de turban et me revêtirent des reins aux chevilles d’une pièce de Guinée bridant comme le pagne des statues égyptiennes. Au bas de l’escalier, je trouvai une paire de patins de bois dans lesquels j’entrai mes pieds; et, mes tellacks me soutenant par l’aisselle, je passai de la première pièce dans la seconde, chauffée à une température plus élevée; on m’y laissa quelques minutes pour habituer mes poumons à l’atmosphère brûlante de la troisième salle, poussée jusqu’à trente-cinq ou quarante degrés.

Les étuves diffèrent de nos bains de vapeur: un feu continuel brûle sous leurs dalles de marbre, et l’eau qu’on y répand s’y volatilise en fumée blanche, mais n’y vient pas d’une chaudière par jets stridents.--Ce sont en quelque sorte des bains à sec, et l’extrême chaleur détermine seule la transpiration.

Sous une coupole éclairée par de grosses lentilles de verre verdâtre ne laissant filtrer qu’un jour vague, sept ou huit dalles en forme de tombeau sont disposées pour recevoir les corps des baigneurs, qui, étendus comme des cadavres sur une table de dissection, subissent la première préparation du bain turc: on leur pince légèrement l’insertion des muscles, on les malaxe comme une pâte molle jusqu’à ce qu’ils se couvrent d’une sueur perlée pareille à celle qui se forme autour du seau d’une bouteille de vin de Champagne trempée dans la glace, résultat qui ne se fait pas attendre.

Lorsque vos pores ouverts laissent ruisseler l’eau sur vos membres assouplis, on vous relève, on vous fait chausser de nouveau les patins pour épargner à la plante de vos pieds le contact torride du pavé, et l’on vous conduit à l’une des niches creusées autour de la rotonde.

Une fontaine de marbre blanc avec sa vasque où se dégorge à volonté un robinet d’eau chaude et d’eau froide occupe le fond de ces niches. Votre tellack vous fait asseoir près du bassin, arme sa main d’un gantelet en poil de chameau et vous étrille les bras d’abord, les jambes ensuite, puis le torse, de façon à vous amener le sang à la peau, sans vous écorcher cependant et sans vous faire le moindre mal, malgré l’apparente rudesse qu’il met à cet exercice.

Ensuite il puise dans le bassin, avec une sébile de cuivre jaune, plusieurs écuellées d’eau tiède, qu’il vous répand sur le corps. Quand vous êtes un peu séché, il vous reprend et vous polit avec la paume de la main nue, chassant le long de vos bras de longs rouleaux grisâtres, qui surprennent beaucoup les Européens, convaincus de leur propreté; d’un coup sec, le tellack fait tomber ces escarres et vous les montre d’un air de satisfaction.

Un nouveau déluge emporte ces copeaux balnéatoires, et le tellack vous flagelle doucement de longues étoupes imbibées de mousse savonneuse; il sépare vos cheveux et vous nettoie la peau de la tête, opération suivie d’une autre cataracte d’eau fraîche pour éviter les congestions cérébrales que pourrait déterminer l’élévation de la température.

Mon baigneur était un jeune garçon macédonien de quinze à seize ans, dont la peau, macérée par une immersion continuelle, avait acquis un ton bistré uni et une finesse incroyable;--il n’avait plus que les muscles,--tout son embonpoint s’était évaporé,--ce qui ne l’empêchait pas d’être vigoureux et bien portant.

Ces différentes cérémonies terminées, on m’embobelina de linges secs, et l’on me ramena à mon lit, où deux petits garçons me massèrent une dernière fois.--Je restai là une heure à peu près, dans une rêverie somnolente, prenant du café et des limonades à la neige; et, quand je sortis, j’étais si léger, si dispos, si souple, si remis de ma fatigue, qu’il me semblait

Que les anges du ciel marchaient à mes côtés!

XX

LE BEÏRAM

Le Ramadan était fini: et, sans vouloir entacher en rien le zèle des musulmans, on peut dire que la cessation du jeûne est accueillie avec une satisfaction générale; car, malgré le carnaval nocturne dont est doublé ce carême, il n’en est pas moins pénible. A cette époque, chaque Turc renouvelle sa garde-robe, et rien n’est plus joli que de voir les rues diaprées de costumes neufs, de couleurs vives et riantes, agrémentées de broderies ayant tout leur éclat, au lieu d’être tachés de haillons pittoresquement sordides, plus agréables dans un tableau de Decamps que dans la réalité; tout musulman revêt alors ce qu’il a de plus gai, de plus riche: le bleu, le rose, le vert-pistache, le jaune-cannelle, l’écarlate, brillent de toutes parts; les mousselines des turbans sont propres, les babouches pures de boue et de poussière; la métropole de l’Islam a fait sa toilette de fond en comble.--Si un voyageur arrivé par un bateau à vapeur descendait à terre en ce moment et s’en retournait le lendemain, il emporterait de Constantinople une idée toute différente de celle qu’il aurait après un séjour prolongé. La ville des sultans lui paraîtrait beaucoup plus turque qu’elle ne l’est.

Dans les rues se promènent, avec flûte et tambour, des musiciens qui ont donné des aubades pendant le Ramadan sous les fenêtres des maisons les plus considérables. Lorsque leur tintamarre a suffisamment duré pour attirer l’attention des habitants du logis, un grillage s’écarte, une main paraît qui laisse tomber un châle, une pièce d’étoffe, une ceinture ou quelque objet analogue, aussitôt accroché au bout d’une perche chargée de cadeaux du même genre: c’est le bacchich destiné à reconnaître la peine qu’ont prise les instrumentistes, ordinairement novices derviches. Ce sont des espèces de pifferari musulmans que l’on paye en bloc, au lieu de leur jeter chaque fois un sou ou un para.

Le beïram est une cérémonie dans le genre des baise-mains officiels d’Espagne, où tous les grands dignitaires de l’empire viennent faire leur cour au padischa. La magnificence turque éclate dans toute sa splendeur, et c’est une des plus favorables occasions que puisse saisir un étranger d’étudier et d’admirer un luxe ordinairement caché derrière les murailles mystérieuses du sérail. Seulement, il n’est pas facile d’assister à cette solennité, à moins d’être englobé fictivement dans le personnel d’une ambassade hospitalière.--La légation sarde voulut bien me rendre ce service, et à trois heures du matin un de ses cawas heurtait du pommeau de son sabre à la porte de mon hôtellerie. J’étais déjà levé, habillé et prêt à le suivre; je descendis en toute hâte, et nous nous mîmes à arpenter les rues montueuses de Péra, éveillant des hordes de chiens endormis qui levaient le museau au bruit de nos pas et essayaient un faible aboiement pour l’acquit de leur conscience; nous croisant avec des files de chameaux dont les flancs chargés frôlaient les parois des maisons et nous laissaient à peine la place de passer.

Une clarté rose teignait le haut de ces baraques de bois coloriées qui bordent les rues, avec leurs étages en surplomb et leurs cabinets saillants, dont aucune édilité ne modère la projection, tandis que les portions inférieures étaient encore baignées d’une ombre transparente et bleuâtre: rien n’est plus charmant que l’aurore se jouant sur ces toits, sur ces dômes, sur ces minarets avec des teintes d’une fraîcheur que je n’ai vue en aucun autre endroit; on sent bien qu’on n’est qu’à deux pas de la terre où le soleil se lève; le ciel de Constantinople n’a pas le bleu dur des ciels méridionaux; il rappelle beaucoup celui de Venise, mais avec plus de légèreté, de lumière et de vapeur; le soleil s’y lève en écartant des rideaux de mousseline rose et de gaze d’argent; ce n’est qu’à une heure plus avancée que l’atmosphère se lave de quelques teintes d’azur, et l’on comprend, dans une promenade faite à trois heures du matin, toute la vérité locale de l’épithète de _rododactulos_ qu’Homère applique invariablement à l’aurore.

Nous devions recueillir quelques personnes en route. Chose rare, tout le monde était prêt, et, la petite troupe réunie, l’on descendit au débarcadère de Top’Hané, où nous attendait le caïque de l’ambassade.

Malgré l’heure matinale, la Corne-d’Or et le large bassin qui s’évase à son entrée présentaient l’aspect le plus animé. Tous les navires étaient pavoisés de flammes et de pavillons multicolores, depuis les bonnettes basses jusqu’aux pommes de girouette.--Un nombre infini d’embarcations dorées à pointes, garnies de tapis magnifiques et manœuvrées par de vigoureux rameurs, coupaient l’eau nacrée et rose; cette flottille, chargée de pachas, de vizirs, de beys, arrivant de leurs palais d’été par la rive du Bosphore, se dirigeait vers Seraï-Bournou. Les albatros et les goëlands, un peu effarouchés par ce tumulte prématuré, tournoyaient en poussant de petits cris au-dessus des barques, et semblaient chasser avec leurs ailes les derniers flocons de la brume nocturne promenée par la brise comme des duvets de cygne.

Un grand attroupement de caïques était ameuté à l’échelle du Kiosque-Vert, devant le quai du Sérail, et nous eûmes assez de peine à joindre le bord, où des saïs promenaient de superbes chevaux de main attendant leurs maîtres.

Comme nous étions en avance, nous allâmes prendre du café et fumer une pipe au Kiosque-Vert, joli pavillon dans l’ancien style turc, déchu de sa splendeur première et servant aujourd’hui de corps de garde et de lieu d’attente. Il est recouvert à l’extérieur de toiles et de bannes dont la couleur motive le nom qu’il porte; à l’intérieur, des applications de faïences émaillées de colonnettes, de marbre, des restes de peinture et de dorure, témoignent d’une destination primitive plus élevée.

Le kiosque présentait, ce jour-là, un curieux rassemblement de types divers, européens, asiatiques et turcs, de cawas d’ambassade richement costumés et de soldats revêtus de l’uniforme du Nizam, que leur teint bronzé signalait seul comme musulmans.

Enfin les portes du sérail furent ouvertes, et nous parcourûmes des cours plantées de cyprès, de sycomores et de platanes d’une dimension monstrueuse, bordées de kiosques d’un goût chinois et de constructions à murailles crénelées et à tourelles en relief, rappelant un peu l’architecture féodale anglaise,--un mélange de jardin, de palais et de forteresse,--et nous arrivâmes dans une cour à l’angle de laquelle s’élève l’ancienne église de Saint-Irénée, transformée aujourd’hui en arsenal, et qui contient une petite maison délabrée percée de beaucoup de fenêtres, réservée pour les ambassades, d’où l’on voit passer le cortége en premières loges.

La cérémonie commence par un acte religieux. Le sultan, accompagné des grands dignitaires de l’empire, va faire sa prière à Sainte-Sophie, la métropole des mosquées de Constantinople: il pouvait être six heures. L’attente enfiévrait tout le monde; on se penchait pour voir si quelque chose paraissait au loin; un assez prodigieux tintamarre éclata subitement jouant une marche turque arrangée par le frère de Donizetti, chef de musique du sultan. Les soldats coururent aux armes et formèrent la haie; ces soldats, faisant partie de la garde impériale, avaient des pantalons blancs et des vestes rouges comme les grenadiers anglais en petite tenue; le fez ne s’harmonisait pas mal avec cet uniforme; les officiers et les mouchirs enfourchèrent les beaux chevaux de main que les saïs promenaient.

Le sultan, arrivé de son palais d’été, se dirigeait vers Sainte-Sophie. D’abord parurent le grand vizir, le séraskier, le capitan-pacha et les divers ministres avec la redingote droite de la réforme, mais si plastronnée de chamarrures d’or, qu’il fallait de la bonne volonté pour y reconnaître un costume européen, quand bien même le tarbouch n’eût pas suffi pour les orientaliser; ils étaient entourés de groupes d’officiers, de secrétaires et de serviteurs splendidement brodés et montés, comme leurs maîtres, sur des chevaux magnifiques; puis vinrent les pachas, les beys des provinces, les agas, les selictars et les officiers composant les quatre odas du selamlick, dont les noms bizarres pour des oreilles françaises n’éveilleraient aucune idée dans la tête du lecteur, et qui ont pour fonction, celui-ci de débotter le sultan, celui-là de lui tenir l’étrier, cet autre de lui présenter l’écritoire ou la serviette, etc.; le tzouhadar ou chef des pages, les icoglans et une foule d’employés formant la maison du padischa.

Ensuite s’avança un détachement des gardes du corps, dont l’uniforme bizarre et splendide répond à l’idée que l’on se fait en France du luxe oriental. Ces gardes, choisis parmi les plus beaux hommes, portent une tunique de velours nacarat passementée de brandebourgs d’or d’une richesse extrême, des pantalons blancs en soie de Brousse, et une espèce de toque côtelée assez semblable aux mortiers des présidents, surmontée d’un immense cimier en plumes de paon de deux ou trois pieds de haut, rappelant ces ailes d’oiseaux posées sur le casque de Fingal, dans les compositions ossianiques des peintres du temps de l’Empire. Pour défense, ils ont un sabre courbe attaché à une ceinture diaprée de broderies, et une grande hallebarde damasquinée et dorée, dont le fer offre des découpures féroces comme celles des vieilles armes asiatiques.

Ensuite se succédaient une demi-douzaine de chevaux superbes, arabes ou barbes, tenus en main et caparaçonnés de housses et de têtières magnifiques. Ces housses, brodées d’or, constellées de pierreries, étaient historiées du chiffre impérial, dont les complications et les entrelacements calligraphiques forment une arabesque d’une élégance extrême. Les ornements étaient si pressés, que le fond rouge ou bleu de l’étoffe disparaissait presque. Le luxe des selles remplace, chez les Orientaux, celui des voitures, bien que beaucoup de pachas commencent à faire venir des coupés de Vienne et de Paris.

Ces nobles bêtes semblaient avoir la conscience de leur beauté; la lumière se jouait en moires soyeuses sur leurs croupes polies; leurs crinières s’éparpillaient en mèches brillantes à chaque mouvement de leur tête; des muscles puissants s’élargissaient à leurs jarrets d’acier; ils avaient cet air doux et fier, ce regard presque humain, cette élasticité du mouvement, cette piaffe coquette, ce port plein d’aristocratie des chevaux de pur sang, qui font concevoir les idolâtries et les passions des Orientaux pour ces superbes créatures dont le Koran vante les qualités et recommande le soin en plusieurs endroits, afin d’ajouter la sanction religieuse à ce goût naturel.

Ces chevaux précédaient le sultan, qui montait une admirable bête dont la housse étincelait de rubis, de topazes, de perles, d’émeraudes et autres pierres précieuses formant les fleurs d’un feuillage d’or.

Derrière le sultan marchaient le kislar-agassi et le capou-agassi, le chef des eunuques noirs et blancs; puis un nain trapu, obèse, à figure féroce, vêtu en pacha, qui remplit auprès de son maître l’office des fous à la cour des rois du moyen âge. Ce nain, que Paul Véronèse eût placé un perroquet au poing, habillé d’un surcot mi-parti, ou jouant avec un lévrier dans un de ses repas, était hissé, sans doute par contraste, sur le dos d’un grand cheval que ses jambes cagneuses embrassaient à peine. Je crois qu’il est le seul de son espèce existant aujourd’hui en Europe: la charge de Caillette, de Triboulet et de l’Angeli ne s’est conservée qu’en Turquie.

Les eunuques ne portent plus ce haut bonnet blanc dont on les coiffe dans les opéras-comiques; le fez et la redingote composent leur costume, mais ils n’en ont pas moins un aspect particulier qui les fait aisément reconnaître: le kislar-agassi est assez hideux avec sa noire figure glabre, peaussue et glacée de tons grisâtres; mais le capou-agassi l’emporte en laideur, n’étant pas masqué par un teint de nègre. Sa face empâtée d’une graisse malsaine, sillonnée de petits plis et d’une lividité blafarde, où clignent deux yeux morts sous une paupière molle, sa lèvre, pendante et rechignée, lui donnent l’air d’une vieille femme de mauvaise humeur. Ce sont pourtant de puissants personnages que ces deux monstres: les revenus de la Mecque et de Médine leur sont affectés; ils sont immensément riches, et font la pluie et le beau temps dans le sérail, quoique leur empire soit bien diminué aujourd’hui. Ce sont eux qui gouvernent absolument ces essaims de houris que jamais ne profane le regard humain, et, comme vous le pensez, ils sont le centre de mille intrigues.

Un peloton de gardes du corps fermait la marche. Ce cortége éblouissant, quoique moins varié qu’il ne l’était autrefois, lorsque tout le luxe asiatique brillait sur les costumes fantasques des pachas, des capidgis-pachas, des bostandgis, des mabaindzés, des janissaires, avec leurs turbans, leurs kalpacks, leurs casques circassiens, leurs arquebuses à rouet, leurs masses d’armes, leurs arcs et leurs flèches, disparut par l’arcade du passage qui mène du sérail à Sainte-Sophie; puis, au bout d’une heure environ, il revint et défila en sens inverse, mais dans le même ordre.

Pendant ce temps, nous étions allés nous placer, mes compagnons et moi, sur un puits recouvert de planches qui formait une espèce de tribune, dans une immense cour plantée de grands arbres, tout près du kiosque devant la porte duquel devait avoir lieu la cérémonie du baise-pied.--En face de nous se développait un grand bâtiment surmonté d’une multitude de colonnes peintes en jaune, à l’exception de la base et du chapiteau rechampis de blanc.--Ces colonnes étaient des cheminées, et ces vastes bâtisses des cuisines; car chaque jour quinze cents bouches, suivant l’expression turque, «mangent le pain du Grand Seigneur.»

Nous avions grand’peine à nous maintenir sur notre perchoir, à l’assaut duquel montaient d’instant en instant de nouveaux curieux que nous repoussions à coups de coude; mais, en définitive, nous restâmes maîtres de la place.

En attendant que le cortége revienne, décrivons l’endroit où se passe le baise-pied. C’est un grand kiosque dont le toit, soutenu par des colonnes, se projette en auvent tout autour de la construction. Ces colonnes, dont les bases et les chapiteaux sont sculptés dans le goût d’ornementation de l’Alhambra, soutiennent des arcades et des poutrelles qui arc-boutent le rebord du toit, dont le dessous est curieusement travaillé de losanges, de compartiments et d’entrelacs; la porte, flanquée de deux niches, s’ouvre dans une masse de découpures, de rinceaux, de fleurons et d’arabesques, parmi lesquels se contournent quelques chicorées et quelques ornements rocaille, sans doute ajoutés après coup, comme cela arrive souvent dans les palais turcs. Sur le mur, de chaque côté de la porte, sont peintes deux perspectives chinoises comme on en voit dans les _comédies_ d’enfants, représentant des galeries dont le pavé quadrillé de blanc et de noir se prolonge à l’infini. Ces fresques bizarres doivent être l’ouvrage de quelque vitrier génois fait captif par les corsaires barbaresques, et elles produisent un singulier effet sur ce bijou d’architecture musulmane.

Le sultan, suivi de quelques hauts dignitaires, pénétra dans le kiosque, où il prit une légère collation; cet intervalle fut employé aux derniers préparatifs de la réception. On étendit à terre, devant le kiosque, entre les deux colonnes de l’arcade correspondant à la porte, un tapis de cachemire noir sur lequel on posa un trône, ou plutôt un divan en forme de canapé, tout couvert de plaques d’or ou de vermeil d’un travail byzantin. Un escabeau d’un goût semblable fut placé au pied du trône, et la musique se rangea en demi-cercle, la figure tournée vers le kiosque.

Lorsque Abdul-Medjid reparut, la musique éclata en fanfares; les troupes poussèrent le cri consacré: «Vive, vive à jamais le glorieux sultan!» Un frémissement d’enthousiasme parcourut la foule. Tout le monde était ému, même les spectateurs non musulmans.