Constantinople

Part 17

Chapter 173,708 wordsPublic domain

Il me sembla même reconnaître le grand gaillard qui servait de base à la pyramide humaine, et portait huit hommes étagés sur ses épaules bronzées et sur son crâne bleuâtre. Des chevalets supportant des cordes tendues montraient que le spectacle se compliquait de danses funambuliques; mais nous étions arrivés trop tard pour voir cette partie du programme; contre-temps que je regrettai fort pour ma part, car les acrobates étaient de petites filles de huit ou dix ans, très-jolies, nous dit-on, et d’une légèreté rare; il y avait aussi des danseurs de corde bouffons, Turcs à large barbe, à grand nez de perroquet, qui prenaient gravement toutes sortes de poses grotesques de la bizarrerie la plus comique. Au fond de la cour une galerie grillée,--un sérail, comme on dit en Turquie,--servait de tribune ou de loge aux femmes, et l’on nous fit retirer pour qu’elles pussent sortir librement, la présence de giaours contrariant leur pudeur,--pudeur exagérée, assurément, car nous les vîmes passer de loin, empaquetées jusqu’aux yeux, et ressemblant à ces mannes d’osier sur lesquelles on tourne le linge dans les bains.

Nous cherchâmes quelque chose à manger, car, si nous avions repu nos yeux, notre estomac n’avait reçu aucune nourriture, et chaque minute augmentait notre angoisse. Il n’y avait là, dans ce quartier perdu, aucune de ces appétissantes rôtisseries où le kébab saupoudré de poivre tourne à la flamme, enfilé par une broche perpendiculaire; aucune de ces devantures sur lesquelles le baklava s’étale par larges portions, que la main du pâtissier couvre d’une légère neige de sucre, aucune de ces triomphantes gargotes offrant leurs boulettes de riz enveloppées de feuilles, et leurs jattes où des quartiers de concombre nagent dans l’huile, mêlés à des morceaux de viande. Nous ne trouvâmes à acheter que des mûres blanches et du savon noir: médiocre régal!

Nous errions faméliquement, roulant çà et là des yeux avides, et choisissant les rues qui, un peu moins désertes que les autres, semblaient nous promettre quelque chance de nourriture. Une bonne vieille dame grecque, suivie de sa petite servante portant un gros paquet, prit pitié de nous et nous indiqua, non loin de là, une hôtellerie où nous trouverions probablement de quoi nous restaurer. Ce renseignement était juste, seulement l’hôtellerie était fermée depuis plusieurs années. Les souvenirs de la brave matrone remontaient à sa jeunesse.

Le quartier que nous parcourions présentait une physionomie toute différente; ce n’était plus l’aspect turc. Les portes des maisons entr’ouvertes laissaient l’œil pénétrer dans les intérieurs. Aux fenêtres sans grillages apparaissent de charmantes têtes de femmes, coiffées de crépons roses ou bleus et couronnées d’une grosse natte de cheveux formant diadème; des jeunes filles assises sur le seuil regardaient librement dans la rue, et nous pouvions admirer sans les faire fuir leurs traits fins et purs, leurs grands yeux bleus et leurs tresses blondes; devant les cafés des hommes en fustanelle blanche, en calotte rouge, en veste aux longues manches soutachées, avalaient de grands verres de raki et s’enivraient comme de bons chrétiens.--Nous étions dans Psammathia, un quartier habité par les rayas, sujets non musulmans de la Porte, espèce de colonie grecque au milieu de la ville turque. L’animation avait succédé au silence, et la joie à la tristesse; on se sentait au milieu d’une race vivante.

Un jeune drôle, nous voyant chercher un cabaret, vint s’offrir à nous pour guide, après nous avoir fait voir son passe-port comme un vrai filou qu’il était, et il nous conduisit avec beaucoup de détours, pour donner de l’importance au service qu’il nous rendait, à une espèce de locanda située à dix pas de l’endroit où il nous avait pris. Nous lui donnâmes quelques paras pour sa peine; mais, ne se trouvant sans doute pas assez récompensé, il subtilisa, avec l’adresse d’un grinche émérite, le porte-monnaie de mon camarade, contenant une trentaine de francs en bechlicks et en piastres.

Nous entrâmes dans une grande pièce où, derrière un comptoir chargé de mets et de bouteilles, se tenait debout un Palforio truculent, plus propre en apparence à couper le cou à des voyageurs qu’à des poulets; ce cuisinier terrible, à la figure olivâtre, à la barbe bleue, formant des tons verts en se mêlant aux tons jaunes de la peau, aux yeux et au bec de gypaëte, condescendit pourtant à nous servir des crevettes, des rougets frits dans une caisse de papier, à peu près comme des côtelettes en papillotes, des pêches, des raisins, du fromage et une fiasque de vin blanc _resinato_, ressemblant pour le goût à du vermout de Turin et dont la saveur amère ne déplaît pas quand on en a l’habitude. Il n’avait pu, malgré notre désir, nous donner de la viande, parce qu’on célébrait ce jour-là je ne sais quelle fête grecque qui rendait le maigre obligatoire.--Mais nous avions si faim, que cette simple collation nous parut un déjeuner de Balthazar, et que nous nous attendions à voir flamboyer des écritures sur la muraille. Cependant Psammathia ne croula pas sur ses fondements, et nous pûmes achever notre repas sans catastrophe biblique.

Dûment réconfortés, nous nous mîmes en route avec une vigueur toute fraîche, et nous atteignîmes bientôt la porte la plus voisine du château des Sept-Tours, en grec Heptapurgon, en turc Jedi-Kouleler, mots qui ont la même signification. Là, nous rencontrâmes un de ces loueurs de chevaux, si nombreux à Top’Hané, près de l’Échelle des Morts, au Kiosque-Vert, au grand Champ de Péra et dans tous les endroits fréquentés de Constantinople, mais d’une rareté phénoménale en pareil endroit. Nous enfourchâmes ses deux bêtes assez proprement harnachées, et valant certes les rosses prétendues anglaises sur lesquelles nos victorieux paradent aux Champs-Élysées. Ces gentils chevaux curdes, l’un blanc, l’autre bai, se mirent fraternellement au pas allongé, suivis par leur maître, marchant à pied, et nous prîmes sur la droite, laissant à gauche les tours ébréchées de l’antique prison d’État. Nous voulions longer extérieurement les anciennes murailles de Byzance, depuis la mer jusqu’à Ederne-Capoussi et même plus loin, si nous n’étions pas trop fatigués.

Je ne crois pas qu’il y ait nulle part au monde une promenade plus austèrement mélancolique que ce chemin qui circule pendant près d’une lieue entre un cimetière et des ruines.

Les remparts, composés de deux rangs de murailles flanquées de tours carrées, ont à leurs pieds un large fossé comblé maintenant par des cultures et revêtu d’un parapet de pierre, ce qui formait trois enceintes à franchir. Ce sont les antiques murailles de Constantin, telles que les assauts, le temps, les tremblements de terre, les ont faites; dans leurs assises de briques et de pierre, on voit encore les brèches ouvertes par les catapultes, les balistes, les béliers et cette gigantesque coulevrine, mastodonte de l’artillerie, que servaient sept cents canonniers, et qui lançait des boulets de marbre du poids de six cents livres. Çà et là une immense lézarde fend une tour du haut en bas; plus loin, tout un pan de mur est tombé au fond du fossé; mais où la pierre manque, le vent apporte de la poussière et des graines, un arbuste se développe à la place du créneau absent, et devient un arbre; les mille griffes des plantes parasites retiennent la brique qui va choir; les racines des arbousiers, après avoir été des pinces pour s’introduire entre les joints des pierres, se changent en crampons pour les retenir, et la muraille continue sans interruption, découpant sur le ciel sa silhouette ébréchée, étalant ses courtines drapées de lierre et dorées par le temps de tons sévères et riches. De distance en distance s’élèvent les vieilles portes d’architecture byzantine, empâtées de maçonnerie turque, mais pourtant reconnaissables encore.

Il serait difficile de supposer une cité vivante derrière ces remparts morts qui pourtant cachent Constantinople. On se croirait aux abords d’une de ces villes des contes arabes dont tous les habitants ont été pétrifiés par un maléfice;--quelques minarets seuls lèvent la tête au-dessus de l’immense ligne des ruines, et témoignent que l’islam a là sa capitale. Le vainqueur de Constantin XIII, s’il revenait au monde, pourrait placer encore avec à-propos sa mélancolique citation persane: «L’araignée file sa toile dans le palais des empereurs, et la chouette entonne son chant nocturne sur les tours d’Ephrasiab.»

Ces murailles roussâtres, encombrées de la végétation des ruines, qui s’écroulent lentement dans la solitude, et sur lesquelles courent quelques lézards, il y a quatre cents ans voyaient ameutées à leurs pieds les hordes de l’Asie, poussées par le terrible Mahomet II. Les corps des janissaires et des timariots roulaient, criblés de blessures, dans ce fossé où s’épanouissent maintenant de pacifiques légumes; des cascatelles de sang ruisselaient sur leurs parois où pendent les filaments des saxifrages et des plantes pariétaires. Une des plus terribles luttes humaines, lutte de race contre race, de religion contre religion, eut lieu dans ce désert où règne un silence de mort. Comme toujours, la jeune barbarie l’emporta sur la civilisation décrépite, et, pendant que le prêtre grec faisait frire ses poissons, ne pouvant croire à la prise de Constantinople, Mahomet II, triomphant, poussait son cheval dans Sainte-Sophie, et marquait sa main sanglante sur la muraille du sanctuaire, la croix tombait du haut des dômes pour faire place au croissant, et l’on retirait de dessous un tas de morts l’empereur Constantin, sanglant, mutilé, et reconnaissable seulement aux aigles d’or qui agrafaient ses cothurnes de pourpre.

J’ai parlé tout à l’heure du caloyer occupé à faire frire des poissons pendant l’assaut suprême donné à Constantinople, et qui répondit incrédulement à l’annonce du triomphe des Turcs: «Bah! je croirai plutôt que ces poissons vont ressusciter, sortir de l’huile bouillante et nager sur le plancher.» Prodige qui eut lieu effectivement et dut convaincre l’obstiné moine.

La descendance de ces poissons miraculeux frétille dans la citerne de l’église grecque ruinée de Baloukli, qu’on aperçoit à quelque distance des remparts de la ville, un peu avant d’arriver à Silivri-Kapoussi. Ils sont rouges d’un côté et bruns de l’autre, en mémoire du tour de poêle qu’avaient supporté leurs aïeux à moitié cuits; un pauvre diable de prêtre les montre encore aux étrangers en disant: _Idos psari, effendi_. (Regardez les poissons, monsieur.) Quoique je ne professe pas des opinions voltairiennes à l’endroit des miracles, je ne jugeai pas à propos d’aller vérifier celui-ci par moi-même, d’autant plus que c’était un miracle schismatique auquel je n’étais pas obligé de croire; je me contentai donc de la légende et je continuai ma route.

Quel dommage que mon ami le grand paysagiste Bellel n’ait pas fait le voyage de Constantinople! Quel parti il eût tiré de ces superbes mouvements de terrain, de ces grands cyprès, de ces pans de murailles chancelantes soutenus par des végétations robustes! Comme son fusain ferme et magistral eût découpé les feuilles de ces platanes, de ces arbousiers, de ces lentisques venus dans ce fossé comblé de détritus humains!

Les pluies de l’hiver, les vents de l’été et le travail du temps ont emporté la terre sur les bas côtés du chemin, qui n’a pas été réparé sans doute depuis Constantin, et déchaussé la voie qu’on prendrait par places plutôt pour le sommet d’un large rempart à demi enfoui que pour une route praticable; deux arabas suivaient pourtant ce chemin invraisemblable, l’un doré et peint, cahotant cinq ou six femmes bien vêtues et soigneusement voilées, tenant de beaux enfants sur leurs genoux; l’autre en simples planches retenues par des chevilles de bois, secouant un clan de Tsiganes mâles et femelles, bruns comme les Indiens, hâves, déguenillés, qui piaulaient une stridente chanson bohème, sous laquelle bourdonnait un sourd ronflement de tambours de basque.

Je suis encore à comprendre comment ces lourdes voitures n’ont pas été précipitées vingt fois et brisées au fond de ces ornières de trois ou quatre pieds de profondeur; mais les bœufs ont le pied sûr, et les conducteurs ne quittent pas les cornes de leurs bêtes. Quant à moi, je quittai cette tumultueuse carrière de pierre et fis marcher mon cheval sous les cyprès de l’immense Champ-des-Morts qui fait face aux remparts depuis les Sept-Tours jusqu’au bas des collines d’Eyoub.

Je marchais au petit pas, dans un étroit sentier tracé entre les tombes, lorsque j’aperçus, arrêtée près d’un cippe funèbre, une jeune femme masquée d’un yachmack assez transparent, et drapée d’un feredgé vert tendre; elle tenait à la main une touffe de roses, et ses grands yeux avivés d’antimoine flottaient devant elle, perdus dans une indéfinissable rêverie. Apportait-elle ces fleurs sur quelque tombe aimée, ou se promenait-elle simplement sous ces tristes ombrages? C’est ce que je ne saurais dire; mais, au bruit des sabots de mon cheval, elle releva la tête, et, sous la claire mousseline, je pus discerner un charmant visage. Sans doute, mes yeux exprimèrent naïvement et fidèlement mon admiration, car elle s’approcha du bord de la route, et, avec un mouvement plein d’une grâce timide, elle me tendit une rose prise de son bouquet.

Mon compagnon, qui venait derrière moi, me rejoignit, et elle lui en offrit une aussi par une nuance de pudeur délicate qui corrigeait ce que sa première impulsion pouvait avoir de trop libre. Je la saluai de mon mieux à l’orientale. Deux ou trois compagnes la rejoignirent, et elle disparut à travers l’épaisseur des cyprès.--Là se borne mon unique bonne fortune turque; mais je n’ai pas oublié les grands yeux noirs aux paupières teintes de surmeh, et la rose, relique précieuse, jaunit à Paris dans un sachet de satin blanc.

XIX

BALATA.--LE PHANAR.--BAIN TURC

Si je faisais un voyage d’antiquaire au lieu d’une tournée d’artiste, j’aurais pu, à grand renfort de bouquins, disserter longuement sur les emplacements probables des anciens édifices de Byzance, les reconstruire d’après quelques fragments douteux perdus sous des agrégations de baraques turques, et rapporter à ce sujet un certain nombre d’inscriptions grecques qui m’auraient donné l’air fort savant; mais je préfère un croquis fait sur nature, une impression réelle, sincèrement rendue. Ainsi je n’entrerai pas dans le détail de chaque porte antique, et je ne chercherai pas l’endroit précis où tomba le malheureux Constantin-Dracosès, endroit marqué, dit-on, par un arbre gigantesque, poussé dans le rempart. Ces portes s’ouvrent à travers de grosses tours massives et sont ornées de quelques colonnes d’ordre composite sentant la décadence byzantine, et dont le fût est souvent emprunté à quelque temple antique, la Porte-Dorée dessine une arcade remplie d’une solide maçonnerie, car, d’après une vieille tradition, les vainqueurs futurs de Constantinople doivent pénétrer dans la ville par cette porte qui déjà vit passer triomphant Alexis Strategopoulos, lieutenant de Michel Paléologue, lorsqu’il reconquit en une nuit Byzance sur Beaudoin II, et mit ainsi fin à l’empire français en Orient.--Ce mur va-t-il bientôt s’abattre, comme les Grecs s’y attendent, pour laisser entrer leurs coreligionnaires russes après les quatre cents ans d’intervalle fixés par une prophétie, à partir de la prise de Constantinople, date qui tombe justement le 29 mai prochain, et la messe sera-t-elle célébrée à Sainte-Sophie en présence du czar?--C’est une question que je n’approfondirai pas; mais la présence du prince Menschikoff, au cas où l’on supposerait à la Russie des intentions hostiles, ne pouvait concorder plus habilement avec les préjugés et les croyances populaires.

Près de la porte d’Andrinople, nous descendîmes de cheval pour prendre une tasse de café et fumer un chibouck dans un café peuplé d’une clientèle bigarrée, et nous continuâmes notre route, toujours accompagnés par le cimetière, qui n’en finissait pas; mais nous trouvâmes enfin le bout de la muraille, et nous pûmes rentrer dans la ville en dirigeant avec prudence nos montures chancelantes, qui buttaient contre les turbans de marbre et les fragments de tombe dont les pentes glissantes étaient hérissées.

Nous arrivâmes ainsi dans un quartier étrange et d’une physionomie toute particulière: les baraques devenaient de plus en plus délabrées, pauvres et sales. Leurs façades rechignées, chassieuses, hagardes, se fendillaient, se déjetaient, se disloquaient, prêtes à tomber en putréfaction. Les toits semblaient avoir la teigne et les murailles la lèpre; les écailles de l’enduit grisâtre se détachaient comme les pellicules d’une peau dartreuse. Quelques chiens saigneux réduits à l’état de squelette, rongés de vermine et de morsures, dormaient dans la boue noire et fétide; d’ignobles loques pendillaient aux fenêtres, derrière lesquelles, haussés par nos montures, nous découvrions des têtes bizarres d’une lividité maladive, entre la cire et le citron, surmontées d’énormes bourrelets de linge blanc et emmanchées dans de petits corps fluets à poitrine plate, sur laquelle bridait une étoffe miroitante comme les feuilles d’un parapluie mouillé; des yeux mornes, atones, aux regards accablés, pareils dans ces visages jaunes à des charbons tombés dans une omelette, se levaient lentement vers nous et retombaient sur quelque besogne; des fantômes furtifs passaient le long des baraques le front ceint d’un chiffon blanc moucheté de noir, comme si l’usure y eût essuyé sa plume toute la journée, le corps perdu dans une souquenille vernie de crasse.

Nous étions à Balata, le quartier juif, le ghetto de Constantinople; nous voyions là le résidu de quatre siècles d’oppression et d’avanie, le fumier sous lequel ce peuple, proscrit partout, se blottit comme certains insectes pour se dérober à ses persécuteurs; il espère se sauver par le dégoût qu’il inspire, vit dans la fange et en prend les teintes. On imaginerait difficilement quelque chose de plus immonde, de plus infect et de plus purulent: la plique, les scrofules, la gale, la lèpre et toutes les impuretés bibliques, dont il ne s’est pas guéri depuis Moïse, le dévorent sans qu’il s’y oppose, tant l’idée du lucre le travaille exclusivement; il ne fait même pas attention à la peste s’il peut faire un petit commerce sur les habits des morts.--Dans ce hideux quartier roulent pêle-mêle Aaron et Isaac, Abraham et Jacob; ces malheureux, dont quelques-uns sont millionnaires, se nourrissent de têtes de poisson qu’on retranche comme venimeuses et qui développent chez eux certaines maladies particulières. Cet immonde aliment a pour eux l’avantage de ne coûter presque rien.

En face, de l’autre côté de la Corne-d’Or, sur une pente aride, pelée, poussiéreuse, s’étend le cimetière qui absorbe leurs générations malsaines. Le soleil brûle les pierres informes de leurs tombes où ne pousse pas un brin d’herbe et que n’abrite pas un seul arbre. Les Turcs n’ont pas voulu accorder cette douceur à leurs charognes proscrites et ont tenu à garder au Champ-des-Morts juif l’aspect d’une voirie: à peine leur est-il permis de graver quelque mystérieux caractère hébraïque sur les cubes qui mamelonnent de leurs rugosités cette colline désolée et maudite.

Quelle différence entre ces poupées souffreteuses dont on ne peut discerner l’âge et les splendides juives de Constantine, qui s’avancent belles comme la reine de Saba et parées comme elle dans leurs dalmatiques de damas mi-parti, avec leurs ceintures à plaque de métal, leurs chaînettes d’or et leur bandeau brodé de paillon!--C’est pourtant la même race, mais on ne le dirait guère. Les unes pourraient poser pour les madones de Raphaël; Rembrandt seul serait capable de faire figurer les autres dans quelque scène magique, en les dorant, sur un fond de bitume, de ces merveilleux tons de hareng saur dont Amsterdam lui a donné le secret.

Le même abaissement de race se remarque aussi chez les hommes: aucun n’a cette pureté de type commune chez les juifs d’Afrique, qui semblent avoir conservé le primitif cachet oriental.

Les Turcs, qui admettent Aïssa (Jésus) comme un prophète, font payer cruellement sa mort aux Juifs; cependant il faut dire qu’on ne les maltraite plus comme autrefois, et que leurs vies et leurs fortunes sont à peu près en sûreté contre les avanies et les extorsions; mais ce peuple immuable dans sa crasse ne s’est pas encore rassuré et continue sa comédie de misère; il est toujours puant, sordide et bas, cachant de l’or sous des haillons. Il se venge des Chrétiens, des Grecs et des Turcs par l’usure. Au fond de ces huttes infectes, plus d’un Shylock, attendant l’échéance, repasse son couteau sur le cuir de son soulier, pour enlever la livre de chair à Bassanio; plus d’un rabbin cabaliste se répand de la cendre sur la tête et fait des conjurations afin d’obtenir de Dieu le châtiment de peuples balayés de la face du monde depuis des siècles.

Nous sortîmes enfin de ce quartier ignoble, et nous entrâmes dans le Phanar, où habitent les Grecs de distinction, une espèce de West-End à côté d’une cour des Miracles; les maisons en pierre font une bonne contenance architecturale. Plusieurs ont des balcons soutenus par des consoles découpées en escalier ou des modillons à volutes;--d’autres plus anciennes rappellent les façades étroites des petits hôtels du moyen âge, moitié forteresses, moitié demeures civiles; les murs ont une épaisseur à soutenir un siége, les volets de fer sont à l’épreuve de la balle, des grilles énormes défendent les croisées étrécies en barbacanes, les corniches se denticulent volontiers en créneaux et se projettent en moucharabys, luxe innocent de défense qui ne sert que contre l’incendie, dont les langues impuissantes lèchent en vain ce quartier de pierre.

Là s’est réfugiée l’antique Byzance, là vivent dans l’obscurité les descendants des Comnènes, des Ducas, des Paléologues, des princes sans principautés dont les aïeux ont porté la pourpre et qui ont du sang impérial dans les veines; leurs esclaves les traitent en rois, et ils se consolent entre eux de leur déchéance par ces simulacres de respect. Des richesses considérables sont entassées dans ces solides maisons, très-ornées à l’intérieur, quoique très-simples à l’extérieur; car en Orient le luxe est craintif et ne se développe qu’à l’abri des regards. Les Phanariotes ont été longtemps célèbres pour leur habileté diplomatique: ils dirigèrent jadis toutes les affaires internationales de la Porte; mais leur crédit semble avoir beaucoup baissé depuis la révolte de la Grèce.

Au bout du Phanar, l’on rentre dans les rues turques qui longent la Corne-d’Or, et où fourmille une active population commerciale. A chaque pas, l’on rencontre des hammals portant à deux un fardeau suspendu à une perche: des ânes liés entre deux longues planches dont ils supportent chacun un bout embarrassent la circulation et fauchent tout ce qui se trouve sur leur passage lorsqu’ils sont obligés de tourner pour prendre une rue transversale. Ces pauvres bêtes restent quelquefois bloquées contre les murailles de la ruelle trop étroite sans pouvoir avancer ni reculer, ce qui produit bientôt une agglomération de cavaliers, de piétons, de portefaix, de femmes, d’enfants, de chiens, qui maugréent, sacrent, piaillent et aboient sur tous les tons, jusqu’à ce que l’ânier tire sa bête par la queue et lève ainsi la digue de l’écluse. Alors la foule amassée s’écoule et le calme se rétablit, non sans quelques horions préalablement distribués, et dont les bourriques, cause innocente de la chose, empochent comme de raison la meilleure partie.