Part 12
Quelques derviches, entraînés à point, s’étaient levés et continuaient leurs soubresauts, au risque de se fendre la tête contre les murs et de se luxer les vertèbres du col par ces furieuses saccades.
Bientôt tout le monde fut debout. C’est le moment où l’on décroche les tambours de basque, mais cette fois on ne le fit pas, les _sujets_ étaient assez excités, et d’ailleurs, à cause du jeûne du Ramadan, on ne voulait pas les pousser trop. Les derviches formèrent une chaîne en se mettant les bras sur les épaules, et commencèrent à justifier leur nom en tirant du fond de leur poitrine un hurlement rauque et prolongé: Allah-hou! qui ne semble pas appartenir à la voix humaine.
Toute la bande, rendue solidaire de mouvement, recule d’un pas, se jette en avant avec un élan simultané et hurle d’un ton sourd, enroué, qui ressemble au grommellement d’une ménagerie de mauvaise humeur, quand les lions, les tigres, les panthères et les hyènes trouvent que l’heure de la nourriture se fait bien attendre.
Puis l’inspiration arrive peu à peu, les yeux brillent comme des prunelles de bêtes fauves au fond d’une caverne; une écume épileptique mousse aux commissures des lèvres, les visages se décomposent et luisent lividement sous la sueur; toute la file se couche et se relève sous un souffle invisible comme des épis sous un vent d’orage, et toujours, à chaque élan, le terrible Allah-hou! se répète avec une énergie croissante.
Comment des hurlements pareils, répétés pendant plus d’une heure, ne font-ils pas éclater la cage osseuse de la poitrine et jaillir le sang des vaisseaux rompus? c’est ce que je ne saurais m’expliquer.
L’un des derviches, placé au milieu de la file, avait une tête tout à fait caractéristique; vous avez vu, sans nul doute, pendu au mur de quelque atelier, le masque en plâtre de Géricault avec ses tempes creuses, ses orbites profondes, ses pommettes sculptées en relief, son nez d’aigle pincé par la Mort, sa barbe poissée et collée des sueurs de l’agonie; eh bien! étendez sur ce moulage funèbre un vieux parchemin jaune, et vous aurez l’image la plus exacte du derviche hurleur de Scutari, émacié et comme disséqué par l’_entraînement_ du fanatisme. Cette sauvage et vigoureuse maigreur me faisait penser à ces vers farouches dans lesquels Chanfara, le poëte-coureur, dessine son abrupte physionomie. Le derviche eût pu dire comme lui: «Je me mets en course le matin n’ayant pris qu’une bouchée, comme un loup aux fesses maigres, au poil gris, qu’une solitude conduit à une autre; lorsque la plante calleuse de mes pieds frappe une terre dure semée de cailloux, elle en tire des étincelles, elle les fait voler en éclats; tout maigre que je suis, j’aime à faire mon lit de la terre, et j’étends sur sa face un dos que tiennent à distance des vertèbres arides; j’ai pour oreiller un bras décharné dont les jointures saillantes semblent des osselets lancés par un joueur et tombés de champ.»
Les hurlements étaient devenus des rugissements; le derviche dont je viens d’esquisser le portrait balançait sa tête flagellée de longs cheveux noirs, et tirait de sa poitrine de squelette des rauquements de tigre, des grommellements de lion, des glapissements de loup blessé saignant dans la neige, des cris pleins de rage et de désir, des râles de voluptés inconnues, et quelquefois des soupirs d’une tristesse mortelle, protestations du corps broyé sous la meule de l’âme.
Excitée par l’ardeur fiévreuse de cet enragé dévot, toute la troupe, ramassant un reste de force, se jetait en arrière d’un seul bloc, puis se lançait en avant comme une ligne de soldats ivres, en hurlant un suprême Allah-hou! sans rapport avec les sons connus et tel qu’on peut supposer le beuglement d’un mammouth ou d’un mastodonte dans les prêles colossales des marais antédiluviens; le plancher tremblait sous le piétinement rhythmique de la bande hurlante, et les murailles semblaient prêtes à se fendre comme les remparts de Jéricho à ces clameurs horribles.
Les deux capucins riaient imbécilement dans leur barbe, trouvant tout cela absurde, sans songer qu’eux-mêmes étaient des espèces de derviches catholiques, se mortifiant d’une autre manière pour se rapprocher d’un dieu différent; les derviches cherchaient Allah et l’appelaient de leurs hurlements, comme les capucins cherchent Jéhovah dans la prière, le jeûne et les exercices ascétiques.--J’avoue que cette inintelligence me mit de mauvaise humeur, moi qui comprends le prêtre d’Athys, le fakir indou, le trappiste et le derviche se tordant sous l’immense pression de l’éternité et de l’infini, et tâchant d’apaiser le dieu inconnu par l’immolation de leur chair et les libations de leur sang. Ce derviche qui faisait rire les capucins me paraissait à moi aussi beau, avec sa figure hallucinée, que le moine de Zurbaran, livide d’extase et ne laissant briller dans son ombre qu’une bouche qui prie et deux mains éternellement jointes.
L’exaltation était au comble; les hurlements se succédaient sans intervalle; une fauve odeur de ménagerie se dégageait de tous ces corps en sueur. A travers la poussière soulevée par les pieds de ces forcenés, grimaçaient vaguement, comme à travers un brouillard roussâtre, des masques convulsés, épileptiques, illuminés d’yeux blancs et de sourires étranges.
L’iman se tenait debout devant le mirah, encourageant la frénésie grandissante du geste et de la voix. Un jeune garçon se détacha du groupe et s’avança vers le vieillard; je vis alors à quoi servait la terrible ferraille suspendue au mur; des acolytes décrochèrent de son clou une lardoire excessivement aiguë et la remirent à l’iman, qui traversa de part en part les joues du jeune dévot avec ce fer effilé, sans que celui-ci donnât la moindre marque de douleur. L’opération faite, le pénitent retourna à sa place et continua son dodelinement frénétique. Rien n’était plus bizarre que cette tête à la broche; on eût dit une de ces charges de pantomime où Arlequin passe sa batte à travers le corps de Pierrot;--seulement ici la charge était réelle.
Deux autres fanatiques se lancèrent au milieu de la salle, nus jusqu’à la ceinture; on leur remit deux de ces dards aigus terminés par un cœur de plomb et des chaînettes de fer, et, les brandissant de chaque main, ils se mirent à exécuter une sorte de danse des poignards désordonnée, violente, pleine de soubresauts imprévus et de cabrioles galvaniques. Seulement, au lieu d’éviter les pointes des dards, ils se précipitaient dessus avec fureur afin de se piquer et de se blesser; ils roulèrent bientôt à terre, épuisés, pantelants, ruisselants de sang, de sueur et d’écume comme des chevaux labourés par l’éperon et tombant de fatigue près du but.
Une jolie petite fille de sept ou huit ans, pâle comme la Mignon de Goethe, et roulant des yeux d’un noir nostalgique, qui s’était tenue près de la porte pendant toute la cérémonie, s’avança toute seule vers l’iman. Le vieillard l’accueillit d’une façon amicale et paternelle. La petite fille s’étendit sur une peau de mouton déroulée à terre, et l’iman, les pieds chaussés de larges babouches et soutenus par ses deux assistants, monta sur ce frêle corps et s’y tint debout pendant quelques secondes. Puis il descendit de ce piédestal vivant, et la petite fille se releva toute joyeuse.
Des femmes apportèrent de petits enfants de trois ou quatre ans qui furent couchés successivement sur la peau de mouton et délicatement foulés aux pieds par l’iman. Les uns prenaient bien la chose, les autres criaient comme des geais plumés vifs. On voyait les yeux leur sortir de la tête, et leurs petites côtes ployer sous cette pression énorme pour eux; les mères, les yeux brillants de foi, les reprenaient dans leurs bras et les apaisaient par quelques caresses; aux enfants succédèrent des jeunes gens, des hommes faits, des militaires, et même un officier supérieur, qui se soumirent à la salutaire imposition des pieds, car, dans les idées musulmanes, cette pression guérit de toutes les maladies.
En sortant du tekké, nous revîmes le jeune garçon dont l’iman avait traversé les joues avec une lardoire. Il avait retiré l’instrument de torture, et deux légères cicatrices violettes déjà refermées indiquaient seules le passage du fer.
XIII
LE CIMETIÈRE DE SCUTARI
Je ne sais pourquoi les cimetières turcs ne m’inspirent pas la même tristesse que les cimetières chrétiens. Une visite au Père-Lachaise me plonge dans une mélancolie funèbre pour plusieurs jours, et j’ai passé des heures entières au Champ-des-Morts de Péra et de Scutari sans éprouver d’autre sentiment qu’une vague et douce rêverie; est-ce à la beauté du ciel, à l’éclat de la lumière, au charme romantique du site que se doit attribuer cette indifférence, ou bien aux préjugés de religion, agissant à votre insu et vous faisant mépriser des sépultures d’_infidèles_ avec lesquels on n’a aucune solidarité dans l’autre monde? C’est ce que je n’ai pu bien démêler, quoique j’y aie souvent réfléchi; cela tient peut-être à des raisons purement plastiques.
Le catholicisme a entouré la mort d’une sombre poésie d’épouvante inconnue au paganisme et au mahométisme; il a revêtu ses tombeaux de formes lugubres, cadavéreuses, combinées pour causer la terreur, tandis que les urnes antiques s’entourent de gais bas-reliefs où de gracieux Génies jouent parmi les feuillages, et que les cippes musulmans, diaprés d’azur et d’or, semblent, sous l’ombre de beaux arbres, plutôt les kiosques de l’éternel repos que la demeure d’un cadavre.--Là-bas j’ai souvent fumé ma pipe sur une tombe, action qui me semblerait irrévérente ici, et pourtant une mince lame de marbre me séparait seule du corps inhumé à fleur de terre.
Plus d’une fois j’ai traversé le cimetière de Péra, par les clairs de lune les plus fantastiques, à l’heure où les blanches colonnes funèbres se dressent dans l’ombre, comme les nonnes de Sainte-Rosalie au troisième acte de _Robert le Diable_, sans que mon cœur battît une pulsation de plus; prouesse que je n’exécuterais au cimetière Montmartre qu’avec une invincible horreur, des moiteurs glacées dans le dos et des tressaillements nerveux au moindre bruit, quoique j’aie affronté cent fois, en ma vie de voyageur, des sujets d’épouvante bien autrement réels; mais, en Orient, la mort se mêle si familièrement à la vie, qu’on n’en a plus aucun effroi. Des défunts sur lesquels on prend son café, avec qui l’on fume son chibouck, ne peuvent devenir des spectres. Aussi, en sortant de la ménagerie des derviches hurleurs, acceptai-je avec plaisir, pour me reposer de ce spectacle hideux, la proposition d’une promenade au Champ-des-Morts de Scutari, le mieux situé, le plus vaste et le plus peuplé de l’Orient.
C’est un immense bois de cyprès couvrant un terrain montueux, coupé de larges allées et tout hérissé de cippes sur un espace de plus d’une lieue.--On ne se fait pas une idée, dans les pays du Nord, en voyant ces maigres quenouilles qu’on y appelle des cyprès, du degré de beauté et de développement qu’acquiert, sous de plus chaudes latitudes, cet arbre ami des tombeaux, mais qui n’éveille en Orient aucune pensée mélancolique et orne les jardins aussi bien que les cimetières.
Avec l’âge, le tronc du cyprès se divise en nervures rugueuses semblables aux agrégations de colonnettes gothiques des cathédrales; son écorce effritée s’argente de nuances grises, ses branches s’insèrent d’une façon inattendue, et font des coudes curieusement difformes, sans détruire cependant le dessin pyramidal et la direction ascensionnelle du feuillage, massé tantôt par groupes épais, tantôt par touffes clair-semées. Ses racines tortueuses et déchaussées agrippent la terre au rebord des routes, comme des serres de vautour posé sur une proie, et quelquefois ressemblent à des serpents à moitié rentrés dans leur trou.
Sa verdure solide et sombre ne se décolore pas aux âpres feux du soleil et garde toujours assez de vigueur pour trancher sur le bleu intense du ciel.--Nul arbre n’a l’attitude plus majestueuse, plus grave et plus sérieuse en même temps. Son uniformité apparente se varie d’accidents appréciés du peintre, mais qui ne dérangent pas l’ordonnance générale. Il s’associe admirablement à l’architecture des villas italiennes et mêle à propos sa pointe noire aux colonnes blanches des minarets; ses draperies brunes forment au sommet des collines un fond sur lequel se détachent les maisons de bois colorié des villes turques par touches vermeilles et papillotantes.
J’avais déjà pris en Espagne, dans le Géneralife et l’Alhambra, un amour du cyprès que mon séjour à Constantinople n’a fait qu’augmenter en le satisfaisant. Deux cyprès surtout ont ineffaçablement gravé leur silhouette dans ma mémoire, et le nom de Grenade ne peut être prononcé sans que je les voie jaillir aussitôt au-dessus des murailles rouges de l’ancien palais des rois maures, dont ils sont à coup sûr contemporains. Avec quel plaisir je les apercevais,
Noirs soupirs de feuillage élancés vers les cieux,
lorsque je revenais de mes excursions dans les Alpujarras, en compagnie du chasseur d’aigles Romero ou du cosario Lanza, monté sur une mule aux harnais couverts de fanfreluches et de grelots! Mais retournons aux cyprès de Scutari, dignes de poser pour Marilhat, Decamps et Jadin.
A côté de chaque tombe on plante un cyprès; tout arbre debout représente un mort couché, et, comme dans cette terre saturée d’engrais humain la végétation jouit d’une grande activité, et que tous les jours de nouvelles fosses se creusent, la forêt funèbre s’accroît vite en hauteur et en largeur. Les Turcs ne connaissent pas ce système de concessions temporaires et de reprises de terrain qui fait ressembler les cimetières de Paris à des bois en coupes réglées. L’économie de la mort n’est pas si bien entendue par ces honnêtes barbares: chaque mort, pauvre ou riche, une fois étendu sur sa dernière couche, y dort jusqu’à ce que les trompettes du jugement dernier le réveillent, et du moins la main des hommes ne l’y trouble pas.
Près de la cité vivante, la nécropole s’étend d’une façon indéfinie, se recrutant d’habitants paisibles et qui n’émigrent jamais. Les inépuisables carrières de Marmara fournissent à chacun de ces citoyens muets un poteau de marbre qui dit son nom et sa demeure, et, quoiqu’un cercueil tienne bien peu de place et que les rangs soient pressés, la ville morte couvre plus d’étendue que l’autre: des millions de trépassés gisent là depuis la conquête de Byzance par Mahomet II. Si le temps, qui détruit tout, même le néant, ne renversait les stèles tumulaires et ne les décoiffait de leurs turbans, et si la poussière des années, ces fossoyeuses invisibles, ne recouvrait lentement les débris des tombes brisées, un statisticien patient pourrait, en additionnant ces colonnes funèbres, obtenir le chiffre de la population de Constantinople, à compter de 1453, date de la chute de l’empire grec. Sans l’intervention de la nature, qui tend partout à reprendre ses formes primitives, l’empire turc ne serait bientôt plus qu’un vaste cimetière d’où les morts chasseraient les vivants.
Je suivis d’abord la grande allée, bordée de deux immenses rideaux d’un vert sombre de l’effet le plus féeriquement funèbre; des marbriers, tranquillement accroupis, sculptaient des tombeaux sur le bord du chemin; des arabas passaient remplis de femmes se rendant à Hyder-Pacha; des filles de joie musulmanes, aux sourcils rejoints par un trait d’encre de Chine, et dont le fard transparaissait sous un yachmack de mousseline claire, flânaient, agaçant des Jean-Jean turcs d’œillades lascives et de rires sonores. Bientôt je quittai la route battue, et, laissant mes compagnons, je me dirigeai au hasard à travers tombes pour étudier de près l’attitude orientale de la mort. J’ai déjà dit, à propos du Petit-Champ de Péra, que les tombeaux turcs se composent d’une espèce de terme de marbre terminé par une boule simulant vaguement un visage humain et coiffé d’un turban dont les plis et la forme indiquent la qualité du défunt,--maintenant le turban est remplacé par un fez colorié;--une pierre ornée d’une tige de lotus ou d’un cep de vigne, avec pampres et grappes sculptés en relief et peints, désigne les femmes. Au pied de ce cippe, qui ne varie guère que par le plus ou moins de richesse de la dorure et des couleurs, s’allonge ordinairement une dalle creusée à son milieu d’un petit bassin de quelques pouces de profondeur où les parents et les amis du mort déposent des fleurs et versent du lait ou des parfums.
Il arrive un jour que les fleurs se fanent et ne sont plus renouvelées, car il n’est pas de douleur éternelle, et la vie serait impossible sans l’oubli. L’eau de pluie remplace l’eau de rose; les petits oiseaux viennent boire les larmes du ciel à l’endroit où tombaient les larmes du cœur. Les colombes trempent leurs ailes dans cette baignoire de marbre, se sèchent en roucoulant au soleil sur le cippe voisin, et le mort, trompé, croit entendre un soupir fidèle. Rien n’est plus frais et plus gracieux que cette vie ailée gazouillant sur des tombes. Quelquefois un _Turbé_ aux arcades moresques s’élève monumentalement entre les sépultures plus humbles et sert de kiosque sépulcral à un pacha entouré de sa famille.
Les Turcs, qui sont graves, lents, majestueux pour toutes les actions de la vie, ne se hâtent que pour la mort. Le corps, aussitôt qu’il a subi les ablutions lustrales, est emporté vers le cimetière au pas de course, orienté du côté de la Mecque, et recouvert promptement de quelques poignées de poussière; cela tient à une idée superstitieuse. Les musulmans croient que le cadavre souffre tant qu’il n’est pas rendu à la terre, d’où il est sorti.--L’iman interroge, sur les principaux articles de foi du Koran, le défunt, dont le silence est pris pour un acquiescement; les assistants répondent _Amin_, et le cortége se disperse laissant le mort seul avec l’éternité.
Alors Monkir et Nekir, deux anges funèbres dont les yeux de turquoise brillent dans un visage d’ébène, l’interrogent sur sa vie vertueuse ou perverse, et, d’après ses réponses, lui assignent la place que son âme doit occuper, enfer ou paradis.--Seulement l’enfer musulman n’est qu’un purgatoire, car, après avoir expié ses fautes par des tourments plus ou moins longs et plus ou moins atroces, tout croyant finit par jouir des embrassements des houris et de l’ineffable vue d’Allah.
A la tête de la fosse, on laisse une espèce de trou ou de conduit aboutissant à l’oreille du cadavre pour qu’il puisse entendre les gémissements, les éjulations et les nénies de sa famille et de ses amis. Cette ouverture, trop souvent élargie par les chiens et les chacals, est comme le soupirail du sépulcre, comme le judas par lequel ce monde-ci peut regarder dans l’autre.
En marchant sans direction déterminée, j’étais arrivé à une portion du cimetière plus ancienne et par conséquent plus abandonnée. Les colonnes funèbres, presque toutes hors d’aplomb, penchaient à droite ou à gauche. Beaucoup s’étaient couchées comme lasses d’être restées si longtemps debout, et jugeant inutile d’indiquer une fosse effacée dont personne ne se souvenait plus. La terre, tassée par l’effondrement des cercueils ou emportée par la pluie, gardait moins soigneusement les secrets de la tombe. Presque à chaque pas mon pied heurtait un fragment de mâchoire, une vertèbre, un bout de côte, une tête de fémur; à travers un gazon court et rare, je voyais quelquefois briller, blanche comme l’ivoire, sphérique et polie comme un œuf d’autruche, une protubérance singulière. C’était un crâne affleurant le sol. Dans des fosses bouleversées, des mains pieuses avaient remis à peu près en ordre de menus ossements déterrés; d’autres fragments de squelette roulaient comme des cailloux sur le bord des sentiers déserts.
Je me sentis pris d’une curiosité étrange, horrible: celle de regarder par ces trous dont j’ai parlé tout à l’heure pour surprendre le mystère de la tombe et voir la mort dans son intérieur. Je me penchai par cette lucarne ouverte sur le néant, et je pus surprendre, tout à mon aise, la poussière humaine en déshabillé. J’apercevais le crâne, jaune, livide, grimaçant, avec ses mandibules disloquées et ses orbites creuses, la maigre cage de la poitrine oblitérée de sable ou d’humus noir, sur laquelle retombait nonchalamment l’os du bras. Le reste se perdait dans l’ombre et dans la terre: ces dormeurs semblaient fort tranquilles, et, loin de m’effrayer comme je m’y attendais, ce spectacle me rassura. Il n’y avait plus là réellement que du phosphate de chaux, et, l’âme évaporée, la nature reprenait petit à petit ses éléments pour de nouvelles combinaisons.
Si jadis j’ai rêvé la _Comédie de la mort_ au cimetière du Père-Lachaise, je n’en aurais pas écrit une strophe au cimetière de Scutari.--A l’ombre de ces cyprès tranquilles, un crâne humain ne me faisait pas plus d’effet qu’une pierre, et le paisible fatalisme de l’Orient s’emparait de moi malgré ma chrétienne terreur de la mort et mes catholiques études du sépulcre. Aucune de ces poussières interrogées ne me répondit. Partout le silence, le repos, l’oubli et le sommeil sans rêve au sein de Cybèle, la sainte mère.--J’eus beau mettre mon oreille contre toutes ces bières entr’ouvertes, je n’y entendais d’autre bruit que celui du ver filant sa toile; nul de ces endormis, couchés sur le côté, ne s’était retourné, se sentant mal à l’aise; et je continuai ma promenade, enjambant les marbres, marchant sur les débris humains, calme, serein, presque souriant, et pensant sans trop d’effroi au jour où le pied du passant ferait rouler ainsi ma tête creuse et sonore comme une coupe vide.
Les rayons du soleil se glissant à travers les noires pyramides des cyprès voltigeaient comme des feux follets sur la blancheur des tombes; les colombes roucoulaient, et, dans le bleu du ciel, les milans décrivaient leurs cercles.
Quelques femmes, assises au centre d’un petit tapis, en compagnie d’une négresse ou d’un enfant, rêvaient mélancoliquement ou se reposaient, bercées par les mirages d’un tendre souvenir. L’air était d’une douceur charmante, et je sentais la vie m’inonder par tous les pores au milieu de cette forêt sombre dont le sol est fait de poussière jadis vivante.
J’avais rejoint mes amis, et nous traversions une portion toute moderne du cimetière. Je vis là des tombeaux récents, entourés de grilles et de jardinets à l’imitation de ceux du Père-Lachaise. La mort aussi a ses modes, et il n’y avait là que des gens comme il faut, enterrés au dernier goût. Pour ma part, je préfère la borne de marbre de Marmara avec le turban sculpté et le verset du Koran en lettres d’or.
La route débouchant du cimetière aboutissait à une grande plaine nommée Hyder-Pacha, espèce de champ de manœuvre qui s’étend entre Scutari et les énormes casernes voisines de Kadi-Keuï; un mur de soutènement, fait de vieilles tombes brisées, régnait de chaque côté du chemin et formait une terrasse élevée de trois ou quatre pieds qui présentait le plus gai coup d’œil; on eût dit une immense plate-bande de fleurs animées.
Deux ou trois rangées de femmes, accroupies sur des nattes ou des tapis, y faisaient contraster les couleurs de leurs feredgés roses, bleu-de-ciel, vert-pomme, lilas, élégamment drapés autour d’elles. Au devant des groupes, les vestes rouges, les pantalons jonquille, les gilets de brocart des enfants, scintillaient dans un fourmillement lumineux de paillettes et de broderies d’or.