Part 13
Le feredgé et le yachmack, dans les premiers temps, font sur le voyageur l’effet du domino au bal de l’Opéra. D’abord on n’y démêle rien; on éprouve une sorte d’éblouissement devant ces ombres anonymes qui tourbillonnent devant vous en apparence pareilles les unes aux autres.--Vous ne reconnaissez personne; mais bientôt l’œil s’habitue à cette uniformité, trouve des différences, apprécie les formes sous le satin qui les voile. Quelque grâce mal déguisée trahit la jeunesse; l’âge mûr est vendu par quelque symptôme quadragénaire. Un souffle propice ou fatal soulève la barbe de dentelles; le masque laisse transpercer le visage, le fantôme noir se change en femme. Il en est de même en Orient: cette ample draperie de mérinos, qui ressemble à une robe de chambre ou à un manteau de bain, finit par perdre son mystère; le yachmack prend des transparences inattendues, et, malgré toutes les enveloppes dont l’affuble la jalousie musulmane, une femme turque, quand on ne la regarde pas trop formellement, finit par être aussi _visible_ qu’une femme française.
Le feredgé qui cache ses formes peut aussi les accuser: ses plis serrés à propos dessinent ce qu’ils devraient voiler; en l’entr’ouvrant sous prétexte de le rajuster, une coquette turque (il y en a) montre quelquefois, par l’échancrure de sa veste de velours brodé d’or, une gorge opulente à peine nuagée d’une chemise de gaze, une poitrine de marbre qui ne doit rien aux mensonges du corset; celles qui ont de jolies mains savent très-bien allonger leurs doigts en fuseau et teints de henné hors du manteau qui les entoure. Il y a de certaines façons de rendre opaque ou transparente la mousseline du yachmack en doublant les plis ou en les laissant simples; on peut faire monter plus ou moins haut ce masque blanc importun d’abord, resserrer ou agrandir à volonté l’espace qui le sépare de la coiffe. Entre ces deux bandes blanches brillent, comme des diamants noirs, comme des astres de jais, les yeux les plus admirables du monde, avivés encore par le k’hol, et qui semblent concentrer en eux toute l’expression du visage estompé à demi.
En marchant à pas lents au milieu de la chaussée, je pus passer en revue tout à loisir cette galerie de beautés turques comme j’aurais inspecté une rangée de loges à l’Opéra ou au Théâtre-Italien. Mon fez rouge, ma redingote boutonnée, ma barbe et mon teint basané, me faisaient d’ailleurs aisément confondre parmi la foule, et je n’avais pas l’air trop scandaleusement parisien.
Sur le _turf_ d’Hyder-Pacha défilaient gravement des arabas, des talikas et même des coupés et des broughams remplis de femmes très-richement parées et dont les diamants scintillaient au soleil, à peines amortis par les brumes blanches des mousselines, comme des étoiles derrière un nuage léger; des cawas à pied et à cheval accompagnaient quelques-unes de ces voitures, où des odalisques du harem impérial promenaient indolemment leur ennui.
Çà et là de petits groupes de cinq ou six femmes se reposaient à l’abri de quelque ombrage, sous la garde d’un eunuque noir, auprès de l’araba qui les avait amenées, et semblaient poser pour un tableau de Decamps ou de Diaz. Les grands bœufs grisâtres ruminaient paisiblement et agitaient, pour s’émoucher, les houppes de laine rouge suspendues aux baguettes courbes plantées dans leur joug et rattachées à leur queue par une ficelle; avec leur air grave et leur frontail constellé de plaques d’acier, ces belles bêtes avaient l’air de prêtres de Mithra ou de Zoroastre.
Les vendeurs d’eau de neige, de sorbets, de raisin et de cerises couraient d’un groupe à l’autre, proposant leur marchandise aux Grecs et aux Arméniens, et contribuaient à l’animation du tableau. Il y avait aussi des marchands de _carpous_ de Smyrne découpés en tranches et de pastèques à la chair rose.
Des cavaliers, montés sur de beaux chevaux, se livraient à la fantasia à quelque distance des équipages, sans doute en l’honneur d’une belle invisible; les pur sang du Nedji, de l’Hedjaz et du Kurdistan secouaient orgueilleusement leurs longues crinières soyeuses et faisaient étinceler leurs housses ornées de pierreries, se sentant admirés, et quelquefois, quand un cavalier avait le dos tourné, une tête charmante se penchait à la fenêtre d’un talika.
Le soleil déclinait, et je repris, tout rêveur et plein de vagues désirs, le chemin de Scutari, où mon caïdji m’attendait patiemment, entre une tasse de café trouble et un chibouck de Latakyé comme il en avait le droit, étant chrétien grec non soumis aux rigueurs du Ramadan.
XIV
KARAGHEUZ
J’ai peur vraiment, à parler toujours de cimetières, d’avoir l’air d’écrire les _impressions de voyage d’un croque-mort_; mais ce n’est pas ma faute: mon intention n’a aujourd’hui rien de lugubre. Je voulais vous mener voir Karagheuz, le polichinelle turc; et, pour arriver à sa baraque, il faut traverser le grand Champ-des-Morts de Péra: qu’y faire? Ce n’est pourtant pas un personnage mélancolique que cette ombre chinoise logée entre deux tombes.
Quand on a suivi jusqu’au bout la longue rue de Péra, on arrive à une fontaine ombragée par un bouquet de platanes, près de laquelle stationnent des loueurs de chevaux qui vous offrent leurs bêtes en criant: _Tchelebi_, _signor_, _monsou_, selon qu’ils sont plus ou moins polyglottes; des talikas et des arabas attendant la pratique; des vendeurs de sorbets, d’eau jaunâtre, de mûres blanches, de concombres, de gâteaux et de confiseries grossières, toujours entourés d’une nombreuse clientèle.
Des groupes de femmes assises au bord de la route élargie en place vague fixent hardiment sur vous leurs grands yeux noirs, et s’amusent à voir fourmiller cette foule bigarrée de Turcs, de Grecs, d’Arméniens, de Persans, de Bulgares, d’Européens, qui vont et viennent à pied, à cheval, à mule, à âne, en voiture de toute forme et de tout pays.
Le coup de canon qui indique le coucher du soleil et termine le jeûne vient de retentir. Les cafés se remplissent, et des nuages de fumée de tabac s’élèvent de toutes parts; les tarboukas ronflent, les plaques métalliques des tambours de basque frissonnent, les rebecs grincent, les flûtes piaulent, et les voix nasillardes des chanteurs ambulants glapissent et détonnent sur tous les tons possibles, formant un joyeux charivari.
Sur l’esplanade de la caserne d’artillerie, les élégants font parader leurs chevaux, et les eunuques noirs, aux joues bouffies et glabres, aux jambes démesurées, lancent à fond de train leurs superbes montures. Ils se défient à la course en poussant de petits cris grêles, et galopent sans se soucier le moins du monde des chiens jaunes et roux dormant dans la poussière avec un fatalisme imperturbable.
Plus loin, des enfants jouent au chat, perchés sur les tombes plates des arméniens et des chrétiens grecs, privées de tout emblème religieux, comme si la terre musulmane tolérait seulement ces morts d’une croyance différente; ces gamins philosophiques ne semblent en aucune manière songer qu’ils foulent un sol pétri de poussière humaine; ils déploient une ardeur de vie, un éclat de gaieté qu’on aurait de la peine à comprendre en France, mais qui paraissent tout naturels en Turquie.
Le petit Champ-des-Morts représente le boulevard des Italiens, le grand Champ remplace le bois de Boulogne: c’est une espèce de _turf_ où les fashionables européens et les tchelebis turcs vont montrer leurs chevaux anglais ou barbes; quelques calèches, quelques américaines, quelques coupés, venus de Paris ou de Vienne en bateau à vapeur y voiturent les riches familles pérotes. Ils seraient plus nombreux si l’exécrable pavé et l’étroitesse des rues le permettaient; mais le tableau n’en est pas moins animé, et ces produits de la carrosserie civilisée contrastent suffisamment avec les formes lourdes, les dorures surannées et les peinturlurages des arabas, bien préférables au point de vue de l’artiste.
Peut-être les morts couchés sous le cyprès préfèrent-ils ce tumulte vivace au froid silence, à la morne solitude, à l’abandon glacial qui les isolent ailleurs; ils restent mêlés à leurs contemporains, à leurs amis, à leurs descendants, et ne sont pas relégués en dehors de la circulation comme des objets sinistres ou des épouvantails; la cité vivante ne les rejette pas de son sein avec horreur et dégoût; cette familiarité, qui semble impie au premier abord, est au fond plus tendre que notre réserve superstitieuse.
En attendant l’heure de la représentation de Karagheuz, j’entrai dans un petit café dont les fenêtres du fond, largement ouvertes, encadraient une vue admirable. Par delà les cyprès du cimetière, on apercevait le Bosphore et la rive d’Asie. A travers l’atmosphère rosée du crépuscule, Scutari se dessinait en clair sur son fond de verdure sombre, et les minarets de Buyuk-Djami et de la Mosquée du sultan Selim se couronnaient de leurs tiares d’illuminations; la pointe de Chalcédoine s’avançait, chargée de ses casernes monumentales, et la Tour de Léandre sortait de l’eau bleue, étincelante de blancheur, portant au front une lumière comme une paillette d’or à un turban de mousseline.
Accoudé sur le rebord de la fenêtre à laquelle le divan était adossé, je fumais nonchalamment mon chibouck, déjà renouvelé plusieurs fois, lorsque mon ami constantinopolitain, retenu par quelque affaire, vint me rejoindre. Nous traversâmes le cimetière, et, dans l’ombre d’un grand rideau de cyprès, nous découvrîmes une ligne de petites maisons de bois formant une espèce de rue dont un côté est composé de tombes.
A la porte d’une de ces maisons tremblotait une lueur jaunâtre venant d’une veilleuse posée dans un verre, moyen naïf d’éclairage fort usité à Constantinople.--C’était là.--Nous entrâmes après avoir jeté quelques piastres à un vieux Turc accroupi près d’un coffre qui représentait à la fois la caisse et le contrôle.
La représentation avait lieu dans un jardin planté de quelques arbres; des tabourets bas pour les naturels, des chaises de paille pour les giaours, remplaçaient les banquettes et les stalles; l’assistance était nombreuse; des pipes et des narghilés s’élevaient des spirales bleuâtres qui se rejoignaient en brouillard odorant au-dessus de la tête des fumeurs, et les fourneaux des pipes, appuyés contre terre, scintillaient comme des vers luisants. Le ciel bleu de la nuit, piqué d’étoiles, servait de plafond, et la lune jouait le rôle de lustre; des garçons couraient portant des tasses de café et des verres d’eau, accompagnement obligé de tout plaisir turc. L’on nous fit asseoir au premier rang, tout à fait en face du théâtre de Karagheuz, à côté de jeunes gaillards coiffés de tarbouchs dont les longues houppes de soie bleue descendaient jusqu’au milieu du dos comme des queues chinoises, et qui riaient bruyamment par anticipation en attendant la pièce.
Le théâtre de Karagheuz est d’une simplicité encore plus primitive que la baraque de Polichinelle: un angle de mur où l’on tend une tapisserie opaque, dans laquelle se découpe un carré de toile blanche éclairé par derrière, suffit à l’établir; un lampion l’illumine, un tambour de basque lui sert d’orchestre; rien n’est moins compliqué. L’impresario se tient dans le triangle formé par l’équerre du mur et la tapisserie, entouré des figurines qu’il fait parler et mouvoir.
Le champ lumineux sur lequel devaient se projeter les silhouettes des petits acteurs brillait au milieu de l’obscurité comme un centre où convergeaient tous les regards impatients. Bientôt une ombre s’interposa entre la toile et la flamme du lampion. Une découpure transparente et coloriée vint s’appliquer contre la gaze. C’était un faisan de la Chine perché sur un arbuste; le tambour de basque bruit et ronfla, une voix gutturale et stridente chantant une mélopée bizarre et d’un rhythme insaisissable pour des oreilles européennes s’éleva dans le silence; car, à l’apparition de l’oiseau, le bourdonnement des conversations et la vague rumeur qui résulte d’une réunion d’hommes, même tranquilles, s’étaient subitement apaisés. C’était le lever du rideau et l’ouverture.
Le faisan s’évanouit et fit place à une espèce de décoration représentant l’extérieur d’un jardin fermé par des treillages et des grilles au-dessus desquelles verdissaient des arbres assez semblables, pour la naïveté de la forme, à ceux des joujoux de Nuremberg taillés copeau à copeau dans un bâton de sapin.
Un rauque éclat de rire se fit entendre annonçant l’entrée de Karagheuz, et une figurine grotesque, haute de six à huit pouces, vint se planter sous les murailles du jardin avec des gestes extravagants.
Karagheuz mérite une description particulière. Son masque, forcément toujours vu en silhouette, comme son état d’ombre chinoise l’exige, offre une caricature assez bien réussie du type turc. Son nez en bec de perroquet se recourbe sur une barbe noire, courte, frisée, projetée en avant par un menton de galoche. Un épais sourcil trace une raie d’encre au-dessus de son œil vu de face dans sa tête de profil, avec une hardiesse de dessin toute byzantine; sa physionomie présente un mélange de bêtise, de luxure et d’astuce, car il est à la fois Prud’homme, Priape et Robert Macaire; un turban à l’ancienne mode coiffe son crâne rasé qu’il quitte à toute minute, moyen comique qui ne manque jamais son effet; une veste, un gilet de couleurs bigarrées, des pantalons larges, complètent son costume. Ses bras et ses jambes sont mobiles.
Karagheuz diffère des fantoccini de Séraphin en ce que, au lieu de se détacher en noir opaque sur le papier huilé, il est peint de couleurs transparentes, comme les figures de la lanterne magique. Je n’en saurais donner une idée plus juste que celle d’un personnage de vitrail qu’on détacherait de la verrière avec l’armature de plomb qui le circonscrit et le dessine. Sur des traits noirs qui forment les lignes et les ombres, et sont faits de carton, de fer-blanc ou de toute autre matière résistante, s’appliquent des pellicules translucides teintes en vert, en bleu, en jaune, en rouge, selon la couleur du vêtement ou de l’objet qu’on représente. Les fantoches javanais se rapprochent donc beaucoup plus de Karagheuz que les ombres chinoises. Mais en voici assez sur la structure et le coloriage du polichinelle turc. Cette explication une fois faite servira pour tous les autres acteurs, construits d’après les mêmes principes.
Tout comme un prince de tragédie, Karagheuz a un confident nommé Hadji-aïvat, mi-parti de Mascarille et de Bertrand, auxiliaire douteux qui lui donne la réplique et se moque de lui en le servant: Karagheuz ne peut se concevoir sans Hadji-aïvat, pas plus qu’Oreste sans Pylade, Euryale sans Nisus, Castor sans Pollux, et leur dualité friponne et querelleuse traverse tout ce burlesque répertoire; Hadji-aïvat a le corps délié comme l’esprit, et contraste par sa gracilité avec la robuste carrure de Karagheuz.
Le jardin décrit tout à l’heure renferme une beauté mystérieuse, une houri de Mahomet qui excite au plus haut degré les désirs libidineux de Karagheuz. Il voudrait pénétrer dans ce paradis défendu par des gardiens farouches, et invente, pour y réussir, toutes sortes de ruses successivement déjouées: tantôt c’est un eunuque qui le menace de son sabre, tantôt un chien aux dents aiguës, aux abois turbulents, qui se jette après ses jambes et lui pille les mollets; Hadji-aïvat, non moins libertin que son maître, tâche de se substituer à Karagheuz et de se glisser à sa place auprès de cette belle. Il complique la situation par toutes sortes de balourdises perfides, causes d’altercations et de luttes comiques entre lui et son patron. Cette canaille n’a même pas la vertu de Mascarille, qui ne fait pas la cour aux maîtresses de Lélie.
Un nouveau personnage se présente. C’est un jeune homme, un fils de famille, vêtu de la redingote et coiffé du tarbouch, comme un jeune Turc d’ambassade. Il tient à la main un pot de basilic, symbole de l’état de son âme, déclaration d’amour visible et permanente; Karagheuz avise ce naïf amoureux et s’attache à lui; il lui soutire de l’argent en lui promettant de le faire parvenir jusqu’à celle qu’il aime, et le promène comme un valet de Molière, un Valère ou un Éraste bien idiot et bien crédule; son espoir est d’entrer à la suite de l’effendi dans ce paradis défendu par des noirs à la cravache flamboyante, et de lui souffler scélératement sa belle.
Des Persans, attirés par la réputation de cette beauté, viennent aussi faire pied de grue devant les grilles du jardin. Ils sont montés sur des chevaux tigrés et caparaçonnés de harnais bizarres. De hauts bonnets de peau d’Astracan s’élèvent sur leurs têtes, et ils tiennent à la main leurs haches d’armes inséparables. Karagheuz tâche de se concilier les nouveaux venus, et leur conte toutes sortes de bourdes plus absurdes les unes que les autres, mais proportionnées à la stupidité que les Turcs supposent aux Persans. Hadji-aïvat les capte aussi de son côté, et cette concurrence produit une dispute qui se termine par une prodigieuse volée de coups de pied et de coups de poing que Karagheuz administre à son confident. Pendant cette rixe, l’amoureux se glisse dans le harem, dont la porte se referme sur le nez des Persans ébahis, qui, se ravisant, tombent de concert sur Karagheuz et Hadji-aïvat, et forment une mêlée générale accueillie par les rires inextinguibles de l’auditoire.
Je ne rends ici que la partie purement mimique de la pièce; je ne sais de turc que les mots insérés par Molière dans la cérémonie du _Bourgeois gentilhomme_, et ce n’est pas d’ailleurs une de ces langues transparentes comme l’italien, l’espagnol et le portugais, derrière lesquelles la pensée se devine, bien qu’on ne les connaisse pas; mais il paraît que le dialogue était des plus burlesques, à en juger par l’hilarité et les éclats de rire des assistants capables de le comprendre.
La langue turque se prête à une foule d’équivoques et de calembours les plus drôlatiques et les plus bizarres. Il suffit d’une lettre ou d’un accent pour changer le sens d’un mot. Par exemple, _Asem_ veut dire Persan; _asemi_ signifie jobard. Au lieu de _Asem baba_, monsieur le Persan, Karagheuz ne manque jamais de dire _asemi baba_, ce qui excite des rires homériques, le Persan jouant, dans les parades turques, le même rôle que l’Anglais dans les vaudevilles et le Français dans les pièces anglaises. Ces pauvres Persans servent de plastron à toutes les plaisanteries et à toutes les mystifications: on parodie leur style et leur prononciation emphatique, leur attitude gauchement roide, leur costume étrange et la masse d’armes qu’ils portent toujours au poing, comme des héros du Schah-Nameh, même dans les situations qui nécessitent le moins cet appareil guerrier. Probablement qu’en Perse le personnage ridicule est un Turc, juste compensation de cette aménité de peuple à peuple.
Mon ami polyglotte me traduisait çà et là quelques-uns des passages saillants; mais il est impossible de donner dans notre langue la moindre idée de ces plaisanteries énormes, de ces gaudrioles hyperboliques, qui nécessiteraient, pour être rendues, le dictionnaire de Rabelais, de Beroalde, d’Eutrapel, flanqué du catéchisme poissard de Vadé.--Cependant le Karagheuz du grand Champ-des-Morts a subi la censure, ou pour mieux dire la castration: il dit des obscénités, mais il n’en fait plus; la morale l’a désarmé; c’est un polichinelle sans bâton, un satyre sans cornes, un dieu de Lampsaque à l’état d’Abeilard, et, au lieu d’agir, il met en récits de Théramène ses lubriques exploits. C’est plus classique; mais, franchement, c’est plus ennuyeux, et l’originalité du type y perd beaucoup.
Le dialogue est entremêlé de morceaux de poésie et d’ariettes dans le genre des couplets de vaudeville, miaulés sur des airs extravagants et soutenus d’un féroce accompagnement de tambour de basque.
Le _Mariage de Karagheuz_ est une pièce à spectacle. Karagheuz a vu une jeune fille charmante, et comme il est d’une nature très-inflammable, il a conçu pour elle une passion des plus vives.--Notons, en passant, que les figurines de femme ont la face découverte, contrairement à l’usage turc.--L’idéal de Karagheuz est en vérité une assez jolie ombre chinoise aux yeux teints de surmeh, à la bouche rouge, aux joues plaquées de fard, au costume de sultane d’opéra-comique, et qui se trémousse fort coquettement. Le mariage conclu, Karagheuz envoie les présents de noces: quatre arabas, quatre talikas, quatre chevaux de main, quatre chameaux, quatre vaches, quatre chèvres, quatre chiens, quatre chats, quatre cages pleines d’oiseaux; puis viennent des hammals chargés de divans, de pipes, de narghilés, de tabourets, de guéridons, de tapis, de lanternes, d’écrins à bijoux, de coffres à vêtements, de vaisselle et poteries intimes. Ce défilé, instructif pour l’étranger, qu’il initie aux détails du ménage turc, s’exécute sur une marche tartare d’un rhythme carré dont la persistance finit par être agréable et vous loge invinciblement le motif dans la tête. Toute cette magnificence ne sauve pas Karagheuz d’une infortune conjugale prématurée. La jeune fille, tout à l’heure si fluette, s’arrondit visiblement par l’effet d’une fécondité précoce dans laquelle son mari n’a rien à revendiquer; le pauvre Karagheuz se trouve père le jour même de ses noces, phénomène qui l’étonne singulièrement et auquel il finit par se résigner comme un mari parisien.
Cette parade m’amusa beaucoup, car elle ne nécessite pas, comme la première, l’intelligence du dialogue, et elle me fit le plaisir que le ballet cause à l’Opéra aux étrangers qui ne comprennent pas notre langue.
Les chevaux, les chameaux, les chiens, tous les accessoires du défilé étaient découpés avec la plus réjouissante naïveté de formes, et rappelaient le goût primitif des vignettes d’Épinal; les Turcs, à qui leur religion défend de retracer par le dessin ou la peinture aucun objet qui ait eu vie, en sont restés, sous ce rapport, à la plus gothique barbarie, et les marionnettes de Karagheuz, seules représentations tolérées de la figure humaine, se ressentent de cette inexpérience; cependant ces figurines, comme tout ce qui est primitif, ont un caractère que leur ôterait une plus savante exécution.
Je regagnai Péra par une partie déserte du cimetière, en suivant une allée bordée de cyprès énormes. La lune laissait filtrer entre leurs masses sombres ses rayons argentés, et détachait sur un fond de l’opacité la plus noire des tombes blanches qui se dressaient sur le bord du chemin, comme des spectres dans leur linceul. Un silence profond régnait sous cette forêt funèbre, troublé de temps à autre par l’aboiement lointain d’un chien; il me semblait que j’entendais battre mon cœur, seul vivant au milieu de cette population morte, lorsque tout à coup une voix retentit à mon oreille, comme une trompette du jugement dernier, et me dit en français cette phrase qui ne justifiait pas le tressaillement qu’elle me causa: «Monsieur, voulez-vous m’acheter mes derniers gâteaux?»
Cette offre inopportune de pâtisserie, au fond d’un cimetière, à minuit, l’heure romantique, l’heure des apparitions, avait quelque chose de grotesque et de formidable qui me fit rire et qui me fit peur; était-ce l’ombre d’un mitron compatriote mort à Constantinople et sorti de la terre pour m’offrir l’ombre d’une brioche? Cela n’était guère probable. Aussi marché-je du côté d’où partait la voix.
Un gaillard très-solide, très-réel, fort moustachu et bien musclé, tenait devant lui une petite table chargée de croquettes et attendait une pratique invraisemblable dans ce carrefour solitaire. Il parlait français parce qu’il avait servi quelques années comme Turco en Algérie, et, dégoûté des armes, se livrait à ce débonnaire commerce de pâtisserie nocturne.
Je lui achetai son fonds de boutique pour une trentaine de paras, me réservant d’en faire hommage aux chiens attardés que je rencontrerais, et je continuai ma route.