Part 11
Lorsqu’on eut psalmodié assez de versets du Koran, hoché suffisamment la tête et fait un nombre satisfaisant de prosternations, les derviches se levèrent, jetèrent leurs manteaux et refirent une procession circulaire autour de la salle. Chaque couple passa devant le chef, qui se tenait debout, et, après le salut échangé, faisait sur lui un geste de bénédiction ou de passe magnétique; cette espèce de consécration s’exécute avec une étiquette singulière. Le dernier derviche béni en prend un autre dans le couple suivant et paraît le présenter à l’iman, cérémonie qui se répète de groupe en groupe jusqu’à l’épuisement de la bande.
Un changement remarquable s’était opéré déjà dans les physionomies des derviches ainsi préparés à l’extase. En entrant, ils avaient l’air morne, abattu, somnolent; ils penchaient la tête sous leurs lourds bonnets; maintenant leurs visages s’éclairaient, leurs yeux brillaient, leurs attitudes se relevaient et se raffermissaient, les talons de leurs pieds nus interrogeaient le parquet avec un mouvement de trépidation nerveuse.
Aux psalmodies du Koran nasillées en ton de fausset s’était joint un accompagnement de flûtes et de tarboukas.--Les tarboukas marquaient le rhythme et faisaient la basse, les flûtes exécutaient à l’unisson un chant d’une tonalité élevée et d’une douceur infinie.
Le motif du thème, ramené invariablement après quelques ondulations, finissait par s’emparer de l’âme avec une impérieuse sympathie, comme une femme dont la beauté se révèle à la longue et semble augmenter à mesure qu’on la contemple. Cet air, d’un charme bizarre, me faisait naître au cœur des nostalgies de pays inconnus, des tristesses et des joies inexplicables, des envies folles de m’abandonner aux ondulations enivrantes du rhythme. Des souvenirs d’existences antérieures me revenaient en foule, des physionomies _connues_ et que cependant je n’avais jamais rencontrées dans ce monde me souriaient avec une expression indéfinissable de reproche et d’amour; toutes sortes d’images et de tableaux de rêves oubliés depuis longtemps s’ébauchaient lumineusement dans la vapeur d’un lointain bleuâtre; je commençais à balancer ma tête d’une épaule à l’autre, cédant à la puissance d’incantation et d’évocation de cette musique si contraire à nos habitudes et pourtant d’un effet si pénétrant.--Je regrette beaucoup que Félicien David ou Ernest Reyer, si habiles tous deux à saisir les rhythmes bizarres de la musique orientale, ne se soient pas trouvés là pour noter cette mélodie d’une suavité vraiment céleste.
Immobiles au milieu de l’enceinte, les derviches semblaient s’enivrer de cette musique si délicatement barbare et si mélodieusement sauvage, dont le thème primitif remonte peut-être aux premiers âges du monde; enfin, l’un d’eux ouvrit les bras, les éleva et les déploya horizontalement dans une pose de Christ crucifié, puis il commença à tourner lentement sur lui-même, déplaçant lentement ses pieds nus, qui ne faisaient aucun bruit sur le parquet. Sa jupe, comme un oiseau qui veut prendre son vol, se mit à palpiter et à battre de l’aile. Sa vitesse devenait plus grande; le souple tissu, soulevé par l’air qui s’y engouffrait, s’étala en roue, s’évasa en cloche comme un tourbillon de blancheur dont le derviche était le centre.
Au premier s’en était joint un second, puis un troisième, puis toute la bande avait suivi, gagnée par un vertige irrésistible.
Ils valsaient, les bras étendus en croix, la tête inclinée sur les épaules, les yeux demi-clos, la bouche entr’ouverte comme des nageurs confiants qui se laissent emporter par le fleuve de l’extase; leurs mouvements, réguliers, onduleux, avaient une souplesse extraordinaire; nul effort sensible, nulle fatigue apparente; le plus intrépide valseur allemand serait tombé mort de suffocation; eux continuaient de tourner sur eux-mêmes comme poussés par la suite de leur impulsion, de même qu’une toupie qui pivote immobile au moment de la plus grande rapidité, et semble s’endormir au bruit de son ronflement.
Chose surprenante, ils étaient là une vingtaine, peut-être davantage, pirouettant au milieu de leurs jupes épanouies comme le calice de ces gigantesques fleurs de Java, sans se heurter jamais, sans se désorbiter de leur tourbillon, sans perdre un seul instant la mesure marquée par les tarboukas.
L’iman se promenait parmi les groupes, frappant quelquefois des mains, soit pour indiquer à l’orchestre de presser ou de ralentir le rhythme, soit pour encourager les valseurs et les applaudir de leur zèle pieux. Sa mine impassible formait un contraste étrange avec toutes ces figures illuminées, convulsées; ce morne et froid vieillard traversait d’un pas de fantôme ces évolutions frénétiques, comme si le doute eût atteint son âme desséchée, ou que depuis longtemps les ivresses de la prière et les vertiges des incantations sacrées n’eussent plus prise sur lui, comme ces teriakis et ces hachachins blasés sur l’effet de leur drogue et obligés d’élever la dose jusqu’à l’empoisonnement.
Les valses s’arrêtèrent un instant; les derviches se reformèrent couple par couple et firent deux ou trois fois processionnellement le tour de la salle. Cette évolution, faite à pas lents, leur donne le temps de reprendre haleine et de se recueillir.
Ce que j’avais vu n’était, en quelque sorte, que le prélude de la symphonie, le début du poëme, l’entraînement à la valse.
Les tarboukas se mirent à gronder sur une mesure plus pressée, le chant des flûtes devint plus vif, et les derviches reprirent leur danse avec un redoublement d’activité.
Cependant cette activité n’a rien de désordonné ni de fiévreusement démoniaque comme les convulsions épileptiques des aïssaouas; le rhythme la règle et la contient toujours. La rotation devient plus véloce, le nombre de tours exécutés dans une minute augmente, mais la valse hiératique reste silencieuse et calme comme un toton qui s’assoupit au plus fort de sa rapidité. Les derviches élèvent ou laissent retomber légèrement leurs bras selon le degré de fatigue ou d’extase qu’ils éprouvent; on dirait des baigneurs qui perdent pied et étalent leurs mains sur l’eau pour s’abandonner au courant; quelquefois leur tête se renverse, montrant des yeux blancs, des traits illuminés, des lèvres entr’ouvertes par un sourire indicible et que trempe une légère écume, ou retombe sur la poitrine comme accablée de volupté, faisant ployer la barbe contre l’étoffe blanche du gilet, mais, le plus souvent, reste couchée sur l’avant-bras comme sur l’oreiller d’un rêve divin.
Un pauvre vieux, porteur d’un masque socratique assez laid au repos, valsait avec une vigueur et une persistance incroyables pour son âge, et sa figure commune prenait, sous l’excitation magique du tournoiement, une singulière beauté; l’âme, pour ainsi dire, lui venait à la peau, et, comme un marteau intérieur, repoussait et corrigeait par dedans les imperfections de ses traits.--Un autre, de vingt-cinq ou trente ans, figure noble, régulière et douce, terminée par une barbe d’un blond roux, faisait songer involontairement au jeune Nazaréen,--le plus beau des hommes,--avec ses bras élevés au-dessus de sa tête, et que les clous d’une croix invisible semblaient retenir dans la même position. Je n’ai jamais vu une plus belle expression ascétique. Ni l’Ange de Fiesole, ni le divin Moralès, ni Hemmeling, ni fra Bartholomeo, ni Murillo, ni Zurbaran, n’ont jamais peint dans leurs tableaux religieux une tête plus éperdue d’amour divin, plus noyée d’effluves mystiques, plus reflétée de lueurs célestes, plus ivre d’hallucinations paradisiaques; si dans l’extra-monde les âmes conservent l’apparence du visage humain, elles doivent assurément ressembler à ce jeune derviche tourneur.
Cette expression se répétait à des degrés moindres sur les physionomies extatiques des autres valseurs. Que voyaient-ils dans ces visions qui les berçaient? les forêts d’émeraude à fruits de rubis, les montagnes d’ambre et de myrrhe, les kiosques de diamants et les tentes de perles du paradis de Mahomet? leurs bouches souriantes recevaient sans doute les baisers parfumés de musc et de benjoin des houris blanches, vertes et rouges: leurs yeux fixes contemplaient les splendeurs d’Allah scintillant avec un éclat à faire paraître le soleil noir, sur un embrasement d’aveuglante lumière; la terre, à laquelle ils ne tenaient que par un bout de leurs orteils, avait disparu comme un papier brouillard qu’on jette sur un brasier, et ils flottaient éperdument dans l’éternité et l’infini, ces deux formes de Dieu.
Les tarboukas ronflaient, et la flûte pressait son chant d’un diapason impossible et ténu comme un cheveu de cristal; les derviches disparaissaient dans leur propre éblouissement; les jupes s’enflaient, se gonflaient, s’arrondissaient, s’étalaient, répandant une fraîcheur délicieuse dans l’air embrasé, et m’éventaient comme le vol d’un essaim d’esprits célestes ou de grands oiseaux mystiques s’abattant sur la terre.
Parfois un derviche s’arrêtait. Sa fustanelle continuait à palpiter quelques instants; puis, n’étant plus soutenue par le tourbillon, s’affaissait lentement, et les plis évasés s’affaissaient et reprenaient leurs plis perpendiculaires comme ceux d’une draperie grecque antique. Alors le tourneur se précipitait à genoux, la face contre terre, et un frère servant venait le recouvrir d’un de ces manteaux dont j’ai parlé tout à l’heure; de même qu’un jockey enveloppe de couvertures le pur sang qui vient de courir. L’iman s’approchait du derviche ainsi prosterné et figé dans une immobilité complète, murmurait quelques paroles sacramentelles et passait à un autre. Au bout de quelque temps, tous étaient tombés, terrassés par l’extase. Bientôt ils se relevèrent, firent encore une fois deux à deux leur promenade circulaire, et sortirent de la salle dans le même ordre qu’ils étaient entrés; et moi j’allai reprendre mes souliers à la porte, parmi un tas de bottes et de savates, ébloui de ce spectacle vertigineux, et jusqu’au soir je vis tournoyer devant mes yeux de larges jupes blanches étalées, et j’entendis bourdonner à mes oreilles le thème implacablement suave de la petite flûte, sautillant sur la basse mugissante des tarboukas.
XII
LES DERVICHES HURLEURS
Quand on a vu les derviches tourneurs de Péra, on doit une visite aux derviches hurleurs de Scutari; aussi je pris un caïque à Top’Hané, et deux paires de rames, maniées par de vigoureux Arnautes, m’emportèrent vers la rive d’Asie, malgré la violence du courant. Les eaux bouillonnantes se brisaient sous le soleil en millions de paillettes d’argent, rasées par des essaims d’oiseaux blancs et noirs, désignés sous le nom poétique d’_âmes en peine_, à cause de leur inquiétude perpétuelle; on les voit filer sur le Bosphore par vols de deux ou trois cents, les pattes dans l’eau, les ailes dans l’air, avec une rapidité extraordinaire, comme s’ils poursuivaient une proie invisible, ce qui a les fait appeler aussi _chasse-vent_.--J’ignore leur étiquette ornithologique, mais ces deux sobriquets populaires me suffisent abondamment. Quand ils passent près des barques, on dirait des feuilles sèches emportées par un tourbillon d’automne, et ils éveillent toutes sortes d’idées rêveuses et mélancoliques.
Le débarcadère de Scutari se présente sous l’aspect le plus pittoresque. Une sorte de plancher flottant, composé de grosses poutres où se posent les goëlands et les albatros, forme un de ces premiers plans dont les graveurs anglais savent tirer si bon parti; un café, entouré de bancs peuplés de fumeurs, s’avance dans l’eau sur un petit môle côtoyé de felouques, de caïques, de canots et d’embarcations de tout genre, à l’ancre ou amarrés, des figuiers et autres végétations d’un vert vivace ombragent un petit jardin attenant au café, qu’ils font ressortir par leurs tons vigoureux.
Les murailles blanches de la mosquée de Buyuk-Djami apparaissent au second plan. Cette mosquée produit un très-bon effet, avec sa coupole, son minaret, ses terrasses mamelonnées de petits dômes de plomb, ses arcades arabes, ses escaliers sur lesquels dorment des soldats et des hammals et ses masses de maçonnerie entremêlées de touffes de verdure.
Une fontaine toute bordée d’arabesques, de rinceaux et de fleurs, toute bariolée d’inscriptions turques sculptées en relief dans le marbre, surmontée d’un de ces charmants toits en auvent dont le _bon goût_ moderne a décoiffé la fontaine de Top’Hané, occupe gracieusement le centre de la petite place en forme de quai à laquelle aboutit la principale rue de Scutari.
Au pied de cette fontaine, dont les robinets taris ne versent plus d’eau, s’abritent des essaims de femmes en feredgés blancs, roses, verts ou lilas, assises, debout, accroupies dans des poses d’une gracieuse nonchalance, berçant de beaux enfants entre leurs bras, et surveillant les jeux des plus grands d’un long regard de leur œil noir.
Des loueurs de chevaux avec leurs bêtes, des saïs tenant en bride les montures de leurs maîtres, des talikas, espèces de fiacres turcs, des arabas à la vieille mode, attelés de buffles noirs ou de bœufs d’un gris argenté, des chiens roux dormant en tas au soleil, animent le tableau de leurs groupes variés et de leurs oppositions de formes et de couleurs.
Au fond s’étend la ville de Scutari avec ses maisons peintes en rouges, ses minarets blancs se détachant sur le noir rideau de cyprès de son Champ-des-Morts. La grande rue de Scutari, qui s’élève graduellement jusqu’au sommet de la colline, a la physionomie beaucoup plus franchement turque qu’aucune de celles de Constantinople. On sent qu’on est sur la terre d’Asie, sur le sol véritable de l’Islam. Nulle idée européenne n’a franchi ce bras de mer étroit que quelques coups de rames suffisent à traverser.--Les anciens costumes, turbans évasés, longues pelisses, caftans de couleurs claires, se rencontrent bien plus fréquemment à Scutari qu’à Constantinople. La réforme ne semble pas y avoir pénétré.
La rue est bordée de marchands de tabac étalant sur une planchette leurs blondes meules de latakyé surmontées d’un citron, de gargotiers faisant rôtir le kébab à des broches perpendiculaires, de pâtissiers enfournant le baklava, de bouchers suspendant à des chaînettes des quartiers de viande au milieu d’un tourbillon de mouches, d’écrivains traçant des suppliques dans une échoppe placardée de tableaux calligraphiques, de cawadjis apportant à leurs pratiques le narghilé à la carafe limpide, au long tuyau de cuir flexible.
Quelquefois, la rue s’interrompt pour faire place à un petit cimetière qui s’intercale familièrement entre une boutique de confiserie et un vendeur de râpes de maïs.--Plus loin, une vingtaine de maisons manquent, et sont remplacées par un tas de cendres au milieu desquelles s’élèvent les cheminées de briques qui seules ont pu résister à la violence du feu.
Des arabas remplis de femmes assises les jambes croisées, montent ou descendent la rue, au pas modéré de grands bœufs bleuâtres, conduits par un saïs, qui souvent tient la corne de la bête sous la main. Les chiens, endormis au milieu de la voie publique, se dérangent à peine, au risque de se faire broyer sous l’ongle des lourds fissipèdes ou l’orbe des roues massives. Heureusement la marche de ces chars primitifs est lente, et les Turcs ne sont jamais pressés.
De ces arabas dorés et peints, et recouverts d’une toile ajustée sur des cerceaux, partent des éclats de voix et des rires joyeux; l’œil furtif en s’y plongeant peut entrevoir des visages moins sévèrement voilés et qui peuvent se croire à l’abri des regards profanes. Sur le devant, de petites filles d’une dizaine d’années, non masquées encore par le yachmack impitoyable, trahissent, par leur beauté précoce, l’incognito de leurs mères accroupies un peu en arrière. De ces longs yeux noirs en amande, de ces sourcils marqués comme à l’encre de Chine, de ces nez légèrement aquilins, de ces ovales réguliers, de ces bouches empourprées de grenade, il n’est pas difficile, en les accentuant un peu, de conclure au type si mystérieusement dérobé de la Vénus turque.
Voici un convoi qui passe: un cercueil, couvert d’une draperie verte, appuyé sur les épaules de six hommes marchant d’un pas rapide, se dirige en toute hâte au grand Champ-des-Morts de Scutari; il trouvera là, sous l’ombre des hauts cyprès, dans la terre maternelle d’Asie, un repos que les Francs d’Europe ne troubleront pas.
Des pâtres, traînant un mouton monstrueux, d’une obésité phénoménale, grossie encore par ses longues laines, se croisent avec le convoi, qui court comme si le diable l’emportait; des soldats à cheval passent d’un air indolent et fier; des chameaux, ayant en tête un petit âne, défilent en balançant leur col d’autruche, agitant leurs babines velues, en partance pour quelque lointaine caravane, et, à travers cette foule mouvante et bigarrée, j’arrive avec mes compagnons dans le haut Scutari, au tekké des derviches hurleurs.
Il est trop tôt. L’heure turque, se comptant à partir du lever du soleil, ne coïncide pas avec l’heure française, et demande des supputations perpétuelles, causes de nombreuses erreurs, surtout dans les premiers temps. En attendant, nous allons prendre du café, fumer un chibouck et boire des verres d’eau sur les bancs extérieurs d’un café situé à l’entrée du cimetière. Nous sommes servis par un petit garçon aux yeux vifs, à la mine intelligente, qui se multiplie et suffit aux demandes souvent opposées des consommateurs. Il apporte souvent du feu d’une main et de l’autre de l’eau, comme les petits génies des initiations antiques voltigeant sur le fond brun des vases étrusques.
Ayant épuisé toutes les ressources que peut offrir le café turc à un désœuvrement forcé, nous entrâmes dans la cour du tekké, ornée d’une fontaine en forme de tombeau, rappelant ces cercueils à dos d’âne recouverts de cachemire, qu’on aperçoit, à travers les grillages, dans les Turbés (chapelles funèbres) des sultans. Un marchand de gâteaux faits avec de la fécule de riz, et qu’on mange arrosés de quelques gouttes d’eau de cerise ou d’eau de rose, nous fournit un moyen d’apaiser ou plutôt de tromper notre appétit, éveillé par l’air de la mer, l’attente et l’espace de temps écoulé depuis un déjeuner frugal, mais détestable, fait le matin à Constantinople. Ce marchand trimbalait ses gâteaux sur un plateau de fer-blanc très-propre, posé devant lui en forme d’éventaire, et sa marchandise, qu’eût sans doute critiquée Brillat-Savarin ou Carême, avait au moins le mérite de n’être pas chère. Pour quelques menues pièces de monnaie, on pouvait s’en rassasier.
Près de la porte du tekké se tenait assis un personnage fort étrange, enveloppé d’un grossier sayon de poil de chameau montrant la corde, la tête ceinte d’un bout de chiffon tortillé en manière de turban. Je n’oublierai jamais ce masque court, camard, élargi, qui semblait s’être écrasé sous la pression d’une main puissante, comme ces grotesques de caoutchouc qu’on fait changer d’expression en appuyant le pouce dessus; de grosses lèvres bleuâtres, épaisses comme celles d’un nègre; des yeux de crapaud, ronds, fixes, saillants; un nez sans cartilage, une barbe courte, rare et frisée; un teint de cuir fauve, glacé de tons rances et plus culotté de ton qu’un Espagnoleto, formaient un ensemble bizarrement hideux, tenant plus du cauchemar que de la réalité. Si, au lieu de ses haillons sordides ce monstre eût porté un surcot mi-parti, on eût pu le prendre pour un de ces fous de cour qu’on voit dans les anciens tableaux d’apparat, un perroquet sur le poing ou tenant un lévrier en laisse.
C’était un fou, en effet. Les Turcs les laissent vaguer et les vénèrent comme des saints. Ils pensent que Dieu habite ces cervelles que la pensée a laissées vides, et ils leur pardonnent tout comme aux petits enfants, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font.
Celui-là avait pris en affection la cour du tekké, et il restait là sur son bloc de pierre toute la journée, dodelinant de la tête, marmottant la formule de l’Islam, roulant un chapelet entre ses doigts et suivant de son œil idiot quelque vague hallucination qui le faisait sourire. Abruti dans un kief dont il n’était distrait que par un fourmillement trop importun de vermine, qu’il apaisait à la manière du mendiant de Murillo, il semblait jouir de la béatitude la plus parfaite. Une pipe au bouquin usé, au tuyau d’érable, au lulé noirci par un long usage, était appuyée au mur près de lui, et de temps à autre il aspirait quelques gorgées de fumée avec une satisfaction enfantine et profonde.
Quelques dévots à mine fanatique embrassaient pieusement ce dégoûtant personnage, qui se laissait faire comme une difforme idole indoue ou japonaise; puis, quittant leurs babouches, pénétraient dans la salle intérieure du tekké.--Quant à nous, l’on ne nous permit d’entrer que lorsque les prières préparatoires eurent été dites; nous entendions du dehors ces psalmodies graves et d’un beau caractère religieux rappelant le plain-chant grégorien, auquel l’accent guttural particulier aux hommes de l’Orient donnait un cachet plus sauvage.
Nous ajoutâmes nos chaussures au tas de babouches entassées à la porte, et nous prîmes place derrière une balustrade de bois avec quelques autres personnes, parmi lesquelles se trouvaient deux capucins en costume, froc de bure et la corde aux reins. Je ne remarquai pas qu’ils fussent vus de mauvais œil par la partie mahométane de l’assemblée, tolérance louable, surtout dans un conventicule de fanatiques.
La salle des derviches hurleurs de Scutari n’est pas de forme circulaire comme celle des derviches tourneurs de Péra. C’est un parallélogramme dénué de tout caractère architectural; aux murailles nues sont suspendues une quinzaine d’énormes tambours de basque et quelques écriteaux parafés de versets du Koran. Du côté du mirah, au-dessus du tapis où s’asseyent l’iman et ses acolytes, le mur présente un genre de décoration féroce, qui fait songer à l’atelier d’un tortionnaire ou d’un inquisiteur; ce sont des espèces de dards terminés par un cœur de plomb, d’où pendent des chaînettes, des lardoires affilées, des masses d’armes, des tenailles, des pinces et toutes sortes d’instruments de formes inquiétantes et barbares, d’un usage incompréhensible, mais effrayant, qui vous font venir la chair de poule comme la trousse déployée d’un chirurgien avant une opération. C’est avec ces atroces outils que les derviches hurleurs se flagellent, se tailladent et se perforent, lorsqu’ils sont parvenus au plus haut degré de fureur religieuse, et que les cris ne suffisent plus pour exprimer leur délire saintement orgiaque.
L’iman était un grand vieillard osseux, sec, à figure sillonnée et ravinée, très-digne et très-majestueux. A côté de lui se tenait un beau jeune homme au turban blanc retenu par une bandelette d’or transversale, à pelisse vert-émir, comme en portent les descendants du prophète ou les hadjis qui ont fait le pèlerinage de la Mecque; son profil, pur, triste et doux, offrait plutôt le type arabe que le type turc, et son teint, d’un ton olivâtre uni, semblait confirmer cette origine.
En face étaient rangés les derviches dans la pose sacramentelle, répétant à l’unisson une espèce de litanie entonnée par un gros homme à poitrine d’Hercule, à col de taureau, doué de poumons de fer et d’une voix de stentor. A chaque verset, ils se balançaient la tête d’avant en arrière et d’arrière en avant, avec ce mouvement de magot ou de poussah qui finit par donner un vertige sympathique quand on le regarde longtemps.
Quelquefois un des spectateurs musulmans, étourdi par cette oscillation irrésistible, quittait sa place en chancelant, se mêlait aux derviches, se prosternait et commençait à s’agiter comme un ours en cage.
Le chant s’élevait de plus en plus; le dandinement se précipitait, les visages commençaient à devenir livides et les poitrines haletantes. Le coryphée accentuait les paroles saintes avec un redoublement d’énergie, et nous attendions, pleins d’anxiété et de terreur, les scènes qui allaient suivre.